The rime on the ancient Mariner/ fiona shaw

The rime of the ancient Mariner de  Samuel Taylor Coleridge, mise en scène de Phyllida Lloyd, chorégraphie de Kim Brandstru.

slide1-the-rimeÉcrit en 1798, le poème de Coleridge  c’est l’histoire d’un vieux  marin , qui,  à un festin de mariage, raconte son dernier voyage, où il trouva la Mort et perdit tout son équipage après avoir été dévié de sa route par des vents contraires.
Alors que le bateau en plein océan Antarctique, est encerclé par des brumes épaisses, l’homme  tue  un albatros, oiseau de bonne augure, qui incarnait le salut de l’équipage.
Le marin réalise  sa bêtise, et est alors envahi par la culpabilité,  symbolisée par  cet albatros qu’il croit voir pendu  à  son cou.
Le bateau va se mettre ensuite à dériver puis, à cause de l’absence totale de vents , s’immobilisera définitivement! Et l’équipage, alors, ne se fait pas faute de reprocher au vieux marin à la fois la mort de l’albatros et le terrible manque d’eau.
« Day after day, day after day,/ We stuck, nor breath nor motion;/As idle as a painted ship/ Upon a painted ocean./ Water, water, everywhere,/ And all the boards did shrink;/ Water, water, everywhere,/Nor any drop to drink ».
Soit: « 
Et jour après jour, et jour après jour,/ Nous restâmes encalminés ;/Aussi figés qu’un dessin de navire/Sur un océan dessiné./De l’eau, de l’eau, de l’eau, partout de l’eau,/Et les planches racornissaient ;/De l’eau, de l’eau, de l’eau, partout de l’eau,/Nulle goutte ne nous restait ».

  Un bateau fantôme apparaîtra avec la Mort comme passagère, et le vieux marin  voit mourir de soif, un  par un, ses compagnons… Mais, malgré la pluie qui tombe enfin, après sept jours et sept nuits, le vieux marin rentrera au port,  seul survivant de cette terrible équipée.
Sur scène,rien ou presque, une caisse en bois, deux chapeaux, une maquette un peu grossière de bateau, et dans le fond, une grande voile suspendue aux cintres. Fiona Shaw entre, élancée, en veste et pantalon de sport bleu foncé. Elle essaye de trouver un complice parmi les spectateurs pour incarner, dit-elle, le vieux marin , leur fait prendre la pose, appuyés sur un bâton  et un peu cassés par l’âge. Et,  après un dizaine d’essais infructueux, elle trouve enfin un jeune homme (en fait, un excellent mime et danseur en la personne de Daniel Hay Gordon qui va pendant quarante cinq minutes l’accompagner dans un solo chorégraphié par  Kim Branstru). Mais Fiona Shaw,  avec ce prélude, aura mis le public de son côté, et elle dit le beau poème
Coleridge,  en le mimant par moments, avec tout le remarquable métier qu’on lui connaît, mais, comme avec l’air de ne pas y toucher… Vraiment étonnante!
La grande réussite de Phyllida Lloyd est d’avoir su imposer une mise en scène d’une parfaite unité; dans le cadre
des Bouffes du Nord, idéal
pour ce type de spectacle, et devenu mythique dans le monde du théâtre, elle a réussi assembler et coordonner différents types de signes: des images à la fois iconiques et aussi très plastiques,  comme cette toile de bateau qui s’abat d’un seul coup sur le sol, mais aussi des signes linguistiques, puisque Fiona Shaw sait parfaitement nous emmener dans la langue de Coleridge, même quand on n’est pas anglophone. Et il y a des moments où on préfère entendre le texte  sans le sur-titrage.
La plupart des images créées par la metteuse en scène et par le jeu de Fiona Shaw  ne sont pas des images concrètes mais plutôt mentales; elles évoquent, avec l’aide de la musique, et signifient les choses plutôt qu’elles ne les représentent. Et ce n’est jamais un théâtre de l’illusion mais un peu comme des traces mentales qu’aurait laissées la récitation du poème aux invités de cette noce de campagne.
Du vraiment grand art pour un spectacle exceptionnel de quarante cinq minutes, loin des coûteuses machines et des longueurs marathoniennes des dernières semaines- on ne vise personne mais suivez notre regard- et cela fait un bien fou! Mais il n’y a eu que trois représentations aux Bouffes du Nord…
En tout cas, s’il revient à l’affiche, bien sûr, nous vous en préviendrons et alors, n’hésitez pas, c’est vraiment un grand moment de théâtre.

Philippe du Vignal

Théâtre des Bouffes du Nord, ce 1er février.


Archive pour février, 2014

Intimité

Intimité, création musicale de Nicolas Frize, à l’usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen

 

Homme engagé et d’engagement, observateur et acteur du monde du travail depuis de nombreuses années, travailleur de l’ombre dans les prisons, artiste taraudé par le temps et le rapport au temps, Nicolas Frize, compositeur et anthropologue sonore, comme il aime à se reconnaître, a amarré ses Musiques de la Boulangère, du nom de son laboratoire musical, à l’Usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen, devenue son quartier général pendant les deux ans de sa résidence.

