Psyché

Psyché, tragédie-ballet de Molière, avec l’aide de Corneille et de Quinault (paroles chantées), mise en scène de Véronique Vella.

 

gp1314_psyche  Il était une fois une jeune fille si jolie que les hommes en oubliaient de rendre hommage à Vénus, et de plus, si visiblement la préférée de son père (on ne parle pas de leur mère), que ses deux sœurs se mirent à la détester à mort. Les dieux entendirent leurs vœux criminels: un oracle funeste condamna Psyché à épouser le plus terrible, le plus destructeur des monstres…
Mais on sait ce que valent les oracles, et leur merveilleuse ambiguïté : le monstre en question n’était autre que l’Amour, percé, pour la belle, de ses propres flèches. Que faire aujourd’hui de cette féerie écrite, paroles et musique, en sept semaines pour divertir Louis XIV (d’où la nécessité de collaborations diverses) ? Véronique Vella a choisi d’en faire une comédie musicale, et d’en confier la musique (arrangements et exécution) à Vincent Leterme. On regrette  Lully…
C’est astucieux, amusant, parfois même émouvant. Il y a un jeu assez raffiné avec une maquette de théâtre. Mais… on dirait que cet objet n’est là que pour faire honneur et plaisir aux dames de la maison de Molière. Certes, elles le méritent : les sœurs (Coraly Zahonero et Jennifer Decker) sont méchantes et jolies à souhait, la petite Psyché (Françoise Gillard) oppose sa simplicité primesautière à leur affectation, Jupiter même est une femme (la grande Claude Mathieu). Mais le public, lui, mérite mieux que ces jeux internes et ces cadeaux mutuels de la troupe: ainsi les toiles peintes sont d’Anne Kessler, sociétaire… On regrette franchement qu’elle ne soit pas plutôt elle-même sur scène…
Psyché est une affaire de conflit entre l’Amour et Vénus: sur celle-ci, pas d’erreur. Sylvia Bergé est magnifique, belle, drôle et chanteuse impressionnante. Donc, une soirée où il y a à prendre et à laisser, et parfois à fermer les yeux, et, pire, les oreilles.

 

Christine Friedel

 

Comédie-Française, en alternance, jusqu’au 4 mars.

 

 

 


Archive pour décembre, 2013

Thélonius et Lola

Thélonius et Lola de Serge Kribus, mise en scène de Diane Calma et Serge Kribus. Conte musical à partir de sept ans.

 

Philippe Lambrechts et Garry Nayah, musiciens à la fois présents et sobres, investissent l’univers onirique enfantin avec bonheur, en accompagnant de facétieux personnages, croquants, craquants et pleins de vie. Lola, une petite fille – interprétée avec une extrême justesse par Diane Calma, en tenue de sport, avec un sac à dos coloré -, se promène dans la ville en avouant simplement qu’elle aurait dû se rendre chez sa tante. La malicieuse fillette s’accorde une permission avant l’heure, une liberté qu’elle formule avec un naturel confondant.
Thélonius est celui qu’on peut rencontrer dans n’importe quelle rue… C’est un chien errant qui parle humain, à moins que ce ne soit la petite fille de onze ans et demi qui s’approprie plus vite que prévu le langage canin.
Comme les musiciens en verve sur la scène, Thélonius aussi est féru de musique et de chansons, entre le blues et le slam… Monsieur le Chien est artiste et compose à ses heures perdues ou creuses, qui, à l’en croire, sont nombreuses,. Et le courant passe immédiatement entre Mademoiselle et Monsieur le Chien. On discute, on parle à vau-l’eau, on s’invite à prendre un thé ou un chocolat, près d’un réchaud improvisé, installation dans la rue oblige… Mais une loi stupide va interdire les chiens sans colliers sur le territoire : ils doivent donc être expulsés !
La métaphore de l’exclusion concerne bon nombre d’entre nous et vous, chiens errants de toute nature – sans abri, sans domicile fixe, d’une origine ou d’une confession autre, relevant d’une différence quelle qu’elle soit …Camions d’autoroute, petites haltes de nuit d’hiver sur le chemin de survie, la petite fille accompagne son ami à destination des Pays-Bas, où se rendent de nombreux candidats à l’émigration. Heureusement, le couple d’amis ne sera pas séparé, grâce aux parents de Lola – des adultes enchanteurs, non pas dans un conte mais dans la vraie vie, ouverts et naturellement attentifs à l’autre.
L’écriture de Serge Kribus est vive et précise, et ne pèse jamais sur le message à transmettre : elle suit le cours semé d’embûches de sa rivière dans la bonne humeur. Thélonius, le chien, presque « incarné » par l’auteur et l’acteur Serge Kribus lui-même : on admire un travail non pas sur le clown, mais sur le chien, qui laisse coi. La gestuelle, les postures, et les déplacements de l’animal sont restitués avec un allant éblouissant. Les petites têtes blondes ou brunes ne peuvent être que surprises au sens fort et positif du terme : un chien sur la scène capable de tenir des discours avec brio !
Un spectacle subtil, intelligent et tonique qui éclaire l’horizon.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre du Lucernaire, 75006 Paris. T : 01 45 44 57 34

Les mercredis et samedis à 15h
Et du mardi au samedi pendant les vacances scolaires
jusqu’au 14 décembre

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Finaly

Finaly de Stephen Belber, traduction de Lucie Tiberghien, mise en scène de Julien Bleitrach.

