My Brazza

 My Brazza de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée.

 

 

 

mybrazza5jm-lobbe_0  Cela se passe  dans la grande salle polyvalente du lycée Évariste Galois de Sartrouville,  avec des élèves installés à toutes les tables, que se donne My Brazza, – « une cartographie sensible écrite et dansée pour quelques mètres carrés ».
My Brazza, c’est avant tout l’acteur-danseur Florent Mahoukou, une élégance  majestueuse et souple, à la fois sombre et lumineuse, aux cheveux hirsutes, pantalon gris, T-shirt blanc, capuche de  de survêtement et sac à dos.
L’interprète – voix ferme et attentive – est un spectacle vivant à lui seul ; le public auquel il s’adresse ressemble aux habitants de Brazzaville dont il est originaire et d’où il puise tous les souvenirs de son destin tragique : « Brazzaville, dit-il, est une sorte de spectacle Les gens dans la rue aux coins des maisons Regardent ça eux aussi : ce qui passe Ils regardent je les regarde Ils sont le spectateur et le paysage »
Le professeur d’un jour enseigne la géographie de l’Afrique en faisant de son corps – tête, buste, pieds – la reproduction du continent noir. La ville résonne de son effervescence et le danseur s’anime, jouant des mouvements et des gestes mais aussi des mots mêmes qui font la vie et sa respiration, révélant l’existence d’un corps qui pense et vibre, en même temps : « Il faut bouger Ça bouge Ça fait pas mal de choses à voir Ça ne peut pas tenir dans l’œil Alors on tourne On tourne la tête sans arrêt comme ça Faire attention »
De la même façon qu’il bousculerait le marchand d’allumettes ou le vendeur d’arachides, ou éviterait une chèvre dans les rues de Brazzaville, le passant d’ici et de là-bas déplace les tables et les chaises, bouscule les élèves confortablement assis,  marche entre les rangées, et imagine une autre chorégraphie de l’espace en question, dessinant d’autres lignes de passage et de fuite, en  désorganisant le cadre initial.
Le danseur monte sur les tables, debout ou replié sur telle figure figée, puis redéploye son corps en majesté. Mahoukou fait l’éloge du chantier, un espace de vibration d’un monde à reconstruire : « C’est comme si tu devais refaire ta maison chaque matin,  avant d’aller à l’école ou de partir bosser. »
Il invective les jeunes gens, le sourire aux lèvres, leur rappelant qu’eux aussi « débordent » en quelque sorte, et qu’ils sont naturellement un chantier en devenir, des matériaux en attente de forme et d’identité, une promesse vivante d’avenir. Faisant retour dans sa ville natale six ans après un départ précipité, l’acteur fait le récit de ses jeunes années jusqu’à l’âge de seize ans, quand des massacres affligèrent son pays : « J’ai dû grandir d’un coup C’est ce que j’ai fait J’ai couru j’ai foncé Comme si ma vie entière elle aussi avait explosé Partie loin dans tous les sens »
L’image d’une population poussée à courir,  surgit : quelque chose qui explose, et la vie de chacun qui  part dans tous les sens jusqu’à ce qu’on en cherche les morceaux éparpillés. Le comédien invite les spectateurs à venir l’écouter sous une table,  refuge ou abri, et il raconte la violence orchestrée des bourreaux immondes sur une population désarmée.
Grâce à la danse, aux répétitions avec un ami sur les plages congolaises, grâce aussi à la rencontre avec des percussionnistes,  l’artiste s’est construit authentiquement.
Il a confiance dans le futur d’un peuple qui,  dans la rue,  à Brazzaville,  est en pleine nature encore car « les fleurs sont plus colorées que la tôle et les arbres plus verts que la poussière et les ordures qui traînent ». Le pays bouge, comme l’espoir et les mentalités de la jeunesse et de la maturité, d’un côté et de l’autre du continent africain.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre-Danse, tout public dès 14 ans, jusqu’au 30 mars.  Odyssées en Yvelines, Biennale de création théâtrale.
T : 01 30 80 86 77.

 Le texte de la pièce est publié aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.