Il n’en est pas à son coup d’essai dans la fréquentation des grandes entreprises. Après Renault en 98, dans un tout autre contexte, la Manufacture de Sèvres et une approche de l’hôpital, entre autre, il investit les quarante mille mètres carrés de cette usine aux charpentes de fer et aux plafonds hauts comme les voûtes d’une cathédrale, bâtie en 1847 et rachetée par M. Peugeot, en 1924.

Grâce à la complicité du directeur, François Cridlig et de son équipe, il rencontre bon nombre d’ouvriers, observe leur travail – ils sont ici six-cents, divisés en quatre équipes car l’usine ne s’arrête pas – et fait des entretiens avec quatre-vingts d’entre eux, d’où le titre du concert, Intimité. La personne, sa sensibilité, son intelligence, ce qu’elle fait et ce qu’elle met en jeu dans son travail, forment la trame des paroles collectées et servent le texte qu’il écrit et qui se déploie ensuite musicalement.

Ce projet fou s’inscrit dans le cadre du dialogue engagé par le compositeur avec Plaine-Commune et la Mairie de Saint-Ouen, et cherche à rapprocher l’usine de la ville en parlant non pas de production, mais des hommes et des femmes qui y travaillent, issus de trente communautés venant du Maghreb, d’Asie, d’Europe de l’Est et des Afrique(s). Il est une rencontre entre le monde musical, le monde du travail et la ville, un projet participatif basé sur les rythmiques transnationales, et porte en lui quelque chose de festif.

Des mots énoncés naît un propos musical que Nicolas Frize nourrit, dans sa rencontre avec d’autres artistes, notamment avec l’équipe de tournage qui prépare un film documentaire, et avec le photographe Nabil Boutros qui a suivi pas à pas les étapes du travail et qui expose sa vision de l’usine, depuis l’automne dernier et jusqu’au 16 février à l’Espace 1789 de Saint-Ouen. (cf. Théâtre du Blog du 8 octobre).

Le concert se déroule dans trois lieux différents : l’église, l’école et l’usine, sans rapport sémantique entre eux. Toutes les pièces fabriquées à l’usine font partie, à l’état brut, des instruments, le traitement de la tôle passant par la découpe, la forme, puis l’objet fini ; elles sont suspendues comme des xylophones, ou à même le sol comme des sculptures, ou encore posées sur des tables, et prennent vie avec les percussionnistes.

L’instrumentarium de Nicolas Frize n’est conçu qu’avec des pièces de voiture – mille environ – fabriquées dans l’usine et choisies parmi celles qui tintentle mieux, et ses partitions singulières se font l’écho de la transformation des bruits de l’usine en sons, graves, médium et aigus : sonnerie de la reprise après la pause, grondements métalliques, balancements d’un capot qui se lève et se rabaisse, ou encore bruit de la presse -.

Le concert est conçu en trois mouvements et avec déambulation, un groupe de spectateurs partant de l’église du Rosaire et un autre de l’Ecole primaire Emile Zola. A l’église, le mouvement présenté s’intitule, A travers, pièce pour sept percussionnistes, flûte et contrebasse. Dans la nef, un carré délimité par des tables chargées des pièces détachées et leurs percussionnistes qui, après avoir vérifié instruments et jeux de baguettes, sont concentrés sur leur partition avec une extraordinaire qualité d’écoute des uns envers les autres. Le public s’installe à l’intérieur du périmètre, deux groupes se faisant face. Quand les premiers sons débutent tels des carillons ou des cloches venant de lointains alpages, soutenus par la contrebasse en son continu, ou appelés par la flûte, ils dialoguent et se répondent avec des sons cristallins, restant aux aguets, et déclinent différents octaves en rythmes, cadences, variations et soupirs. C’est grave et ludique à la fois.

A l’école primaire Emile Zola, le second mouvement, Au-dessus, met en dialogue un octuor vocal, trompette, trombone et tuba qui ont pris place sur un podium, de chaque côté du préau où le public est invité à se tenir debout, au centre. D’un côté,  les huit choristes du groupe Sequenza 9.3 dans des polyphonies intenses et douces, de l’autre, la chef de chœur qui les guide, Catherine Simonpietri. A ses côtés, un hélicon, une trompette et un trombone retiennent leur souffle.

C’est à l’usine PSA Peugeot Citroën où huit cent mille pièces sont fabriquées chaque jour, qu’est programmé le troisième temps de la rencontre. Les deux demi-groupes de spectateurs partis l’un de l’école, l’autre de l’église, et qui se sont croisés en traversant le cœur de ville, passant d’un lieu à l’autre, s’y rassemblent. Nicolas Frize a aménagé un immense espace sur fonds de containers jaunes et rouges, dans la zone de stockage-flux de production, dite ZOF, pour un dernier mouvement, de grande intensité.

