Les cheminements de Slava

Les cheminements de Slava, de retour à Petersbourg.

 
photo TchouPour la seconde année, le Forum Culturel international de Saint-Petersbourg, a rassemblé, début décembre, artistes, chercheurs, directeurs de lieux culturels, hommes politiques  de premier plan pour tirer des bilans et esquisser des perspectives. Cette manifestation majeure décrit bien  le réveil culturel de la rivale de la capitale Moscou et comportait, outre le théâtre, le cinéma,  la littérature, les musées et bibliothèques, la musique et les arts amateurs, une section cirque animée par Slava Polounine, de retour à Petersbourg depuis quelques mois.
     Invité par le Ministre de la Culture de la Fédération de Russie à occuper le poste de directeur artistique du célèbre cirque Chinizelli fondé en 1877, de Saint-Petersbourg aux bords de la Fontanka,  Polounine a été chargé de sa restauration qui va  bientôt commencer, et de sa programmation, orientée vers un renouvellement des formes du grand cirque traditionnel russe,  à l’instar de celles qu’il a développées avec ses clownades et son SlavaSnowshow, et appuyée sur une formation théorique et pratique qu’il travaille à mettre en place sous un chapiteau annexe le Balagan-Palas . Une perspective réjouissante pour tous ceux qui ont suivi le déjà long chemin de Slava et de ses Litsedeï , les vrais , ceux des années 70-80. Un chemin difficile, mais inspirant pour le grand clown qui a quitté son Moulin jaune de Marne-la-Vallée, pour les brouillards de la Venise du Nord et ses chemins de croix bureaucratiques.
     A la session finale de ce forum culturel, Slava, vêtu de jaune -  à la ville comme à la scène !-, a fait sensation en passant devant le très sérieux aréopage politique aligné sur la scène du nouveau Mariinski, et ne s’est pas installé au pupitre des orateurs. Il est ensuite  revenu en déclarant qu’il ne voulait qu’une seule chose, « rendre les gens heureux ». Il a insisté sur la nécessaire évolution artistique et innovante du cirque contemporain et sur son rôle social et thérapeutique. Il a demandé à tous les invités de ce  Forum d’assister, à Upsala Cirque, fait par et pour des hooligans non instrumentalisés,   au spectacle d’un cirque d’enfants abandonnés ou trisomiques où, sous la généreuse tutelle d’une jeune Sibérienne, des petits et de plus grands ont bouleversé les spectateurs Polounine voit dans le clown un reflet du « iourodivy », le fol-en-christ de la tradition russe, ce fou vagabond qui parlait vrai,  que tous respectaient,  et qu’il tient pour  son image suprême.
  Polounine a voulu ressusciter, à sa façon, un des  grands succès  du Cirque Chinizelli, du temps de son fondateur: la pantomime de Noël,  Cendrillon ou La Pantoufle de vair ; il en rêvait depuis longtemps, et en tombant au Musée du Cirque Chinizelli (quelle belle chose que les musées des arts du spectacle !) sur une affiche de ce  show , demeuré plus de trente ans sans interruption au répertoire, il a compris qu’il lui fallait réaliser ce rêve.
     Associé au Cirque des Cinq continents de Gia Eradze et, avec le metteur en scène Maxime Dudenko  et sur la musique d’Ivan Kuchnir, Polounine a monté cette Cendrillon pour les fêtes de fin d’année en faisant appel à tous ses anciens compagnons du temps des Litsedeï (Leonid Leïkin, Nikolaï Terentiev, Robert Gorodetski, Anvar Libabov), clowns de grand talent, et à  Alissa Oleïnik qui fait partie du théâtre plastique Derevo, branche « noire » des Litsedeï. Sur la piste de l’immense cirque, ils sont entourés d’acrobates et d’animaux, oiseaux, serpents, chiens et chevaux, dont deux Pégase ailés l’un de blanc, l’autre de noir, dans une féérie de costumes chamarrés.
