Lettre de Jack Ralite au Président de la République

Lettre de Jack Ralite au Président de la République.

            Scenes  Jack Ralite, ancien ministre, animateur des Etats généraux de la culture,  avec Catherine Tasca, sénatrice et  ancienne ministre de la Culture et Dominique Blanc, comédienne,  a rédigé ce courrier à l’intention de François Hollande sur les questions culturelles. Si vous souhaitez prendre part à cette initiative, vous pouvez avant mercredi prochain 10 heures  à: contact@andea.fr.
 il suffit d’indiquer que vous souhaitez apposer votre signature, et votre qualité: comédien, danseur, metteur en scène,  technicien etc… et bien évidemment, vous pouvez faire circuler cette lettre à vos contacts, artistes et professionnels de l’art,


Monsieur le Président,

  Par nos engagements culturels, artistiques et citoyens, nous sommes fidèlement attachés à la politique culturelle française que nous entendons voir se développer selon le principe d’invention de la perpétuelle ouverture. Or, nous constatons que cette démarche après avoir marqué le pas connaît notamment par la politique budgétaire de notre pays une situation s’aggravant de jour en jour. Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger.
Faute de crédits suffisants, de personnels, de négociations, de considération et de reconnaissance du travail humain, du respect des métiers, se répandent des malaises, des souffrances, des colères. Le Ministère de la Culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer. Les collectivités territoriales, dont le rôle est devenu immense en culture et en art,  voient leurs finances brutalisées et réduites par Bercy. L’Europe continue d’avoir une médiocre politique culturelle alors même qu’elle négocie avec les Etats-Unis un Traité de libre échange, gravissime pour la culture. Google, l’un des accapareurs des nouvelles technologies à civiliser, limite les citoyens à n’être que des consommateurs et s’installe en Irlande pour ne pas avoir à payer d’impôts en France.
Le travail est tellement livré au management et à la performance que les personnels se voient ôter leurs capacités de respiration et de symbolisation. On a l’impression que beaucoup d’hommes et de femmes des métiers artistiques sont traités comme s’ils étaient en trop dans la société.
On nous répond, c’est la crise. La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend au contraire plus indispensable. La culture n’est pas un luxe, dont en période de disette il faudrait se débarrasser, la culture c’est l’avenir, le redressement, l’instrument de l’émancipation. C’est aussi le meilleur antidote à tous les racismes, antisémitismes, communautarismes et autres pensées régressives sur l’homme.

Mais la politique actuelle est marquée par l’idée de « donner au capital humain un traitement économique ». Il y a une exacerbation d’une allégeance dévorante à l’argent. Elle chiffre obsessionnellement, compte autoritairement, alors que les artistes et écrivains déchiffrent et content. Ne tolérons plus que l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit.
On est arrivé à l’os, et cinquante ans de constructions commencent à chanceler. Les êtres eux-mêmes sont frappés, le compagnonnage humain s’engourdit. L’omniprésence d’une logique financière d’Etat installe une dominance sur les artistes. Nous craignons le risque du pire dans la demeure culturelle. Le Medef ne vient-il pas de réclamer le transfert à l’Etat des annexes 8 et 10 de l’Unedic relatives aux intermittents du spectacle.
L’urgence est de stopper l’agression contre « l’irréductible humain », là où la femme, l’homme trouvent le respect d’eux-mêmes et le pouvoir de reprendre force contre tous les raidissements normatifs, les coups de pioche, le mépris, l’arrogance. Il est temps à ce « moment brèche » d’accomplir la fonction du refus à l’étage voulu. Il y a besoin d’une nouvelle conscience alors que croît la tentation de réduire la culture à un échange : j’ai produit, tu achètes. La culture se décline au contraire sur le mode : nous nous rencontrons, nous échangeons autour de la création, nous mettons en mouvement nos sensibilités, nos imaginations, nos intelligences, nos disponibilités. C’est cela qui se trouve en danger et requiert notre mobilisation et notre appel en votre direction.
L’histoire garde un geyser de vie pour quiconque a l’oreille fine et écoute éperdument. Encore faut-il renoncer au renoncement. L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées. Nous avons tous un pouvoir d’agir à mettre en marche. C’est avec ces idées en tête et au cœœur que nous souhaitons, Monsieur le Président, vous faire part de notre vive inquiétude et vous demander de maintenir et de développer la politique culturelle. Un budget minoré pour ce travail indispensable serait grave. Même le surplace conduirait à des agios humains et politiques, à un freinage dans la culture.
La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel » disait René Char.
Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en notre haute considération.
Anne ABEILLE, Sylvie GIRON, Michèle RUST « Les Carnets Bagouet »
Sophie AGUIRRE secrétaire générale de Sud – Culture – Solidaires
José ALFARROBA directeur du théâtre de Vanves et du Festival Artdanthe
Anne ALVARO comédienne
Ariane ASCARIDE comédienne
Georges BALANDIER professeur honoraire à la Sorbonne (sociologie – anthropologie)
Jean Damien BARBIN comédien
Marie-Christine BARRAULT comédienne
Michel BATAILLON dramaturge, 
et beaucoup d’autres…

 

 


Archive pour février, 2014

Marguerite Duras les trois âges

Marguerite et le Président  texte de Marguerite Duras et mise en scène de Didier Bezace. 

 

