Mon Traître

Mon Traître, d’après Mon Traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, mise en scène d’ Emmanuel Meirieu.

 

  f35b9171Après l’adaptation pour la scène du roman de Russell Banks, De beaux lendemains, créé dans ce même Théâtre des Bouffes du Nord en 2011, Emmanuel Meirieu poursuit son exploration d’œuvres littéraires contemporaines,  comme celles de Sorj Chalandon. Avec Loïc Varraut, il a  adapté ses deux romans pour la scène.
L’histoire  se passe dans l’Irlande des combats républicains, avec un Traître et un Trahi, et dit avant tout l’angoisse du deuil impossible de l’ami qui vous a trahi.
Sorj Chalandon nous conte ici l’engagement sentimental d’une amitié mais aussi l’adhésion d’un homme  à l’IRA et à sa branche politique -le Sinn Fein-en Irlande du Nord, dans les années 70.
Comme dans le spectacle précédent de Meirieu,
un récit porté par quatre témoins de  l’histoire dans un paysage  de solitude et de neige, où quatorze enfants furent tués dans un accident de bus scolaire,  Mon traître  se passe  dans la nuit, la brume, la pluie, le vent et le tonnerre, agrémentés de quelques notes de piano, pour une oraison funèbre où on évoque  la vie du Traître…
À travers trois voix, celle de l’ami du Traître, celle de son fils, et le Traître lui-même, qui se relève de la mort,  quand son fils lui intime, avec une autorité rageuse, de se lever : « Dead Man, Wake up… »La chanson déchirante, et paradoxalement somptueuse, avec une belle amertume, est interprétée ici a capella par l’imposant Stéphane Balmino.
Le premier témoin est un luthier français – double littéraire de Sorj Chalandon -qui rencontre Tyrone Meehan (historiquement Denis Donaldson, un leader charismatique de l’IRA qu’il admire intensément et qui l’entraîne dans la guérilla). Mais ce Tyrone Meehan/David Donaldson se révèlera  être en 2005 un traître depuis vingt-cinq ans! Agent britannique rémunéré pour ses informations sur son camp des Républicains. Il sera assassiné en 2006. L’ami militant de jadis se souvient,  dans la souffrance, des frères de combat qu’il hébergeait et cachait chez lui, et qui étaient ensuite dénoncés… par Tyrone.
« Est-ce qu’on est traître encore quand on respire ou quand on dort ? », se demande le luthier qui ne peut oublier la main amicale protégeant son épaule, quand ils vont ensemble acheter la traditionnelle casquette irlandaise, ou  quand ils campent  au bord de l’immense beauté d’un lac naturel. L’ami (Jérôme Derre) qui a une voix chaude et blessée, tutoie et invective le défunt, le déloyal, l’infidèle, celui qu’il croyait insoumis … Le fils et son chant de colère introduisent une pause presque salutaire après la tension extrême de celui qui interroge et qui ne comprend pas, venu assister aux obsèques de l’infâme.
Se lève ensuite celui qui gisait nu sous sa couverture, à la façon des prisonniers politiques jetés en prison, qui résistaient contre le statut infligé de prisonniers de droit commun, dans la saleté, les excréments et la négation de toute humanité. Le traître enfin raconte son enfance, la pauvreté et la misère, les huit ou neuf frères et sœurs et la mère veuve… Et aussi, les assauts furieux des Anglais.
Le défunt repentant – non, il ne revient pas sur le mauvais choix d’un double langage – raconte superbement (Jean-Marc Avocat) comment on devient le corbeau d’un conte enfantin, le fils envolé d’un château délabré qu’ont déserté prince et princesse…
Toute la partition est tenue dans la rigueur, l’émotion et la douleur intérieure.

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre des Bouffes du Nord. T : 01 46 07 34 50  jusqu’au 21 décembre.


Archive pour décembre, 2013

Le tourbillon de l’amour

 

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Le tourbillon de l’amour,  texte et mise en scène de  Daisuke Miura, en japonais, surtitré en français.

