Splendeur et lassitude du capitaine Matami Isumi

Splendeur et lassitude du capitaine Matami Isumi, spectacle de Jean Lambert-wild et Keita Mishima, traduction d’Ahihito Hirano, (en japonais, surtitré en français).

image.soldat Cela se passe dans une salle  du centre chorégraphique de Caen où a lieu le premier filage du spectacle. Jean Lambert-wild, en 99,  avait déjà monté ce texte qui portait alors le nom de Splendeur et lassitude du capitaine Marion Déperrier  au Théâtre Granit de Belfort, et que nous n’avions alors pu voir.
Il s’agit  d’un monologue, « épopée en deux époques et une rupture », ici légèrement adaptée du premier; mais dont la construction est restée la même. On peut le  voir comme une sorte d’exorcisme de la guerre de 14 et de toutes les guerres  où  la mort  rôde à tout instant. Et de l’Europe au Japon, même combat, si on ose dire… « In memoriam in spem », comme le dit aussi le sous-titre. La mémoire, en ce centenaire, de ce quasi-suicide européen, est encore bien là, et heureusement!
Mais pour l’espoir, après la guerre de 40, la Shoah, Hiroshima, et autre joyeusetés concoctées par l’homme, sans compter plusieurs catastrophes nucléaires, c’est beaucoup moins sûr…
  Un petit plateau de quatre m2 environ, avec au-dessus une guirlande de lampions, et un mât supportant des hauts-parleurs de métal gris. C’est tout. Seul, Keita Mishima, habillé d’une tenue kaki militaire sans âge et sans pays,  arrive sur ce petit plateau; les spectateurs sont assis sur quelques chaises, chaque côté. Il décroche son sabre, et s’installe calmement. Avec une maîtrise de la voix et du corps comme on en voit rarement en France, en particulier dans ce genre de monologue où il faut une exigence et  une concentration de tous les instants. Et il en faut pour affronter un public d’aussi près. Mais l’acteur japonais a un regard et une gestuelle d’une précision presque envoûtante, si bien qu’on n’a presque plus envie de lire le surtitrage.
Jean Lambert-wild qui l’a connu au Japon, lui avait proposé aussitôt de venir travailler à Caen, et il a eu raison.
 Ce que lui a demandé le metteur en scène, surtout en un temps de répétitions relativement court (deux périodes de quinze jours)  n’est pas du genre simple: « Mais il a, dit Jean Lambert-wild,  une dimension tant féminine que masculine. Il n’est pas un guerrier brutal mais un esthète fou, perdu. Il est à la fois répugnant et totalement séduisant, du fait simplement qu’il soit un humain (…) C’est un fou de guerre mais c’est surtout un homme perdu.  Et, pendant un peu plus d’une heure, on entend cet homme  crier sa fierté de commander:  » Sergent Que tous les hommes se tiennent droits Nous ne sortirons pas de ce trou en rampant Nous ne somme pas des animaux Recroquevillés dans l’adversité Le corps est une mécanique Qui ne tolère pas les courbes ‘…) Que tous les hommes se lavent Qu’ils aient une tenue impeccable S’ils doivent mourir  Il seront propres On ne s’expose pas au-devant des honneurs et des gloires Si l’on est couvert de boue » .
Sur fond  d’explosions, d’airs d’opéra et de la chanson bien connue d’Edith Piaf, Non, non je ne regrette rien, rendue plus forte par l’effet d’éloignement que procurent les paroles en  japonais. Il y a aussi les didascalies dites en voix off qui se finissent par ces cinq mots aussi beaux qu’insoutenables, répétés à chaque fois: » De la tenue, du maintien ». « Puis de la retenue, du soutien »dans la deuxième époque. Alors que les soldats sont plongés dans la vermine, le sang, la boue et le froid depuis plusieurs mois….
On retrouve dans cette  deuxième époque, le capitaine Matami Isumi, mourant, « sa tête repose sur un coussin de sang caillé » puis mort: « C’est indécent, dit-il, Le cadavre d’un homme nu Aidez moi Il faut me recouvrir Un couverture  Donnez-moi une couverture ». Et disant quelques passages du Livre d’Habaquq de L’Ancien Testament, où l’homme, pouvait trouver dans sa fidélité à Dieu le courage de supporter les atrocités des combats. Mais dont Jean Lambert-wild ne retient, lui,  que la malédiction de la guerre… Comme disait André Malraux  à deux doigts d’être exécuté, la lecture de la Bible dans ces cas-là n’est guère efficace…   Il y a eu, et il y aura sans doute en ce centenaire, bien des spectacles un peu partout en Europe  sur la guerre de 14,  mais celui-ci, dans sa grande rigueur et dans sa simplicité- on dirait presque sa rusticité puisqu’on peut le jouer ni’mporte -où est avec Ah! Dieu que la guerre est jolie de Pierre Debauche, et surtout Noël au front de Jérôme Savary,- un des plus forts qu’il nous ait été jamais donné de voir sur cette boucherie de quatre ans, qui fut peut-être, avec une effroyable hémorragie de jeunes combattants, des centaines de villes et des millions de vies détruites par familles entières, le très lourd prix à payer pour que se construise enfin une véritable union européenne…

Philippe du Vignal

Filage du spectacle vu à Caen le 16 décembre; création le 26 avril prochain au Shizuoka  Performing Arts Center, Japon. Puis  à la Comédie de Caen. Le texte est édité aux Solitaires intempestifs

 

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