Jean Marie Galey Marguerite et le président DR Nathalie Hervieux 1-thumb-400x293-52829Didier Bezace qui vient de quitter après seize ans, la direction du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers,  met en scène un  triptyque d’œuvres de Marguerite Duras (décédée en 1996, elle aurait eu cent ans en cette année): Marguerite et le Président, et plus connues sans doute, Le Square, et Savannah Bay.
« Il fut un temps où les intellectuels aimaient la politique, et les politiques aimaient les artistes et les écrivains. C’est le cas de ces deux-là, que le théâtre réunit ici pour le plaisir d’un échange inattendu » dit  Didier Bezace.
François Mitterrand et Marguerite Duras avaient des relations anciennes, c’est François « Morland » qui avait arraché Robert Antelme, le mari de Marguerite, aux griffes de la mort, en allant le chercher à Dachau. Ils se connaissaient donc bien mais s’étaient perdus de vue, avaient grandi dans leurs fonctions.  Elle, devenue célèbre femme de lettres et lui, Président de la République.
  En 1985, quelques jours après la publication de Coupable, forcément coupable, un article de Marguerite Duras sur l’affaire Grégory Villemin dans Libération, elle avait invité le Président Mitterrand à déjeuner chez elle, rue Saint-Benoît. Didier Bezace a repris ce texte en transposant cette conversation à l’Élysée. Mais Marguerite Duras devenue une délicieuse petite fille blonde de onze ans (Loredana Spagnuolo) qui l’interprète ici avec un sérieux imperturbable; le Président est Jean-Marie Galley, étrangement proche de son modèle.
Il sert le thé à cette petite fille, lui fait des tartines de confiture, pendant qu’elle disserte avec le plus grand sérieux sur des sujets graves; lui, déclare  » avoir appris des tas de choses sur des sujets que je ne connaissais pas ». François Mitterrand se livre aussi à des confidences: il était le cadet d’une vieille famille berrichonne, et son père était chef de gare.
Il évoque la guerre et la nécessité de s’armer: « Ce n’est pas pour faire la guerre que nous construisons des sous-marins, c’est pour faire la paix !  » Elle s’étonne : « Dites, vous connaissez bien les Français ? » Il répond: « Les Français sont des Gaulois, les Gaulois étaient des paysans ! »

« Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est en effet qu’il aurait affaire à une Duras aussi paradoxale, aussi imprévisible et parfois, cela sonne très actuel », dit Didier Bezace! On rit et on est ému aussi par cette conversation insolite entre cette femme de lettres et un président, déjà brisé par une  cancer tenu secret.

 

Le Square, d’après le roman de Marguerite Duras, mise en scène de Didier Bezace.

Marguerite Duras, décédée en 1996, avait publié ce roman en 1955 et une adaptation de ce texte avait été monté un an plus tard, au Studio des Champs-Élysées, puis  de nouveau, en 1965,  par Alain Astruc qui l’interprétait avec Évelyne Istria.
« Le Square, un des plus beaux textes de théâtre populaire que je connaisse, pour Didier Bezace, c’est la rencontre dans un square d’une jeune bonne à tout faire et d’un voyageur de commerce qui a bourlingué. Ces gens démunis sont dans une solitude totale et Marguerite Duras fait  une chose formidable en leur donnant la parole. Et même quand elle parle toujours d’elle,  à travers les personnages qu’elle crée, elle a ce talent  de nous parler aussi de nous. »
Didier Bezace interprète ici ce voyageur de commerce, chargé d’une grosse valise qui entre dans un parc, où une jeune femme (Clotilde Mollet) essaye de tuer le temps, en promenant un petit garçon. Une conversation, très cérémonieuse, s’engage, d’abord à distance: chacun témoigne de son ennui et de sa solitude, en gardant  l’espoir d’un changement au bout du chemin.
Elle s’inquiète pour lui, qui a toujours tout accepté, en parvenant à vivre tant bien que mal de son commerce: il ne reste jamais plus de deux jours dans la même ville! Elle survit à sa solitude, en allant chaque samedi au bal de la Croix-Nivert à Paris. L’enfant les interrompt et elle sert à boire au voyageur de commerce; une fois la glace rompue, ils se mettent à valser tous les deux.
Et puis ils se séparent. On ne sait pas: peut-être se retrouveront-ils ? Ces deux grands acteurs nous emmènent dans un passé si proche… et si lointain, celui où on s’appelait encore: « Monsieur »  et « Mademoiselle »!

Edith Rappoport

Savannah Bay de Marguerite Duras, mise en scène de Didier Bezace. 

Emmanuelle Riva,  à quatre-vingt-six ans, revient sur scène après des années d’absence, et après joué dans Amour (2012), le grand film de Michael Haenneke. Et trente ans ont passé depuis l’interprétation de Savannah Bay par le couple mythique Madeleine Renaud-Bulle Ogier. Mais l’importance du sous-texte est toujours là, dans ce dialogue entre une actrice âgée et une jeune femme avec qui elle essaie, avec difficulté, de se ressouvenir. Au bord du grand âge, au bord de la disparition  -de la mémoire et de la vie- Emmanuelle Riva, assise sur un praticable, au centre d’un sobre dispositif blanc se déplace peu. C’est la légère Anne Consigny qui bouge.

Le mouvement palpite en Emmanuelle Riva, dans le frémissement qu’elle insuffle aux mots à un rythme hésitant; ses doigts fragiles font vibrer l’espace dans l’éclat de ses yeux attentifs à la moindre chose. Performance immobile et versatile. Emmanuelle Riva danse au bord du gouffre : pendant une heure,  funambule sur le texte de Marguerite Duras, elle nous tient en haleine, et nous fait respirer plus vite, plus haut. Et un autre fil renforce l’émotion théâtrale, celui qui relie les deux femmes, la plus âgée et la plus jeune. Anne Consigny à l’écoute, une écoute extrême, s’exprime par le regard, par les mains qui tiennent, retiennent ou soutiennent, devinent et devancent.

On ne sait ce qui provient du jeu, des personnages ou des actrices. Réel et fiction s’interpénètrent ici dans ce duo poétique, puissant et fragile à la fois, relié par la même grâce que celle des acrobates, et nous tiennent en haleine. Mystère du théâtre, plus fort encore que celui qui émane du texte. Acrobates de la scène, Emmanuelle Riva et Anne Consigny nous donnent une immense leçon de théâtre et nous font vivre une heure d’intense émotion.

 Béatrice Picon-Vallin

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, Paris XVIIIème jusqu’au 9 mars T. : 01 46 06 49 24.

 

 

Les Ponts

 Les Ponts de Tarjei Vesaas, mise en scène de Stéphanie Loïk.

