Une Mariée à Dijon

Une Mariée à Dijon, d’après les livres de Mary Frances Kennedy Fisher, traduction de Béatrice Vienne, mise en scène de Stéphane Olry

 Unemariee-107 La salle de L’Échangeur, transformée pour l’occasion en salle de restaurant populaire accueillante, lumière tamisée, et chaleur réconfortante des nappes à carreaux rouges et blancs.
Six tablées dressées en étoile autour d’un petit praticable circulaire attendent leurs hôtes, et le spectateur est  agréablement surpris de s’attabler sans façons, entouré d’amis ou d’inconnus…
D’emblée, la représentation de théâtre dans les mains de Stéphane Olry se métamorphose en jeu espiègle et en illusion enfantine. Mais va-t-on vraiment dîner ? Ne sera-ce que pour le seul regard émerveillé, la contemplation d’une belle vaisselle bourgeoise recyclée et dépareillée – achetée aux Puces voisines de Montreuil – dont on détaille le joli des couverts, le dessin des fleurs et feuillages des assiettes ?
Un parfum à la fois doux et âcre d’antan-les rituels et les cérémonies de la vie-revivifie les souvenirs de réunions familiales joyeuses et bruyantes, des rendez-vous collectifs qui scellent la petite histoire de chacun, au milieu de la grande Histoire.
Sur chaque table, en bonne et due forme, la carte d’un menu désuet propose les mets du jour avec poésie:  salade de cinq pommes de terre, aux couleurs et aux textures variées que la cuisson singularise encore: charlottes, rattes, vitelottes bleues… mais aussi topinambours et betteraves du potager du château de la Roche-Guyon.
Suit une soupe de courges aux appellations anciennes: potimarron, pâtisson, pâtisson panaché, pâtisson jaune, reine de la table, ronde de Nice, de  Siam, et que conclut une compote de pommes et de poires.
Mais où sommes-nous ? Dans le miroir – la mise en abyme approximative est volontaire – d’un restaurant renommé de Dijon dans les années 1929, « Les Trois Faisans », que fréquenta l’auteure américaine Mary Frances Kennedy, Fischer.
C’est bien d’elle dont il s’agit,  et de sa petite histoire d’amour et son mariage avec Al auquel elle rend hommage, en ces lieux culinaires lointains qu’elle découvre pour la première fois. Dix ans plus tard, la voici qui revient dans le même espace sacralisé par sa mémoire, en compagnie d’un autre homme.
Or, l’image conservée du souvenir se délite face à une réalité nouvelle qui s’est naturellement dégradée avec les années, notamment en la personne du serveur Charles dont l’alcoolisme n’obéit plus aux exigences attendues par la jeune femme. La découverte émerveillée de la gastronomie bourguignonne correspondait aux premiers temps de la passion amoureuse de l’auteure.
Quand elle revient, la vie a suivi son cours et accompli son œuvre, ratés, divorce, puis ébauche de liens nouveaux auxquels on veut resservir, comme malgré soi, les plats devenus froids d’un passé idéalisé. La leçon est d’importance: nul n’échappe ni aux méfaits ni aux bienfaits du temps, on ne ressaisit pas ce qui a définitivement eu lieu et on reconstruit maladroitement les rêves du passé. Corine Miret, splendide autant que pudique dans une robe noire de dentelles légères des années vingt, est notre « mariée à Dijon ». Passant royalement entre les travées des tables avant de monter sur le petit praticable central, elle égrène la douceur et la douleur d’une nostalgie féminine au gré du violoncelle de Didier Petit, avec une mélancolie qu’elle assume et dont elle s’amuse en même temps : « C’est là-bas, je le comprends seulement aujourd’hui, que j’ai commencé à mûrir, à étudier, à faire l’amour, à manger et à boire, bref à être moi-même plutôt que celle qu’on s’attendait à me voir être. »
Le spectacle conte cette initiation existentielle à travers l’art culinaire, les règles de la table et l’étiquette du service, à travers l’attention aux autres dont le modeste Charles qui se destinait déjà à la mort, sans qu’on le sache. Ce travail théâtral et scénographique est un moment fort de belle justesse.