     photo cirquePresque en même temps, à Londres, en Italie, à Berlin, s’est donné le désormais fameux Slavasnowshow,  sans la présence de Polounine, mais d’autres clowns ont  endossé sa houppelande jaune, et mis ses pantoufles en moquette, rouges comme son écharpe. La troupe, ou plutôt les troupes des clowns jaunes et verts du Slavasnowshow, aujourd’hui aux quatre coins du monde, se retrouvent le temps d’un contrat, puis se séparent, chaque clown vaquant alors ailleurs. Mais, malgré son absence physique,  Slava intervient sur la scène, vocalement…et peut ainsi chaque soir parler aux interprètes avant le spectacle, pour leur assigner des tâches nouvelles : aucun Snowhow n’est donc jamais tout à fait identique aux précédents.
  Comme pour la pantomime de Noël, histoire et contemporanéité font avancer Slava Polounine, grand amateur de livres anciens sur le cirque et  les arts marginaux,  et grand érudit dans ces domaines. Tchou…, son dernier spectacle, présenté  deux fois sur une scène de théâtre dans le cadre du Forum, fait écho au lointain Tchourdaki (néologisme russe : « des originaux dans un grenier »), créé en 1981 dans une petite salle du Palais de la Jeunesse de Léningrad, et qu’on a pu voir à Paris au début des années 90.
 Les clowns, comme les enfants, aiment les mots étranges:  Tchou est aussi la première syllabe de « tchoudnoe » (merveilleux) et  peut aussi avoir des sens différents dans d’autres langues. Mais il s’agit bien de la seconde partie du spectacle… quelque trente-trois ans après sa première partie.
Ils sont cinq en scène , Polounine et Terentiev, compagnons de l’époque des Litsedeï, et trois plus jeunes dont une femme (Artem Jimo qui, dans le Snowshow, joue le double jeune de Slava, Georgi Deliev, et Tatina Karamycheva). Ils  ont suivi des formations complexes et savent tout faire sur un plateau. Affranchis du cadre textuel, unis par une grande complicité et la longue histoire de Tchourdaki, ils disposent d’une large gamme de moyens pour inventer une dramaturgie surréaliste où le corps n’est ni le relais, ni le support de la création, mais son centre, matériau autonome qui fonctionne sur le principe du jeu comme mode d’existence.
Dans un grenier où,  sur fond de ciel bleu étoilé de petites diodes,  s’entassent armoire, coffre, valises (valise de l’enfance, valise de la jeunesse), échelle, balai, chaudron, ballons suspendus…, vont vivre des créatures oubliées, rejetées loin de la piste où elles ont brillé , mais qui continuent à jouer pour elles, entre elles. Comme en 1981, les  « joueurs » s’habillent et se maquillent longuement devant les spectateurs, et  se font un visage qu’ils effaceront lentement, à la fin, en attendant ensuite, presque sans rien faire, en douceur, que la salle se vide, alors que personne n’a envie de partir...
    On retrouve ici la magnifique séquence des « Canaris bleus » ,  trio aux bulles de savon et au filet à papillons, qui a déjà migré de Tchourdaki à Slavanowshow, mais qui prend ici des tonalités nouvelles, tant le jeu du clown dépend d’un rythme, d’un accord, d’une couleur ou d’un sourcil qui s’arrondit.  Slava a inventé une séquence pétrifiante en secouant férocement la corde qui, tendue devant lui, le tient peut-être prisonnier, et Terentiev le maigre est inénarrable, en vieux pêcheur chinois ou  dictateur.
Ce grenier fait surgir la mémoire des créatures fantastiques de la piste – les Litsedeï d’abord, et  tous les Grock, Charlie Rivels, Porto, Emmett Kelly, frères Fratellini et Dourov, qui, parmi d’autres, les ont inspirés, et dont photos et biographie  figurent dans le programme de Tchou… comme celles des interprètes du spectacle.
C’est ici un monde à l’envers mais c’est LE monde, puisque le clown concentre, comme le dit Fellini, les parcelles de révolte, de protestation et d’irrationnel que tout homme, à des degrés divers, possède en partage. La salle, comme la scène, est bombardée de confettis multicolores, en papier d’alu, et chacun des spectateurs peut se retrouver dans ces ces poètes déchaînés et excentriques.
Le spectacle était donné au Petit Théâtre du square,  place Tolstoï, à Pétersbourg. On espère bientôt le voir programmé à Paris, au Monfort !