 

photo.php“Ce que je voulais, c’est raconter le jeu caché et secret qui se passe aux heures de la nuit (… ) Un jeu dont personne ne doit être témoin”, confiait Vesaas, peu avant sa mort (1970), à propos de son écriture.
Son œuvre, qui explore l’au-delà du quotidien, aux confins de l’indicible, Stéphanie Loïk l’a déjà portée au théâtre, en créant Palais de glace**, son roman le plus connu, dans une adaptation de Joël Jouanneau.
Elle entamait alors avec succès une collaboration avec l’Académie Fratellini. L’aventure continue avec L
es Ponts, dernier roman du grand auteur norvégien.
«Il y a le vent lancinant qui vient de loin et, sur la rivière, le grand vieux pont de pierre où passe la route»: d’emblée est posée la grande nature farouche du Nord, et ses lumières crépusculaires. Dans cet univers de froid et de givre, Torvil (Maxime Guyon) et Aude (Maria Filippi), deux adolescents, amis inséparables, découvrent, au cœur de la forêt, un effrayant secret qu’ils partageront avec une jeune et ombrageuse inconnue (Najda Bourgeois).
L’écriture simple et poétique de Vesaas, évoque un espace autant matériel et sensoriel, que mental et symbolique. La metteure en scène a choisi, pour seul décor, des lumières évoquant les clairs-obscurs des après-midi boréals ou les ombres des bois. Les sons de la nature sont omniprésents : bourrasques, craquement de branches, choc de pierres, chuintement de la rivière, aboiement d’un chien au loin…
Unique accessoire sur le grand plateau nu de l’Académie Fratellini, un cerceau suspendu, à cour. Le cirque cohabite ici avec le théâtre : Mariotte Parot, danseuse de cerceau aérien et Bastien Dausse, acrobate, apprentis  de l’Académie, se mêlent aux comédiens, au point qu’on les distingue peu les uns des autres. En écho au récit et aux dialogues interprétés par les acteurs, une chorégraphie d’ensemble impose à tous un jeu stylisé assez particulier.
Les évolutions virtuoses des jeunes  ciracassiens, en marge de l’intrigue, interviennent comme un supplément visuel et mental, une bulle de rêve, une quatrième dimension correspondant à l’esprit des Ponts.
Qu’on adhère ou non à ce parti pris,  Stéphanie Loïk, en mariant cirque et théâtre, parvient, au-delà d’une démarche formatrice pour les jeunes interprètes,  à pénétrer dans l’univers singulier d’un écrivain majeur du siècle dernier qui reste à découvrir aussi par la lecture.

 Mireille Davidovici

 

Spectacle présenté du 4 au 16 février à l’Académie Fratellini 1-9 rue des Cheminots 93210 La Plaine Saint Denis www.academie-fratellini.com et du 7 mars-24 mars  à l’Atalante, place Charles Dullin 75018 www.theatre-latalante.com et du 10 avril -12 avril à l’Anis Gras/Le lieu de l’autre à , 55 avenue Laplace 94110 Arcueil www.lelieudelautre.com

 * traduction d’Elisabeth et Christine Eydoux, Editions Autrement

 **Reprise de Palais de glace :j 27 mars- 7 avril 2014, www.theatre-latalante.com

 

La Maison de Bernarda Alba

 La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Carole Lorang

 

22_la_maison_de_bernarda_alba_c_mani_mullerLa Maison de Bernarda Alba, écrite par Lorca en 1936, quelques mois avant son exécution à Grenade par les Franquistes, est le dernier volet d’une trilogie dramatique de la terre  andalouse, commencée avec Noces de sang en 1932,  et poursuivie avec Yerma en 1934.
Mais la pièce, un mélodrame rural, aborde aussi des thèmes comme la tyrannie tout à fait contestable de quelques-uns,  la soumission de tous les autres,  en particulier de la femme encore entravée et  qui souffre ainsi d’une double peine.
Ces aliénations sont heureusement mises à bas, de temps à autre, par un esprit révolté, aux allures de printemps et de renaissance qui font rêver.
Bernarda Alba  (Sylvie Jobert), forte femme, vient d’enterrer son époux et revient à la maison entourée de ses filles qu’elle enferme chez elle pour un deuil de huit ans! Cloches d’église, cris rapaces d’oiseaux, passage bruyant de joyeux moissonneurs, telle est la vie sonore de la rue qui perce à travers les volets  en bois.
Mais nulle échappatoire en perspective pour ces jeunes séquestrées qui doivent obéir aux règles de la religion et d’une morale stricte, sauf l’aînée, la plus âgée, Angustia, fille d’un premier mariage, et dont la dot est conséquente.Et interprétée par Jérôme Varanfrain: Carole Lorang veut en effet souligner les décalages, les déplacements existentiels de la véritable nature des personnages qui ne savent jamais vraiment qui ils sont,  ou bien, qui n’osent pas assumer leurs désirs.
La sœur aînée est promise à Pepe le Romano, qui s’est fiancé par intérêt mais qui n’a d’yeux en fait  que pour la plus jeune, la belle et rebelle Adela (Bach-Lan Lê-Ba Thi) qui, seule, reste attentive et donne prise à ses envies personnelles, au nom des vertus de la nature, de l’amour et de la liberté. Il y a aussi, entre ces deux sœurs, une troisième, Martirio (Rita Reis), jalouse de ne pas se savoir aimée par le très demandé Pepe le Romano,  et qui n’ose s’opposer à sa marâtre de mère.
Le public pourrait esquissé un sourire de mépris pour ces réalités familiales et sociales, obsolètes et réactionnaires qui n’ont guère plus cours aujourd’hui en Occident mais qui sévissent encore dans les pays du Proche et du Moyen Orient. Les élans de la nature sont paradoxalement combattus par un aveuglement haineux maternel. Bernarda épouse donc dans cette posture virile les signes identifiables de l’homme,  avec une volonté de pouvoir et de puissance irraisonnée. L’insubordination des faibles est vécue par elle comme un outrage et une non-reconnaissance de la force en majesté  qu’elle  impose aussi  de la même façon aux domestiques  :  Poncia (Anne Lévy) et la jeune Magdalena (Renelde Pierlot) sont extraordinaires de justesse dans le recul qu’elles se donnent face à leur maîtresse.
Ces « filles de maison » exploitées témoignent des troubles sociaux de 1936. Quant à la grand-mère, Maria-Josefa (Véronique Nosbaum), c’est une vraie folle, enfermée elle aussi, mais elle chante à merveille la vérité et la liberté. Pourtant, les paroles restent âpres et dures comme la chaleur dans les champs de blé et la sécheresse des pierres qui ont lapidé une jeune voisine enceinte.
La mise en scène de Carole Lorang laisse pénétrer par les volets de la maison des rayons de feu que l’on devine douloureux tandis que les lignes de l’espace scénique sont strictement géométriques et ne donnent nulle chance à la respiration d’êtres vivants réduits à des figures vides dont l’âme meurt de ne pas exister.
Un spectacle juste dans l’analyse et l’exposition des souffrances.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu’au 15 février. Tél : 01 46 07 34 50

Les Uns sur les autres

Les Uns sur les autres de Léonore Confino, mise en scène de Catherine Schaub.

