Love and Money

Love and Money de Dennis Kelly, traduction de l’anglais de Philippe Le Moine, mise en scène de Blandine Savetier.

 
  Love and MoneyL’écriture de l’auteur britannique, Dennis Kelly, relève du non-politiquement correct fidèle au mouvement politique et esthétique « en pleine gueule » des années 1990, avec, pour égérie, l’extrémiste Sarah Kane. La création en 2006 de Love and Money évoquait étrangement, de façon prémonitoire, la course à l’argent qui brûle et consume les hommes en leur faisant perdre la raison.
  À la mi-temps de la représentation, la pièce propose en effet une illustration de cette réalité socio-économique précise à travers des personnages virtuels – veste, cravate et chemise blanche, le côté glamour des traders, nos demi-dieux  pour certains, aujourd’hui. 
Ces êtres anonymes  informent d’un monde en phase de « cynisme terminal ». Prophétie ou anticipation, ces pantins déshumanisés décrivent le mécanisme qui a mené  à la crise du secteur des prêts hypothécaires à risques aux Etats-Unis en 2007 et qui a déclenché une crise financière mondiale jusqu’en 2011. Et les effets de cette récession qui touche la planète entière résonnent encore, et pour longtemps, semble-t-il.
Ainsi,  la pièce dénonce brutalement la réalité sociale de notre Occident qui, au mépris de l’éthique, des sentiments et du droit, manifeste sans aucun scrupule, non pas un Love and money, mais bien, l’amour de l’argent, et le côté réversible de l’amour du pouvoir. Révolte, écœurement, chacun murmure : «J’ai peur d’être pauvre – et j’aime l’argent, c’est l’argent seul-  je l’ai assez entendu dire- qui ouvre les portes de la vie … au seuil de laquelle les déshérités végètent ; c’est l’argent seul qui donne la liberté »,  comme l’avoue le personnage du  Voleur de l’anarchiste Georges Darien.

 Dennis Kelly s’interroge, lui, sur le choix ou pas, de rester sur la touche. Si agir, c’est lutter pour la vie, acquérir de l’argent implique une activité conflictuelle, c’est gagner, perdre, acheter, vendre, prêter, donner, voler, gérer, dépenser, dilapider. Il faut réussir selon les lois compétitives de la concurrence et de la performance, pour  être, à soi seul, une entreprise de désir qui génère toujours –sexuellement certes, mais plus généralement encore – davantage de jouissance. 
 Le simple plaisir de vivre ne suffit plus.
Love and Money est l’histoire, à rebours et en sept scènes, de la déroute d’un jeune couple, Jess et David, écartelé entre les contradictions d’une époque funeste. L’homme est un enseignant e qui veut effacer l’ardoise des dettes de sa femme, elle-même partagée entre quête de sens et consommation compulsive.
« Tu vas souffrir pour gagner de l’argent », dit Val, une ex-amie du jeune homme qui a remplacé sa foi en Dieu par sa foi «dans le fric», en dirigeant une société de télécommunications. Dans un registre plus bas, le fort peu recommandable Duncan propose à une jeune fille, Derbie, de gagner facilement de l’argent en se prostituant sur Internet. Tout est possible, dès qu’on fait le deuil de sa propre morale et de sa vision du monde…
  La mise en scène de Blandine Savetier épouse avec justesse le rythme heurté, sec et sans concession, d’un état d’esprit issu de la violence crue des temps actuels. À la manière de l’écriture de Kelly, la metteuse en scène ne fait jamais l’expérience de l’apaisement ni de la chute de tension, et sait montrer  les soubresauts d’un univers urbain sonore,  avec coups humains feutrés, mains ensanglantées dans l’espace ouvert, et glacial, de bureaux, avec ordinateurs, relais de fibre optique et de  seules communications par mails. 

  Des vitrines d’exposition mobiles obéissent, d’une scène à l’autre, à l’urgence d’une parole dénonciatrice : vivacité physique et chorégraphiée des comédiens, vérité saillante de leurs émotions,  jusqu’à l’indifférence et au réflexe absurde du repli nationaliste et de la xénophobie. Contre la vanité des esprits asservis à l’argent, les acteurs engagés donnent un coup de balai rageur aux atermoiements faciles, et  jouent avec brio, la fausse gloire et le goût de soi des chefs d’entreprise, ces faux héros modernes, pour mieux les neutraliser.
Alors seulement, on pourra enfin parler d’amour. Les vrais héros, ce sont eux, Guillaume Laloux, Gilles Ostrowsky, Laurent Papot, Julie Pilod et Irina Solano.
Véronique Hotte
Théâtre National de Strasbourg, du 15 au 26 janvier..  Et à Besançon Centre Dramatique National de Franche-Comté, du 4 au 7 février. Théâtre d’Arras, les 11 et 12 février. Auchel, en collaboration avec la Comédie de Béthune, le 14 février. Centre Dramatique Régional de Tours, du 18 au 20 février. Maison de la Culture de Bourges, du 14 au 17 avril.  Et Théâtre du Rond-Point 75008 Paris, du 6 mars au 6 avril . Tél : 01 44 95 98 21
Le texte est publié à l’Arche éditions
 


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