Plexus

Plexus, une pièce d’Aurélien Bory pour Kaori Ito

©frank-berglundC’est la deuxième fois qu’Aurélien Bory réalise avec ce solo d’une heure le portrait d’une danseuse. Après «Questcequetudeviens?» crée en 2008 avec une danseuse de flamenco, il choisit l’artiste japonaise Kaori Ito pour «Plexus» qui signifie entrelacement en latin. Une danseuse exceptionnelle par son parcours artistique, elle a quitté ses maîtres de danse classique du Japon pour découvrir la danse contemporaine à New York, puis revenue en Europe elle va travailler avec de nombreux chorégraphes et metteurs en scène dont, Angelin Preljocaj, Philippe Decouflé, Alain Platel ou James Thierrée. Nous découvrons ici une scénographie qui induit le jeu de la danseuse, la scène est occupée par un plateau de 6 mètre sur 6 mètre suspendu par 10000 fils, le plateau supérieur est accroché au cintres et l’inférieur ne touche pas le sol, le tout est sonorisé. Ce dispositif ingénieux vient contraindre les mouvements de la danseuse , puisqu’elle doit s’insinuer entre ce maillage de fils qui la maintient parfois comme en apesanteur. Avant d’entrer dans cette matrice de vie intérieure, Kaori Ito va nous révéler les bruits et vibrations de son corps au moyen d’un micro qu’elle pose sur son thorax, son cou ou son ventre. Une petite partie de l’espace intérieur réel de l’artiste est révélé ainsi, bruits du cœur et souffle laryngé, où bruit carotidien sont entendu. La danse ou plutôt les mouvements que la danseuse va initier à l’intérieur de cet espace vont donner à voir la partie cachée ou fantasmée de son monde intérieur. Aurélien Bory nous dit «par la danse j’ai accès à un portrait intérieur de l’artiste». Ce metteur en scène est inclassable il le souligne, «je fais du théâtre avec la danse comme vocabulaire», d’où le succès mérité de ses spectacle toujours conçue avec minutie et professionnalisme qui attirent les amateurs des deux univers. Mais ici c’est plutôt le mariage du théâtre et des arts plastiques qui est honoré, tant les images de Kaori Ito dans cet entrelacement de fils, aidé d’une très belle création lumière d’Arno Veyrat sont fortes. Les moments d’immobilité du corps apparaissent comme des sculptures dans l’espace, alors que les instants de mobilité rapide de la danseuse et du plateau suspendu surprennent par leurs intensités dramatiques. Ce solo nous fait voyager dans un monde étrange et captivant, d’autant que chaque spectateur suivant son placement dans la salle a une vision différente de ce qui se déroule sur scène. L’énergie de vie de Kaori Ito dont le corps est contraint par les matériaux de cet espace est impressionnante, de cette confrontation nait des images mémorables qu’il faut venir découvrir.

Jean Couturier

Au théâtre des Abbesses jusqu’au 17 janvier

 

 


Archive pour janvier, 2014

Qu’est-ce que le temps ?

 Qu’est-ce que le temps ? Livre XI des Confessions de Saint-Augustin, nouvelle traduction de Frédéric Boyer,  mise en scène de Denis Guénoun.

 