 

  Comme Sacha Guitry ou Georges Feydeau, Daisuke Miura est l’auteur et le  metteur en scène  de ses pièces, comme cette comédie de mœurs contemporaine. Cela se passe le temps d’une nuit dans un club échangiste de Tokyo. «J’ai écrit la pièce, dit-il, à partir de mes propres expériences». Mais ce sont  des gens seuls ici et il n’y aura pas ici d’échange  entre couples.
Tous les éléments d’un vaudeville sont en place. Décor à deux niveaux avec sur la mezzanine, trois lits, et,  en bas des canapés, une table basse et un écran plat, des toilettes à cour et une douches à jardin. Les personnages tous jeunes sont un peu trop caricaturaux. Il y a le puceau, qui va se révéler un excellent amant de l’habituée du lieu.  Un garçon sans travail,  qui met tout l’argent donné par ses parents dans les 180 euros du prix d’entrée! Il va rencontrer une autre âme solitaire, une étudiante frustrée et craintive, «désolée de ne pas être jolie», qui va se révéler ensuite une grande consommatrice sexuelle: «Je passe un super bon moment».
Pour beaucoup, c’est leur première venue dans un tel club. Il y a l’inévitable mari qui vient, seul,  vivre ses fantasmes en cachette de sa femme. Il y a un personnage plus surprenant, une maîtresse d’école maternelle, «On dit souvent qu’il y a beaucoup de mes collègues qui aiment le sexe, j’en fais partie…, A l’école, il  y a un petit garçon trop beau, il s’appelle Takumi, je me masturbe en l’imaginant adulte me faisant l’amour».
Mais ici on ne fait pas l’amour, on baise, pour remplir une vraie solitude, «Ici ce n’est pas un endroit pour tomber amoureux». La notion de plaisir n’est mentionnée qu’une seule fois: «Tu sais qu’on est là pour prendre du plaisir!».
Pour l’auteur: «Ce n’est pas le contenu du message qui m’intéresse, c’est la façon de combiner les dialogues et de montrer la complexité des relations». Il y a des moments comiques  dans les situations engendrées, au milieu de quelques scènes d’accouplements montrées furtivement. Les comédiens jouent juste et incarnent bien les personnages, et une bonne direction d’acteurs rend les situations crédibles, grâce aussi à un surtitrage tout à fait correct, y compris quand plusieurs comédiens s’interpellent.
La pièce nous parle aussi du Japon, de la complexité des rapports humains entre  hommes et femmes, du rapport au corps, particulier à ce pays, de la pudeur paradoxale ici, (chacun garde sa serviette), et de l’hygiène indispensable que ce type de jeu implique. Entre les personnages, il faudra de longs silences, de longues hésitations matinées de politesse, de longs dialogues, avant que la réalité des échanges ne survienne, alors qu’en France, 
dans ce  genre de lieu, les consommateurs  passent vite  à l’action, puis  se parlent quelquefois ensuite!
e metteur en scène réussit à nous emporter dans un voyage à 14 heures d’avion de Paris, pour  nous montrer une forme de théâtre… proche de notre théâtre de boulevard! Mais il sait montrer la triste réalité d’êtres  qui repartent tous  seuls, à l’heure du premier métro. Ici: « Il est interdit de demander les numéros de téléphone de ses partenaires»…

Jean Couturier

 

 Festival d’automne en Normandie à Rouen, et à Paris à la Maison de la culture du Japon jusqu’au 7 décembre.

Dramuscules

 Dramuscules de Thomas Bernhard, mise en scène de Catherine Hiegel.

 