FinallyPhoto2   Stephen Belber est américain, scénariste de théâtre, films et séries télé. Il a écrit, entre autres, une pièce très remarquée, Le Projet Laramie, où une compagnie de théâtre new-yorkaise se rend à Laramie, (Wyoming), après le meurtre d’un jeune étudiant homosexuel Mathew Shepard, pour comprendre comment ce meurtre a pu être commis. Pièce qui fut adaptée ensuite au cinéma (2002).
Yanno Yatridès, elle, est danseuse, comédienne, et chorégraphe pour de nombreux metteurs en scène (Stuart Seide, Paul Delveaux…).
Hervé Le Goff, son complice sur le plateau, a été danseur soliste de claquettes à l’American Tap Dance Orchestra, et a créé des spectacles de chansons et claquettes qu’il a joués à New-York, Paris et Montréal; c’est lui qui lui a fait découvrir ce texte peu connu aux Etats-Unis,  et inconnu en France.
Julien Bleitrach , lui, est un jeune acteur et metteur en scène qui fait partie de la compagnie Gérard-Gérard.
Et Finaly, c’est quatre monologues de théâtre- trois pour êtres humains et un pour chien !- où Belber nous parle, et souvent avec des mots très crus, de la petite bourgeoisie américaine qu’il connaît bien. Il y a là quatre personnages qui racontent leur quotidien, miroir inversé du trop fameux rêve américain : un ancien joueur de foot, sa femme Jessie, leur chien Sweetie, mort il y a seize ans, parce qu’il l’a brutalisé et que sa fille l’a achevé, et Raymond, l’entraîneur du club local.
Le premier de ces monologues est celui du meilleur joueur local de foot qui fréquente Jessie, la fille de son entraîneur.”J’ai mis Jessie enceinte lors de notre premier rendez-vous et je ne lui ai pas vraiment laissé le choix. Je ne veux pas dire par-là que je l’ai violée mais, en fait, mon côté un peu violent était là ce soir-là. Aujourd’hui, je peux en parler simplement parce qu’on est marié ». Mais une violente bagarre surgira entre les deux hommes et l’entraîneur succombera sous les coups…
Deuxième monologue/confession de Jessie qui a gardé l’enfant
. Mais elle se souvient du jour où son père, seul avec elle petite fille, a failli la violer, a ensuite presque tué son chien et de ce souvenir qui l’a poursuivi : « Mon père prétendait être croyant, mais j’ai vite compris qu’il était au moins aussi faux cul qu’il était pieux. Alors je cassais des voitures, je fuguais, je me faisais vomir, je couchais avec des garçons. « Jouer à la poupée et sucer des bites » Jessie se libère : en fait, elle a bien vu le jeune homme tuer son père mais a toujours gardé le silence…
FinallyPhoto3Le troisième monologue 
: celui du chien que Jessie aimait tant et qui, un jour, a senti quelque chose d’étrange entre Jessie et l’entraîneur qui, dans un accès de colère, l’a brutalisé et lui a cassé la patte. La petite fille qu’elle était, ne supporta pas de voir son chien souffrir et finit, avec courage, par le tuer! « Ainsi, dit le chien, quand je revois ma vie, je ne me souviens pas de ma fin tragique. Au contraire, je me souviens de longues promenades dans les bois, de ne jamais avoir eu à tirer sur une laisse, et d’infinies matinées de méditation silencieuse auprès de mon meilleur ami, mon maître”.
Enfin, l’entraîneur, mort depuis longtemps, nous parle de lui, de sa foi en Dieu, et d’un meurtre qui l’a marqué à vie, quand il avait 8 ans. Comme sa fille quand il a tué le chien, il n’y a pas de hasard dans la vie des gens. Travis, c’était son meilleur copain. « Et Travis le tient délicatement dans les mains comme si c’était son premier enfant et il tire sur la gâchette une ou deux fois pour que j’entende bien le clic; vraiment fier, avec un sourire grand comme le Kansas sur la figure. Ensuite il me le passe et il me dit de l’essayer, alors pour rigoler, je pointe le canon du 22 sur la tête de Travis, je presse sur la gâchette. Et le coup part. C’est la première fois que j’ai vu noir.”
La violence -celle que l’on donne comme celle que l’on reçoit- est presque devenue chez lui comme une seconde nature. Histoire de famille qui bégaye comme dans la tragédie grecque ( voir les Atrides, etc…)… Le père tabassé à mort, semble faire partie d’un destin qu’il accepte, et  mourra presque heureux de sentir sa fille l’embrasser une dernière fois.
Ces histoires violentes qui impliquent le corps et le sexe : semi-viol, inceste, sévère règlement de comptes, tabassage du chien, etc… sont du genre tout à fait glauque, et Belber, dont l’écriture est d’une précision absolue, ne nous épargne aucun détail. C’est à prendre ou à laisser. On pense parfois à Charles Bukowski, Gregory McDonald, John Fante, ou Jonathan Franzen mais aussi aux photos de Nan Goldin…Les écrivains et artistes américains, côté sexe, drogue, prostitution et violence sociétale, savent de quoi ils parlent… Ils  ont fréquenté beaucoup de milieux de l’Est à l’Ouest,  connu toutes sortes de gens, et ne trichent donc pas. Cela se traduit par des dialogues d’une force syntaxique et d’une gourmandise sémantique qui, chez Belber, sonnent bien sur un plateau de théâtre.
Même quand le dit plateau,
et d‘une douzaine de m2, muni de deux projecteurs et d’une sono,  ne mérite pas son nom. Cela se passe dans la petite cave voutée, phoniquement  mal isolée de la  salle d’un café, pour vingt spectateurs sur deux rangées de bancs en bois, bref, le minimum des minima. Comme chez Kantor à Cracovie autrefois mais  la place en moins…  Paris, sauf quand on accepte de payer et fort cher quelques « garagistes » comme on dit dans la profession,  manque cruellement de lieux pour ce type de théâtre…
Yanno Iatridès incarne avec beaucoup de maîtrise les différents personnages imaginés par Belber, avec une belle énergie et une indéniable présence gestuelle, malgré la difficulté de l’exercice, puisque l’actrice ne bénéfice d’aucun recul et joue à deux mètres maximum des spectateurs! Donc un travail sans filet mais qui, en une heure à peine, à mi-chemin entre le texte et la danse, parvient quand même à être efficace.
Avec elle, ou le plus souvent en contre-point- mais il y a toujours un bon équilibre entre texte et danse : Hervé Le Goff, qui l’accompagne en dansant des claquettes sur  des standards de jazz. C’est aussi discret que brillant, avec des sons très particuliers et parfois, des rythmes des plus complexes.
Sans doute, le spectacle est-il encore brut de décoffrage et on le voit dans des conditions plus que difficiles. Il faudra que les interprètes ménagent des temps entre chaque personnage, et que le metteur en scène en consolide l’architecture générale. Mais il y a déjà un bon rythme, la mise en scène est précise, et on ne peut rester insensible à la force du texte et à l’empathie que Yano Iatridès réussit à créer avec son public. « J’aime Finally, dit-elle, parce qu’au nom de Dieu, au nom de la survie, au nom de leur morale, ces hommes animaux sont aussi monstrueux que merveilleux ».
On peut espérer qu’
une institution théâtrale permettra à ce spectacle d’exister sur un véritable plateau, et, cette fois,  dans de bonnes conditions; il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Café Au Chat noir, 76 rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris Métro Parmentier, le mardi seulement jusqu’au 28 janvier. Réservation:  06 87 02 32 44.