guenoun1_0-1Les Confessions de Saint-Augustin ont été écrites au IV ème siècle de notre ère. Oeuvre référentielle et étrangement éloquente aujourd’hui dans nos temps d’incertitude, elle est, grâce à la traduction de Frédéric Boyer,  à la fois narrative, lyrique et philosophique, entre rhétorique, théologie et mystique.
Le Livre XI des Confessions sur lequel s’est penché le philosophe et metteur en scène ,Denis Génoun  traite précisément de la création du temps et du monde, et on peut dire que ce livre ainsi mis en lumière – une injonction au Créateur afin de comprendre ce que c’est qu’être – est de teneur métaphysique dans son aspiration à la transcendance et au déchiffrement de l’énigme de l’existence. Dans sa volonté aussi de saisir le sentiment de la vie.
Et la parole de Saint-Augustin – pertinemment moderne avant l’heure – invective les consciences dans sa propension à l’intériorisation et à la question du moi. Elle n’en finit pas d’interroger et de mettre à la question le Créateur : « Comment as-tu fait le ciel et la terre ? Ce n’est certes ni dans le ciel ni dans la terre que tu as fait le ciel et la terre ; pas davantage dans l’air ou dans les eaux qui font tout autant partie du ciel et de la terre ; ce n’est pas dans l’univers que tu as fait l’univers… »
Avant le temps et avant l’espace, le Créateur n’a en effet rien dans les mains pour concevoir quoi que ce soit, ou faire quoi que ce soit puisqu’il est simplement. Comment parler du temps et faire un discours sur le temps ?
Pourtant, « … Nous le comprenons aussi quand nous entendons un autre nous en parler. Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je sais. Si on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne sais plus. » Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, et le présent reste insaisissable car il est partagé entre l’instant tout juste évanoui, et celui sur le point d’advenir…
Saint-Augustin pense qu’il serait mieux de parler du présent du passé, pour la mémoire, du présent du présent, pour l’observation, et du présent du futur,  pour l’attente. Un lied sublime de Schubert donne au mieux à l’auditeur ce sentiment d’un début, d’une succession évanescente de brèves et de longues jusqu’à leur disparition totale dans le silence.
Le temps, c’est aussi de la musique dans l’espace, des mesures de mouvement, un déplacement dans l’étendue, des reprises et des variations : une « distension » de l’âme. La langue si claire de la pensée raisonnante de Saint-Augustin est traduite dans une prose poétique admirable de pureté.
Pour traiter du temps, etet finalement de l’existence, tel qu’en parle Saint-Augustin,  Stanislas Roquette, un acteur d’envergure mais  d’une grande humilité, questionne et supplie avec pudeur le Créateur, jouant de l’art de la parole puisque ce sont les mots mêmes qui allouent leur sentiment d’être,  à celui qui s’exprime comme à celui qui écoute. En chemise blanche,  dans  le cheminement d’une méditation faite de pleins et de déliés, l’interprète court sur la scène, tombe et s’étend brutalement. Puis se tient droit et  se plie en baissant la tête avec humilité, tel Le Penseur de Rodin, un Apollon modeste dont les épaules s’arrondiraient afin de ne plus penser…

Véronique hotte

Théâtre National de Chaillot, du 3 au 18 janvier  à 20h30, les 4, 11 et 18 janvier à 19h, les 5 et 12 janvier à 15h30 au . T : 01 53 65 30 00.


Le texte est édité chez (Les Aveux P.O.L)

Les Nuits

Les Nuits, chorégraphie d’Angelin Preljocaj.

Comment aborder un ballet fusillé par les critiques pour sa vulgarité à sa création et qui a enthousiasmé un vaste public, engouement confirmé le soir de cette première à Paris. Critiqué par son manque de singularité, et pour avoir caricaturé un récit très connu, le chorégraphe le dit: « Les nuits illustrent des impressions glanées à la lecture des Milles et une nuits». Ce spectacle ressemble à un divertissement érotique à la mode comme pourrait le concevoir Philippe Decouflé au Crazy Horse.
La musique de Natacha Atlas manque d’originalité, et nous plonge dans un orient caricatural. Les costumes d’Azzedine Alaia ne stimulent pas notre imaginaire, et nous sommes loin du travail de qualité d’un Issey Miyake q
Ballet-Preljocaj-Les-Nuits-JC-Carbonne_1771-2uand il collaborait avec William Forsythe. Ils n’apportent rien de plus aux chorégraphies, qui,  elles,  sont d’une remarquable précision et répondent à un véritable engagement physique des danseurs tout au long d’un spectacle d’une heure trente.
Angelin Preljocaj pourtant nous dit: «Les costumes vont donner de la sensualité au corps»! Mais, ici, la sensualité est visible, elle répond plus sûrement à la présence corporelle forte des artistes liée au travail d’ombres et de lumières. Le début, assez esthétique nous rappelle les photos de David Halmilton, avec des jeunes femmes ,torse nu, une serviette autour de la taille et dans les cheveux, qui se prélassent, se massent et se caressent dans les brumes d’un hammam.
Surgissent alors brutalement des hommes cagoulés ,tout de noir vêtus (qui pourraient être des extrémistes religieux) et qui  égorgent ces odalisques! Deux duos avec des danseuses asiatiques sont d’une grande beauté,  comme certaines chorégraphies  avec  toute la troupe. Mais trop de tableaux ont un goût de déjà vu: quand , seules, les jambes des  interprètes apparaissent derrière quatre tapis d’Orient suspendus, ou quand des couples miment l’acte amoureux avec des mouvements saccadés de robots. Toutes les variations fantasmées érotiques sont présentes, sur fond de bisexualité, homosexualité, sado-masochisme chic, etc …
Prejlocaj nous dit:  » La dimension politique à travers la figure de Shéhérazade, apparaît en posant la question de la place de la femme dans nos sociétés et pas seulement dans le monde musulman. Dans la France profonde, il y a un machisme rampant qui est terrifiant».  Mais ici, point de dénonciation! Mais une BD érotique en trois dimensions, une fantaisie légère qui se rapproche plus des revues de music-hall, que d’une chorégraphie qui cherche à avoir du sens.

