Contractions

Contractions de Mike Bartlett, traduction de Kelly Rivière, mise en scène d Elsa Bosc et Yaël Elhadad

 

Contractions Paris Villette @Anne GayanLe théâtre Paris-Villette où jadis Patrick Gufflet accueillit  Joël Pommerat qui y créa de passionnants spectacles traitant du monde du travail, a rouvert ses portes.
Et c’est justement ce monde du travail qui est  au cœur de la pièce dont se sont emparées les deux comédiennes/metteuses en scène. Dans un décor d’une sobriété clinique, la  directrice (Elsa Bosc) convoque son employée, Emma (Yaël Elhadad).
Après les quelques échanges polis de rigueur, la dirigeante rappelle que, par contrat, personne au sein de l ‘entreprise «ne doit s’engager dans aucune relation, activité ou action qui soit entièrement, principalement ou partiellement de nature pouvant être qualifiée de sexuelle ou amoureuse… » . Où veut-elle en venir ?
Le  dramaturge britannique (34 ans) s’est inspiré du «love contract » qui sévit dans certaines firmes américaines pour prévenir toute accusation de harcèlement sexuel à l’encontre des employés de l’entreprise. Le titre de la pièce, qu’il a adaptée en 2008 de sa pièce radiophonique, fait référence à ce contrat.
Mike Bartlett, en poussant ce dispositif à l’extrême,  décortique au scalpel le discours  directorial, en quatorze courtes séquences de forme identique. La  directrice, sans jamais perdre de son amabilité, et soit-disant pour le bien-être au travail, soumet Emma à un interrogatoire serré, de plus en plus policier. Elle la contraint d’abord à avouer son penchant pour un collègue. Puis, d’un entretien à l’autre, elle va suivre l’évolution de cette relation amoureuse, jusqu’à la détruire et à broyer Emma. A travers ces entrevues inquisitrices, on voit comment se joue le destin d’individus – les salariés – pris dans les rets d’une logique absurde, celle du rendement qui dicte  des règles aussi implacables qu’inhumaines.
Elsa Bosc a toute la superbe du petit chef : elle joue de la séduction du pouvoir, et  arbore une sourire forcé ; tel un robot anonyme et bien huilé, elle ne sort jamais de son rôle, en incarnant avec grâce l’autorité aveugle. Que subit Emma,  humaine, trop humaine, et qui, tout en ingérant le discours de l’entreprise, se décompose au fur et à mesure qu’elle s’y soumet.
Réglée selon la rigueur métronomique de la pièce, la mise en scène maintient la tension sans jamais céder au pathos ni à la caricature. Dans l’interstice de répliques brèves et convenues, les deux comédiennes jouent les non-dits, et créent un espace de connivence avec le public. Cette interprétation, bien dosée et teintée d’un humour malicieux,  donne d’autant plus de force à cette fable sur le totalitarisme ordinaire.
Une jeune équipe à découvrir au service d’un auteur…

Mireille Davidovici 

Théâtre Paris-Villette, 211 av Jean Jaurès 75019 Paris T.  01 40 03 72 23 du 29 janvier au 8 février

 

*Contractions est publié aux éditions Actes Sud-Papiers, 2012

 

 


Archive pour 30 janvier, 2014

Les Aveugles

Les Aveugles de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Daniel Jeanneteau, création musicale et sonore d’Alain Mahé

 

6 Visuel Aveugles«Une très ancienne forêt septentrionale, d’aspect éternel, sous un ciel profondément étoilé… Il fait extraordinairement sombre, malgré le clair de lune qui, çà et là, s’efforce d’écarter un moment les ténèbres des feuillages», ce sont les premiers mots d’une pleine page de didascalies  aussi précise qu’une peinture.

Figure du symbolisme au théâtre à la fin du XIX ème siècle, l’auteur de Pelléas et Mélisande et de La Mort de Tintagiles apporte ici étrangeté et tragique. Daniel Jeanneteau place le spectateur dans un univers de silence et de nature, en lui faisant percevoir ce qu’est la cécité, avec un épais brouillard qui règne dans le théâtre où on doit chercher sa chaise à tâtons, et où on va se remplir d’étranges sensations.

Pas de plateau, donc aucune séparation entre acteurs et spectateurs; d’imperceptibles bruits commencent à se faire entendre, proches ou lointains, et voyagent autour de nous:  porte qui craque, eau qui coule, pépiements d’oiseaux. On entend aussi comme des murmures, des prières, des voix qui sortent d’on ne sait où, et se répondent en écho d’un bout de la salle à l’autre. « Il ne revient pas encore ? » dit  l’un d’eux « Vous m’avez éveillé » dit  un autre… « Il fait froid depuis son départ… » « Il faudrait savoir où nous sommes ».
Le prêtre qui les a sortis de l’hospice et les a amenés au milieu de cette nature sauvage, a disparu, et trois Aveugles-nés, le plus vieil Aveugle, le cinquième et le sixième Aveugle, trois vieilles Aveugles en prière, la plus vieille Aveugle, une jeune Aveugle, une Aveugle folle qui porte sur les genoux un enfant: « Tous semblent avoir perdu l’habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête aux rumeurs étouffées et inquiètes ».