Le Forum Culturel de Blanc-Mesnil fête ses vingt ans

 Le Forum culturel du Blanc-Mesnil fête ses vingt ans.

 

spectacle en répétition

spectacle en répétition

  Vingt ans, le bel âge… et surtout de la belle ouvrage ! Le Forum Culturel, scène conventionnée du Blanc Mesnil vient de souffler ses bougies au cours d’une soirée participative et festive.
Le maire, Didier Mignot et son équipe, accompagné de Daniel Feurtet, maire honoraire qui, vingt ans auparavant, avait fait ce choix politique de donner l’accès à la culture et à la création pour tous, dans une ville populaire de banlieue, poursuit les mêmes objectifs.
Cette politique mise en œuvre par l’élu à la Culture, Hervé Bramy, passe par le développement des équipements: médiathèque, conservatoire de musique et de danse, cinéma, forum culturel, « un bien commun de tous les habitants » et par la création d’une université citoyenne qui permette la rencontre avec les publics, dans et hors les murs.
Xavier Croci, le maître d’oeuvre, directeur imaginatif du Forum, pose des actes artistiques, poétiques et politiques, et s’engage auprès des habitants en tissant une programmation exigeante et ouverte. Spectacles, expositions, concerts, projections, rencontres et débats d’idées s’y déclinent dans une sensibilité interculturelle. Et le mot accueil a un sens fort ici, avec l’accompagnement de chorégraphes, comédiens et plasticiens, et de compagnies en résidence, mêlés à la vie du Forum, qui coproduit et diffuse leurs travaux.
Inséré depuis trois ans au Blanc-Mesnil, Le Théâtre Irruptionnel présentait en cet anniversaire, un spectacle conçu et réalisé avec les habitants, Le grand Ici. Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre en a écrit le texte, à partir de la parole collectée, et a rassemblé un chœur d’une cinquantaine d’habitants, dans une mise en scène qui signait aussi la fin de résidence de sa compagnie.
Des gradins pour le chœur, cinq pupitres pour les comédiens, des petites lumières comme des étoiles, un écran à l’arrière, l’essaim d’une ville : « Une ville de banlieue, vieille, jeune, grande, petite. J’y suis né. J’ai vécu ici, je ne peux aimer que ça, on se connaît tous…». Et le texte rapporte avec humour et fantaisie les péripéties du RER B toujours en retard, où l’homme perd ses repères, surtout s’il le compare au RER A qui dessert les banlieues chic de l’Ouest ; le bus 148 qu’on passe plus de temps à attendre qu’à emprunter, la ville coupée en deux et l’absence de centre ; les incidents, les jeunes, la racaille, les voyous, la bagarre, les cités, la police, les quartiers: la liste est longue et s’accélère et les images à l’écran  accompagnent cette accélération.
L’énumération se poursuit avec les rapatriés d’Algérie et l’arrivée des Pakistanais, l’idée d’un couvre-feu à 18h pour les filles, les femmes de la cité des Tilleuls, le linge qui sèche cité Casanova, le buffet à volonté du restaurant chinois, et avec Serge Reggiani qui chante Les Loups.
« J’aime cette ville mais je suis en colère. Ici, on fait des progrès en tolérance et en hospitalité… Manque un café sympa, comme à Paris… C’est quoi l’avenir ? Ici on se bat, le cœur bat ». Chaque petite étoile se rallume, un homme en kilt écossais fait battre la poitrine de chaque choriste  avec une mélodie au violon. « Ici, c’est la diversité puissance dix, plus l’infini, plus le mélange ».
La soirée se poursuit avec une pièce musicale,
Grand Bazar interprétée par le conservatoire régional départemental, et un concert de l’Orchestre national de jazz, intitulé The Party, sous la direction de Daniel Yvinec. L’utile et l’agréable sont au rendez-vous, et les habitants aussi.

Brigitte Rémer

Fête du 16 novembre 2013, au Forum Culturel du Blanc-Mesnil, 1/5, Place de la Libération. www.leforumbm.fr

Feu la mère de madame

Feu la mère de madame de Georges Feydeau, création collective de la cie HoCemo Théâtre.