 3513797_bcb3203c-8226-11e3-80fc-001517810df0_640x280 La chose en question se passe au Théâtre de la Madeleine. Tiens, bizarre, quand nous arrivons, le hall est désert ou presque, nous serions-nous  trompés de jour ou d’heure?
Que nenni,  et les ouvreurs en  costume/cravate sont aux petits soins pour les spectateurs, mais, cinq minutes avant la représentation, le parterre semble avoir du mal à se remplir et les balcons sont vides…! Bref, pas besoin d’être sorcier pour deviner que le four est annoncé, et un peu plus tard, confirmation sans appel: la chose en question ne vaut pas un clou d’occasion

 Il s’agit d’une histoire de famille dont on vous épargnera les détails. Cela se passe  dans un pavillon plutôt chic de la  banlieue parisienne. Il y a le père, un chercheur scientifique au C.N.R.S., avec un collier de barbe sans doute pour faire plus chercheur, et qui veut, ou ne veut plus quitter sa famille, on ne saura jamais,  la mère, qui criaille et appelle sans cesse et en vain tout le monde à table, et leurs deux enfants: un jeune homme-brave mais emmerdant,  comme, c’est bien connu, tous les jeunes gens, et éternellement branché sur son téléphone portable qu’il partage avec sa sœur,  et les yeux rivés sur son ordinateur.
La fille, jeune ado, comme toutes les ados bien entendu, parle djeune, s’allonge sur son lit pour se mesurer la taille de peur d’avoir grossi, et n’a qu’un rêve: devenir anorexique. Elle téléphone tout le temps , elle aussi, à ses copines et cherche des recettes pour maigrir encore plus. Passionnant!

Et puis il y a le grand-père, maternel, toujours en fauteuil roulant qui, comme tous les grands-pères, c’est bien connu, distribue plein de billets à ses deux petits-enfants qui parlent sexe et dope, s’engueule avec son gendre, et  a toujours  sous le coude, une phrase bien salace de trop!
  Dans un décor de cette maison à étage, dont le fils ne cesse de monter l’escalier, il y a une sorte de salon avec un canapé, un gros transistor rouge, et une cuisine avec un grand frigo; sur le palier supérieur, s’ouvre une porte dont on suppose qu’elle donne sur d’autres chambres, et un lit qui servira à la fille d’abord, au fils mais aussi à la mère.La chambre de qui? Comprenne qui pourra dans  ce  réalisme de pacotille..
  Le scénario et les dialogues sans style paraissent avoir été écrits, vite fait, sur un coin de table, et sont d’une pauvreté affligeante, la direction d’acteurs est aux abonnés absents, lesquels acteurs, dont les personnages inconsistants, n’arrivent pas à être crédibles et essayent de faire rire sans y parvenir, sauf à de rares moments… Agnès Jaoui fait à peine, et sans trop y croire, le minimum syndical, marmonne souvent,  si bien qu’on l’entend mal! Comme si, amère, elle s’en voulait de ne pas avoir été assez lucide quant à l’indigence de ce texte.
La mise en scène de Catherine Schaub, elle, ressemble à un très mauvais brouillon… Avec tous les stéréotypes du théâtre contemporain, comme, entre autres, le visage du fils grossi en vidéo quand il joue à son ordinateur. Et les costumes sont d’une rare laideur. Mais tout le monde n’est pas Warlikowski!  (voir Le Théâtre du Blog). Pathétique!

 Que sauver de ce naufrage d’une heure et demi quand même?  A l’extrême rigueur, quelques répliques de Pierre Vial, en grand-père déjanté; formidable acteur comme toujours, il réussit à imposer son personnage  qui  finit par s’endormir puis  décéder. Mais pour le reste, quelle tristesse! Et autant en emporte le vent parisien qui soufflait fort ce soir-là.
  Reste à comprendre comment Madame Léonore Confino  (dont on avait déjà peu aimé la précédente pièce, (Ring, voir Le Théâtre du Blog) a pu trouver des producteurs, un directeur de théâtre, une metteuse en scène, qui, il est vrai semble avoir été assez peu lucide: « Quand Léonore Confino m’a fait lire Les Uns sur les autres, dit-elle, j’ai été frappée par l’universalité du propos » ! Tant mieux pour elle!
Et on s’étonne que de très bons comédiens , comme Agnès Jaoui, par ailleurs réalisatrice des plus confirmées, et Pierre Vial  qui fut un des compagnons d’Antoine Vitez jusqu’à sa mort, aient pu s’intéresser à cette chose. 
Plusieurs spectateurs ont même abandonné la partie en cours de route (chose des plus rares dans le théâtre privé!) et, à la sortie, nous avons croisé un couple, à la fois déçu et absolument furieux, disaient-ils, d’avoir investi  100 euros (sic!) dans ce qu’il pensait sans doute un peu naïvement être un spectacle de la dimension du Goût des autres. Ils ne décoléraient pas, non sans raison, de s’être faits ainsi piéger!
Le titre ressemble, c’est vrai, et il y a Agnès Jaoui que l’on n’avait pas vue depuis longtemps sur une scène mais, pour le reste! Il y a vraiment parfois, dans le théâtre français, des mystères qui le resteront sans doute! Si nous  réussissons à avoir une explication, nous nous ferons  un plaisir de vous la fournir sans tarder.
 En tout cas, et en attendant, vous avez peut-être compris que vous pouviez vous abstenir de perdre, et votre argent, et votre soirée! Même, si vous y êtes invités! « La vie est en effet  trop courte pour supporter le fardeau des erreurs d’autrui », disait le grand Oscar Wilde…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Madeleine. à Paris.