Deux notes, lancinantes, renforcent l’idée de solitude, et l’appréhension de la distance entre les personnages en est troublée. La pièce fondée sur l’attente, parle de l’absence. « Maintenant, je crois qu’il est allé chercher du pain et de l’eau pour la folle. Il a dit qu’il lui faudrait aller très loin… Il faut attendre… » La montée dramatique des cordes du koto accompagne le bruit de l’eau, et la promenade dans l’Ile qu’organisait l’énigmatique prêtre pour ses pensionnaires, s’est transformée en parcours initiatique où chacun se révèle. «Sommes-nous près de la mer ?… Oui, taisez-vous un instant, vous l’entendrez »… Et l’attente se prolongera, jusqu’à découvrir que le prêtre, leur guide, est au milieu d’eux, sans vie et déjà refroidi.
Formé à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs et à celle du Théâtre National de Strasbourg, scénographe de Claude Régy pendant une quinzaine d’années,  et de nombreux chorégraphes, Daniel Jeanneteau, directeur du Studio-Théâtre  depuis 2008, met en scène, avec intensité, ce poème dramatique qui porte en lui quelque chose de visuel et qui ouvre sur l’infini. Il a  donné ici de l’importance à l’architecture sonore sensible d’Alain Mahé, accompagnée par une partition fondée sur l’informatique et due à l’ I.R.C.A.M.

Entre Paul Claudel, pour la gravité et le lyrisme, et Samuel Beckett, pour l’attente de celui qui ne viendra plus, cette traversée ténébreuse a quelque chose de contemplatif et, quand le brouillard s’est dissipé-création lumières d’Anne Vaglio tout à fait remarquable-nous sortons de l’obscurité, troublés, découvrant enfin le visage des acteurs et leur position dans l’espace: « Moi, j’ai vu le soleil lorsque j’étais très jeune… Moi aussi ; il y a des années ; lorsque j’étais enfant ; mais je ne m’en souviens presque plus ».

 Brigitte Rémer

Studio-Théâtre de Vitry, du 23 janvier au 3 février, 18 avenue de l’Insurrection, Vitry-sur-Seine, T: 01-46-81-75-50 ; du 8 au 16 février, au Cent Quatre à Paris; les 14 et 15 mars, à la Scène Watteau de Nogent-sur-Marne; les 11 et 12 avril, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine.

Love and Money

Love and Money de Dennis Kelly, traduction de l’anglais de Philippe Le Moine, mise en scène de Blandine Savetier.

 
  Love and MoneyL’écriture de l’auteur britannique, Dennis Kelly, relève du non-politiquement correct fidèle au mouvement politique et esthétique « en pleine gueule » des années 1990, avec, pour égérie, l’extrémiste Sarah Kane. La création en 2006 de Love and Money évoquait étrangement, de façon prémonitoire, la course à l’argent qui brûle et consume les hommes en leur faisant perdre la raison.
  À la mi-temps de la représentation, la pièce propose en effet une illustration de cette réalité socio-économique précise à travers des personnages virtuels – veste, cravate et chemise blanche, le côté glamour des traders, nos demi-dieux  pour certains, aujourd’hui. 
Ces êtres anonymes  informent d’un monde en phase de « cynisme terminal ». Prophétie ou anticipation, ces pantins déshumanisés décrivent le mécanisme qui a mené  à la crise du secteur des prêts hypothécaires à risques aux Etats-Unis en 2007 et qui a déclenché une crise financière mondiale jusqu’en 2011. Et les effets de cette récession qui touche la planète entière résonnent encore, et pour longtemps, semble-t-il.
Ainsi,  la pièce dénonce brutalement la réalité sociale de notre Occident qui, au mépris de l’éthique, des sentiments et du droit, manifeste sans aucun scrupule, non pas un Love and money, mais bien, l’amour de l’argent, et le côté réversible de l’amour du pouvoir. Révolte, écœurement, chacun murmure : «J’ai peur d’être pauvre – et j’aime l’argent, c’est l’argent seul-  je l’ai assez entendu dire- qui ouvre les portes de la vie … au seuil de laquelle les déshérités végètent ; c’est l’argent seul qui donne la liberté »,  comme l’avoue le personnage du  Voleur de l’anarchiste Georges Darien.