Il y a un chemin, est une partition pour flûte, trompette, trombone, tuba, percussions, luth, contrebasse, octuor vocal, voix singulières, grand chœur, objets sonores et sons enregistrés. Professionnels et amateurs l’interprètent avec ardeur, et les salariés de l’usine, récitants de quelques soirs, portant, non plus leur bleu de travail mais une chemise ou un sweat blanc, se frayent un chemin dans la scénographie-labyrinthe, pour atteindre les micros. Face à eux et dos au public, Catherine Simonpietri, chef de chœur et Nicolas Frize, patient artisan de ces moments d’émotion, déploient leurs énergies pour guider les nombreux intervenants de ce haut plateau.

La parole des travailleurs devenue texte, et qu’ils portent eux-mêmes devant tous, collègues, familles et spectateurs, est un chant choral. « Nous avons partagé… la vie… je n’ai pas les mots, non… » disent en canon Mohamed Baoufi et Abdelaziz Blilik ; « S’asseoir, pas s’asseoir… tenir la rampe… combien de temps ? » enchainent Eric Soumpholphakdy et Malu Kabanangi ; « Je sais d’où je viens et je sens où je vais…» murmure Nathalie Santos ;  « Bonjour ! On s’est déjà vus ! » lance Paul Kouakou, et d’autres lui répondent. Il n’y a plus, à cet instant, de cariste, d’opérateur, de maintenancier, de conducteur d’installation, de metteur en caisse, d’opérateurs de qualité, plus d’outilleur ni de sertisseur, il y a un élan où chaque homme et chaque femme donne le meilleur de soi, par sa voix projetée, récitée ou chantée.

Pour cette création musicale collective devenue œuvre commune, l’usine a partiellement stoppé son activité et suspendu son souffle, elle qui ne s’arrête jamais, brisant le rythme des trois huit et laissant les rituels de sécurité entre parenthèses. Les spectateurs sont invités, après le spectacle, à la découvrir, dans une dernière déambulation : lignes de découpe, ballet des presses et des robots, ponts roulants et lignes de reprise, zone de reconditionnement et zone de maintenance, et au milieu, comme un mur vert, les boutures des plantes apportées par les travailleurs, petits morceaux de vie.

Au carrefour des points de production, sont exposés les dessins, partitions et photos réalisés par Nicolas Frize, comme un journal de la résidence, abstractions qui ressemblent aux estampes et paysages du Japon et que l’on retrouve dans un livret remis aux spectateurs.

Par ces expressions, comme par le journal qu’il publie depuis plusieurs années, Travails (au pluriel), le compositeur confirme sa philosophie et ses recherches sur les sons, leur résonance sociale et politique. Le corps, le langage, le temps, la discute et le collectif, sont autant de thèmes qu’il y a abordés, dans une démarche où la musique et le monde du travail se superposent, et où se fondent l’identité des personnes et l’identité des lieux.

La musique, pour Nicolas Frize « une mathématique et une esthétique de la concentration », a traversé l’usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen, comme un vol d’albatros.

 

Brigitte Rémer

Vu le 31 janvier, Usine PSA Peugeot Citroën, 23 rue du Capitaine Glarner, 93400 Saint-Ouen. www.nicolasfrize.com

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Intimité
,  concert déambulatoire par Les Musiques de la Boulangère, groupe musical de Nicolas Frize, en trois mouvements et trois lieux.

intimitc2ae-c3a1-c3a1rc2aesidence-de-crc2aeation-de-c3a1nicolas-frize-_-c3a1psa-pe2C’est l’aboutissement d’une résidence de deux ans à l’Usine P.S. A.  Citroën, de ce surprenant et généreux  musicien qui parcourt le monde;’il a mis en musique cette Intimité avec le  » petit peuple » qu’il aime. Nous l’avions découvert en 1981 dans Le plus Bel âge de la vie mis en scène par le Théâtre de l’Unité dans un dépôt de locomotives à Trappes, puis  vu de nouveau, dans ses Concerts de Baisers, de Savants, de Locomotives  etc….  Nous l’avions aussi suivi dans le bazar d’Istanbul dont il enregistrait les bruits, profitant des instants de liberté  laissés par un colloque.  Nous avions même récemment réalisé un rêve,  en participant à son  concert de la Fête des Vendanges à la mairie du XVIII ème à Paris.
  En sortant du métro, il y a un stand de la CGT avec des drapeaux, des tracts sur le site de Citroën Saint-Ouen qui retrace « 100 ans d’histoire d’un monsieur appelé Citroën et d’autres,   et… de  dizaines de milliers d’ouvriers et d’ouvrières qui travaillaient pour leur construire des millions, des millions de voitures et des millions tout court ». Nous entrons d’abord dans l’église du Rosaire où nous sommes face à face pour écouter À travers dans les contrastes du temps, entre crépitements, pulsations et segmentations, pour sept percussionnistes, flûte et contrebasse.
Nous partons ensuite pour l’école Émile Zola assister debout à Au dessus dans les contrastes du temps, entre immobilité et impatience, calme et urgence pour octuor vocal, trombone et tuba ». Ensuite on nous guide vers l’usine PSA-Citroën. « il y a, écrit Nicolas Frize,  un chemin au coeur de l’activité des femmes et des hommes, parfois invisibles. Mais plus inconnus encore, l’activité intime des corps, la sensibilité au métier, la pensée en action, et surtout l’engagement. Au travail comme ailleurs, l’expression même timide, crie son désir…et son besoin d’invention. C’est chacun pour tous et pourtant tous, c’est chacun ! ».
Nous parcourons ensuite un long chemin, le long des bâtiments de cette usine appelée à fermer partiellement, mais celui où nous nous rendons, qui est une  unité de recherche pointue, sera préservée.  À  l’intérieur, nous sommes guidés par les techniciens dans un dédale de machines que nous verrons fonctionner à la sortie, avec des photos de la résidence menée par Nicolas Frize.  Cette ultime phase est dirigée par deux chefs d’orchestre, Catherine Simonpietri et Nicolas Frize, et  rassemble neuf musiciens, un ensemble vocal de neuf chanteurs professionnels, et quinze voix singulières de salariés de l’usine,  et un autre choeur d’une soixantaine de chanteurs familiers des Musiques de la Boulangère.
Et une trentaine de personnes se déploient à la technique et à l’administration ! Nous entendons des paroles d’ouvriers, scandées, chantées, d’abord par le choeur : « La nuit, le parking est bouché. Nous sommes tous ailleurs autrement (…) Je sais d’où je viens, je sens où je vais, chacun est avec lui-même en confiance, toute la ville étale est seule (…)  Il y a des sons et moi, je regarde avec mes yeux et je compose des images (…) ici, la vie s’écoule !  » Alternant des montées chorales superbes, des solos, des parties instrumentales, ce chemin mené par Nicolas Frize, résonne parfois des sonorités d’Henry Purcell.
  Il n’y eu que trois  concerts, les 31 janvier, et les 1er et 2 février. Un élégant livret de 93 pages avec textes et  photos, récapitulant les grandes phases a été publié: première rencontre avec la direction de l’usine en novembre 2011, résidence de Nicolas Frize de mars 2012 à décembre 2013, et  accompagnement photographique de Nabil Boutros, actions graphiques avec des lycéens etc…). Avec Intimité,  Nicolas Frize aura réussi une œuvre majeure de notre temps…