Le Rêve d’Anna

Odyssées en Yvelines: Le Rêve d’Anna

reve d'AnnaLe Centre Dramatique National de Sartrouville propose depuis déjà de longues années une biennale de création pour le jeune public, en partenariat avec le Conseil général. Grâce à ces Odyssées en Yvelines., six spectacles sont ainsi créés  et tournent ensuite dans le département avant  une possible diffusion nationale…
Sylvain Maurice a pris la direction du C. D. N. , à la suite de Laurent Fréchuret  et il a réaffirmé son intérêt pour le théâtre en faveur des jeunes et des adolescents. Il en a même  fait un des axes majeurs du projet artistique  et en est parfois lui-même metteur en scène.
Deux parcours  sur  deux jours sont organisés pour les professionnels, et cette année la bonne idée a été de lier le parcours avec la présentation de « La Belle Saison » qui, sur une durée de 18 mois fera la part belle aux  créations  et initiatives en direction de la jeunesse, initiative du ministère de la Culture.
Bérangère Vantusso est ainsi venue présenter sa dernière création « Le Rêve d’Anna » avec sa compagnie Trois-six- trente qui a fait de marionnettes hyperréalistes, sa marque de fabrique. On se rappelle de son superbe « Kant » de  Jon Fosse, qui savait faire rejaillir nos angoisses d’enfant ou, plus récemment, de « Violet » plus axé sur  l’adolescence (voir Le Théâtre du Blog).
Avec le rêve d’Anna, elle fait appel au texte d’Eddy Pallaro, cofondateur de la compagnie.  Anna est une petite fille qui vit seule avec son père et dont les nuits sont peuplées de rêves:  lui rendent ainsi visite un grand cheval, puis par un taureau, symbole de ses peurs d’enfants,  et contre lesquelles elle devra se  battre. Son, père qui cherche du travail, tente de la suivre quand elle parle de ses rêves mais est aussi préoccupé  par sa propre situation.
Ici les marionnettes hyperréalistes sont les portraits de leurs manipulateurs. Il y a une grande intelligence  dans la manipulation, puisqu’elles ressemblent à des enfants, ce ne sont pas des marionnettes à gaine, et  les manipulateurs s’en saisissent comme s’ils portaient un enfant, comme une caresse, tout en délicatesse et fluidité. Non masqués et acteurs à part entière. Parfois, pour passer d’un scène à l’autre, Anna est  symbolisée par une deuxième marionnette plus petite, qui croise la plus grande.. Le rêve est ici incarné  de manière réaliste: le cheval  est sur le plateau et, grâce aux  lumières, son apparition est saisissante. Pour le taureau …  surprise, quand vous irez voir le  spectacle !
Au delà de belles qualités dans la création et la manipulation des marionnettes, Eddy Paliaro pose aussi un regard très  juste sur l’enfance et l’imaginaire, avec une mise en parallèle  de  la dure réalité du chômage à laquelle son père est  confronté..  Les manipulateurs sont experts, et parfois quand notre regard se pose sur eux  il est  troublant de voir comment les expressions de leur visage jouent et accompagnent la voix qu’ils donnent aux  marionnettes.
Le Rêve d’Anna » porte aussi très haut la dimension imaginaire et le rêve comme constitutifs pour un enfant. Un  superbe spectacle, remarquablement réalisé, avec une  bande son  très réussie, qui saura toucher  un public de tout âge….

Julien Barsan

Création du 15 au 20 janvier 2014 -En tournée jusqu’en avril; voir les dates : http://odyssees-yvelines.com/site/le-reve-d-anna

Paris nous appartient

Paris nous appartient, texte et adaptation d’Eve Gollac et Olivier Coulon-Jablonka, mise en scène Olivier Coulon-Jablonka

 

23720-2-500x357Olivier Coulon-Jablonka et sa compagnie Moukden-Théâtre se penchent sur l’archéologie d’une ville, Paris nous appartient, un geste  important quand on sait l’intérêt que provoque de nos jours la conception du Grand Paris dont on découvre les cartes colorées dans tous les journaux. Sans parler de l’ampleur de la bataille déjà engagée par les politiques pour la direction de cette Ville-Monde.
Le metteur en scène parle d’« une invitation à voir comment s’invente le mythe de Paris comme capitale de la modernité au 19 ème siècle et comment ce mythe continue à nous hanter à l’aube du 21 è siècle. » Il s’agit encore d’une confrontation entre d’un côté, des textes du passé, comme celui  , La Vie parisienne d’Offenbach (1873), et une description historique de la répression versaillaise de la Commune en 1871 – à quoi s’ajoute une réflexion sur les grands travaux au Second Empire par Haussmann.
Et, pour un mise en parallèle, nous est jeté en vrac un matériau documentaire sur le Paris d’aujourd’hui et les nouveaux projets d’urbanisme, composé d’entretiens avec professionnels, élus et habitants des quartiers.
D’un siècle à l’autre, la question sociologique reste la même: à savoir comment les populations pauvres  sont régulièrement éloignées du centre originel vers la périphérie, au profit de promoteurs avides de déloger les gens en place pour construire des bureaux  à tout-va.
Et pourtant, des améliorations se font jour pour les habitants des communes avoisinantes : la couverture du périphérique, à l’entrée de Saint-Denis, procure un meilleur confort sonore ; la construction de logements accessibles pour les « pauvres » du centre parisien, fait de ceux-ci les « riches » de la Plaine-Saint-Denis car les habitants-mêmes de Saint-Denis ont  encore peu accès à la propriété. Question de relativité : on est toujours, selon les enjeux politiques et économiques, le pauvre ou bien le riche de quelqu’un.
La conception et la mise en scène du spsectacleOlivier Coulon-Jablonka reste approximative, tel un travail en chantier, à l’image du Grand-Paris et de ses grues , de l’autre côté du périphérique. Tout s’annonce plutôt bien avec une scène d’exposition vaudevillesque et pleine de suspens où  les acteurs se demandent comment dépenser la cagnotte qu’ils ont accumulée à la suite de petits travaux.
Faire la fête donc, boire tout son argent, bien manger dans un restaurant de cuisine traditionnelle française, aller en boîte ou  simplement passer un moment ensemble dans un bar ? La question se résout peu à peu mais non sans difficultés.
Un dandy parisien, un couple de touristes suédois, de sfausses comtesses et de vraies nièces de concierge assez mal fagotées, s’ébattent sur le plateau  mais tout manque de brio, au seul profit de la spontanéité des interprètes, perdus dans un fouillis d’improvisations.
Chacun chante un peu, l’un fait du piano, l’autre développe sa thèse sur sa vision urbaniste, une autre encore s’informe des problèmes tout en avouant son ignorance, et celui-là se contente de se mettre à table pour déjeuner tranquillement.
Le liant entre les deux pôles – pièce de théâtre et questionnement urbain – a vriament peine à prendre, d’autant qu’un long monologue développe l’avancée versaillaise sur les Communards,  drame tenu avec grâce par une comédienne. Le spectacle souffre d’un manque de rigueur et d’évidence dans son aboutissement artistique, malgré une bande de joyeux drilles.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de L’Échangeur à Bagnolet. jusqu’au 23 février à 20h30, dimanche 15h (relâche les 11, 12 et 19) Tél : 01 43 62 71 20 Et du 20 au 22 mars au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines. Tél : 01 30 86 77 79. Et du 26 au 28 mars à la Comédie de Béthune. Tél : 03 21 63 29 19.