003pg20131123_1Dramuscules est un recueil de pièces courtes écrites par Thomas Bernhard en 1998, un an avant sa mort, et qui résume de manière saisissante le portrait qu’il a toujours  dressé d’une Autriche enfermée dans son passé nazi.
Dès 1975, dans L’Origine, récit autobiographique  très violent sur ses années d’internat à Salzbourg,  il comparait l’éducation infligée par une institution nazie à la fin de la guerre 39-40, à  celle,  catholique qu’il y avait reçue immédiatement après.
Le récit de sa vie se retrouve ainsi, d’œuvre en œuvre, comme « une suite de tentatives désespérées, écrit Chantal Thomas, opposées à la force de mort ou d’amnésie d’un ennemi identifié à l’Autriche, son pays natal ». »A l’emplacement où le portrait de Hitler était au mur, une grande croix était à présent accrochée… », écrit Thomas Bernhard, à l’endroit du piano qui accompagnait les champs nationaux-socialistes de la chorale des enfants, se tenait désormais un harmonium, .
Catherine Hiegel a choisi de monter trois des Dramuscules, dont les deux premiers ont à voir avec l’église et l’idéologie nazie. Dans Un Mort, deux femmes  après avoir assisté au rosaire du soir,  découvrent  ce qui semble être un cadavre entouré dans du papier d’emballage. Ce sont en fait des affiches aux croix gammées, enroulées et perdues par des militants, dont le mari de l’une d’elles, un « pauvre crétin ! », dit-elle.
Dans Le Mois de Marie,  deux femmes,
à la sortie de la messe du dimanche, commentent la vie du bourg et  les obsèques d’un voisin qui a été accidentellement renversé par… un jeune immigré turc. Quant à Match,  c’est une saynète où, à la tombée de la nuit,, une  femme, en train de repasser, éructe contre les jeunes; son mari, un policier, ne lui prête nulle attention, occupé tout entier par un match de foot à la télé dont il traite inlassablement les joueurs de « pauvres cons » ! Aucun échange entre eux, s’impose seule la haine de l’épouse amère  qui recoud le blouson déchiré du policier,  lors d’une manifestation estudiantine : « Tirer dans le tas, il faudrait tous les tuer ! »
Dans leur petit tailleur BCBG  bourgeois, Catherine Salviat et Judith Magre, les deux comparses sont éblouissantes. Catherine Salviat interrompt un temps la représentation pour jouer au jeu des questions/réponses avec le public. Qui a pu dire ces propos anodins mais à forte connotation raciste ? Dans le désordre, tel philosophe des Lumières, Roosevelt, Marx, Jules Ferry, de Gaulle, Chirac, telle députée… La liste est longue.
Quant à Judith Magre, l‘épouse du policier footeux, elle est, dans ses vociférations de truie agacée, extraordinaire d’horreur ordinaire, anti-jeunes, anti-étudiants, anti-immigrés… Elle va au bout de l’inavouable,  et ne craint pas de heurter les pudeurs mises à mal ni les sensibilités politiquement correctes. Avec Antony Cochin qui joue les hommes de main, c’est un trio  scénique infernal.

 Véronique Hotte

  Théâtre de Poche-Montparnasse,  jusqu’au 9 mars. T : 01 45 44 50 21

Sonate d’automne

Sonate d’Automne d’Ingmar Bergman, adaptation et texte français de Marie Deshaires.  mise en scène de Marie-Louise Bischofberger.

 

SONATE-Pascal GÉLY034pg20131112_1La Sonate d’Automne  (Prélude pour piano, opus 28 n°2) de Chopin, c’est aussi le titre de cette pièce d’Ingmar Bergman, mythique réalisateur suédois de cinéma et de théâtre. Cette  musique est le leitmotiv d’une mise en scène, dont le rythme repose sur une partition sentimentale précise-en accord ou le plus souvent en désaccord-avec les battements de cœur d’une mère et de sa fille, pianistes toutes les  deux mais couple féminin dépareillé.
Charlotte, une instrumentiste virtuose, rayonnante et extravertie, vit aux États-Unis, veuve pour la seconde fois. Elle rend visite à sa fille Eva, sombre et  renfermée, journaliste et épouse du pasteur Victor. La fille confie dans ses écrits : « Il faut apprendre à vivre, je m’y exerce tous les jours. Mon plus grand obstacle : je ne sais pas qui je suis, alors je tâtonne comme une aveugle… »
La mère a négligé
depuis sept ans le presbytère où vit Eva. Sa seconde fille, handicapée, qu’Eva, la sœur aînée prend en charge, devrait participer à ces retrouvailles familiales. Mais cela semble plus agacer que rassurer la mère qui confesse, au cours de cette mise à l’épreuve, ressentir le sentiment étrange de ne pas exister. Elle a, elle-même,  souffert, de l’indifférence et de la froideur de ses parents, transmis, comme malgré elle, à ses propres filles : « Seule, la musique m’a donné la possibilité d’extérioriser mes sentiments. » Mais l’amour maternel et l’amour filial relèvent d’un seul sentiment fusionnel que recherchent en vain les autres attachements du cœur. Pourquoi ce gâchis ?
Une mère
est très aimante envers son enfant , ou bien n’est pas une bonne mère. Toutefois, l’image chrétienne de la Mater dolorosa ne sied pas à nos  contemporaines, qui se refusent à souffrir  pour leurs enfants, selon un prétendu don de soi instinctif. En charge d’une affection et d’une tendresse innées, elles doivent en effet assumer  aussi l’éducation de leurs enfants dans le déni et la non-reconnaissance sociales que réglementent traditionnellement les hommes.
Or, la maternité et le dévouement aux enfants ne remplissent pas à eux seuls le destin d’une femme en tant qu’être libre et de désir. Et l’amour maternel se donne sans que rien ne soit exigé en retour…L’enfant qui rejette sa mère incarne le Mal, ce qu’est loin de faire Eva à l’égard de Charlotte, mais un amour-haine à vie ne cesse de blesser la fille qui aurait voulu voir exprimer et éprouver davantage la tendresse de sa mère tant admirée. Toutes les deux sont à la fois bourreaux et victimes, même si la fille-l’enfant de jadis-démunie et fragile donc, devait être entendue et soutenue par l’adulte.
Le film  Sonate d’automne (1977) mettait aux prises Ingrid Bergman et Liv Ullmann. Ici, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger retrace le cheminement intérieur,  fait d’ombres et de souvenirs,  de ces deux êtres complexes et paradoxalement lumineux.  Françoise Fabian et Rachida Brakni, sont accompagnées avec délicatesse et avec toute la force mystérieuse dont il est capable par Eric Caruso en mari,  spectateur d’un drame intime. Il avoue au public, en parlant de sa femme : « Je voudrais lui dire, rien qu’une fois, qu’elle est aimée sans réserve. Mais pour qu’elle me croie, il faudrait que je trouve les mots justes. »
L’intérieur où vit ce couple, un presbytère isolé près d’une église dans la campagne, est admirablement suggéré par le décor de Bernard Michel, et souligné par les lumières de Bertrand Couderc. En fond de scène, un mur brut qu’humanise une petite table dressée pour le dîner, avec une nappe blanche et un beau chandelier. Un piano  et un lit-canapé. Des voilages en guise de séparation protègent les refuges intérieurs : la fille se rend sur la tombe de son propre enfant.
C’est un spectacle d’une grande beauté, tendu à l’extrême sur le fil, où les sentiments vrais sont à saisir avant qu’ils n’échappent, l’absolu de l’amour en question.