Archive pour février, 2014

Entre chou et loup

 Entre Chou et loup de Noémi Boutin et Sylvaine Hélary, mise en scène de Laurence Garcia.

 

choupetloupclobbe_0Entre Chou et loup est un concert détonnant, un florilège de saynètes, interprétées par un duo, la violoncelliste Noémi Boutin et la flûtiste Sylvaine Hélary qui s’épanouissent librement dans la musique contemporaine, telles des jeunes filles en fleur sous  un soleil de printemps.
L’expérience est rafraîchissante, balançant entre les musiques et les mots, entre le jeu savant de l’instrument et les réparties ludiques et facétieuses des comédiennes entre elles.
Les interprètes ont une façon de ne guère se prendre au sérieux qui est un pur plaisir quand on sait la rigueur et l’exigence qui sont à la source de leur art instrumental.  Elle tissent une relation forte, faite de provocations amicales et de petites amertumes gamines, s’amusant des effets de l’amitié comme de la jalousie : entre complicité joyeuse et  fourberie amusée.
Surgissant sur le plateau en costume baroque, elles se dévêtent ensuite, le plus naturellement du monde, pour se présenter en petite robe estivale, le sac en bandoulière. Elles bavardent, l’air de rien, puis s’installent enfin pour esquisser, comme en répétition, leurs morceaux préférés. Mais à chaque fois, la rupture ou bien le ratage de ce qu’on voulait jouer, s’invite sur la scène avec des conséquences obligées d’agacement acidulé pour les protagonistes … et le public.
Une manière de trouver plaisir à l’insatisfaction que l’on retourne en désir de plénitude. Mais toutes les tentatives de réalisations artistiques semblent vouées à l’échec, soumises au chaos des émotions qu’elles ne parviennent pas à contrôler,  accaparées par l’instant qui passe.
En même temps, ce décalage improvisé et imprévu sous-tend un imaginaire très riche,et  un onirisme de conte d’enfance. Les comédiennes s’amusent, se disputent, puis se réconcilient pour se séparer une nouvelle fois. Elles créent ainsi dans un rapport proche du clownesque, dans un ensemble de petites scènes malicieuses, que l’on pourrait croire improvisées, mais écrites ou composées par plusieurs artistes contemporains et classiques : François Sarhan,  Daniil Harms, Albert Marcœur, Joëlle Léandre, Eve Risser, Frédéric Aurier,  Sylvain Lemètre…
Il est  rare de voir proposer de la musique contemporaine aux jeunes spectateurs et l’expérience  semble  très bénéfique à tous les publics : « L’art est un jeu d’enfant », selon Max Ernst.
 Entre chou et loup est  engagé sur le plan esthétique, et ses interprètes ont une manière bien à elles  de parler des joies et des peines de l’aventure humaine, qu’on soit jeune ou plus âgé. Le violoncelle est virtuose, et la flûte sensible: le spectacle dégage des qualités inédites d’écoute, de recherche et de jeu.

 Véronique Hotte

Théâtre musical, tout public dès 6 ans. Odyssées en Yvelines, Biennale de création théâtrale. Jusqu’au 30 mars. Tél : 01 30 80 86 77

 

 

Joséphine (Les Enfants punis)

 Joséphine (Les Enfants punis), d’Anna Nozière.
 