lancelot

Lancelot, adaptation de Gaétan Peau,  de  Lancelot ou le chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes et de  La Vie de Merlin de Geoffroy de Monmouth, mise en scène de Quentin Defait.

Lancelot_-_Brigands©_Philippe_Rocher C’est l’histoire d’un jeune homme Lancelot.  Merlin, dont l’existence est inconnue par le jeune chevalier, veille sur lui et sur son apprentissage des arts de la guerre. A dix-huit ans, Lancelot est envoyé à Camelot afin d’être adoubé par le roi Arthur. Mais au moment de lui jurer fidélité, Lancelot tombe amoureux de la reine Guenièvre et cet amour absolument déraisonnable va être ici le prétexte à un voyage au cœur d’un Moyen Age  où la violence est quotidienne. Avec de fréquents combats à l’arme blanche et où la vie d’un homme est de de peu de poids. » Ce spectacle, dit Quentin Defait,  réinvente une histoire axée autour d’une idée : la pureté est une quête sans fin qui, au–delà de la force et de l’esprit, est tributaire du cœur ».
Et effectivement, on voit ici un  chevalier de la Table Ronde,  Lancelot,  en proie à un amour défendu et en  quête de pureté absolue; il n’hésitera  pas à  trahir  son  Ordre pour délivrer Guenièvre, cette femme qu’il sait ne jamais pouvoir posséder, dans une quête personnelle qui relève de l’impossible, voire de la folie. On retrouve les personnages de
Lancelot, Merlin, Arthur, Gauvain, Yvain sur la petite scène du Théâtre 13 qui n’est sûrement pas le cadre idéal pour ce type de spectacle qui mériterait un lieu  authentiquement moyenâgeux.
Cela dit, il y a une belle et  intelligente scénographie,  qui traduit mais ne cherche pas à copier l’incopiable, 
d’Agnès de Palmaert et Natacha Le Guen de Kerneizon, faite de châssis ajourés qui laissent passer les belles lumières, très finement conçues, de Philippe Littlejohn ; y a aussi des costumes de  Florie Weber et Madeleine Lhospitalier qui ne cherchent pas à faire dans l’anecdotique, et des scènes de combat fort bien réglés par Patrice Camboni,  et impressionnantes de vérité, et des  musiques chorales religieuses. Tout cela possède une belle unité.
Mais du côté dramaturgie, la fable est loin d’être limpide, et mieux vaut la connaître avant et c’est souvent le cas, quand on passe du romanesque au scénique; quant à l’interprétation, là,  le compte n’y est pas tout à fait: à part Xavier Catteau (Yvain) et Julie André (Guenièvre et Juliette Coulon (Viviane), qui sont tous les trois crédibles, les autres comédiens ont tendance à surjouer et à criailler. Et même s’il y a quelques beaux moments, on reste un peu sur sa faim.
Bref, un spectacle sympathique mais pas vraiment encore abouti et  qui parait tout de même un peu longuet, alors qu’il ne dure qu’une heure et demi. Donc à vous de voir…

Philippe du Vignal

Théâtre 13  103 A  Boulevard Auguste Blanqui 75013 Paris jusqu’au 24 février.

 

Une Saison en enfer

Une Saison en enfer d’Arthur Rimbaud, mise en scène de Benjamin Porrée.