Edith Rappoport

voir aussi  sur ce blog

le premier volet « Peut-être ça va arriver » d’Edith Rappoport http://theatredublog.unblog.fr/2013/01/16/peut-etre-ca-va-arriver/

le second volet: « C’est l’usine » par Brigitte Remer http://theatredublog.unblog.fr/2013/10/08/c%E2%80%99est-l%E2%80%99usine/

http://www.nicolasfrize.com

 

 

L’œil du loup

L’œil du loup de Daniel Pennac, adaptation de Laurent Berger et Daniel Pennac, mise en scène de Clara Bauer.

 

loup_6_c_a.carrara_il_funaro« Un œil jaune, tout rond, avec, bien au centre, une pupille noire. Un œil qui ne cligne jamais. C’est tout à fait comme si le garçon regardait une bougie allumée dans la nuit ; il ne voit plus que cet œil : les arbres, le zoo, l’enclos, tout a disparu. Il ne reste qu’une seule chose : l’œil du loup. »
De part et d’autre de la grille d’un zoo – pourquoi pas le Zoo de Vincennes, tout flambant neuf dont la réouverture est prévue en avril prochain-, un vieux loup bleu et borgne d’Alaska n’en finit pas de tourner dans sa cage pour de vifs et amers va-et-vient : la bête méprisante ne daigne accorder nul regard à ses visiteurs d’un jour.
Pourtant, un enfant africain – il se nomme Afrique – observe l’animal redoutable dans une admiration silencieuse et têtue.
La cage est délimitée par une rangée de « servantes » qui donnent un belle lumière et un éclat particulier à cette zone fragilisée. Face à face et œil à œil, chacun voit dans l’autre sa propre histoire, transposée et renouvelée : capture, puis séparation déchirée d’avec le lieu de ses origines et nostalgie du pays initial jusqu’à la mort.
Le loup a fait l’expérience de la liberté et du bonheur dans le grand Nord jusqu’à sa captivité finale. L’enfant a connu tôt la guerre, la perte des siens, l’errance, pour se retrouver, comme le loup, dans « l’autre monde » – non, il ne s’agit pas de la mort qui rôde – mais, de nos pays occidentaux que couvre un manteau de neige pour l’imaginaire enfantin et la réalité glaçante de l’immigration, à ses débuts tout au moins, avant l’intégration.
Le loup est dans sa cage, l’enfant vit sur le sol de France. La vision de l’autre auquel on se confronte, fait surgir sur le plateau les souvenirs de sa propre vie antérieure, d’où une alternance scénique d’éblouissements de la conscience, des joyaux douloureux de la mémoire à la fois du loup et de l’enfant. Des espaces sont dessinés sur le sol, tels des bacs à sable, qui contiennent de la terre d’Afrique.
Chez ces deux-là, on n’observe pas de similarité dans les épreuves mais,  en échange, de mêmes effets d’élévation  morale , poétique et philosophique, grâce à l’ouverture d’une vision enrichie du monde. Il fallait deux comédiens d’envergure qui puissent poser chacun, une identité bien frappée,  tout en acceptant d’écouter l’autre.
Vincent Berger de ce côté-ci,  de « l’autre monde » – tour à tour le loup ou l’enfant – endosse le rôle du bourreau ou de la victime en se mettant au diapason de son compère malien, Habib Dembélé, de ce côté-là,  de « l’autre monde » – lui aussi, loup ou enfant. On porte tous en soi les deux figures mêlées et les acteurs mis en présence sont des hommes sages et éclairés, quoiqu’ils fassent sur le plateau, de par l’engagement de leurs aventures humaines et artistiques.
La scène, quant à elle, vit et grouille furieusement dans les sons et les couleurs : Afrique Verte ou Jaune, tissus colorés et oniriques, senteurs et épices des marchés, fuite en voiture avec des sacs et des ballots qui font,  à eux seuls, le récit d’une vie. Et les comédiens, bien dirigés par  Clara Bauer, sont accompagnés sur le plateau par un accessoiriste italien moqueur.
Le public enfantin est au paradis, l’après-midi, lors de la représentation scolaire, dans la salle comble de la Maison des Métallos,  embarqué par les mots, la gestuelle, la danse et l’art de nos deux baladins, des griots éveillés et acrobates du verbe, attirés par l’économie de moyens du plateau  où ils jouent  de leur corps et de leur âme d’acteurs.
Malgré les souffrances évoquées, le public embarque dans un aller-retour Afrique-Europe, avec clichés ludiques mais aussi plaisir et joie de vivre. La rencontre a lieu, et c’est un vrai moment de tendresse qui illumine la scène entre les déserts asséchés et les secousses feutrées de flocons de neige sur le zoo.
Un beau rendez-vous avec la diversité et ses échanges existentiels exemplaires.