Béatrice Picon-Vallin


Archive pour 13 janvier, 2014

Les cheminements de Slava

Les cheminements de Slava, de retour à Petersbourg.

 
photo TchouPour la seconde année, le Forum Culturel international de Saint-Petersbourg, a rassemblé, début décembre, artistes, chercheurs, directeurs de lieux culturels, hommes politiques  de premier plan pour tirer des bilans et esquisser des perspectives. Cette manifestation majeure décrit bien  le réveil culturel de la rivale de la capitale Moscou et comportait, outre le théâtre, le cinéma,  la littérature, les musées et bibliothèques, la musique et les arts amateurs, une section cirque animée par Slava Polounine, de retour à Petersbourg depuis quelques mois.
     Invité par le Ministre de la Culture de la Fédération de Russie à occuper le poste de directeur artistique du célèbre cirque Chinizelli fondé en 1877, de Saint-Petersbourg aux bords de la Fontanka,  Polounine a été chargé de sa restauration qui va  bientôt commencer, et de sa programmation, orientée vers un renouvellement des formes du grand cirque traditionnel russe,  à l’instar de celles qu’il a développées avec ses clownades et son SlavaSnowshow, et appuyée sur une formation théorique et pratique qu’il travaille à mettre en place sous un chapiteau annexe le Balagan-Palas . Une perspective réjouissante pour tous ceux qui ont suivi le déjà long chemin de Slava et de ses Litsedeï , les vrais , ceux des années 70-80. Un chemin difficile, mais inspirant pour le grand clown qui a quitté son Moulin jaune de Marne-la-Vallée, pour les brouillards de la Venise du Nord et ses chemins de croix bureaucratiques.
     A la session finale de ce forum culturel, Slava, vêtu de jaune -  à la ville comme à la scène !-, a fait sensation en passant devant le très sérieux aréopage politique aligné sur la scène du nouveau Mariinski, et ne s’est pas installé au pupitre des orateurs. Il est ensuite  revenu en déclarant qu’il ne voulait qu’une seule chose, « rendre les gens heureux ». Il a insisté sur la nécessaire évolution artistique et innovante du cirque contemporain et sur son rôle social et thérapeutique. Il a demandé à tous les invités de ce  Forum d’assister, à Upsala Cirque, fait par et pour des hooligans non instrumentalisés,   au spectacle d’un cirque d’enfants abandonnés ou trisomiques où, sous la généreuse tutelle d’une jeune Sibérienne, des petits et de plus grands ont bouleversé les spectateurs Polounine voit dans le clown un reflet du « iourodivy », le fol-en-christ de la tradition russe, ce fou vagabond qui parlait vrai,  que tous respectaient,  et qu’il tient pour  son image suprême.
  Polounine a voulu ressusciter, à sa façon, un des  grands succès  du Cirque Chinizelli, du temps de son fondateur: la pantomime de Noël,  Cendrillon ou La Pantoufle de vair ; il en rêvait depuis longtemps, et en tombant au Musée du Cirque Chinizelli (quelle belle chose que les musées des arts du spectacle !) sur une affiche de ce  show , demeuré plus de trente ans sans interruption au répertoire, il a compris qu’il lui fallait réaliser ce rêve.
     Associé au Cirque des Cinq continents de Gia Eradze et, avec le metteur en scène Maxime Dudenko  et sur la musique d’Ivan Kuchnir, Polounine a monté cette Cendrillon pour les fêtes de fin d’année en faisant appel à tous ses anciens compagnons du temps des Litsedeï (Leonid Leïkin, Nikolaï Terentiev, Robert Gorodetski, Anvar Libabov), clowns de grand talent, et à  Alissa Oleïnik qui fait partie du théâtre plastique Derevo, branche « noire » des Litsedeï. Sur la piste de l’immense cirque, ils sont entourés d’acrobates et d’animaux, oiseaux, serpents, chiens et chevaux, dont deux Pégase ailés l’un de blanc, l’autre de noir, dans une féérie de costumes chamarrés.