MG_6312La pièce date de 1908, comme Occupe-toi d’Amélie, et fait partie de cette série de petites pièces que Feydeau a écrit sur le couple  avec  On purge bébé, Léonie est en avance,  Mais n’te promène pas toute nue,  qu’avait mis en scène d’Alain Françon, il y trois ans.
Feu la mère de madame  parait facile à monter parce que comique, et est souvent jouée par de jeunes compagnies. Mais, quand on y regarde de plus près, elle est, en fait,  assez complexe, et possède un mécanisme aussi précis que celui des grandes pièces. Elle puise en fait  ses origines dans la farce du Moyen-Age et a, pour base, une querelle au sein d’un couple. Avec, comme souvent chez Feydeau, un fond d’amertume- les disputes conjugales, il connaît et finira par divorcer et par aller vivre à l’hôtel-  et une observation fine et précise de la société de son temps.
Cela commence dans la chambre d’Yvonne, une jeune femme de la petite bourgeoisie. Il est quatre heures du matin, et Feydeau, le dit plusieurs fois. « Quatre heure dix », rectifie même Yvonne, puisque la pendule retarde de dix minutes », et la pièce finira à cinq heures donc trois quarts d’heure après, comme la représentation!
Lucien, le mari d’Yvonne, est employé aux Galeries Lafayette mais se pique d’être artiste peintre. Déguisé en Louis XIV, il  revient du bal costumé des Quatz’arts où… il a dépensé onze francs soixante quinze (soit environ 300 euros) et où il n’a pas bu que de l’eau… Mais il a oublié sa clé, et  va sonner, sonner encore pour que sa femme vienne lui ouvrir, laquelle apprécie fort peu la plaisanterie. Le ton va donc vite monter entre les deux jeunes époux. Lucien  affronte la colère d’Yvonne qui lui reproche d’abord de l’avoir réveillée, et plus grave, de ne pas s’y connaître en art, et de n’être qu’un mauvais peintre, puisqu’il ne vend aucune toile. Il aura alors  cette réplique fabuleuse qui préfigure celles des pièces d’Eugène Ionesco:  » Je ne vends pas parce qu’on ne m’achète pas ».

 Assez cynique, Lucien fait remarquer à Yvonne  qu’il a beaucoup apprécié le corps d’une jeune femme nue, qui dans le spectacle donné au bal, jouait Amphitrite. Mais malentendu! Yvonne, très jalouse, ne sait pas du tout qui est Amphitrite,  puis elle pense  que c’est une maladie intestinale!  Lucien, avec beaucoup d’élégance, lui dit alors qu’elle a « les seins en porte-manteau ». Furieuse, elle  va prendre à témoin, Annette, la jeune bonne alsacienne. Mais on sonne, c’est Joseph, le nouveau valet de la mère d’Yvonne qui vient leur annoncer son décès. Yvonne, sur le coup, s’évanouit, et Lucien, lui, remarque simplement que cela va lui gâcher sa nuit mais il apprécie quand même la disparition de cette belle-mère qu’il  détestait cordialement. Mais Lucien, en même temps que  le public, comprend vite que le valet s’est trompé de porte, et que ce décès est celui d’une autre belle-mère, celle des voisins… Ce qui n’empêchera pas les deux époux de continuer à se disputer.
Reste à savoir comment on peut monter la pièce aujourd’hui…  Sans doute, cent ans après, la société n’est plus la même, alors que les situations sont souvent similaires. Mais la compagnie HoCemo Théâtre qui avait assez finement monté dans ce même théâtre Le Fil à la patte, dans l’intelligente mise en scène de Lise Quet (voir Le Théâtre du Blog)  a imaginé un scénario de mise en abyme de la pièce, sur le thème d’une conférence où  deux scientifiques, un homme et une femme qui travaillent à percer le mystère de l’amour, proposent au public d’explorer ensemble les tréfonds de l’amour et du couple. 
Nous  entrons dans  un sas en  plastique translucide- les pompiers apprécieront sûrement!- et on nous distribue un petit ticket numéroté à ne pas égarer. Sur  scène, la jeune femme précise qu’il va être procédé, par tirage au sort, au choix de deux spectateurs, un homme et une femme qui  joueront en quelque sorte le rôle de cobayes pour cette expérience. » Je suis, dit-elle,  le docteur Patrice. Je suis docteur en psychologie cognitive diplômée d’ Harvard, spécialiste en projection théâtrale du sur-moi, professeur émérite à l’UCLA, et  directrice d’études sur la thèse de recherche: De l’amour à l’origine des Hommes, universalité des concepts d’ Eros et Filias, ou comment l’amour tue. Suite à un stage en Haïti, j’ai écrit un essai sur la manipulation vaudou ou comment l’adapter à nos sociétés contemporaines. Également titulaire d’un doctorat en sociologie anthropologique, j’étudie la  notion attachement- répulsion chez l’Homme ». Les deux personnes dont le numéro a été tiré, on l’aura deviné, sont deux comédiens...
  C’est assez facile et l’idée n’est pas neuve mais cela fonctionne , mais c’est ensuite que les choses vont moins bien!   et le  grand Feydeau ne doit pas comprendre ce qui est arrivé à sa pièce!  Et cela, malgré ses très nombreuses didascalies. Certes, on a le droit de ne pas en tenir compte, et de faire ce que l’on veut mais alors, il ne faut pas s’étonner si cette fois, cela ne fonctionne plus!
Ici, c’est la faute à quoi? D’abord à une dramaturgie à encéphalogramme plat, alors que la pièce mérite beaucoup mieux. Le langage des plus surréalistes, n’est jamais vraiment mis en valeur, et c’est  dommage: Feydeau est un véritable gourmand des mots, en particulier des noms de famille: M. Borniol, M. Godot ( tiens, tiens! ), M. Fajolet,  et ce merveilleux nom: M. Pinnevinnette. Et, vieux truc théâtral, il se moque gentiment du français approximatif d’Annette, la  jeune bonne alsacienne qui déforme les mots. Il adore aussi manier la répétition dans ses dialogues, qui est un élément fondamental de sa mécanique farcesque. Et il a maîtrisé avec une balance de pharmacien, l’équilibre du nombre de répliques entre Yvonne et Lucien. Feydeau avait réussi à être un dialoguiste de premier ordre qui ferait merveille aujourd’hui au cinéma.  Mais de tout cela, on ne perçoit pas grand chose dans cette mise en scène, dite « collective »!