josephine6-jm-lobbe« Cette histoire m’est arrivée il y a longtemps. Si je ne l’ai jamais racontée, c’est que personne ne m’aurait crue. Je m’en souviens très bien pourtant : j’avais sept ans, et mon père venait de me punir. » La fillette se réfugie dans le grenier où elle découvre d’autres enfants et un placard derrière lequel ils aperçoivent la mer.
Joséphine et ses amis prennent le bateau qui les mène sur une île où vivent cerf, biche, oiseaux, cheval, chèvre …. Ces animaux-là rassurent, écoutent les enfants et ne donnent pas de punition. Mais pourtant on dirait bien qu’ils   ressemblent étrangement aux parents de ces petits chenapans : « Tous on observait nos parents … Ils étaient presque humains, mais encore animaux. Maladroits en vêtements de ville, ou nus, sans habits ni fourrure… Ils gesticulaient sous la lune, ils avaient tant de choses à dire ! Il y avait des rires, de la joie. » Finalement, tout ne va pas si mal puisque la gaieté et le bonheur de vivre retrouvent leurs droits dans une enfance au cours chaotique.
C’est la brillante Sarajeanne Drillaud qui incarne les malheurs de cette satanée Joséphine. De l’énergie à revendre et une envie de mordre la vie à pleines dents, elle porte des petites oreilles d’âne, peut-être dues à l’ascendance paternelle, et de longues couettes de cheveux châtains, un T-shirt et un bermuda classique, avec   de petites socquettes noires. Sans oublier des genouillères car la vie n’est pas un long fleuve tranquille mais un torrent de saccades précipitées.
Toute la malice et les possibilités de facéties de l’enfance sont recelées dans ce corps joueur et têtu. La comédienne court, s’assied, danse, grimpe au mât de son bateau en toute liberté : elle donne prise entière à l’esprit d’enfance – naïveté et cruauté dans les jugements et les points de vue. L’imaginaire de la petite fille est aussi vorace qu’inépuisable, et les images et les inventions visionnaires et colorées se succèdent sans se lasser. L’actrice joue tous les rôles, Joséphine bien sûr, mais aussi  son père  et les autres parents, la Grande Fille, Colette, Gaëtan, les autres enfants, le cheval, le grand cerf brun, la chèvre blanche, l’âne, la cochonne rose et les autres animaux.
La parole enfantine n’a ni limite ni de barrière : les mondes oniriques se construisent et disparaissent à ses yeux à une vitesse vertigineuse. Sauts, bonds et rebonds, toute fatigue est bafouée : la petite fille part à l’assaut d’une existence pleine et juste, sans châtiments immérités. L’expérience est époustouflante, et  la comédienne aguerrie danse sur la scène et s’enivre de paroles. Un moment d’enchantement provoqué par ce retour à un passé douloureux peut-être, mais attachant, qu’on croyait oublié. Nous sommes tous un peu Joséphine.

 Véronique Hotte

 Théâtre tout public dès 6 ans. Odyssées en Yvelines, Biennale de création théâtrale. Jusqu’au 30 mars 2014. T : 01 30 80 86 77 

Éditions Heyoka Jeunesse, Actes Sud-Papiers

Rosmersholm

Rosmersholm, d’Henrick Ibsen, texte français d’Eloi Recoing, mise en scène de  Julie Timerman

 

 

ibsenÀ première vue, c’est une maison paisible, pleine de fleurs, mais aussi un peu mélancolique, avec le portrait d’une femme sévère.
C’est celui de Beate, l’épouse suicidée de Johannes Rosmer. Tout est déjà dans cette première image : la vie et la mort, l’élan et ce qui le freine,  vont se mesurer dans le manoir ancestral. Rebekka West, la belle et saine jeune fille qui semble régner ici, incarne d’abord une belle liberté, forte et pure : oui, Rosmer et elle peuvent vivre sans trouble (apparemment) dans la même maison, heureux d’un amour à peine conscient. Jusqu’au jour où …
Même dans une tragédie intime, intérieure, il faut un élément déclencheur. Il va d’abord prendre la figure du proviseur Kroll, venu demander à Rosmer de soutenir son journal d’ordre moral,  lequel est  scandalisé par l’appel de la liberté qu’il sent chez son beau-frère.
Ensuite, ce sera le journaliste véreux Mortensgaard, et le chantage qu’il tente d’exercer sur l’ancien pasteur. Cherchez la femme : la “faute“ ne peut venir que de Rebekka… Et Kroll finit par la faire parler : oui, elle a poussé Beate au suicide.
Rosmer, horrifié, troublé, retourné en tous sens, finit par la défier de se tuer à son tour. La fin est digne du grand opéra : réunis par l’amour, mais empêchés de le vivre sur cette terre, ils se jettent ensemble dans le torrent du moulin. Un personnage étrange est passé par là, Brendel, l’ancien précepteur de Rosmer, devenu une sorte clochard intellectuel, riche des œuvres qu’il n’écrira jamais, mais aussi d’une perspicacité de troll : c’est lui qui a mis le doigt sur l’inéluctable.
Comme souvent chez Ibsen, cette fatalité de la faute et du malheur est tranquillement mise en doute par un personnage pleinement dans la vie. Dans Le Canard sauvage, c’est le docteur, ici, c’est madame Helseth, la femme de charge.