 Véronique Hotte

 La Maison des Métallos 75011 Paris. Du mardi au vendredi 20h, samedi 19h, dimanche 16h. Du 30 janvier au 23 février 2014. Tél : 01 47 00 25 20

 

Jean Babilée

204604_jean-paul-goude-raconte-jean-paul-goude Vie et mort de Jean Babilée.

Jean Babilée s’est éteint.  La mort a rattrapé ce jeune homme de 90 ans. On oubliait son âge.  Avec toujours la même silhouette fine, altière, Jean Babilée restait ce jeune homme, pour qui Jean Cocteau, inspiré par son hypersensibilité et son tempérament rebelle, écrivit l’argument du Jeune Homme et la mort.
Il restait ce danseur pour qui Luchino Visconti, subjugué par sa jeunesse insolente, inventa deux ballets, Mario il mago et Maratona di danza. D’une grâce incomparable, cet être  insaisissable ne touchait terre que pour s’envoler plus haut.
Colette l’avait compris, quand, en le voyant entrer un jour chez elle, conduit par Jean Cocteau, elle s’écria avec son accent bourguignon:
« C’est le garrrrçon qui vole ! » Son charme agissait sur tous les êtres vivants. De son enfance auprès d’une mère aimante qui emmenait son enfant chéri voir les auteurs classiques et applaudir les Ballets Russes, et d’un père médecin, ami des artistes, Jean Babilée, qui s’appelait encore Jean Gutmann, avait gardé le goût de la poésie (il connaissait tant de textes par cœur).
Sa santé fragile ne laissait pas supposer la maîtrise corporelle absolue qui serait la sienne. Mais quand la volonté de devenir danseur s’affirma –il n’avait pas treize ans-, toute sa vie s’organisa autour de cette décision. L’école de l’Opéra de Paris était  à l’époque,  le choix le plus exigeant pour un Parisien; il y fit donc ses classes et entra ensuite dans le corps de ballet.
Il y noua des amitiés durables mais y découvrit aussi la vilenie et la haine raciale, quand, en 1940, sur le miroir de sa loge, le mot JUIF avait été écrit en grosses lettres ! Et les officiers nazis,  qui appréciaient l’Opéra,s’y retrouvaient souvent. Il quitta donc Paris pour la France libre et dansa avec les Ballets de Cannes de Marika Besobrasova, avant de rejoindre le maquis. A la Libération, quelques jeunes danseurs, sous l’égide de Jean Cocteau, de Boris Kochno et d’autres artistes de renom, se réunissent et fondent les Ballets des Champs-Elysées,  où Babilée se distingue immédiatement.
Pour Jeux de cartes, un ballet de Janine Charrat, il créa le rôle d’un joker irrésistible. Un an plus tard, en 1946, Le Jeune Homme et la mort le fit, d’un bond, entrer dans la légende. Désormais, ce qu’il fait, ce qu’il vit, intéresse la presse. Les journaux le suivent dans ses moindres déplacements, commentent ses succès, et bien sûr, ses amours.
Il est courtisé par les metteurs en scène et les réalisateurs, et ses apparitions au théâtre ou au cinéma lui valent autant de lauriers. Raymond Rouleau, Peter Brook, Jacques Rivette, Georges Franju, sont quelques-uns des nombreux compagnonnages artistiques dont sa carrière est jalonnée.
Et pourtant, autour de lui, tout semblait si naturel, si léger, si évident, comme si tout ce qu’il réalisait allait de soi; sa vie et son art étaient si intimement liés  qu’il n’entreprenait rien qui ne lui fasse plaisir… Aucune cage n’a jamais pu emprisonner cet esprit libre. Il fut nommé Etoile  mais quitta  vite l’Opéra de Paris et
ses règles pesantes. Sa présence sur les plus grandes scènes  mondiales, ses choix artistiques, très éclectiques, relevaient toujours d’une exigence qu’il se devait à lui-même.
Il est parti comme les chats qu’il aimait tant, discrètement, élégant jusqu’à la fin…

Sonia Schoonejans
 

Le Roi Lear

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Le Roi Lear, de William Shakespeare, traduction d’Yves Bonnefoy,  mise en scène de Christian Schiaretti.