Côté gestuelle, on ne voit pas non plus ici la mécanique où se trouve entraîné le couple Yvonne/ Lucien. Là aussi cette mise en scène collective et en tout cas non  revendiquée, est par trop insuffisante, tout comme la scénographie, pourtant signée d’une ancienne élève des Arts déco. Il y a juste un cadre en tubes plastiques, et de cubes qui font office de chaises, de lit… Le tout est carrément laid et peu fonctionnel. Et exit le fameux lit conjugal, qui, depuis les farces du Moyen-Age, a eu une longue descendance théâtrale, et dont Lucien réclame le droit. Michel Corvin a écrit quelques belles phrases sur le dehors et le dedans dans le théâtre de boulevard que feraient t bien de relire la scénographe et la compagnie HoCemo.
Et, comme chaque acteur criaille et surjoue  -en particulier Claire Poudéroux/Yvonne-  et qu’il n’y a aucune direction d’acteurs, on décroche assez vite de cette pièce qui  devient longuette, alors quelle ne dure qu’à peine une heure. On a cherché en vain des raisons pour vous pousser à y aller voir, surtout à 21h 30, mais on n’en a pas trouvé. Sauf pour en tirer une bonne leçon: quand on fait un peu n’importe quoi avec une pièce, l’effet boomerang existe, en particulier, dans la création théâtrale! Les habitants d’Onet-le château (Aveyron) où le spectacle a été créé, comme les Parisiens, méritent en tout cas mieux que cette chose,  trop approximative…

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville 94 Rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris T: 01 48 06 72 34 jusqu’au 2 février.

 

Si bleue si bleue la mer

Si bleue, si bleue la mer de Nis-Momme Stockmann, traduction d’Olivier Martinaud, mise en voix d’Armel Veilhan.

 

C’est la troisième saison du Théâtre A qui présente tous les deux mois, « des boîtes à outils » qui nous font découvrir des textes mis en espace après trois répétitions. Si bleue, si bleue la mer est la troisième pièce de Nis-Momme Stockmann, un jeune auteur de trente-deux ans, associé au Schauspiel de Francfort depuis 2009.
  Il a fait des études sur  le langage et la culture du Tibet à Hambourg, étudié les sciences des médias au Danemark, et suivi… une formation de cuisinier,  avant de se consacrer à  l’écriture scénique à l’Universität der Künste de Berlin.
  Il a remporté en 2005 le premier prix du Festival international de cinéma à Odense pour son court-métrage Ignorans et lors du Marché aux Pièces 2009 de Heidelberg, il  a reçu le Premier prix et le Prix du public pour la pièce Der Mann, der die Welt aß (L’homme qui mangea le monde ).
  Si bleue, si bleu était la mer  est un texte qui décrit  le désespoir  de Darko, un  adolescent perdu dans des beuveries incessantes,  qui évoque « le lotissement, un cercueil gigantesque en béton armé « ,  perdu entre l’envie de fuite et celle de suicide, mais qui  reste étrangement tonique. Son vieux pote de beuverie, Hélé ne capte pas qu’Ulrike, 14 ans, régulièrement violée par son père,  est amoureuse de lui, et elle le guette du haut du toit.
  Darko boit tellement qu’il a perdu l’usage d’une jambe, mais il est tombé amoureux de la sœur aînée d’Ulrike, une jeune prostituée de 19 ans,  qui a décidé de l’emmener au zoo pour  le faire sortir du lotissement. Peine perdue, Darko vomit, et on ne les laisse pas pénétrer dans le zoo…
Les deux amoureux, enfermés dans le lotissement dont personne ne sort, veulent aller voir la mer, mais ils n’y parviendront pas, et  la compagne de Darko sautera du toit comme sa jeune sœur. L’écriture du texte ne sombre jamais dans le pathos, c’est Darko qui mène la danse avec un humour noir revigorant. Et ce monologue qui n’en est pas un, porté avec une belle vivacité par Raphaël Poli-Darko, est partagé avec Marie Fortuit, et Guillaume Mika, qui  interprète les autres personnages.
  Les fulgurances poétiques surgissant de cette  réalité sordide fascinent le public, et il y a dans cette pièce comme un parfum de purgation des passions. Il faut espérer que cette pièce  qui a fait l’objet d’une lecture à France-Culture et au festival de la Mousson d’été, pourra être monté par Armel Veilhan avec cette  remarquable  distribution.

