Tristesse animal noir

Tristesse animal noir d’Anja Hilling, traduction de Silvia Berutti-Ronelt, mise en scène de Guy Delamotte.

   tristesseC’est comme une sorte de roman qui ne serait pas une pièce,  ou une pièce qui n’arriverait pas à quitter le forme du roman, écrite par Anja Hilling, auteure allemande de 37 ans. Et qu’avait monté l’an passé Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline (voir l’article de Mireille Davidovici dans Le Théâtre du Blog).  Structurée en trois parties,  Tristesse animal noir combine plusieurs écritures.
Dans la première partie,  cela commence par un  pic-nic entre jeunes bobos assoiffés de nature  arrivés en forêt à bord d’un minibus Woslkswagen. Il y a là plusieurs couples:  Martin et Oskar, un peintre, qui a une sœur Jennifer, elle est photographe et en couple avec  Flynn, un jeune musicien; il y a aussi Paul, Miranda  et leur  bébé, Gloria. Paul est l’ancien mari de Jennifer.
Martin  dirige une agence de mannequins où Jennifer et Miranda ont  travaillé. Vous suivez? Le texte comprend de longues didascalies d’une grande précision et très détaillées qui font vraiment partie de la pièce, et des dialogues, parfois crus, où règnent les sous-entendus habituels, dès qu’il s’agit de relations amoureuses entre les personnages. On parle  de tout,  entre membres d’une sorte de même et grande famille. Les saucisses et côtelettes vont griller sur le barbecue, il y a une bonne salade, des bouteilles de bière, de l’érotisme et de la rigolade  dans l’air, et ils vont passer le nuit dehors dans un sac de couchage. Bref, tous les ingrédients pour les rendre heureux d’être ensemble, du moins quelques heures, et dans une relation différente de celle qu’ils peuvent avoir dans un milieu urbain. Mais le spectateur a un peu de mal à savoir qui est qui, et le processus d’identification difficile à réaliser, un peu comme si pour Anja Hilling, ce n’était vraiment pas là, l’essentiel.
On parle de tout et de de rien, de la célèbre maison sur la cascade de Franck Lloyd Wright, de Walden de Thoreau… et l’un d’eux chante à la guitare,  la chanson bien connue Always on my mind d’Elvis Presley. Dans une nature accueillante mais  qui va bientôt se venger: les hommes ont une fois de plus,  oublié l’exceptionnelle force de la Nature…
Après le bonheur d’une échappée belle dans la forêt: c’est le récit cauchemardesque d’une tragédie programmée,  qui occupe la seconde partie: celui d’un gigantesque  incendie de forêt provoqué par l’imprudence de ces bobos, pris au piège d’un barbecue oublié, et qui vont voir les arbres en feu, comme d’abord une fresque effrayante mais formidable à voir: « Les couleurs, dit l’un, convoquent une magie, une lumière, un bonheur englouti ». (…) « Derrière lui, le feu jaune clair, presque doré, a atteint les cimes ». Plus haut, des traînées de fumée, l’affaissement du ciel, gris sombre. »mais aussi l’âcreté de la  fumée, et la poussière de cendres qui va tout envahir: «  «  Miranda cherche son bébé, lui aussi mort, alors qu’il dormait:  »  Elle voudrait dire quelque chose au bébé. Quelque chose de beau, de tendre. D’aussi rose et pur que cette chair. »  Mais à la mort de ce bébé, s’ajouteront celles d’adultes, d’animaux, et de milliers d’hectares de forêt!
La  troisième partie est tout à fait chorale, et comprend aussi des messages sur répondeur où les personnages, détruits, vont errer, essayant maladroitement de survivre, en proie à une insupportable douleur, à un sentiment de culpabilité, et à la solitude.
  Reste à savoir comment on peut  présenter ce gros pavé de deux heures à la fois  très séduisant, et à l’écriture particulièrement complexe, et éloigné d’une possible représentation théâtrale. Montrer l’incendie, de façon hyperréaliste, avec des images de cinéma, ou simplement le suggérer? Y associer les dialogues?  Stanislas Nordey n’y était pas vraiment parvenu selon Mireille Davidovici. Quant à Guy Delamotte, il a aussi peiné:  » On a utilisé, dit-il,  les ressources de la vidéo, de la musique et des lumières, tout en laissant la place à l’imaginaire, car cette traversée du feu est avant tout une traversée intérieure pour les personnages. Pour ce qui est de la forme, on a cherché comment aborder ce qui résiste au plateau, en allant vers une forme d’oratorio, c’est à dire du texte face public, tout en ménageant des modulations à ces dispositions ».
  Et cela donne quoi? Au début, la mise en scène de Guy Delamotte fonctionne plutôt bien: il y a de belles images dans sa vidéo, avec ce mini-bus roulant sur une route  de campagne puis stationné dans la forêt, et le pic-nic avec ces personnages qui sont un peu nos semblables, dans une situation que nous avons tous connue. Et c’est bien dirigé, mais, très vite, la vidéo devient envahissante, comme les effets sonores et la musique: ils surlignent tout, en particulier la séquence de l’incendie qui manque singulièrement de sobriété.
D’autant que le texte souvent bavard, aurait exigé de sérieuses coupes,  si bien que l’on finit par décrocher!  Et Guy Delamotte a eu la très mauvaise idée de doter ses acteurs de micros HF, ce qui n’arrange pas les choses. Du coup, toutes les nuances du  texte d’Anja Hilling, passent à la trappe! Quand les metteurs en scène comprendront-ils que cette foutue amplification ne sert absolument à rien sur une scène de dimension moyenne? Sinon,  peut-être à les rassurer, eux?
 Dommage ! Mais l’art du théâtre consiste quand même à dire les choses en les suggérant, et non en matraquant le public à coups de recettes fondées sur les  technologies contemporaines… Souvenons-nous de la leçon du grand Chikmatsu Monzaemon: « L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge ». C’était dans les années 1.700…
Philippe du Vignal
Comédie de Caen, Théâtre des Cordes jusqu’au 26 janvier. 
 


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