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 19 janvier.

Une journée avec Angelin Preljocaj le 11 janvier à ce même théâtre .

 

Terreur-Olympe de Gouges

Terreur-Olympe de Gouges, texte d’ Elsa Solal, mise en scène de Sylvie Pascaud.

 

Olympe de Gouges, femme de lettres française, politique et polémiste, est morte pour ses idées. Pionnières du féminisme, elle fut guillotinée à Paris en 1793. Les droits civiques et politiques des femmes, comme l’abolition de l’esclavage des Noirs, avaient largement envahi le champ des investigations rageuses de cette intellectuelle.olympe de gouges
Femme de théâtre, elle écrit L’Esclavage des Noirs ou l’heureux naufrage, une pièce sur l’abolition de l’esclavage, qui la rend célèbre et fait scandale à la Comédie-Française. Elle rejoint les Girondins, devient républicaine et s’oppose à la mort de Louis XVI. Elle écrit une lettre à Marie-Antoinette afin de défendre cette figure symbolique féminine non seulement de la Terreur, mais des hommes aussi.
Olympe de Gouges écrit aussi une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle affirme les droits civils et politiques des deux sexes, et lutte pour la restitution des droits naturels des femmes contre les préjugés : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent avoir également celui de monter à la tribune. »
Elsa Solal privilégie, le temps d’une nuit, une réflexion rétrospective et intime de l’héroïne qui attend son procès, et éclaire la teneur solide de ses convictions face aux deux hommes qui l’entourent – l’un est l’ami, l’écrivain et journaliste Mercier qui tente de l’arrêter dans sa frénésie épistolaire d’opposition aux malfrats de la Terreur, l’autre est l’ennemi, l’accusateur public Fouquier-Tinville qui l’enverra à la guillotine à la fin du procès. Comment la Révolution a-t-elle pu  basculer dans la Terreur ?
La metteuse en scène Sylvie Pascaud installe ce trio infernal dans un espace cerné qui laisse voir subtilement les piques sur lesquelles reposent les perruques, avant que les têtes coupées ne les remplacent bientôt. En alternance, l’ami et le tyran sont interprétés avec intensité et conviction par Alain Granier, Martial Jacques et  Gilles Nicolas. Résistants et déterminés face à cet ouragan humain qu’est Anne-Sophie Robin, forte comme un rocher escarpé sur la mer profonde, tempétueuse et  tournoyante.
L’œil clair et le sourire aux lèvres, elle mêle tous les registres du jeu : amoureuse et joueuse, moqueuse et perfide, donneuse de leçons mais sûre de son fait. Le bruit sec du couperet de la guillotine qui tombe brutalement n’y fait rien : l’actrice transcende l’horreur évoquée en marchant vivement vers l’avenir, imperturbable, loquace, parlant avec ses interlocuteurs comme avec elle-même, pour se rendre à la force évidente d’un bon raisonnement et d’idées justes.
Olympe de Gouges,  en véritable prophète, fait de sa causerie la nôtre, ici et aujourd’hui en 2014 où les femmes se battent encore, plus ou moins implicitement, pour obtenir une pleine reconnaissance de leurs droits.
Un temps d’humanisme existentiel qui fait un bien  immense en ce début d’année.

 

Véronique Hotte

 

Jusqu’au 4 janvier 2014 à 18h30 au Théâtre du Lucernaire. 75006. Tél : 01 45 44 57 34

Le 8 mars 2014 à Étampes.

 

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