Edith Rappoport

La Maille-Cie /Théâtre A,  aux  Lilas. http://www.theatrea.fr 

Perplexe

Perplexe de  Marius von Mayenburg, traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd,  mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia.

 p153565_10Embarrassé, indécis, sont les synonymes de  ce perplexe. Effectivement, les quatre acteurs (deux hommes, deux femmes)  sont aussi  embarrassés qu’indécis, et  se livrent à un jeu de rôles permanent, changent de partenaires et de personnages comme de chemise, de robe, ou de pantalon, et se glissent subrepticement dans la peau d’un mari, d’un amant, d’un enfant, d’une épouse, d’une mère, de la locataire ou de la fille au pair, selon la fantaisie de l’auteur.
   Marius Von Mayenburg, qui nous avait habitués à un théâtre violent et noir,  s’amuse ici à écrire une comédie toute en entrées et sorties, en triangles amoureux, duos acerbes, apartés…Il manipule ses personnages, avec  changement de costumes et déguisements inattendus,  et les entraînent dans des actions loufoques. Dès le départ  il leur  fait jouer des situations de théâtre mais  le dramaturge facétieux inclut dans son texte des remarques se rapportant à l’écriture ou au décor. « Tu fais un monologue ?», s’étonne l’un; «N’est ce pas pour cela qu’ils ont mis une porte», rétorque un autre à propos d’une entrée en scène ; une autre encore fait allusion au fameux quatrième mur dont les acteurs seraient prisonniers.
La métaphore de l’enfermement entre quatre murs où cohabitent des existences plurielles est figurée par l’image d’un aquarium géant, avec des poissons rouges qui, par la magie de la vidéo-projection, circulent dans tout l’appartement, redoublée par un véritable aquarium, et une baie vitrée en fond de scène. Mais, franchissant le quatrième mur,  des dauphins/baudruches ont tôt fait de flotter parmi les spectateurs, les invitant à ce jeu de devinettes constant où il s’agit de reconnaître qui est qui.
Puis à la fin, c’est le décor  qui est démonté, alors qu’on annonce à l’actrice, au milieu d’une tirade, l’absence,  voire la mort du metteur en scène.
De même, les codes du boulevard,  fortement connotés (canapé et table basse de rigueur) se délitent. C’est selon ces codes (dans les sens du poil, ou à rebrousse-poil) que le directeur du Nouveau théâtre d’Angers a dirigé Valérie Bonneton, Samir Guesmi, Christophe Paou et Agnès Pontier, tous excellents. Ils se livrent à un  périlleux équilibre, entre un jeu distancié et un rentre-dedans aguicheur, mais sans jamais céder au cabotinage. Mais sa mise en scène nous ferait parfois oublier l’inquiétante étrangeté qui provient du fait d’être à la fois tout le monde et personne.

Il est vrai que dans ce théâtre de l’absurde, même la philosophie est traitée à l’aune de l’ironie et du second degré. Quand Sebastian, en tenue d’Adam, tel Archimède sort de sa baignoire, il semble redécouvrir le darwinisme ou le mythe de la caverne de Platon. Comme la pièce, le spectacle ne se prend pas au sérieux, mais  le rire, qui est constamment  au rendez-vous, nous laisse quand même perplexes quant à notre condition humaine…

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre du Rond-Point, 8, avenue Franklin Roosevelt, Paris. T. 01 44 95 98 21 jusqu’au 5 janvier.

Le texte a paru chez  L’Arche Editions.
 

Fauna

Fauna, texte et mise en scène de Romina Paula.

8-fau1Un parquet de bois brut et rugueux en guise de scène, avec  des planches basses qui font office de banc, un cheval d’arçon en guise de monture, enfin une porte à deux battants à peine ébauchée en milieu de plateau.
Scénographie donc intentionnellement rustique, au plus près de la nature, avec une sorte d’intérieur préservé d’écurie ou de ranch argentin. Le public perçoit d’emblée l’atmosphère d’une sacro-sainte salle de répétition – façon studio –  où Romina Paula,  avec Fauna,  traite admirablement du théâtre dans le théâtre, même si le projet des comédiens ici  réunis concerne ici l’art du cinéma avec un film à réaliser.
Quatre personnages sont mis en présence, dont un frère et une sœur, décidés et rudes, des êtres pittoresques qui semblent savoir ce qu’ils veulent, accompagnés d’un homme et d’une jeune femme plus ou moins amants,  et d’une violence intérieure moindre, plus feutrée. Ces acteurs préparent ainsi un film sur une figure mythique féminine, Fauna, la mère de ce frère et de cette sœur, qui a trouvé sa liberté en changeant de genre, en s’habillant en homme afin de mieux être elle-même, et en défiant les règles et les pouvoirs du temps.
La mystérieuse Fauna est une auteure, à la fin du dix-neuvième siècle, à l’aube même de toutes les libérations à venir, en Amérique latine comme en Europe. Autant de fantasmes, autant de rêves qui peuvent prendre vie sur la scène, en suivant la mise à feu de la pensée et des sensations de chacun qui se déploient selon des méandres longs et difficiles. Par hasard, la sœur attire la jeune femme et l’amant de la demoiselle plaît au frère à l’aspect rustre : jeux de rôles, d’influences et d’attirances, le théâtre est un art qui explore à fond les probabilités de rencontres ou d’échappées des êtres entre eux, d’un genre à l’autre.
Le texte de Romina Paula possède une écriture subtile et noueuse, à la recherche du plaisir de l’existence chez ses personnages. Réflexions et sentiments, les liens se tissent et se relâchent, au fil du temps, et au cours de la représentation. Quelques vers de Rilke, et le tour est joué : la pièce  est fondée sur le principe de la répétition et de la variation, sur un chemin qui suit les méandres du va-et-vient de la pensée, des points de vue et des désirs. Sa mise en scène déplie avec beaucoup de charme une parole en quête de vérité, sur l’existence d’une figure énigmatique et,  en même temps, sur les  choix  des protagonistes. Évidemment, il y a des manques, des doutes et des incertitudes qui parsèment le cheminement fait d’obstacles de ces chercheurs en existence vraie.
Un temps de théâtre plein, fait de dignité et de reconnaissance de l’autre.