Julie Timmerman, qui joue aussi une Rebekka presque trop solide, lumineuse et opaque, maîtrise parfaitement l’affaire : avec peu de moyens, elle a conçu (avec Clémence Kasémi) une maison Rosmer à la fois minimale et maximale, où le poids des ancêtres pèse de plus en plus lourd. Elle s’est entourée d’excellents comédiens, Dominique Jayr, Marc Brunet, Xavier de Guillebon, Marc Berman, Philippe Rister, d’une belle maturité.
La pièce s’approfondit d’acte en acte, emmenée vers l’irréel, hors du temps, par le fantôme d’un cheval blanc qui passe comme l’ange annonciateur de la mort. Sur les murs mobiles du décor, les ancêtres reprennent toute la place, tout le pouvoir que la jeune fée de la liberté avait tenté de leur arracher. Mais voilà : dans le « combat des cerveaux », elle a perdu, elle s’est fait contaminer par cette maison lourde de culpabilité. Tandis que Rosmer montait vers la liberté, elle est descendue. La liberté est difficile et la “double contrainte“ rend fou : seule l’exaltation de la mort permet de s’échapper.
Voilà un beau travail,  classique. C’est un compliment : il n’est pas si fréquent d’arriver à cette qualité pour son troisième spectacle. Ensuite, on attendra de Julie Timmerman un point de vue d’artiste plus affirmé.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de l’Opprimé (Paris 12e), 01 43 45 81 20, jusqu’au 16 février, puis en tournée en Ile de France

La pornographie des âmes

La pornographie des âmes , conception et mise en scène de Dave St-Pierre.

 

photoComme pour nous prévenir de certaines imperfections, Dave St-Pierre vient au début du spectacle nous dire que cette création a dix ans et que certains de ses interprètes ont aussi vieilli de dix ans ! La nudité étant le point commun de tous ses spectacles, il renouvelle au public la recommandation de ne pas prendre de photographies.
Beaucoup moins abouti que son précédent spectacle vu ici
Un peu de tendresse bordel de merde ! cette Pornographie des âmes- deux heures quarante !- apparaît comme un brouillon d’idées, et de petites scènes pas toujours réussies et mises bout à bout.
Les vingt-six artistes se présentent individuellement ou collectivement, au public sur un plateau nu, et blanc avec, un cyclorama de couleur changeante.
Certaines scènes ressemblent à des ateliers de fin d’année d’une école de théâtre, du genre : je suis comédien et je vais vous montrer ce que je sais faire ! D’autres jouent sur l’ambiguïté de notre regard de spectateur/voyeur, par exemple, quand une jeune danseuse obèse entame nue, un solo sur la pointe des pieds.
Dave St-Pierre nous dit : « 
La scène est une fenêtre ouverte au voyeurisme de toute sorte, C’est un hymne au genre humain, elle célèbre autant sa beauté que sa laideur, sa profondeur et sa superficialité » .Certes, mais nous aurions aimé plus de rigueur , même si les scènes de groupe , plutôt réussies, apparaissent comme une sorte d’anti-défilé de mode dont le point commun est la nudité standard.
Ces tableaux font plaisir au public qui, comme au cirque, applaudit à chaque fin de numéro et Dave St-Pierre sait utiliser des musiques très chargées en émotion, comme par exemple Bach, Nina Simone ou Cold Play.
Il assume ses références : Pina Bausch, Jan Fabre ou Alain Platel ; metteur en scène intelligent, il sait jouer avec la sensibilité du spectateur quand il fait dire à un de ses artistes : « 
Ce dont j’ai le plus peur c’est de ne pas être aimé ». La fin , ambiguë est fondée sur des aphorismes d’un certain Norbert Doux, un comédien imaginaire qui se serait suicidé dans la dernière scène d’Hamlet.
Pour lui, les applaudissements étaient ressentis comme des gifles données par un public sadique, : «  Je ne voulais plus, dit-il, être giflé chaque soir, même symboliquement » .
Bref, un spectacle assez décevant mais qui reste sans doute une grande aventure collective pour tous ses artistes qui semblent avoir, pour Dave St-Pierre, les yeux de
Chimène.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville en alternance avec deux autres programmes jusqu’au 15 février.

