Je suis encore en vie

Je suis encore en vie, un spectacle de Jacques Allaire.

 

images-1Je suis encore en vie, un diptyque sur l’aliénation,  avec Les Damnés de la terre d’après l’œuvre de Frantz Fanon, création qu’on avait  pu voir en 2013 au Tarmac.
Je suis encore en vie s’attache particulièrement aux destins et exils des femmes fuyant les oppressions : guerres, régimes politiques, religions ou familles.
À l’origine du spectacle, s’imposent divers écrits féminins sur les maltraitances ou répudiations physiques ou symboliques subies : de la Vietnamienne Duong Thu Huong, la Rwandaise Esther Mujawayo, la Bangladaise Talima Nasreen, ou encore de la Franco-Algérienne Souâd Belhaddad.
 Mais l’inspiration vient d’abord du roman d’un écrivain franco-afghan, Atiq Rahimi, Singué sabour (Pierre de patience), prix Goncourt 2008,  écrit  à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane sauvagement assassinée par son mari.
La mise en scène de Jacques Allaire  est comme la métaphore théâtrale de la «  pierre de patience », cette pierre magique que l’on pose devant soi pour y déverser ses malheurs, ses misères, et tout ce qu’on n’ose pas révéler aux autres. Comme une éponge, la pierre absorbe alors les confidences amères jusqu’à ce qu’elle éclate dans la délivrance. Sur le plateau,  une femme d’un pays de religion musulmane – interprétée par la comédienne Anissa Daoud, en robe longue écarlate et voile noir,  en attente de prière, veille son mari, joué par Jacques Allaire, étendu sur sa couche et sous assistance respiratoire. Aux musiques lancinantes et brumeuses, un peu trop systématiques dans leurs montées et descentes pathétiques, s’ajoutent des pleurs de bébé, des grondements de guerre et des bruits secs de déflagration qui dessinent un univers sonore de mal-être et d’effroi.
La femme, désespérément seule, dans une position de prière, le tasbih égrené à la main, est assise près de son homme gisant sur son lit de douleur. Elle ne semble guère davantage heureuse quand elle se penche sur le berceau de son enfant. Une silhouette de théâtre d’ombres, telle l’héroïne de Persépolis, le film inspiré de la b.d. autobiographique de la franco-iranienne Marjane Satrapi.
À quoi pense cette femme si connotée sociologiquement par sa confession ? Les spectateurs devinent par empathie ses incertitudes et son sentiment d’abandon. Parfois, tombe du ciel, comme par magie, un livre-  confidences littéraires ou poésie-  qu’elle lit avec un plaisir manifeste, une occasion pour elle d’ouvrir les ailes d’un imaginaire bridé. L’épouse a, au préalable, recouvert le visage de son mari pour qu’il ne sache rien, ni de ces transgressions cachées, ni de des ces interdits bafoués.
Et, comme en illustration d’une citation d’Artaud en exergue de Singué sabour : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps », la représentation bascule soudainement de la passivité consentie de la femme, à une révolte absolue, activement physique. Pour plus d’aisance dans les mouvements, la femme se dévêt et s’approprie le corps inerte de son mari, le déplaçant laborieusement et le poussant de ses jambes et de ses pieds, le renversant sur le sol, l’éloignant ou bien le rapprochant à sa guise.
 Dans une violence déterminée et contrôlée – un solo chorégraphié- elle fait face à la difficulté de faire revivre ou mourir son compagnon. Enfin, elle dépose sur le lit, le  corps de cet homme inconscient.
Puis les événements basculent, et l’homme réveillé reprend les rênes ostensibles du foyer, prières et lectures du Coran dont le livre oscille sur une cordelette, à la place même du livre intime de sa femme. Pour elle, plus aucune liberté, mais les coups et une mort assurée sans la moindre grâce.
Tout cela est dit tragiquement,  et sans un mot.

Véronique Hotte

Le Tarmac 159 avenue Gambetta 75020, du 14 au 24 janvier , mardi, mercredi, vendredi 20h, jeudi 14h30 et 20h, samedi 16h. T: 01 43 64 80 80

 


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