Platonov

 

Platonov d’Anton Tchekhov, traduction de Françoise Morvan et André Markovicz, mise en scène de Benjamin Porrée.

Platonov-c-Benoit-JeannoTchekhov avait écrit Ce Fou de Platonov vers 1879-80 (il avait à peine vingt ans!) et en avait  en confié le manuscrit à la grande actrice Maria Iermolova, pour qu’elle le donne à lire au directeur du Théâtre Maly qui refusa la  pièce… retrouvée en 1921 dans le coffre d’une banque de Moscou. Enfin publiée en 23, elle n’était pas connue, quand Vilar la monta en 56, avant même qu’elle soit jouée en 57 dans l’ex-URSS, avec, entre autres Monique Chaumette, Maria Casarès et lui-même.
Peu jouée, pour des raisons financières (il y a du monde sur le plateau!) et à cause de sa longueur et de son côté encore brouillon, elle est maintenant devenue un banc d’essai pour nombre de jeunes metteurs en scène qui peuvent y employer leurs copains sortant d’écoles. C’est le cas pour  Benjamin Porée,  et c’est dans une sorte d’épreuve du feu, qu’il a emmené sa troupe;  et il souffle sur tout ce spectacle un vent de jeunesse qui fait du bien…    Qu’importe, si certains des personnages sont plus âgés que leurs interprètes, comme Anna Petrovna, la veuve du général Voinitzev, Ivan Ivanovitch Triletzki, colonel en retraite, ou encore  Porfiry Semeinovitch Glagolaiev, le vieux banquier juif.
Mais les plus importants des héros de la pièce sont jeunes, comme Platonov lui-même,
ou  Sacha Ivanovna, son épouse  ou Sofia Egorovna. Le spectacle avait été créé en 2012, et repris l’an passé au Théâtre de Vanves, bien dirigé par José Alfarroba, dont le lieu est, en quelques années, devenu le tremplin de plusieurs jeunes troupes.
  Déjà, comme dans ses pièces suivantes, ces quatre actes dépeignent une société provinciale russe avec des thèmes récurrents comme: le désœuvrement dans un village russe, sur fond d’alcoolisme permanent et collectif, même du médecin!  Et la difficulté d’être soi-même dans une société renfermée sur elle-même où étouffent les hommes comme les femmes. » Vous n’avez, dit le jeune instituteur Platonov, aucune idée de l’enfer dans lequel je vis! Un enfer de vulgarité et de déception ».
Les personnages sont comme écrasés par leur émotions et leurs passions amoureuses, en général connues ou, du moins, soupçonnées de tous. Mais comme ici, les choses importantes sont rarement dites, et les propos  souvent insignifiants ou banals, cela complique encore leur existence. Platonov, on le sent depuis le début, court d’une femme à l’autre, quitte à y perdre son identité, en proie à la nostalgie, et il est sans cesse obsédé par la fuite du temps. « Le passé me tourmente et je crains l’avenir »,  faisait déjà dire
le grand Corneille à Chimène, . 
 Quand ils parlent, les personnages de Platonov  ont une telle vie intérieure que le dialogue leur devient assez vite insupportable, et ils en viennent à exiger le silence, comme Anna Petrovna quand elle dit: « Tais-toi, que je me souvienne de tout, tais-toi ». Ce sont le plus souvent des propriétaires terriens, doux rêveurs incapables de gérer leur argent dont ils parlent très souvent, et la propriété familiale (et cela commence dès la scène cinq du premier acte!). Tchekhov avait  vingt ans, mais on est déjà dans La Cerisaie écrite en 1903, un an avant sa mort…
Cela ne les empêche pas d’être intelligents et lucides, ce qui renforce encore leur mal-être. Platonov se dit à lui-même: « Je ne suis pas seul à être de la sorte. Tout le monde! Tout le monde l’est… Irai-je ou n’irai-je pas? Y aller, ou ne pas y aller?  Si j’y vais, va commencer une longue chanson que je connais bien mais qui n’est pas belle. Des hommes s’attaquent à des questions à l’échelle du monde. Moi, c’est à une femme. Toute ma vie, une femme. César a eu son Rubicon, moi j’ai une femme. Un coureur de jupons, voilà ce que je suis. Tout cela ne serait pas si pitoyable, si je n’essayais de l’éviter. Mais je lutte. Et je suis faible. Si faible. »
   C’est une histoire, où il n’y a  pas vraiment de sujet comme disait Tchekhov, et où  » tout est mélangé, le profond et l’insignifiant, le sublime et le ridicule », celle d’Anna Petrovna, une jeune veuve qui invite ses amis, l’été, dans sa grande maison de campagne. Avec, entre autres, Platonov, un intellectuel, devenu maître d’école comme pour dire merde à la société et à l’ordre établi. Cela rappelle furieusement, et cent ans avant, mai 68,  quand de jeunes professeurs  voulaient renoncer à leur agrégation! Au profit de vagues utopies…