Blue Jean

Blue Jeans, conception, scénographie et marionnettes de Yeung Faï.

 

34-_h1a3302Un paysan tourne, éternellement attelé à la roue de sa noria, le bourdonnement incessant des mouches et des chants d’oiseaux l’accompagnent ; en fond de scène, une vidéo déroule une campagne cultivée, et aussi projetés, deux panneaux qui donnent accès quand ils s’écartent, au logis des paysans. Une femme allaite,  deux poupons vagissant.
 Misère et/ou politique de l’enfant unique oblige, l’un d’eux est vendu. L’autre devient une petite fille, marionnette qui grandit au fil des ans. On la suit dans son exil vers la ville où elle va trimer dans une usine textile, esclave des temps modernes, pour un patron prospère et représenté par une marionnette autoritaire.
  Yeung Faï et son équipe proposent  avec cette fable une plongée en images dans la Chine d’aujourd’hui. Des panneaux mobiles modifient l’espace tout au long du spectacle. Ils se font ensuite écrans pour des films qui démultiplient les décors et les ambiances. Le spectacle mêle comédiens et marionnettes, jouant sur les échelles de grandeur.  
 Les manipulations se font à vue, sans castelet, souvent avec deux, voire trois personnes,  pour assurer la précision des mouvements des petites figures. Plusieurs techniques sont utilisées : marionnettes bunraku, à gaine, objets animés. On admire la virtuosité des scènes où la petite fille, armée d’un fer à repasser crachant de la vapeur, accumule des monceaux de jeans miniatures jusqu’à disparaître sous la pile. La superbe du patron, poupée joufflue qui contraste avec la figurine de plus en plus have de la gamine.La narration se fait quasiment sans paroles,  un texte projeté en commentaire donne des statistiques sur l’industrie textile du Pays du Milieu, dénonce l’exploitation et la pollution qu’elle engendre. Le public, pour beaucoup des jeunes, apprend ainsi que l’Asie assure 70% de la production mondiale de jeans, fabriqués par des femmes ou des enfants payés au lance-pierre.   

 Le  spectacle  révèle la face humaine de l’ « atelier du monde ».  La poésie,  qui se dégage des images qui occupent un grande place,  et des marionnettes,  adoucit le réalisme sordide et le pathos que l’on reproche parfois à certains reportages. Elle donne d’autant plus de poids à ce regard aigu mais doux et apaisé, porté sur un monde cruel. Héritier d’une tradition deux fois millénaire, transmise de génération en génération, Yeung Faï porte en lui les traces des sévices infligés à son père, grand maître chinois de la marionnette pendant la révolution culturelle. Il vit désormais en France où, de spectacle en spectacle, il développe un univers très personnel et d’une grande beauté plastique. Blue Jeans, malgré son propos, a la délicatesse du poème de Victor Hugo qui s’affiche en épilogue. « La tombe dit à la rose :/- Des pleurs dont l’aube t’arrose /Que fais-tu, fleur des amours ? /La rose dit à la tombe /- Que fais-tu de ce qui tombe / Dans ton gouffre ouvert toujours ? La rose dit : – Tombeau sombre/ De ces pleurs, je fais dans l’ombre/ Un parfum d’ambre et de miel./ La tombe dit : – Fleur plaintive,/ De chaque âme qui m’arrive/ Je fais un ange du ciel ! »

 

Mireille Davidovici

 

Blues Jeans pour tous mais  surtout aux enfants à partir de 12 ans. Le Monfort, 106 rue Brancion 75014 Paris T. 01 56 08 33 88 jusqu’au 15 février. www.lemonfort.fr  Comédie de Béthune du 18 au 21 février et Théâtre des marionnettes à Genève du 22 au 26 mai.