648847_0203300830120_web_teteLe célébrissime recueil de poèmes en prose- qui fut publié à compte d’auteur !- dont nous connaissons tous au moins quelques passages, fut écrit en juillet 1873 par un jeune homme de dix-neuf ans ! Il connaissait une grave dépression, après que Verlaine lui ait tiré dessus et qu’il ait dû revenir dans la ferme familiale.
C’est un sorte de chant personnel, à la fois grave et fantastique, où le poète, en proie au mysticisme, essaye d’exorciser sa déception sentimentale et se livre à une condamnation sans appel de la civilisation occidentale qui l’a pourtant forgé quelques années plus tôt, quand il était encore un brillant élève du collège où il raflait tous les prix. Comme une sorte de chant du cygne prématuré,  puisque le poète n’écrira plus rien après ses vingt ans et partira pour l’Afrique se livrer à toutes sortes d’aventures et de trafics et revenir mourir à Marseille à 37 ans!
« C’est, disait Verlaine, une prodigieuse autobiographie psychologique, écrite dans cette prose de diamant qui est la propriété exclusive de son auteur. Le recueil commence par ces mots fulgurants : « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice.
Benjamin Porrée avait créé ce spectacle en 2006 quand il était, avec Matthieu Dessertine,  au cours Florent; depuis le metteur en scène et son acteur ont grandi ; Dessertine est passé par le Conservatoire et Porrée a mis en scène Platonov au Théâtre de Vanves, avec une belle maîtrise de la scène, et  dont a pu voir aux Ateliers Berthier en janvier dernier (voir Le Théâtre du Blog).  Et ils ont décidé de reprendre Une saison en enfer au Studio Casanova.
Matthieu Dessertine est jeune et beau; il a une présence en scène indéniable (il jouait dans le Roméo et Juliette d’Olivier Py) et possède quelque chose de fascinant et de magnétique quand il s’avance vers le public. Et il a une passion pour Rimbaud qui lui convient bien et, comme le dit Porrée, le texte mythique a quelque chose de résolument contemporain. Il suffit de relire le magnifique : J’inventai la couleur des voyelles! – A noir, E blanc, I rouge, Ô bleu, U vert. – Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable, je fixais des vertiges ».
Reste à savoir comment mettre en scène cet ensemble de poèmes qui a influencé tant de poètes français ou non. Benjamin Porrée a choisi une mise en scène des plus sobres et une scénographie minimale avec juste,  une baignoire où Matthieu Dessertine, un moment, s’allongera nu , et à la fin, un panneau métallique qui ira vers le public.
Benjamin Porrée sait créer de belles images, cela au moins, c’est sûr mais il y a juste un petit bémol : quand on l’entend, son acteur est très bon mais… on ne l’entend pratiquement pas, même à deux mètres, ou on comprend très mal ce qu’il dit, à cause d’une diction des plus défaillantes ! Ce qui est gravissime quand il s‘agit d’un tel poème.
Alors, plusieurs hypothèses: 1) C’est le metteur en scène qui l’a dirigé ainsi, de manière à privilégier une sorte de grande proximité, voire d’intimisme avec le texte. Mais cela parait peu probable. 2) Ce n’était pas le bon jour et l’acteur était paniqué le soir de la première. Là aussi cela paraît douteux, surtout face à un public de quelque cent vingt personnes et d’autant plus qu’il sait parfaitement son texte. 3) Les spectateurs qui tendaient tous l’oreille, avaient, ce soir-là, des problèmes d’audition : là aussi, difficile d’y croire. 4) La salle a des problèmes d’acoustique ; sans qu’elle soit géniale, on y entend, et quel que soit le spectacle, généralement bien !
Le mystère reste donc entier, et c’est d’autant plus dommage pour le public qui mourrait d’envie de savourer les mots de Rimbaud; répétons-le pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, Matthieu Dessertine a une vraie présence sur le plateau. Mais on a l’impression d’avoir eu affaire, pas même à un filage mais à un mauvais brouillon, et rarement, en tout cas, à une véritable représentation.
Bref, demandez au Théâtre des Quartiers d‘Ivry si le metteur en scène a cru bon de rectifier le tir, sinon, désolé de dire les choses aussi crûment, ce n’est pas la peine de vous déplacer jusque là. Arthur Rimbaud mérite beaucoup mieux que cela…

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry, Studio Casanova. T : 01 43 90 11 11, www.theatre-quartiers-ivry.com , jusqu’au 15 février.

Kabaret warszawski

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Kabaret warszawski, adaptation et mise en scène de Krysztof Warlikowski (en polonais,  surtitrage de Zofia Szymanowska et  traduction en français de Margot Carlier).