 Dennis Kelly s’interroge, lui, sur le choix ou pas, de rester sur la touche. Si agir, c’est lutter pour la vie, acquérir de l’argent implique une activité conflictuelle, c’est gagner, perdre, acheter, vendre, prêter, donner, voler, gérer, dépenser, dilapider. Il faut réussir selon les lois compétitives de la concurrence et de la performance, pour  être, à soi seul, une entreprise de désir qui génère toujours –sexuellement certes, mais plus généralement encore – davantage de jouissance. 
 Le simple plaisir de vivre ne suffit plus.
Love and Money est l’histoire, à rebours et en sept scènes, de la déroute d’un jeune couple, Jess et David, écartelé entre les contradictions d’une époque funeste. L’homme est un enseignant e qui veut effacer l’ardoise des dettes de sa femme, elle-même partagée entre quête de sens et consommation compulsive.
« Tu vas souffrir pour gagner de l’argent », dit Val, une ex-amie du jeune homme qui a remplacé sa foi en Dieu par sa foi «dans le fric», en dirigeant une société de télécommunications. Dans un registre plus bas, le fort peu recommandable Duncan propose à une jeune fille, Derbie, de gagner facilement de l’argent en se prostituant sur Internet. Tout est possible, dès qu’on fait le deuil de sa propre morale et de sa vision du monde…
  La mise en scène de Blandine Savetier épouse avec justesse le rythme heurté, sec et sans concession, d’un état d’esprit issu de la violence crue des temps actuels. À la manière de l’écriture de Kelly, la metteuse en scène ne fait jamais l’expérience de l’apaisement ni de la chute de tension, et sait montrer  les soubresauts d’un univers urbain sonore,  avec coups humains feutrés, mains ensanglantées dans l’espace ouvert, et glacial, de bureaux, avec ordinateurs, relais de fibre optique et de  seules communications par mails. 

  Des vitrines d’exposition mobiles obéissent, d’une scène à l’autre, à l’urgence d’une parole dénonciatrice : vivacité physique et chorégraphiée des comédiens, vérité saillante de leurs émotions,  jusqu’à l’indifférence et au réflexe absurde du repli nationaliste et de la xénophobie. Contre la vanité des esprits asservis à l’argent, les acteurs engagés donnent un coup de balai rageur aux atermoiements faciles, et  jouent avec brio, la fausse gloire et le goût de soi des chefs d’entreprise, ces faux héros modernes, pour mieux les neutraliser.
Alors seulement, on pourra enfin parler d’amour. Les vrais héros, ce sont eux, Guillaume Laloux, Gilles Ostrowsky, Laurent Papot, Julie Pilod et Irina Solano.
Véronique Hotte
Théâtre National de Strasbourg, du 15 au 26 janvier..  Et à Besançon Centre Dramatique National de Franche-Comté, du 4 au 7 février. Théâtre d’Arras, les 11 et 12 février. Auchel, en collaboration avec la Comédie de Béthune, le 14 février. Centre Dramatique Régional de Tours, du 18 au 20 février. Maison de la Culture de Bourges, du 14 au 17 avril.  Et Théâtre du Rond-Point 75008 Paris, du 6 mars au 6 avril . Tél : 01 44 95 98 21
Le texte est publié à l’Arche éditions

Tauberbach

Tauberbach par les ballets C de la B conception et mise en scène d’Alain Platel. 

 

photoC’est la scénographie qui frappe d’emblée le  public de cette nouvelle création d’Alain Platel. Le grand plateau de la salle Jean Vilar est couvert de  fripes multicolores symbolisant une décharge publique. A jardin,  un amas plus important de tissus vient amortir la chute des danseurs,  quand ils se jettent d’une des deux potences mobiles manipulées par les artistes eux même à partir d’une console.
La chute ou la perdition est symbolique, que cela soit celle, mentale d’Elsie de Brauw, la comédienne qui incarne cette femme schizophrène perdue dans une décharge de Rio de Janeiro, (son histoire a donné lieu à un documentaire en 2004, Estamira réalisé par Marco Prado, dont s’est inspiré Alain Platel), ou que cela soit celle des deux danseuses et des trois danseurs dont les silhouettes se confondent au sol avec cet amas de tissus, donnant à voir ainsi la négation de leurs propres corps, qui caractérise habituellement le ressentis des sans-abris.
Le spectacle fait alterner le discours de cette femme parasitée par un automatisme mental que l’on entend en voix off, avec des chants, (Tauber Bach: Bach chanté par les sourds), qui induisent des chorégraphies de groupe. Cette alternance  est  parfois trop systématique et manque de rythme d’où la sensation de longueurs pour un spectacle qui dure au total… une heure trente.
La musique de Bach est sublime et l’engagement physique de chacun des artistes  total. Plus on travaille le corps plus l’âme de celui-ci peut se révéler, c’est ce que recherche Alain Platel; ancien orthopédagogue auprès d’enfants handicapés, il  aime nous montrer des êtres fracturés de la vie et mis à l’écart de la société.

  Et cette création dérange, au point que les spectateurs hésitent dans un premier temps à applaudir, quand, à la fin d’une séquence de vingt très belles minutes de danse pleine de folie, les six artistes se présentent face à eux et les questionnent du regard.

 Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 1er février.

 

 

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