American Tabloïd

American Tabloïd, de James Ellroy, traduction de Freddy Michalski, mise en scène de Nicolas Bigards

 

AM-TABLOID ARTCOMART-VICTORTONEL-01-300Premier volet de la trilogie Underworld USA de James Ellroy, écrivain de polars américains, American Tabloïd, est en soi, avec ses huit cents pages, un monument. Publié en 95, il est suivi d’American Death Trip, puis d’Underworld USA, troisième volume qui porte le nom de la trilogie elle-même. Autant dire que le texte est dense, avec sa cinquantaine de personnages qui se croisent, font alliance, changent de camp et se tuent, où les intrigues s’imbriquent les unes dans les autres.
La période évoquée dans le livre part de la fin 58 et s’étend jusqu’au 22 novembre 63, avec l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Le parti-pris de l’adaptation, – réalisée par Nicolas Bigards, Viviane Despierre et Christelle Carlier- étant d’arrêter le temps en 61, après l’épisode de la Baie des cochons, à Cuba. Le metteur en scène a choisi de ne pas représenter Kennedy, mais de jouer sur le récit, chaque acteur portant un personnage.
Révision générale de l’histoire des Etats-Unis donc, avec Ellroy, dans un climat digne des Incorruptibles, cette série télévisée qui fit fureur y compris en France, à partir de  1964.
Corruption, crime, violence, apparitions et disparitions sont les pièces du puzzle, sans compter ici les coulisses du pouvoir à travers les destins croisés de trois hommes proches de la mafia : Pete Bondurant, mac et dealer, Kemper Boyd et Ward Littell, deux agents du FBI, l’un rusé, l’autre raté, aux profils quasiment opposés.
Dans la galerie des portraits, Jimmy Hoffa, président du syndicat des camionneurs américains et qui en a rapidement monté les échelons, avec à la clé, le blanchiment d’argent de la mafia via la caisse de retraite centrale du syndicat; le patron très particulier du FBI et grand ordonnateur de la traque aux mafieux, J. Edgar Hoover, flanqué de son porte-serviette, promeneur de chiens ; Howard Hughes, milliardaire au pouvoir politique certain, dictant ses volontés aux présidents américains, dont JFK.
Dans ce monde d’hommes, tueurs à gages, fournisseurs de drogue, flambeurs et balances, chauffeurs, hommes de main, poseurs de micros, circulent quelques femmes, subalternes en apparence, agents doubles plutôt : secrétaire au tricot-bigoudis, dame au vison, présentatrice de télévision, entraîneuse… La pianiste et chanteuse de blues, Béatrice Demi Mondaine, souligne, tout au long du spectacle, l’atmosphère américaine des années 60.
Chantal de la Coste, qui signe aussi les costumes, a imaginé des espaces ouverts de salle de rédaction, – petites lampes, stores et mobilier d’époque. Cette intelligente scénographie organisée en différents plans permet la superposition d’actions. Dans l’un des espaces, l’homme-orchestre Dimi Dero ponctue les événements de sa basse, batteries, chaînes, scie, perceuse et guitare, univers sonore où des standards d’époque s’entrecroisent avec des morceaux composés par Théo Hakola.
Plus loin, un billard. Et l’espace s’adapte au fil des événements, devenant lieu public lors de l’élection de JFK, dancing, puis morgue encombrée, à la fin, de cadavres. Tous les fils tendus d’histoires enchevêtrées, mènent d’une ville à l’autre : Miami, Los Angeles, Dallas, et préparent l’arrivée du Président, nommé Jack dans le spectacle. Les événements politiques qui lui sont liés, sont donnés par la lecture du journal et les annonces télévisées ; quelques images d’archives passent en boucle sur un petit poste d’époque. Petit à petit, on sent monter comme une machination, sur fond de CIA, dont le point d’orgue sera Cuba, où le cuisant échec de la Baie des Cochons et la partie de bras de fer avec Castro, imaginée par Eisenhower et exécutée sans conviction par Kennedy, a tourné à l’avantage du leader cubain. Les casinos nationalisés, les mafieux américains y perdaient gros et le feront savoir, à leur manière.
Dans la dernière séquence, un autre plan de lecture important est proposé par le metteur en scène, avec des images d’actualités, commentaires et titres projetés dans une création vidéo d’Etienne Dusard. Et si le spectacle se ferme abruptement, de l’œuvre écrite au plateau, le pari est gagné pour le metteur en scène et son équipe d’acteurs, qu’il a  bien dirigée.
Artiste associé à la MC 93, Nicolas Bigards aime à « questionner la capacité de certains écrivains américains à raconter des histoires qui démontent les histoires que nous nous racontons ». Il s’intéresse à cet auteur au destin si particulier, né à Los Angeles et dont la mère fut assassinée lorsqu’il avait dix ans, événement qui lui fera cultiver haine et culpabilité et l’entraînera dans une descente sur fond de drogue et d’errance. Et il avait fait une première esquisse de travail sur Ellroy, dans le cycle Les Chroniques du bord de scène.
« L’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles. L’heure est venue d’ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu’ils ont payé pour définir leur époque en secret », écrit l’auteur d’American Tabloïd, et sa description de la violence interroge sur le sens de son écriture, pour le moins, libératrice.

 

Brigitte Rémer

 

 

MC 93, Théâtre de tous les ailleurs, 9 Bd Lénine, Bobigny, jusqu’au 22 décembre, Tél : 01-41-60-72-72, site : www.MC93.com. Les 22 et 23 mai 2014, à L’Apostrophe Scène nationale de Cergy-pontoise et du Val-d’Oise, site : www.lapostrophe.net

 

 

 

 


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