 

Véronique Hotte

 

L’Échangeur de Bagnolet. T : 01 43 62 71 20 jusqu’au 12 janvier 2014 à 21h du mardi au samedi, dimanche à 18h30.


Archive pour 10 janvier, 2014

Sicilia

Sicilia, texte et conception de Clyde Chabot, regard extérieur de Stéphane Olry.

 

imagesSicilia de Clyde Chabot veut être le carnet de bord d’un périple réel vers la terre de ses racines avec, à l’esprit, les raisons de la migration : « À l’heure où l’on polémique et légifère autour de la question de l’identité nationale, il s’agit ici d’interroger l’identité à travers le prisme de l’intime, d’une histoire personnelle et familiale qui rejoint la constitution d’une société, d’un pays. Ceci pour donner une dimension sensible à la question. »
Mais cette  prise de conscience semble bien naïve ! En 2014, le sujet est pour le moins rebattu, et on a vu ces dernières décennies la question traitée lumineusement– sur les plans économique, sociologique, cinématographique et littéraire, sans parler des expositions à la fois plastiques et numériques en vogue sur les populations migratoires contemporaines.
Le thème pouvait tenir à cœur la conceptrice dans sa volonté d’en découdre avec sa famille dispersée. Clyde Chabot, seule en scène, trône à une  table festive où elle convie le public de spectateurs à prendre place auprès d’elle.
Même si elle revendique cette étrangeté qu’elle interroge, l’hôtesse de grande solitude, semble paradoxalement étrangère chez elle, malgré la belle nappe blanche de la collation préparée, les verres à boire, le vin de Sicile, le fromage et le pain de campagne biblique. Des photos de l’île – bâtiments administratifs historiques, vieilles maisons, immeubles modernes délabrés, vues maritimes – jonchent la surface immaculée de la table comme des feuilles mortes sagement ordonnancées.
La griffe de Stéphane Olry ne saurait échapper au spectateur accoutumé aux facétieuses cartes postales, récapitulatives d’une vie, de ce concepteur insolite et amusé. Avec Clyde Chabot, le public est prisonnier, embarrassé d’une émotion plus sombre, certes universelle, puisque le mystère des antécédents touche chacun d’entre nous, mais ce cheminement personnel – tendu et pesant – n’embarque guère les convives dans l’aventure, vu la naïveté et les réflexions basiques du propos, entre truismes et  banalités. La famille de la narratrice avait, pour des raisons de survie, déserté la terre natale dès la fin du XIXème  siècle, vers la Tunisie, la France et Chicago.Reste la sonorité poétique et la magie nostalgique des noms propres de ville et  de famille, Agrigente, Syracuse, Palerme, Curcuru …« Écrire ces noms pour cesser de les oublier. Michel Guccione. Nom de mon grand-père, de mon arrière-grand-père, de mon arrière-arrière- grand- père, du temps où l’émigration a eu lieu. »
Pour étayer le propos sur l’obligation des ancêtres à émigrer et sur la perte consécutive de tout lien avec la terre natale, la comédienne répète à l’envie la volonté de sa grand-mère à la voir épouser en blanc un homme bien …
Et, en guise d’objets ostensibles de femme soumise, des vestiges ménagers d’une époque révolue révélés au public: un aspirateur, un mixer, un drap de lin brodé… Dans ce spectacle un peu court, Clyde Chabot reste trop engoncée dans une parole maladroite et tautologique qui ne lui ouvre pas les portes de l’émancipation. Même si l’intention reste délicate, et si la comédienne joue au moins le jeu de l’authenticité…

 

Véronique Hotte

Du 8 au 10 janvier 2014, du mercredi au samedi 19h30 et dimanche 15h à L’Échangeur de Bagnolet. Tél : 01 43 62 71 20

 

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