     photo cirquePresque en même temps, à Londres, en Italie, à Berlin, s’est donné le désormais fameux Slavasnowshow,  sans la présence de Polounine, mais d’autres clowns ont  endossé sa houppelande jaune, et mis ses pantoufles en moquette, rouges comme son écharpe. La troupe, ou plutôt les troupes des clowns jaunes et verts du Slavasnowshow, aujourd’hui aux quatre coins du monde, se retrouvent le temps d’un contrat, puis se séparent, chaque clown vaquant alors ailleurs. Mais, malgré son absence physique,  Slava intervient sur la scène, vocalement…et peut ainsi chaque soir parler aux interprètes avant le spectacle, pour leur assigner des tâches nouvelles : aucun Snowhow n’est donc jamais tout à fait identique aux précédents.
  Comme pour la pantomime de Noël, histoire et contemporanéité font avancer Slava Polounine, grand amateur de livres anciens sur le cirque et  les arts marginaux,  et grand érudit dans ces domaines. Tchou…, son dernier spectacle, présenté  deux fois sur une scène de théâtre dans le cadre du Forum, fait écho au lointain Tchourdaki (néologisme russe : « des originaux dans un grenier »), créé en 1981 dans une petite salle du Palais de la Jeunesse de Léningrad, et qu’on a pu voir à Paris au début des années 90.
 Les clowns, comme les enfants, aiment les mots étranges:  Tchou est aussi la première syllabe de « tchoudnoe » (merveilleux) et  peut aussi avoir des sens différents dans d’autres langues. Mais il s’agit bien de la seconde partie du spectacle… quelque trente-trois ans après sa première partie.
Ils sont cinq en scène , Polounine et Terentiev, compagnons de l’époque des Litsedeï, et trois plus jeunes dont une femme (Artem Jimo qui, dans le Snowshow, joue le double jeune de Slava, Georgi Deliev, et Tatina Karamycheva). Ils  ont suivi des formations complexes et savent tout faire sur un plateau. Affranchis du cadre textuel, unis par une grande complicité et la longue histoire de Tchourdaki, ils disposent d’une large gamme de moyens pour inventer une dramaturgie surréaliste où le corps n’est ni le relais, ni le support de la création, mais son centre, matériau autonome qui fonctionne sur le principe du jeu comme mode d’existence.
Dans un grenier où,  sur fond de ciel bleu étoilé de petites diodes,  s’entassent armoire, coffre, valises (valise de l’enfance, valise de la jeunesse), échelle, balai, chaudron, ballons suspendus…, vont vivre des créatures oubliées, rejetées loin de la piste où elles ont brillé , mais qui continuent à jouer pour elles, entre elles. Comme en 1981, les  « joueurs » s’habillent et se maquillent longuement devant les spectateurs, et  se font un visage qu’ils effaceront lentement, à la fin, en attendant ensuite, presque sans rien faire, en douceur, que la salle se vide, alors que personne n’a envie de partir...
    On retrouve ici la magnifique séquence des « Canaris bleus » ,  trio aux bulles de savon et au filet à papillons, qui a déjà migré de Tchourdaki à Slavanowshow, mais qui prend ici des tonalités nouvelles, tant le jeu du clown dépend d’un rythme, d’un accord, d’une couleur ou d’un sourcil qui s’arrondit.  Slava a inventé une séquence pétrifiante en secouant férocement la corde qui, tendue devant lui, le tient peut-être prisonnier, et Terentiev le maigre est inénarrable, en vieux pêcheur chinois ou  dictateur.
Ce grenier fait surgir la mémoire des créatures fantastiques de la piste – les Litsedeï d’abord, et  tous les Grock, Charlie Rivels, Porto, Emmett Kelly, frères Fratellini et Dourov, qui, parmi d’autres, les ont inspirés, et dont photos et biographie  figurent dans le programme de Tchou… comme celles des interprètes du spectacle.
C’est ici un monde à l’envers mais c’est LE monde, puisque le clown concentre, comme le dit Fellini, les parcelles de révolte, de protestation et d’irrationnel que tout homme, à des degrés divers, possède en partage. La salle, comme la scène, est bombardée de confettis multicolores, en papier d’alu, et chacun des spectateurs peut se retrouver dans ces ces poètes déchaînés et excentriques.
Le spectacle était donné au Petit Théâtre du square,  place Tolstoï, à Pétersbourg. On espère bientôt le voir programmé à Paris, au Monfort !

Béatrice Picon-Vallin

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