 

Véronique Hotte

Théâtre de l’Oeuvre 75009 Paris, du mardi au samedi 21h, matinées samedi 18h et dimanche 16h. Tél : 01 44 53 88 88

Qui est Monsieur Lorem ipsum

 Qui est Monsieur Loren Ipsum?  création d’Emmanuel Audibert, mise en scène de Sylviane Manuel.

Lorem Ipsum ©Emmanuel AudibertLoren ipsum, ces mots intrigants de Cicéron sont le début de ce faux texte, sans aucun sens véritable, inventé par les imprimeurs vers 1580 pour faciliter le calibrage. Ici, dans une petite salle, une soixantaine de spectateurs et, sur scène, un étonnant ensemble de fils, poulies, petits plateaux mobiles ou non, cage, boîtes de carton dotés les uns comme les autres, de marionnettes à fils de quelques centimètres, dont un orchestre à cordes, deux interprètes, l’un à un piano droit, l’autre à un piano à queue.
Emmanuel Audibert est là, se baladant parmi ses créatures, vérifiant le bon fonctionnement de tous ces mécanismes de petits automates, en silence, sauf, quand il se lance dans quelques tirades poétiques.
Dans ce fabuleux bric-à-brac, les humains et l’espèce d’étonnant petit singe qui danse, sont à la fois réalistes
quant à leurs mouvements-les gestes des pianistes, par exemple-sont en accord absolu avec la musique jouée  et n’ont rien ou peu, d’une copie conforme. C’est à la fois, un travail extrêmement précis, d’une haute technologie, conçu et réglé en équipe, avec une batterie d’ordinateurs; les voix de certains personnages sont bidouillées jusqu’à en devenir inquiétantes.
Mais dans ce spectacle, les objets et marionnettes sont fabriqués avec des matériaux des plus banals comme de la mousse de polyester, du carton, de la peluche synthétique, bref, tout ce que l’on peut trouver dans les brocantes, voire dans les poubelles d’une grande ville. La marionnette rejoint ici l’œuvre d’art mise en scène avec intelligence et précision par Sylviane Manuel.
Comme me l’avait dit autrefois un très intelligent petit garçon de six ans devant un modèle réduit de gare avec ses trains et ses voyageurs dans le magazine La Vie du rail : « Les petits bonhommes comme cela sont plus vrais que nous ». On repense aussi évidemment au merveilleux texte de Lévi-Stauss dans
La Pensée sauvage en 62  qui s’applique exactement   à ce spectacle: «  Le modèle réduit possède un attribut supplémentaire : il est construit, man made, et, qui plus est, « fait à la main ». Il n’est donc pas une simple projection, un homologue passif de l’objet : il constitue une véritable expérience sur l’objet; or, dans la mesure où le modèle est artificiel, il devient possible de comprendre comment il est fait, et cette appréhension du mode de fabrication apporte une dimension supplémentaire à son être ; de plus – nous l’avons vu à propos du bricolage, mais l’exemple des « manières » des peintres montre que c’est aussi vrai pour l’art -, le problème comporte toujours plusieurs solutions…. (…) La solution particulière offerte au regard du spectateur, transformé de ce fait-sans même qu’il le sache-en agent. (…) Autrement dit, la vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense la renonciation à des dimensions sensibles par l’acquisition de dimensions intelligibles ».
Oui, nous sommes bien des agents d’un théâtre en train de se faire, extrêmement sophistiqué et tout à fait artisanal, où la seule présence humaine est celle d’Emmanuel Audibert, mais où les humains-bien vivants devant nous-ont été conçus par une sorte de cet ingénieur-poète pendant plusieurs années. Comme l’était, avec la technologie en moins, le merveilleux Vélo-Théâtre et  celui que peu de gens ont pu connaître, le mythique marionnettiste américain Robert Anton, qui, en 75, au festival de Nancy, manipulait devant un public d’au maximum dix-huit personnes, des personnages effroyables qu’il décervelait dans des jardins aux plantes  vénéneuses.
S’il était encore  parmi nous, il aurait aimé ce spectacle qui, comme les siens, nous touche au plus profond de nous-même, et nous invite à une réflexion métaphysique. Sans doute, parce que tous ses personnages ont quelque chose de tout à fait dérisoire et de très vrai à la fois .
En tout cas, ne le ratez surtout pas.

