Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé ( Le Mépris)

Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé ( Le Mépris), d’après les œuvres d’Alberto Moravia, Jean-Luc Godard, Homère, Dante, Pétrarque, conception du spectacle: Nicolas Liautard.

a7620c59e2202a18ab45d1e705a1a44bLe titre reprend la fameuse réplique du cinéaste que dit Fritz Lang dans le fameux film (1963) de Jean-Luc Godard tiré du non moins fameux roman d’Alberto Moravia (1954), avec Michel Piccoli et Brigitte Bardot, et les deux cinéastes Fritz Lang et Jean-Luc Godard  qui était  assez injuste avec l’œuvre de l’écrivain italien: « C’est aussi l’histoire d’un malentendu entre un homme et une femme. Je crois que le malentendu est un phénomène moderne. Le roman de Moravia est un vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations.. Mais c’est avec ce genre de roman que l’on tourne souvent de beaux films ». Autrement dit, suivez mon regard jusque vers  mon film à moi!
Lorsque Fritz Lang dans le film, dit Nicolas Liautard, qui est aussi le directeur de la scène Watteau à Nogent-sur-Marne, est justement en train de filmer Ulysse qui aperçoit Ithaque au loin,  Michel Piccoli (Paul) lui annonce alors sa décision d’abandonner ce scénario et de se mettre à écrire une pièce de théâtre: « Jusqu’alors je m’étais considéré comme un intellectuel, un homme cultivé et un écrivain de théâtre, genre d’art pour lequel j’avais toujours nourri une grande passion et auquel je croyais être porté par une vocation innée. »
On comprend que cette mise en abyme ait pu séduire le metteur en scène et concepteur de ce remarquable spectacle dont les personnages sont tous liés au monde du cinéma. Et il faut rappeler que le personnage du producteur avait sans doute été inspiré par  Carlo Ponti, le producteur de plusieurs films de Godard et d’une  adaptation de L’Odyssée d’Homère, avec Kirk Douglas et Anthony Quinn.

  Ici, au Studio-Théâtre, c’est donc d’une double mise en abyme qu’il s’agit: cinéma/théâtre avec un spectacle intime, dans un dispositif bi-frontal pour soixante-dix personnes mais guère plus; on y retrouve ce couple d’actrice et de scénariste qui n’arrivent plus à se comprendre. La toute jeune femme a sans doute beaucoup aimé son mari et elle se persuade que c’est encore vrai (du moins dans un premier temps): « Nous faisons l’amour, je ne t’ai jamais rien refusé » . Puis elle lui dit qu’elle l’aime encore, même si elle ne veut plus faire l’amour avec lui, avant de finir par lui avouer qu’elle ne l’aime plus… et qu’elle le méprise.
Lui, perdu, essaye de se justifier: s’il est ici, c’est pour gagner de l’argent avec ce scénario de film,  et donc pouvoir payer les traites de l’appartement auquel elle, elle  tient beaucoup. Ce qu’elle nie. Bref, le malentendu est absolu et définitif. Il essaye de  comprendre au fond du fond de lui-même, comment et pour quelle raison mystérieuse, cet amour s’est lentement fissuré,  et pourquoi et jusqu’à quel point de non-retour, le mépris chez elle s’est installé de  façon insidieuse dans leur relation. Il la surprendra en train d’embrasser le producteur, sans vraiment réagir: le piège s’est refermé et elle n’attendait que cela pour lui montrer son mépris devant tant d’indifférence.

  Ils sont installés dans une belle villa dans l’île de Capri dont le cadre enchanteur plein de fleurs va servir en fait de révélateur à la dégradation d’un amour qui s’éteint  lors de vacances qui n’en sont pas: encore une équivoque qui va glisser sur un malentendu, jamais très bon pour les amours en difficulté. Et arrive le moment où, dans une dispute de plus, elle finit par éclater:  » Je te méprise ! Voilà le sentiment que j’ai pour toi et la raison pour laquelle je ne t’aime plus… je te méprise et tu me dégoûtes quand tu me touches… Tu as voulu la vérité : eh bien, je te méprise et tu me dégoûtes » Est aussi analysée  ici, sous l’angle de la psychanalyse, la curieuse relation entre Ulysse et Pénélope les deux héros homériques: elle aurait déjà méprisé son mari avant qu’il ne parte pour la guerre de Troie,  et les aventures en Méditerranée auraient été pour lui, un beau prétexte pour ne pas la rejoindre tout de suite.
  Il y a donc sur cet espace d’une quinzaine de mètres,  juste quelques accessoires, un matelas, un petit banc, quelques dizaines de pots de fleurs  pour figurer avec ironie la végétation luxuriante de Capri, un dauphin gonflable tout bleu, et, en bout de scène, une grande table avec des lampes d’architecte, où le mari scénariste anglais, le producteur, et le réalisateur allemand se relaient comme pour montrer que l’on est, non dans la fiction mais dans la représentation de cette fiction. Avec des sur-titrages donc puisque les personnages s’expriment ici dans les mots de leur langue maternelle traduits approximativement -  mais c’est une volonté délibérée – par  Marion Suzanne.
 Cela commence par une séance d’entraînement de deux boxeuses et se poursuit par les dialogues de toute beauté imaginés par Moravia et que nous avons tous en mémoire, comme ceux de cette conversation entre le mari et la femme sur les différentes partie de son corps. Mais Nicolas Liautard s’est méfié et a eu l’intelligence de ne copier ni illustrer le film mythique de Godard. Et  comme Jean-Yves Broustal, Jean-Charles Delaume, Aurélie Nuzillard, tout à fait remarquable et qu’on avait pu voir dans Ithaque de Botho Strauss (vous avez dit coïncidence?),  Fabrice Pierre, Wolfgang Pissors et Marion Suzanne, tous exemplaires de sobriété et de vérité, sont impeccablement dirigés, on se laisse vite prendre par ces dilaogues à quelques mètres de nous, en gros plan le plus souvent. Avec des voix amplifiées, ce qui donne encore plus un caractère filmique à l’affaire. Mais  l’appareillage nécessaire occasionne une protubérance noire sur le corps des actrices!
  Sans  doute le spectacle est-il encore un peu brut de décoffrage, et surtout trop long (la scène des boxeuses, inutile symbole, pourrait disparaître sans inconvénient et la fin qui patine devrait être  sérieusement élaguée.) Mais sinon, quel bonheur d’intelligence et de  sensibilité!
Et Daniel Jeanneteau a eu bien raison de programmer ce spectacle au Studio-Théâtre: on peut espérer qu’une des grandes institutions parisiennes prennent le relais. Ce serait vraiment trop bête  qu’il ne soit vu que par si peu de spectateurs. Mais il y a une séance de rattrapage le 6 mars à Cachan, si vous êtes libre, courez-y mais faites-vite: on va se disputer les places .

 

Philipe du Vignal

Spectacle joué les 18 et 19 février au Studio-Théâtre de Vitry .T: 01 46 81 75 50  et au Théâtre de Cahcna le  6 mars.
 

 


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