  Platonov est à la fois drôle, extravagant aux yeux des autres et amoureux de la vie mais il se révèle être aussi  cynique et manipulateur de premier ordre. Marié à  Sacha, la fille d’un colonel à la retraite, il est de plus en plus désespéré, et provocateur, même s’il est visiblement adulé par son entourage qui envie son indépendance et ses excès, et qui vit peut-être un peu, mais sans les risques…et, comme par procuration, ce qu’il voudrait vivre  aussi. Platonov constate lucidement son effrayant pouvoir à provoquer le malheur et sa lâcheté, incapable qu’il est de s’arracher à lui-même: « Je me suis conduit encore plus mal que d’habitude. Comment puis-je avoir de l’estime pour moi maintenant! « Je n’ai pas de place en ce monde. Sauf celle d’un instituteur. Les années dorées m’ont quitté pour toujours. J’ai tout enterré. Tout, sauf le corps. Je n’ai plus trente ans, Sofia. Alors, quelles sont mes espérances? Une existence de mannequin. Une indifférence croissante. Une vie perdue. Et puis la mort. ».
 Platonov, c’est clair, se sent vieillir. Même marié, il reste profondément seul, et noie son mal-être dans la vodka et la séduction des femmes.  » Je ne refuserais pas une petite aventure discrètement menée, dit-il à Anna Petrovna et il confie à Sofia: « Je n’ai pas de place en ce monde. Sauf celle d’un instituteur. Les années dorées m’ont quitté pour toujours. J’ai tout enterré. Tout, sauf le corps. Je n’ai plus trente ans, Sofia. Alors quelles sont mes espérances? Une existence de mannequin. Une indifférence croissante. Une vie perdue. Et puis la mort.   » Quel gâchis », dit-il, à la fin!
Mais, chez Tchekhov, c’est souvent un coup de revolver qui signe la fin de partie, comme dans  Les Trois Sœurs, La Mouette ou déjà dans Platonov.
Benjamin Porrée a fondé son travail sur le collectif qu’il anime avec ses copains,venus d’écoles de théâtre parisiennes, et du Laboratoire de Formation de travail Physique de Montreuil, et c’est du genre bien vu.
Pour dire les choses franchement, le soir de la première, au début du spectacle, ils ne semblaient pas très à l’aise sur le grand plateau des Ateliers Berthier, avaient une diction approximative, récitaient parfois leur texte, et ne jouaient pas toujours juste. Et on avait bien du mal à savoir, à part les rôles principaux, qui était qui, puisque les comédiens étaient tous jeunes, ce qui n’arrange pas les choses. Mais assez vite, les choses se sont stabilisées, et la direction d’acteurs est devenue plus sûre, sur le plan gestuel. Et on entend très bien le texte, dans la belle traduction de Françoise Morvan et André Markovicz,  même si Porrée l’a disons un peu… beaucoup  arrangé (On regrette que  le texte, à certains moments- à cause de la fusion de plusieurs  personnages ait un côté antisémite!). Mais tout est bien chorégraphié ( il y a  plus de trente personnes sur le plateau!), une belle fête, très Pina Bausch, dans le jardin d’Anna Petrovna, sur un sol de tourbe brune… Les invités dînent, de poulet/pommes de terre ( la semaine prochaine, ce sera salade russe),  sur de longues tables nappées de blanc, servis par des maîtres d’hôtel en queue de pie. Les  comédiens sont tous habillés, et bien, par Marion Moi
platonov-0net et Roxane Verna. Pour les hommes, c’est costume noir strict et chemise blanche, et pour les femmes, robe noire et escarpins.
Benjamin Porrée sait créer des images  qui, aux meilleurs moments mais, dans un tout autre style, peuvent faire penser à celles du Bob  Wilson d’autrefois ou de Kantor. Vous êtes sûr que vous n’en rajoutez pas un peu, du Vignal? Non pas du tout, nous persistons et nous signons.
  Le jeune metteur en scène, qui assure aussi la scénographie,  a l’art de faire partager au public la vie de ces personnages, en particulier, dans les dernières scènes dans la chambre de Platonov. Il y a juste un long mur sinistre avec une porte étroite donnant sur un couloir, un lit et plus loin une baignoire.
Au bout du bout du rouleau, Platonov se lève avec peine, il est nu, et s’explique avec  Sofia. Il a voulu, mais pas vraiment, se suicider et, quand elle le tue d’un coup de revolver, il a  ce dernier mot- terrible- qui résume et clôt la pièce: « Pourquoi? ». Dans ces moments très intimes, Benjamin Porrée dirige aussi bien ses interprètes que dans les scènes de groupe, en particulier: Sophie Dumont (Sofia) et Joseph Fourez (Platonov) qui a vécu enfant dans les  marques du Platonov d’Eric Lacascade,  alors directeur de la Comédie de Caen ( merci Maman!) ; ils sont  tous les deux absolument remarquables.
  Certes, le spectacle est long,  et se mérite: quatre heures trente avec entracte! Si, au début, il a vraiment du mal à s’installer (cela va s’arranger après quelques jours de rodage, donc, attendez quelques jours), il vaut le déplacement. Le travail de Benjamin Porrée est encore brut de décoffrage mais lui et  ses acteurs, ont une insolence mais aussi une maîtrise et une précision qui ne se rencontrent pas tous les jours en France aujourd’hui. Alors,  autant en profiter…
Philippe du Vignal
 
Ateliers Berthier-Odéon, 1 rue André Suarès Paris 17ème, jusqu’au 1er février. Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.
http://www.dailymotion.com/video/x18k228
 


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