Philippe du Vignal

Festival Marto/Théâtre Firmin Gémier-La Piscine puis Théâtre Gérard Philipe à Champigny-sur-Marne, à la Grande Dimière à Fresnes.

La Bobine de Ruhmkorff

La Bobine de Ruhmkorff, texte, jeu et mise en scène de Pierre Meunier

 

 Commençons par le commencement : il faut bien que nous venions de quelque part. Et il a bien fallu que nos parents coïtassent pour que nous vinssions au monde. Ou comme aurait dit à Dom Juan Sganarelle, s’émerveillant devant la beauté du monde : « N’a-t-il point fallu que votre père engrossât votre mère pour vous faire ? ». Autrement dit, la question n’est pas d’être ou de ne pas être, la question est : quelle est cette attraction, cette étincelle, ce désir qui fait que, de deux, les êtres,  soudain,  ne font plus qu’un ? Qu’est-ce que sexe ?
Après Sexamor où il travaillait la question à deux, avec Nadège Prugnard, Pierre Meunier poursuit sa recherche en solitaire, mais pas en solitude. Il installe donc, selon sa coutume, son petit laboratoire mécanique sur scène. Pierre Meunier, poète, comédien, inventeur, constructeur de machines et porteur d’autres casquettes à l’occasion, a un grand respect pour les êtres, à commencer par nous, les spectateurs dans le noir, autant que pour les matières et les machines, nos sœurs. Il a ajouté ici l’électricité.
Il suffit de l’entendre parler avec tendresse et sérieux du cu-ivre ( !), si merveilleux conducteur, de le voir effleurer une lame de métal ou un ressort capricieux pour ressentir une douce fraternité avec la matière. Tout est attirance, attraction, terrestre ou céleste. La distance même crée le coup de foudre, la juste distance de l’arc électrique. Selon sa coutume, encore, il se met en danger : moins de se faire couper en deux par un ressort détendu (encore que… Enfin, tout ça se maîtrise) que de voir une de ses expériences électriques rater. Nous sommes avec lui, nous retenons notre souffle, nous sommes de tout cœur avec la machine, et si échec il y a, cela devient poignant.

On ne vous dira pas ce qu’est une bobine de Ruhmkorff, sinon que c’est un fabuleux accélérateur d’énergie, comme parfois la poésie. Celle de Pierre Meunier est vaste, forte, salée. Qu’est-ce que sexe ? Il faut tourner autour du pot, autour du mot, pour comprendre qu’avec son côté tranchant il bave d’amour, et qu’il n’est pas rose.
Chaque moment du spectacle est en quête de sa propre vérité : c’est le mérite des objets, surtout s’ils sont un peu vivants, comme ceux qu’affectionne Pierre Meunier, de ne pas tricher et de forcer l’acteur à rester « réveillé ». Pas de risque de s’endormir : il nous met,  nous aussi,  au travail, à chaque expérience, entre rire, suspense, gravité, en tension entre la scène et la salle.
Est-ce clair ? Il s’agit d’amour, pas forcément propre, mais universel.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Bastille, jusqu’au 20 décembre. 01 43 57 42 14

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Wonderland

 Wonderland chorégraphie d’Andrea Miller avec les danseurs de Gallim Dance.