Chaque saison, pour le Théâtre National Populaire, dont il est le directeur, Christian Schiaretti crée une pièce/monument  du répertoire, ou contemporaine, ou encore issue d’une commande. Après le flamboyant Coriolan (2006), il a choisi Le Roi Lear, une pièce peu jouée car elle exige un comédien exceptionnel pour tenir le rôle mais Serge Merlin est de ceux-là.
Au début, le roi porte la couronne, règne sur sa Cour, ses hommes d’armes, et ses filles. On lui doit obéissance. Pour maintenir la paix, il a marié ses deux aînées à des souverains britanniques et hésite, pour la dernière, entre Bourgogne et France. Mais Lear est un vieil homme, qui  veut transmettre son pouvoir et, dès la première scène, il exige de ses filles une déclaration d’amour, en public, afin de leur partager ses terres. Si les deux aînées, habilement, lui servent ce qu’il attend, la troisième se refuse à ce jeu médiatique et se contente de déclarer qu’elle l’aime, comme on doit aimer son père.
C’est la raison du premier accès de démence de Lear ; il entre en colère avec des paroles virulentes, déshérite et chasse la pauvre Cordélia. Shakespeare décrit l’évolution dramatique de la folie du roi avec, pour conséquences, son auto-destruction, l’anéantissement de sa lignée, de sa Cour,  et la guerre dans son royaume.
Comme toujours, Christian Schiaretti sert le texte qu’il éclaire avec une mise en scène rigoureuse et intelligente. En choisissant la traduction d’Yves Bonnefoy, précise tout en restant poétique, il facilite la lisibilité du texte, et s’appuie sur un dispositif scénique en demi-cercle, référence au plan scénique élisabéthain, référence aussi à une arène. Les déplacements des comédiens, minutieusement réglés, permettent de comprendre les rapports compliqués entre les différentes factions. Il n’y a jamais de temps mort entre les scènes, comme si rien ne pouvait interrompre la progression ravageuse de la folie du roi.
Serge Merlin a l’âge de Lear: quatre-vingts ans. Il l’incarne, en usant de tout son art, pour en faire un personnage complexe, capable, tel un héros mythologique ou biblique, de provoquer la tempête en hurlant vers le ciel, de se dresser contre sa fille dont il maudit le ventre ou … de sautiller sur la lande dévastée. La prouesse de l’acteur est étonnante. A la fin, devant ses trois filles mortes, c’est plus un roi qui meurt, anéanti par ce qu’il a enclenché, qu’un père.
Face à lui, Vincent Winterhalter sait donner au personnage de Kent, homme lige et fidèle en dépit de tout, une grande humanité. Marc Zinga, qui interprétait Lumumba dans  Une Saison au Congo  d’Aimé Césaire, joue ici le cynique bâtard de Gloucester avec une remarquable aisance. Christophe Maltot, « le pauvre Tom et le véritable Edgar de Gloucester » et Philippe Duclos, (Gloucester père) savent faire exister leurs personnages, malmenés par la vie, dans « ce monde de fous et d’aveugles ».
Ce sera sans doute une des dernières créations de Christian Schiaretti, puisque son contrat ne sera pas renouvelé en 2016. Depuis 2002, il a dirigé ce théâtre, en héritier de Jean Vilar et de Roger Planchon, et a participé à la reconstruction de ce nouveau T.N.P. ,  diversifié et rajeuni le public en menant une véritable politique d’accueil auprès des scolaires…
Considère-t-on au Ministère de la Culture, que 14 ans, cela suffit ? En tout cas, il n’a pas caché son désir d’être nommé à la Comédie-Française. Mais c’est, pour l’instant, un candidat parmi d’autres…

Elyane Gérôme

Théâtre National Populaire de Villeurbanne, jusqu’au 15 février;  La Manufacture, à Nancy, du 26 au 29 mars ; et au Théâtre de la Ville, Paris, du 12 au 28 mai et au Bateau-Feu à Dunkerque, du 4 au 6 juin.