Dernier décor avant la nuit pour Guy-Claude François…

Dernier décor avant la nuit pour Guy-Claude François

 

PAR11659 Guy-Claude François est mort à 73 ans. Il s’était formé d’abord à l’Ecole du Louvre puis à celle de la rue Blanche devenue l’ENSATT à Lyon; son nom sera à jamais associé à l’aventure du Théâtre du Soleil, comme  à l’Ecole Nationale  Supérieure des Arts Décoratifs où  Richard Peduzzi, autre scénographe exceptionnel qui fut le très fidèle complice de Patrice Chéreau, lui confia le  département Scénographie. Grâce à son enseignement et à l’équipe qu’il sut diriger avec exigence, la création de décors et d’espaces pour le théâtre, le cinéma comme pour les expositions, fit en France et  des progrès considérables.
Pas très bavard, voire même un peu secret mais attentif, il avait un sens particulièrement aigu de la pédagogie  mais aussi  de la faisabilité technique d’un projet artistique, et, pour l’avoir vu souvent examiner des   travaux de futurs scénographes, on voyait vite qu’il pouvait avec quelques remarques ou conseils, remettre les choses dans l’axe. Avec calme, intelligence et respect, il savait corriger un travail  d’élève pour lui permettre de progresser. Et dans ce genre d’exercice qui ne va pas de soi, il faut à la fois une grande compétence, et  une vraie culture  théâtrale, mais aussi une envie de transmettre, trois  choses qui le caractérisaient bien .
Il rencontra, il y a quelque quarante ans, Ariane Mnouchkine et ses comédiens du Soleil  et participa à qu’il fut convenu d’appeler les créations collectives du Soleil mais où la mise en scène de la patronne, comme la scénographie, avaient une importance capitale. La marque des spectacles du Soleil, leur inscription dans l’espace
d’une ancienne usine de cartouches transformée par les soins de Guy-Claude François, c’était aussi  une indéniable réussite, admirable d’intelligence et de discrétion… et vite emblématique de cette compagnie,  devenue au fil des générations, un maillon capital de la vie théâtrale française, et bien connue à l’étranger. Il nous souvient encore de Bob Wilson rencontré à 1793, absolument admiratif..
Il y eut ainsi et entre autres, L’Age d’or, avec ses cuvettes toutes en tapis brosse comme aire de jeu, Les Clowns,  Méphisto, la série des  Shakespeare,  Les Atrides, L’Indiade , La Vie terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, Tartuffe,  Tambours sur la digue, Le dernier Caravansérail, Les naufragés du fol espoir…
Guy-Claude François créa aussi les décors de Molière, le fameux film d’Ariane Mnouchkine. Ce qui caractérisait  le mieux ses scénographies, c’était sans doute, l’excellente perception qu’il avait de l’espace d’un plateau, la rigueur dans le choix des formes et des couleurs, que ce soit pour des classiques, des pièces contemporaines ou pour des créations à partir de canevas  ou d’adaptations de romans. Il collabora aussi au cinéma avec des réalisateurs comme Bertrand Tavernier.
Bref, un parcours exemplaire d’homme de théâtre, rompu à toutes les  techniques du plateau, exigeant envers les autres comme envers lui-même. Guy-Claude, nous ne t’oublierons pas, et ce serait bien qu’il y ait assez vite une rétrospective de ses travaux.

Philippe du Vignal

 *Les obsèques de Guy-Claude François  auront lieu le mardi 11 février à 14h au cimetière du Père Lachaise.