 

Véronique Hotte

 

Festival d’Automne, Théâtre de la Bastille Paris. Tél : 01 53 45 17 17 jusqu’au 21 décembre. 

El Pasado es un animal grotesco

El pasado es un

El Pasado es un animal grotesco, texte et mise en scène de Mariano Pensotti. 

  Quatre acteurs qui ont la quarantaine– deux hommes et deux femmes argentins –, Santiago Gobernori, Javier Lorenzo, Laura Paredes, Maria Ines Sancerni, de la même génération que leur metteur en scène Mariano Pensotti, donnent à voir  dix années de leur vie, entre 1999 et 2009, tiraillés qu’ils sont entre leurs désirs et la réalité.
Ils voulaient avoir une vie pleine, au besoin chaotique, mais n’acceptaient pas leur condition sociale ou économique d’origine, comme leurs parents ou leurs grands-parents y auraient été obligés dans un monde forcément plus moderne. Chacun suivra son parcours pour basculer – après une rupture, sentimentale ou professionnelle – dans une direction opposée.
De la dictature à la fin des années 70,  au début des années 80, ces jeunes gens ont assisté au rétablissement de la démocratie, et ont alors fait l’épreuve de la  grave crise socio-économique qui a secoué l’Argentine. Buenos-Aires est une ville très théâtrale, et ses  habitants ont l’impression de  s’y sentir comme des Européens en exil, et non pas comme des Latino-Américains. Avec cette idée au fond d’eux-même qu’ils n’y ont pas la vie qu’ils devraient y avoir, un peu comme s’ils jouaient un autre rôle que le leur !
Sur le plateau, un narrateur passe d’un lieu à l’autre avec les trois autres comédiens puis devient lui-même acteur du drame. Il présente chacune des situations où un homme et une femme, s’affrontent, s’aiment, se disputent, s’injurient, s’embrassent. Le plateau tourne, réparti en plusieurs pièces d’appartements, et on quitte un couple ou un célibataire, pour en découvrir un autre… Des croisements se produisent parfois au hasard, et on retrouvera l’un ou l’autre de ces personnages plus tard dans le spectacle.
Le passé ne peut pas se saisir, variable, à chaque fois qu’on tente de se l’approprier. Et la vie et les jours nous échappent, irréversiblement : « Nous sommes tous faits de récits, nous sommes ce que nous racontons de nous-mêmes. » À côté des vies privées, les événements politiques tiennent aussi leur place. Et l’interrogation esthétique et philosophique se fait ici le lieu juste et vrai du théâtre. Le manège de bois – un gros jouet d’enfant – est joliment fabriqué, fait de lattes de parquet clair; il y a aussi une petite table de bureau, ou de dîner avec une nappe rustique à carreaux blancs et rouges. Des jeunes gens d’aujourd’hui  arrivent, en tenue confortable,  dans un bonheur vif d’être soi et  libre, au plus près de leurs sensations et de  leur partenaire.
La mise en scène de Mariano Pensotti est pleine d’énergie et les comédiens savent  raconter des histoires… Un travail original et amusant, même si on a parfois l’impression de tourner en rond dans ce récit épique qui n’en finit pas de raconter ce qui ne prend jamais fin.
À voir, pourtant.

 Véronique Hotte

 

Festival d’Automne, Théâtre de la Colline. T: 01 53 45 17 17  du 11 au 14 décembre.

L’Or avec le faire et Les Enfants du Soleil

Festival Les Enfants du désordre à La Ferme du Buisson:
L’Or avec le faire, mise en scène de Julie Bérès, en collaboration avec Thomas Cloraec.
 
   or-avec-le-fer-siteNous devions voir Nous sommes seuls maintenant, création collective dirigée par Julie Deliquet (voir Le Théâtre du Blog) dont on vous reparlera  mais, par les hasards d’une organisation des plus mal foutues, nous nous sommes retrouvés sous un chapiteau peu chauffé, conviés à regarder 90 minutes durant,  le denier opus de miss Bérès. « C’est, dit-elle, « une re-création »  d’un travail documentaire réalisé en milieu rural, notamment dans les Monts d’Arrée en Bretagne ». 
Julie Bérès a souhaité réaliser « une forme théâtrale hybride entre cabaret, performance physique et tour de chant.Cette pièce n’est pas une conférence sur la vie en autonomie mais une forme artistique dans laquelle les corps, la mise en espace, la musique et la vidéo se frottent, en ruptures construites, afin de donner la parole aux uns et aux autres, de rapporter des fragments de vie, des morceaux d’histoires, des récits de ces vies en autonomie ».
« Dans la veine de mes précédentes créations, je m’efforcerai de donner forme à un théâtre sensoriel, suggestif et kaléidoscopique. Il s’agit pour moi d’élaborer une composition dans laquelle l’imaginaire et les propositions des interprètes puissent entrer en interaction avec l’émotion qu’offrent la création sonore, les trouvailles scénographiques, les distorsions que permettent les projections de la vidéo et de la lumière. »
Et cela donne quoi? Pendant de longues minutes, quatre jeunes hommes en jeans et  torse nu,s’emploient à vider une vingtaine de sacs de sciure pour le plus grand plaisir des spectateurs du premier rang qui s’en prennent plein les yeux. Ils vont ensuite fouler cet énorme tas de sciure, métaphore évidente de la terre difficile à cultiver dans ces pays pauvres du centre de la Bretagne.
Il y a aussi- c’est sans doute le seules seuls moments réussis de petits extraits de films vidéo avec une vieille dame qui raconte la généalogie de son village – c’est aussi drôle qu’émouvant – et un Georges Pompidou promettant  n’importe quoi pourvu que les paysans  se taisent: images en noir et blanc d’un monde qui commence déjà sérieusement à s’éteindre. Et les jeunes gens racontent eux aussi des morceaux de la vie rurale, puis l’un d’eux se met à la batterie ou chante. 
  Le résultat est  aussi prétentieux que pathétique; guère de fil rouge, on attend que cela finisse, et de l’émotion, « des trouvailles scénographiques des distorsions lumière/vidéo somptueusement annoncées? Rien de tout cela,  sinon quelques belles images et une réelle énergie mais qui tourne à vide. On a connu Julie Bérès  mieux inspirée (voir Le Théâtre du Blog). Oublions vite..