  Le voilà enfin au Théâtre de la Ville, ce Roi Lear, si attendu, avec Serge Merlin en vedette. Schiaretti n’a pas hésité sur le choix des moyens. Dans une arène en pin, une douzaine de doubles portes laissent passer  quelque vingt personnages et figurants en  costumes d’époque dans les tons noirs et bruns, sauf Lear habillé d’une grande chasuble crème sous une chaude lumière dorée de soleil couchant).
C’est stupéfiant de beauté et de vérité, proche d’un Velasquez et parfois aussi d’un Véronèse; en quelques instants, on est transporté à la cour d’Angleterre.  Toute la mise en scène est organisée, comme dans un tableau autour de la figure centrale de Lear, vitupérant contre la terre entière et contre Cordélia en particulier. Admirable d’intelligence et de sensibilité, mais si ces entrées de groupe ralentissent le rythme, au moins psychologiquement.   Christain Schiaretti a d’évidence privilégié le pictural, et, comme on ne peut avoir la crème et l’argent de la crème dit le vieux proverbe cantalien, cela donne quand même quelque chose d’un peu figé à cette mise en scène.
Et Serge Merlin, qui fut aussi autrefois le roi Lear dans la formidable mise en scène de Langhoff qu’on avait pu voir à Bobigny en 1986, grâce à notre consœur et amie Christine Friedel qui l’avait chaudement recommandée à René Gonzalès alors directeur de la MC 93, ne semble ici qu’en faire à sa tête. Mais comment gérer un acteur hors-normes comme Serge Merlin? Il criaille pendant toute la première partie, et c’est à la limite du supportable;  on entend mal les autres acteurs, sauf Marc Zinga, Olivier Borles, Philippe Duclos et Pauline Bayle, la toute jeune et brillante comédienne qui joue Cordélia, remarquables tous les quatre. Question d’acoustique? Sans doute mais aussi de diction et, à moins de bien connaître la pièce, on a du mal à entendre le texte, donc à suivre la fable et c’est vraiment dommage.
Ensuite, dans la seconde partie, les choses heureusement se calment.Et quand Lear, perdu,  plus très lucide dit ces quelques mots:  » Ne riez pas de moi. Mais, aussi vrai que je suis un homme, je pense que cette dame que voici, c’est Cordélia, mon enfant ».  Ses neurones semblent au bout du rouleau,  et après cette catastrophe politique qu’il a provoquée, il  sent  qu’il ne va pas sans doute pas  tarder à mourir mais il est encore capable d’amour, quand il retrouve sa Cordélia: on est alors enfin dans Le Roi Lear, Serge Merlin, tout en retenue, est formidable, et l’émotion gagne le public… Cela sonne juste et vrai, et, pour un tel moment de théâtre, on peut pardonner beaucoup de choses.
Ce Roi Lear, si réussi sur le plan plastique, l’est donc  beaucoup moins théâtralement, sauf à la fin;  tout en effet est un peu  sage,  et se passe comme si Christian Schiaretti avait fait l’impasse sur la dramaturgie: on ne voit pas bien le parti pris qu’il a adopté ni pourquoi aujourd’hui il monte cette pièce formidable mais difficile… Il avait mieux réussi son coup avec Coriolan.
Alors, à voir ou pas? Sans doute Christian Schiaretti a encore le temps de resserrer d’urgence les boulons mais pour le moment, et malgré son indéniable beauté plastique, on sort de ce Roi Lear  un peu déçu! Donc, à vous de choisir…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 28 mai.

Eugène Onéguine

Eugène Onéguine, d’après le roman d’Alexandre Pouchkine, mise en scène de Rimas Tuminas (en russe, sur-titré en français).

 

oneguine_66Le théâtre Vakhtangov est un des plus connus de la capitale russe; chargé d’histoire, il est situé dans une de ces rues commerçantes, la rue Arbat où on peut   voir la statue d’Alexandre Pouchkine, considéré comme le fondateur de la langue littéraire russe moderne.
Rimas Tuminas est lituanien, diplômé en 1978  de   de l’école du GITIS à Moscou, (l’équivalent de notre Conservatoire National).  Il se fait d’abord connaître dans son pays, avant de devenir directeur artistique du théâtre Vakhtangov en 2007, et   va  vite être reconnu, en particulier pour son formidable Oncle Vania (2009).
Pour son adaptation  d’Eugène Onéguine,  il a travaillé avec les jeunes interprètes de l’école Choukine située dans ce théâtre, et avec les comédiens permanents, comme quelques actrices âgées, véritables icônes de la scène moscovite, dont l’étonnante Ludmila Maksakova,  dans le rôle de la nounou de Tatiana,  et de la professeur de danse.
Mieux vaut mieux connaître au préalable la fable de ce roman, car le surtitrage au-dessus du cadre de scène n’est pas toujours aisé à suivre, d’autant plus que le metteur en scène procède souvent par tableaux successifs  avec des mimodrames, dansés ou chantés,  d’une grande intensité dramatique, dans cette fresque de trois heures vingt!
Un jeune dandy, Eugène Onéguine, lassé de sa vie à Saint-Petersbourg, part pour la campagne, et y rencontre un poète, Vladimir Lenski qui doit épouser la jeune Olga. Et Tatiana, sa
sœur ainée (l’exceptionnelle  Olga Lerman)  tombe éperdument amoureuse d’Eugène, (alors que lui, feint de l’ignorer), dans une très belle scène sans paroles où les regards se croisent, tout en délicatesse. Au cours d’un bal pour l’anniversaire de Tatiana, Eugène joue les séducteurs auprès d’Olga.
Mais Vladimir  sera tué par Eugène dans le duel consécutif à cet affront. Eugène quittera la campagne, et Tatiana s’installera à Moscou où elle se marie, par intérêt,  à un vieux général. Des années plus tard, Eugène retrouve Tatiana, et prend conscience de son  amour pour elle, mais trop tard… Le fameux temps russe s’est écoulé, (symbolisé par les pages de plusieurs livres  effeuillées par le vent), et a brisé tous les espoirs; reste la seule nostalgie…
Rimas Touminas  a mis en abyme ce récit en le transposant dans une salle de répétition de danse, dont l’architecture pourrait correspondre à une partie du théâtre Vakhtangov, avec,  au fond du plateau, une barre  et un immense miroir;  il y a, à cour, un piano, des chaises;  et on voit le bout  d’une table de banquet.
Les musiques de Chostakovitch, Tchaïkovski et Offenbach sont très présentes, et cela complète  cette adaptation du roman, réalisée avec intelligence. Les personnages d’Onéguine et de Lenski ont leurs doubles: des narrateurs pour le récit, auquel s’ajoute un troisième narrateur. Les trois comédiens ont un jeu remarquable et emportent le public dans les palais et la neige des hivers  russes. Un groupe de danseuses, (un peu trop présent dans ses interventions! ) rythme la succession des différents tableaux. L’on rit, l’on danse, l’on pleure beaucoup comme souvent chez les Russes, mais chaque sentiment paraît vrai, tant le jeu est juste et précis.
Le soir de la première, le public,en majorité russe, retrouvant  son imaginaire romanesque, s’est levé, au moment du salut final. Pari donc réussi pour  Rimas Tuminas  que l’on a pu  découvrir en France, grâce à Patrick Sommier, le directeur de la MC 93; gageons qu’il y reviendra très vite avec d’autres spectacles…