phontoNous découvrons pour sa première venue en France la compagnie new-yorkaise dans un spectacle vif et surprenant qui débute par un fond sonore de galops de chevaux, comme pour mieux nous faire comprendre l’animalité de cette danse.
Il se termine par le hurlement inutile de la danseuse, chef de meute penchée sur le corps inerte d’un de ses protégés mâles. Andrea Miller a travaillé au Batsheva Ensemble en Israël, et s’inspire ici d’une œuvre du plasticien Cai Guo-Qiang (connu pour avoir participé à la dernière Nuit Blanche parisienne) qui met en scène une meute de loups.
« Nous travaillons, dit-elle, sur l’idée de horde». C’est en effet sur la relation dominant/dominé qu’elle a construit sa chorégraphie, les êtres dominant étant ici les femmes-en particulier une chef de meute ,danseuse exceptionnelle par sa présence, entourée de ses partenaires.
Sur un tapis de danse vert morcelé dont un fragment dépasse sur le fond de scène, les lumières de couleur changeantes sont surtout constituées de poursuites et de latéraux. L’assemblage sonore est, lui,  assez disparate : cela va de la musique tribale aux comédies musicales américaines des années 50.  Quant aux costumes d’un esthétisme déconcertant, ils  sont en lycra gris troué pour laisser passer la chevelure telle une crinière.
Les hommes portent des bustiers et des collants gris, les femmes des grandes culottes avec ou sans collants gris et des hauts allant du mini soutien gorges au bustier, et tous dansent pieds nus, et semblent avoir participé à une compétition de natation synchronisée!
Le groupe semble parfois manquer de cohésion sur le grand plateau de la salle Jean Vilar. Beaucoup de mouvements se font au sol, accumulation de corps empilés les uns sur les autres, ou corps en particuliers masculins que ces lionnes des temps modernes traînent avec délectation. Une danseuse tente parfois de s’individualiser, avec des sauts ou des mouvements au sol, accroupis ondulants, tel un félin cherchant sa proie. Domine alors le jeu d’une interaction permanente entre la chef de meute et le groupe, en adoration devant elle et qui la porte en triomphe, ou bine c’est la chef de meute qui écrase de ses pieds, avec plaisir, un de ses vassaux masculins.
Andrea Miller a sans doute cherché à parler des liens de domination qui existent dans la vie des mammifères et sa chorégraphie se laisse voir pour un spectateur curieux de nouveauté. La performance physique est réelle mais l’émotion n’est pas toujours au rendez-vous, et paradoxalement, par manque d’une animalité plus sauvage…

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 7 décembre

Bamako Photo in Paris.

Affiches-électorales-©Sogona-Diabaté

Affiches-électorales-©Sogona-Diabaté

Bamako Photo in Paris.

 