Le Triomphe de l’Amour

Le Triomphe de l’Amour de Marivaux, mise en scène de Michel Raskine.

img_1796Michel Raskine est revenu au TNP,  la maison-père comme il dit, où il fut assistant de Roger Planchon « le grand aîné, le grand aimé »  pendant six ans. Il y met en scène, à l’invitation de Christian Schiaretti, Le Triomphe de l’Amour.
En 2009, au Théâtre de Lyon, dont il était le directeur, il nous avait donné à voir  Le Jeu de l’amour et du hasard de  Marivaux, dans une réalisation  un peu déconcertante, puisqu’il faisait jouer le jeune couple par des comédiens d’un âge plus que respectable ! Dans Le Triomphe de L’Amour, il dissèque, pour mieux les mettre en évidence,  les ressorts du jeu théâtral : le travestissement,  la mascarade , les quiproquos et les rebondissements qui en découlent.
 Et c’est jubilatoire ! Il  se met en effet au service de ce texte complexe et le rend lisible : la princesse Léonide, qui veut redonner  à Agis son trône usurpé par son propre père, tombe amoureuse du jeune homme. Comment le rencontrer alors qu’il vit, protégé mais isolé chez le philosophe Hermocrate ? Il lui faut donc forcer les résistances de cette maison fermée à l’amour, et amadouer le philosophe et la sœur. « Je ne sais pas ce que c’est que l’amour », soupire la vieille fille et  Hermocrate avoue : «  Comment voulez-vous que je vous aime, moi qui n’ai jamais aimé ? ».
Pour arriver à ses fins, la princesse devient le jeune Phocion et/ou la jeune Aspasie et elle utilise tous les ressorts de la persuasion et du mensonge. Tel l’étranger dans Théorème de Pasolini, elle met à nu chez ses interlocuteurs des tendances qu’ils ne soupçonnaient pas en eux-mêmes. Autoritaire, prête à tout, brutale, arrogante, en aristocrate qu’elle est, elle obtient ce qu’elle désire, d’abord des valets qu’elle réduit au silence en les achetant ou en les intimidant, des (faux) philosophes à qui elle donne l’illusion de la passion amoureuse, et surtout  d’Agis à qui elle offre,  et son amour et la couronne.  

La mise en scène de Raskine s’appuie sur un décor dépouillé avec un  jardin de philosophe qui est aussi desséché que son cœur.  les époques  et des costumes de plusieurs ‘époques;  ce n’est certes pas nouveau mais  permet quelques moments cocasses. C’est Clémentine Verdier, de la troupe du T.N.P. ,qui joue Phocion/la princesse, véritable meneuse de jeu, avec une énergie époustouflante. Elle ne fait qu’une bouchée du philosophe (Alain Libolt) qui n’est jamais caricatural. Et Léontine, la sœur, interprétée par Marief Guittier, parviendrait presque à nous émouvoir. On a même quelques morceaux de commedia dell’arte avec Arlequin (Maxime Mansion) et  Le jardinier ( Stéphane Bernard).
Fable politique ? Fable féministe ? Conte cruel ? Et si ce Triomphe de L’Amour était, avant tout, un savoureux morceau de théâtre ?

Elyane Gérôme

Théâtre National Populaire  de Villeurbanne, salle Jean Bouise, jusqu’au 21 février.

La voix dans le débarras

la voix


La voix dans le débarras,
texte de Raymond Federman, mise en scène de Sarah Oppenheim.

 