  Le nouvel opus du désormais bien connu en France, Krysztof Warlikowski, qui a été  présenté l’an passé à la FabricA, nouveau lieu du  Festival d’Avignon,  est repris pour quelques dates à Chaillot.
Dès qu’on entre, on est surpris, comme d’habitude chez le metteur en scène polonais, par la remarquable scénographie de Malgorzata Szczesniak: sur le  plateau nu de la salle Jean Vilar, il y a comme une sorte d’immense vestiaire de piscine, cerné par un mur de carreaux de faïence blanche, avec, à jardin, des instruments d’orchestre rock devant un long panneau de centaines d’ampoules, et, au premier plan, une cabine téléphonique sans téléphone en plexiglass, et symétriquement côté cour, avec une porte transparente, des  toilettes…Et, au centre de la scène, un long canapé en tissu  jaune foncé pouvant accueillir huit personnes.
“On assiste en Pologne, dit Warlikowski, à une vague d’attitudes nationalistes que l’on présente comme un nouveau patriotisme, on cherche des justifications à l’homophobie, on torpille des projets de loi équivalent au PACS et  mon spectacle constitue un tentative utopique de créer un asile pour ce groupe de gens qui sont différents et dont fait aussi partie le public de mon théâtre, un lieu de liberté et d’invention”.
Cela dit, quand il critique “des cadres européens  occupés à faire fructifier leurs biens”, il devrait quand même se souvenir que le Festival d’Avignon, comme le Théâtre de l’Odéon ou le Théâtre National de Chaillot qui  co-produisent ses spectacles, bénéficient du mécénat de grandes sociétés capitalistes où travaillent ces mêmes cadres…
Mais on le sent plus soucieux que jamais, avec cette dernière création, qui n’ a guère de cabaret que le nom,  de mettre l’accent sur  l’indispensable  et légitime nécessité de liberté personnelle dans son pays comme dans toute l’Europe. Où il est clair que la majorité de la population, y compris parmi ses collègues directeurs de théâtre,  ne pense pas comme lui qui veut faire de son Nowy Teatr, un espace de libre expression dont ce spectacle, dit-il, est la première étape.
Il s’est inspiré, pour ce  Kabaret warszawski, de la pièce du  dramaturge anglo-américain John van Druten (1901-1957)  I am a camera ( 1954), inspirée de  nouvelles de Christopher Isherwood  et qui donna ensuite naissance  à la célèbre comédie musicale, Cabaret de Bob Fosse. Créée en France par Jérôme Savary, elle  triompha à Lyon puis, dans cette même salle Jean Vilar. Mais le metteur en scène polonais a aussi repris des moments du scénario de Shortbus du réalisateur  John Cameron,  des extraits des Bienveillantes   de Jonathan Mitchell,  d’une autobiographie de Justin Vivian Bond, artiste trans-genre de cabaret new yorkais, et enfin de textes écrits par ses acteurs et lui.
Le  public est prié de ne pas rester inactif et de faire le rapprochement  entre deux époques, celle des années 30 et la nôtre où l’envie de conservatisme moral reprend parfois du service, plus spécialement en Hongrie, et en Espagne, ou en Grèce. La montée du fascisme est ici rappelée, mais seulement rappelée, par des extraits de films en fond de scène sur l’ouverture des jeux Olympiques en Allemagne par Hitler, curieuse coïncidence. C’était le même soir où Poutine faisait de même à Sotchi.
Warlikowski le dit lui-même : son spectacle traite  seulement  ″des tentations diaboliques″ d’aujourd’hui   mais  il semble dire quand même qu’aujourd’hui et hier ont souvent bien des points communs. Qui a pu jamais prédire une guerre entre deux pays que leurs habitants eux-mêmes pensaient impossible, et qui a pourtant eu lieu…
PHO6bd12f42-89d3-11e3-af08-b6b85f4ea357-805x453Soit une mosaïque de textes sans lien vraiment apparent, sinon par les thèmes traités, en particulier de ces catastrophes humaines  du vingtième siècle, y compris l’antisémitisme mais  où on a souvent du mal à voir le fil rouge pendant ces cinq heures… (avec un entracte).
On peut se poser la  question: que se serait-il passé, si le spectacle n’avait duré que trois heures? Rien sans doute… qu’un plus grand bonheur. La partie textuelle est  en effet  assez faible; cela dit, on ne s’ennuie jamais vraiment,  même s’il y a de sacrées longueurs, surtout à cause d’une mauvaise relation entre le texte et le reste du spectacle. Warlikowski avait, semble-t-il, envisagé un possible resserrement mais, vu l’ampleur des moyens mis en œuvre, cela aurait été sans doute un travail pharaonesque.
Il y a, et c’est ce qui est le plus passionnant  ici, comme chez Pommerat ou d’autres créateurs contemporains, une dramaturgie qui n’est pas seulement fondée sur la parole, ce que constatait, et sans aucun regret, Robert Abirached (voir le Théâtre du Blog), et à laquelle nous a habitués le  créateur polonais. Soit, très  bien traitée dans ce Kabaret warszawski, et souvent même mieux que, par exemple, dans sa mise en scène d’Un tramway nommé désir, une intelligente broderie de sons, de lumières, de dialogues, et d’images aussi violentes que superbes, comme ces  grossissements vidéos de corps d’un homme et d’une femme faisant l’amour nus, ou presque,  dans la cabine en plexiglass et qui, retransmis sur le mur d’une dizaine de mètres, deviennent des  formes  non figuratives d’une grande beauté. « Ob-scènes »,  au sens étymologique du mot, même si ce n’est pas devant (ob), mais en fond de scène.
Broderie aussi d’images avec  de nombreux moments, joués mais aussi dansés et/ou chantés, qui témoignent de la maîtrise absolue de la mise en scène et de la direction d’acteurs, tous impeccables de  Warlikoswski, il en eu  a eu les moyens  mais sait où s’arrêter, à l’intérieur d’un schéma des plus rigoureux, quant à la gestion du temps et de l’espace. Très maîtrisés et  mieux que le texte qui part, lui, un peu dans tous les sens.
On a bien compris le message qu’il veut envoyer à sa Pologne toujours aussi bien pensante et catholique, mais aussi aux autres pays européens:  « Ne nous interdisez aucune  forme d’érotisme et avec qui nous voulons,  de l’un ou l’autre sexe, ou des deux, laissez-nous fumer autre chose que du tabac, et regardez où l’antisémitisme a conduit la République de Weimar ». Il adore la provocation mais le fait avec panache et sans vulgarité, même dans les scènes les plus crues. Ses personnages font donc l’amour sur scène, fument du haschisch…″Exercez votre goût, afin de porter de meilleurs jugements en politique″, nous dit aussi d’une autre façon, Warlikowski, après Hannah Arendt.
En dehors, ou à côté, de tout effet illusionniste, surtout en  adoptant un parti pris de lenteur presque wilsonienne par moments, et en privilégiant une émission de signes non verbaux: lumières, vidéos, chorégraphie, musique, gestuelle et costumes, le tout  d’une rare efficacité. Bref, Warlikowski ne transige sur rien, et a retenu la leçon de Meyerhold, et de metteurs en scène comme ses deux compatriotes: l’immense Tadeuz Kantor d’abord, et Kristian Lupa dont il a été l’élève. Et aussi les Allemands comme Heiner Muller, Klaus-Michaël Gruber, Einar Scheef, ou Christophe Marthaler…
Ses mises en scènes sont d’abord comme chez eux d’un picturalité exemplaire, avec un accent mis sur le travail choral, par exemple, quand les acteurs chantent tous à la presque fin, face public,  et sur la matérialité du corps humain, qu’il soit seul ou non, et en mouvement, ou non.. Ainsi, au début du spectacle, cette actrice, disons très enrobée, qui impose tout de suite  son  incroyable présence sur scène. Comme tous  ses camarades, mais en particulier, celle qui est la vedette du spectacle, Magdalena Cielecka, d’une grande élégance. Et on sent chez eux, une solidarité sur le plateau et une confiance absolue dans leur metteur en scène. Ce n’est pas si fréquent en France et mérite d’être signalé.
Sans doute, ce Kabaret warszawski est-il bavard, voire souvent confus, et trop long, surtout dans les moments de pure musique quand les musiciens de l’orchestre rock sont à la batterie… largement amplifiée et pendant de trop longues minutes, mais on peut quand même  pardonner à Warlikowski! Quelle mise en scène en effet, quels grands acteursacteurs, quelle beauté! On ne voit pas tous les jours un public faire une telle ovation à un spectacle aussi long et pas toujours facile d’accès, même avec un sur-titrage; Didier Deschamps a eu bien raison de l’accueillir. N’hésitez donc pas, Kabaret warszawski ne reviendra pas de sitôt et vous n’avez encore que quatre soirs pour le voir.
C’est très bien sous-titré, mais essayez de ne pas arriver trop fatigué, et, à la limite, ne regardez pas les sous-titres, l’essentiel est ailleurs, et laissez-vous embarquer dans ce fabuleux livres d’images qui dit beaucoup de choses, et non des moindres: fatalité de la guerre et du mal, fantasmes érotiques, répression morale d’une caste de la société qui se croit autorisée à dire le bien, etc…
Peut-être,  ressortirez-vous un peu cassé par tant de pessimisme, mais vous ne le regretterez pas.

Philippe du Vignal

Théâtre National de Chaillot MAIS ATTENTION  c’est à 19 h jusqu’au  vendredi 14 février seulement et relâche dimanche et  lundi.

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