C’est un Mali d’aujourd’hui, qui est présenté, loin des conflits et des extrémismes, dans la diversité et le regard des Maliens sur eux-mêmes. On y voit sa société et on y lit sa vie, grâce au regard de plusieurs générations de photographes auxquels l’exposition rend hommage.
Certains sont déjà des classiques, comme Malick Sidibé, qui parcourt Bamako à bicyclette depuis 57 et rapporte des images de bals et de surprise-parties, avec une vision personnelle de la jeunesse malienne. Comme Seydou Keita, autodidacte, spécialiste du portrait, qui a photographié les élégantes du tout-Bamako en de somptueux noir et blanc. Ou encore comme Adama Kouyaté, qui a élaboré dans son studio un décor inspiré des costumes traditionnels et des attitudes ancestrales pour ses prises de vue. Ou encore Mory Bamba, qui témoigne de la vie quotidienne des habitants des villages, et notamment des Peuls de Sikasso.
Aux côtés des aînés, la génération suivante, âgée d’une trentaine d’années, aussi ironique que poétique, n’est pas moins talentueuse, et le collectif Djabugusso en donne un bel échantillon : Amadou Keita parle des formes, d’environnement et de déforestation ; Seydou Camara présente ses Portes et manuscrits de Tombouctou (dont une publication a été faite, sur un texte de Jean-Michel Djian) ; Adama Bamba, fils et petit-fils de photographes, travaille, lui, sur le mouvement de l’eau et l’empreinte de l’homme sur la nature ; Bintou Camara présente ici une partie de Les Chinois en Afrique, reportage pour lequel elle a obtenu, il y a deux ans, le Prix Visa pour la création.
Fatoumata Diabaté, elle,  est un oiseau de nuit qui rapporte de ses sorties nocturnes, des instantanés de la jeunesse. Elle avait auparavant travaillé sur un thème philosophique L’Homme en Animal qui lui a valu le prix de la Fondation Blachère, et sur Les Touaregs ; Sogona Diabaté, jeune femme engagée, insère publicité et propagande électorale dans ses images, tout en déclinant le thème des chaussures qu’elle aime particulièrement ; Mamadou Konaté met en musique son imaginaire poétique en des compositions élaborées, aux couleurs sensibles, et Dicko Harandane théâtralise ses photos, en inscrivant l’homme dans le no man’s land de bâtiments en ruine.
L’association Oscura présente aussi des sténopés, simples boîtes percées d’un trou et tapissées d’un papier photosensible, à travers l’oeuvre collective de jeunes maliens en situation difficile. Mohamed Camara représenté par la Galerie Pierre Brullé, inscrit son travail derrière les rideaux, dans l’intimité des maisons, et Emmanuel Bakary Daou, pose pictogrammes et symboles sur ses images, empreintes d’un mysticisme discret.
Enfin, l’œuvre photo du cinéaste engagé, Souleymane Cissé, qui nous avait conquis depuis 75 par ses films : Den Muso (La Jeune fille) puis Finyè (Le Vent) sorti en 82, primé au festival de Carthage et au Fespaco de Ouagadougou, ou encore Yeelen (La Lumière) qui avait remporté le prix spécial du jury au festival de Cannes en 87. Il nous fait ici, avec des images arrêtées, partager son jardin secret.
Les photos, sélectionnées par Françoise Huguier, commissaire de l’exposition et bonne connaisseuse de la photo africaine, photographe elle-même, forment un kaléidoscope de la vitalité artistique du pays, devenu phare depuis la création en 94 des premières Rencontres africaines de la photographie-Biennale de Bamako.
L’exposition s’ouvre sur un texte d’Amadou Chab Touré, professeur d’esthétique, qui a créé en 2000 la première galerie d’art de Bamako. Il poursuit son travail à la Maison Carpe Diem de Ségou, qu’il a ouverte récemment. Son long texte d’introduction, propos engagés dans la lutte contre l’obscurantisme, donne le ton.
Derniers jours pour se rendre au Pavillon Carré de Baudouin, lieu culturel de la Mairie du XXème. Organisée en partenariat avec la Mairie de Paris sous le haut patronage de Valérie Trierweiler, soutenue par le Ministère de la Culture et de la Communication et Photo Off, Bamako photo in Paris vaut le détour.
Photographier quelqu’un, c’est prendre, ravir son « dyaa »,  que l’on traduit, selon le cas, par double vital, esprit agissant, intelligence, image, reflet, attention, intelligence, ombre. C’est cette croyance, encore très répandue chez les personnes âgées, que traduit cette déclaration d’une vieille Malinké, retransmise par l’ethnologue Youssouf Tata Cissé. « Si les Français sont venus à bout de l’Almâmy Samory Toûré, c’est bien parce qu’en le photographiant, ils ont ravi et emporté avec eux son « dyaa » , afin de le travailler, de l’envoûter ».

 

Brigitte Rémer

 

 Pavillon Carré de Baudouin, 121 rue de Ménilmontant. 75020 (M : Gambetta) jusqu’au 7 décembre, de 11h à 18h. www.carredebaudouin.fr et www.mairie20.paris.fr

Regards de Séverine Fontaine

regards

Regards de Séverine Fontaine.

 