Raconter l’irracontable, c’est ce qu’a entrepris Raymond Federman, trente ans après avoir échappé à la rafle du Vel’d’hiv, caché dans un débarras de l’appartement familial à Montrouge, tandis que ses parents étaient déportés puis exterminés. Des mots, il n’en manque pas, dans son français maternel comme dans l’anglais de son exil américain. Des mots inventés, des collisions d’idiomes, un chaos verbal contenu dans une seule et longue phrase, dénuée de ponctuation et de grammaire : un vertigineux défilé de sons et de sens enfermés dans des blocs typographiques.
La Voix dans le débarras, (The Voice in the Closet) qu’il a traduit en français, fut publié en version bilingue en 2002. Federman laisse se déverser la voix de l’enfant de douze ans enfermé dans le noir, cette voix qui était restée recluse en lui : « sur le seuil dans l’écart de ma (sa) voix ». « Incapable de dire la vérité de mon (son) passé », il cherche, dans une logorrhée quasi délirante, « un merdier de mots », à « approximer » son « présent futur ».
Ce flux verbal, Sarah Oppenheim a pris le parti radical de le porter au plateau, accompagné par le travail graphique de Louise Dumas, calqué à partir du jeu des comédiens et projeté en vidéo. Ombres proférantes et mouvantes, Fany Mary en français et Nigel Hollidge en anglais, évoluent dans une forêt d’arabesques engendrées par leurs mouvements : calligraphies ou gribouillages.
Pénétrant  ce texte dense, se perdant dans ses méandres, émergeant pour y replonger, ils jouent une partie de cache-cache. Leur corps et leurs voix se cherchent, se répondent, se repoussent en chorus,  ou à contretemps… En écho à son « écriture en nouille »,  comme dit
Raymond Federman qui, selon lui, se rapproche de l’improvisation en jazz.
La maîtrise de l’espace, la beauté des lumières contribuent à ordonner le chaos d’une écriture qui traduit l’incohérence et le chagrin sans nom vécus par l’auteur. Il fallait des comédiens hors pair pour s’emparer de cette voix irrépressible et plonger dans son opacité, afin d’en démêler les fils mot à mot.
La réussite du spectacle tient à une mise en scène qui a su représenter plastiquement la matérialité du texte tout en organisant la présence des corps et en chorégraphiant  avec grand soin cette remarquable partition sonore.
La Voix dans le débarras nous incite à découvrir plus avant un auteur passionnant, décédé en 2009, qui laisse derrière lui une œuvre méconnue sans raison en France.

 

Mireille Davidovici

 

Mc 93, 9 boulevard Lénine Bobigny , T. 01 41 80 72 72, jusqu’au 15 févrierwww.MC93.com

La Voix dans le débarras est publié en version bilingue par Impressions nouvelles, 2002

 http://www.dailymotion.com/video/x1am98q

 

Nancy interview

Nancy interview , mise en scène et chorégraphie de Claude Bardouil.

photoAvec ce spectacle, le Nowy Teatr de Varsovie nous plonge dans l’atmosphère de l’Amérique des années 70. Une époque sexe, drogue et rock and roll, qui a couté la vie à beaucoup de ses protagonistes.
Sid Vicious, musicien britannique des Sex Pistols rencontre une groupie américaine Nancy Spungen,  ancienne strip-teaseuse; l’amour et la drogue les réunissent dans une spirale infernale  dont ils mourront.
Elle, en 1978 au Chelsea Hôtel à New York. Sed Vicious, son compagnon de perdition en est responsable, et sera donc emprisonné. Mais son producteur, aidé d’un excellent avocat, le font libérer. Mais il meurt, lui aussi,  quelques mois plus tard d’une sur-dose.
Cette communion physique extrême des deux personnages, dans la douleur et le plaisir, est ici remarquablement interprétée et dansée par Magdalena Poplawska et par le metteur en scène lui-même, Claude Bardouil qui a collaboré avec Krzysztof Warlikowski depuis 2010 sur trois de ses spectacles.
Sans parole, mais dans un corps à corps violent, et, en même temps, très sensuel, ils vont tous deux s’aimer et se déchirer.  Dans une complicité parfaite, tant par les gestes que par les regards, et à laquelle la proximité des quelque cent spectateurs  donne une  grande force dramatique.
La scénographie avec des miroirs met en abyme ces instants très intenses, filmés et transmis sur trois petits écrans. Et parfois, des images, d’époque, des fans qui assistaient à leurs concerts, se confondent avec la réalité du plateau.
L’accompagnement musical  de deux musiciens polonais,  Pawel Andryszczyk et Adam Walicki, est à l’unisson des artistes. Magdalena Poplawska, vers la fin de ce spectacle d’une heure, se transforme à vue, dans une rage paradoxale de communication, pour une chanson finale d’une grande beauté.

Jean Couturier

Grand Foyer du Théâtre National de Chaillot jusqu’au 8 février.

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