Les Enfants du Soleil d’après Maxime Gorki, mise en scène de Mikaël Serre.

 

les-enfants-du-soleil-siteC’est à un univers assez déjanté, dans une scénographie très réussie que nous convie Mikaël Serre, avec cette  adaptation d’un pièce de Gorki assez peu jouée mais qui mérite le détour. Il l’avait  écrite en la situant en 1862, pendant une grave épidémie de choléra en Russie, alors qu’il était incarcéré en 1905 au fort Pierre-et-Paul à Saint-Petersbourg,  après un début de  révolution.
Gorki vécut ensuite à Capri pendant sept ans, ce qui a dû inspirer Mikaël Serre (qui, lui,  a fait plusieurs séjours  en Russie). Cela se passe en effet dans une riviéra d’opérette. Avec une scénographie particulièrement réussie et pleine d’humour de Nina Wetzel,  toute au second degré, avec  faux palmiers, dans la lignée de Savary et de son Magic Circus,  chaises longues en plastique,  voiture refuge pour amoureux dont les ébats sont retransmis sur  écran vidéo; sept jeunes gens de la bonne bourgeoisie,  en proie aux désordres sentimentaux et aux réflexions dialoguent sur l’homme, l’art, la liberté  et la société.
La pièce  ressemble un peu à celles de  Tchekov dont Gorki était l’ami, et au début, on est un peu paumé dans cette galerie de personnages en maillot de bain… Pas grave! D
ans la mai­son d’un scien­ti­fique,  Pro­tas­sov et son épouse Elena, il y a aussi  Va­guine, un artiste, visiblement amou­reux d’Elena, Mé­la­nia, une jeune veuve, amoureuse de  Pro­tas­sov, et un vé­té­ri­naire, Tche­pour­noï qui aime  Lisa, la sœur de Pro­tas­sov.  Ils sont  tous là en villégiature, semble-t-il,  dans cette grande maison. mais on n’est pas chez Goldoni et ils se demandent un peu naïvement, quelle marge de manœuvre ont les intellectuels et les artistes pour essayer de modifier en profondeur les structures économiques de leur pays, alors qu’ils en sont… les principaux bénéficiaires.

Cela ne va pas, on s’en doute, sans  déchirements et remises en question fondamentales.. Avec l’inévitable  part de rêve et d’utopie: « Il faut que les hommes comprennent et aiment la beauté, alors ils édifieront toute une morale à partir d’elle. Ils commenceront à distinguer lesquels de leurs actes sont beaux, et lesquels sont affreux. Alors la vie deviendra parfaite, dit Elena.« On n’a pas le droit de vivre sur la terre, si on a pas la force de faire sienne la vie de toute la terre, remarque Liza » « L’homme vit libre que dans la raison. La notion de bien c’est la raison qui la crée. Sans conscience, il n’y a pas de bien possible »Les vieux ont rarement raison. La vérité est toujours du côté des nouveau-nés, répliquera cyniquement Protassov.
Mikaël Serre nous renvoie comme en boomerang la pièce de Gorki,  en la situant de nos jours, et en mettant le doigt où  cela fait mal. C’est bien joli, nous dit-il avec raison,  de regarder avec  bienveillance les révolutions arabes et les manifestations  en Espagne, en Grèce ou à Chypre mais cela ne coûte pas cher… Alors que nous ne voulons pas voir très hypocritement que leurs causes majeures sont dues à un capitalisme effréné dont nous profitons tous, patrons comme ouvriers.. »
J’aime bien penser, dit-il,  à cette phrase de Robert Filliou aussi décomplexée et enjôleuse qu’effrayante, qui dit que l’art fait partie d’une sorte de rêve collectif, et, que pour lui, si à l’avenir l’art n’existait plus, ça ne lui ferait rien pourvu que les gens soient heureux. Gorki remplacerait peut-être « heureux » par « libre »…
La pièce est sans doute inégale et
un peu longue, mais cette dénonciation des pseudo-élites très branchouilles modèle ENA 2014 pur porc, est bien vue et a quelque chose de sain et de réjouissant. Mikaël Serre a  eu l’intelligence avec Jens Hil­lje, son dramaturge, d’analyser et de bien  comprendre la pensée de Gorki.  Comme il dirige ses comédiens de façon exemplaire,  Ser­vane Du­corps tout à fait remarquable en Elena,  Cé­dric Eeck­hout, Ma­rijke Pinoy, Nibih Ama­raoui, Thierry Ray­naud, Bruno Rou­bi­cek, Claire Vi­vianne So­bottke, ces Enfants du Soleil  sont un spectacle qui fonctionne bien et, à la Ferme du Buisson, il  a eu le don de séduire  un très large public, notamment de très jeunes gens qui se délectaient de ces personnages lancés dans des dialogues parfois rohmériens.
Bref, un théâtre intelligent qui ne triche pas, et comme on aimerait en voir plus souvent.

Philippe du Vignal

Ferme du Buisson, scène nationale de Marne-la -Vallée, le sa­medi 23  no­vembre. 

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