Parmi les nombreux spectacles proposés ce mois-ci à la Maison des métallos, on a pu voir Regards de  Séverine Fontaine qui, après avoir été longtemps comédienne, a fondé le collectif IKB en 2002. A mi-chemin entre théâtre et installation, elle propose une forme dramatique où elle s’intéresse d’abord aux autres, notamment les personnages âgées et les adolescents comme dans son projet Filaments.
Un chemin nécessaire pour lui amener le recul et la maturité et pour enfin nous parler d’elle. Séverine Fontaine est née avec une malformation faciale, même si ce n’est pas un beau bébé, ses parents sont derrière elle, particulièrement sa mère qui l’enjoint à garder la tête haute et à rendre le regard à ceux qui la dévisagent.
Le spectacle raconte différents moments de vie précis ou ressentis de cette grande épreuve. Comment supporter le regard des autres ? Comment grandir, avoir des ami(e)s, vivre sa puberté et devenir une femme ? Autant de questions rendues encore plus difficiles pour cette jeune fille. Elle connaîtra une quinzaine d’opérations, presque à chaque été de son enfance, qui changeront sa physionomie mais elle grandira et se construira par rapport à cette difficulté.
Au début du spectacle, elle est au milieu du public et annonce le fiasco de ce qui devrait être un jour merveilleux, celui de sa naissance. Elle parcourt les rangs et fixe les spectateurs comme pour dire : « Vous pouvez me regarder, je ne suis pas monstrueuse, je vous autorise à poser votre regard sur moi » et ce début débloque fortement les choses. Elle évolue ensuite dans un superbe décor : une multitude de lampes (type lampe d’architecte) symbolisent le regard des grands et des petits portés sur elle.
Séverine Fontaine ne nous épargne rien, et témoigne en toute sincérité de son évolution, comment, par exemple, elle s’est vengée du destin en séduisant les garçons avec le « reste » de son corps. Cette scénographie s’accompagne d’une vidéo particulièrement sobre comme les lumières du spectacle.
Ce qui est prodigieux dans ces Regards, c’est le ton de Séverine Fontaine : jamais d’accablement, une énergie incroyable, une féminité incarnée, une volonté de ne rien nous cacher, et enfin, un sens de la dramaturgie et du rythme très justes. On ne s’ennuie pas une seconde, il y a aussi de la musique et du chant, des refrains qui reviennent comme des idées fixes, et elle n’hésite pas à se replonger dans ces rêves de petite fille et d’adolescente, ce qui facilite l’identification pour les plus jeunes des spectateurs.
Rares sont les performances aussi fortes et aussi maîtrisées théâtralement ; on est souvent ému. La superbe fin, que l’on ne vous dévoilera pas, prouve, s’il en était besoin, toute l’énergie positive que Séverine Fontaine sait nous communiquer.

A l’exemple d’un Alexandre Jollien et de son Eloge de la faiblesse, monté par Robert Bouvier, Séverine Fontaine nous donne les clés pour changer notre regard après le spectacle…

 Julien Barsan

 Maison des Métallos, et le 8 mars au Cube d’Issy-les-Moulineaux, puis à Bourg-en-Bresse et à La Friche de La Belle-de-Mai à Marseille.

Hot House

Hot House d’Harold Pinter, mise en scène de Valéry Forestier.

hot house2La compagnie Adada et le collectif A.A proposent au Lucernaire jusqu’au 11 janvier une version  de Hot House d’ Harold Pinter. Entre « La Clinique de la forêt noire » et « L’hôpital et ses fantômes » de Lars Von Trier… Cela se passe dans une maison de convalescence. Les  personnages, « cadres hospitaliers », comme ils aiment à se qualifier, évoluent dans cette grosse machine kafkaïenne où les patients sont débaptisés et portent désormais un numéro de matricule.
Tous les personnages ont un côté loufoque très appuyé, au premier rang desquels le directeur, en proie à une mélancolie permanente, et qui ne cesse de pleurer. On sent bien que quelque chose n’est pas normal dans la manière dont sont traités ces patients (jamais incarnés durant la pièce). La machine aux  grands rouages poussifs va s’enrayer à cause de deux événements : le décès d’un patient et l’accouchement d’une autre, (l’accouchement étant ici presque plus grave que le décès…).

Il y a ici le même type de mise en scène qu’on avait adoré (ou détesté !) dans Ubu Roi monté par  la même équipe : utilisation d’un castelet et d’objets dans le jeu, prise de parole en plan serré. Trois  châssis coulissants, un peu comme une grande armoire, réservent des cadres ou des ouvertures. Quand les comédiens jouent à l’intérieur du castelet,  on ne voit que leur buste, visage et mains.
hot house1Il s’agit souvent de scènes à deux, et le troisième, caché,  procède à la manipulation des châssis ou d’objets divers. Souvent, les  têtes des personnages se rapprochent par l’effet du mouvement des panneaux qui les coincent très près l’une de l’autre, ce qui crée un effet de zoom. Heureusement,  ces comédiens ont aussi un corps et savent évoluer en dehors de cet ingénieux dispositif.
On est ici dans un sur-jeu assumé, tirant vers l’humour anglais, ce qui donne au spectacle une véritable absurdité comique. Certains textes sont débités à une vitesse folle mais avec une articulation très sûre: belle p
erformance d’acteurs! On est ici dans la caricature assumée, drôle, et maîtrisée de bout en bout, ce qui permet de s’éloigner  du texte,dont les circonvolutions peuvent lasser…
Mais il ne faut pas bouder son plaisir  et on passe quatre vingt dix minutes à rire de gags un peu gros mais très efficaces

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire à 21h jusqu’au 11 janvier.

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