 

Jean Couturier

A la Maison de la Culture MC 93 de Bobigny jusqu’au 5 février

Macbeth

Macbeth

Macbeth de William Shakespeare, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

 

On connaît l’histoire : il était une fois Macbeth, vaillant et loyal chevalier, qui, au retour de la victoire, croise sur sa route trois sorcières, trois chimères. La première lui dit qui il est, la seconde le salue du nom de Cawdor, la troisième lui prédit qu’il sera roi. En récompense de ses services, le roi Duncan le fait lord CawdorAinsi, le vrai plaidant le faux, Macbeth, aveuglé par la logique de la tentation, poussé par l’ambition passionnée de sa femme, se résout à tuer le roi.
Le premier meurtre en appelle d’autres, en cascade, et la tragédie se déroule, inéluctable. Il aurait pu en être autrement : à l’ami Banquo, les sorcières ont prédit qu’il ne règnerait pas mais qu’il engendrerait une lignée de rois ; Banquo, lui aussi tenté, n’essaie pas de donner un coup de pouce au destin, sous prétexte d’accomplir les prédictions. Il en meurt, mais hantera à jamais Macbeth. On est ébloui par le génie de Shakespeare, une fois de plus, et par la triple réflexion sur le pouvoir qu’il y a dans la pièce.
Dans le désordre – c’est le cas de le dire - : le pouvoir des forces obscures dans l’homme (les sorcières de la nuit), l’absolue volonté de puissance, l’ivresse de la domination. Cela pour le « tu seras roi ».
Ensuite, le pouvoir érotique : Macbeth et sa Lady sont liés dans le crime comme dans un acte d’amour, mêlés, femme virile et homme sensible, “féminin“. Cette féminité,  du reste, est fortement contestée par Lady Macbeth qui  ne se gêne pas pour prouver à son époux que ce féminin est d’une autre trempe.
La troisième méditation sur le pouvoir n’appartient pas au couple Macbeth : c’est Malcolm, l’héritier légitime, miraculeusement rescapé, qui nous la donne, en mettant à l’épreuve le fidèle Macduff : l’héritier légitime l’est-il, s’il se comporte en tyran ? Si jeune, il a déjà les accents de Prospéro : le monde est une scène et la vie est un songe.
On doit à la mise en scène d’Anne-Laure Liégeois la clarté du récit, et des analyses qu’on peut en faire. Et cela dans une juste pénombre, qui ne voile rien : Macbeth a tué le sommeil, Macbeth a fait du jour, la nuit. Dans une scénographie simple et efficace qu’elle a conçue elle-même avec Alice Duchange, la narration va au galop, les comédiens emportant les débris de la scène passée : après un début qui manque un peu d’énergie, les deux heures quarante du spectacle passent comme l’éclair.
Les partis pris sont tout aussi nets : les costumes d’aujourd’hui fonctionnent parfaitement avec les accessoires ( épées, etc…), les sorcières sont de splendides jeunes filles nues, assez sûres de leur puissance érotique pour en rire (et assez malignes pour suivre Macbeth dans son palais sous la forme de discrètes servantes), le roi Duncan est bon homme et bonhomme, et Malcom (fils de…) a l’air de sortir de Sciences-Po.
Ces choix-là n’ont rien d’iconoclaste: il y a d’ailleurs  longtemps que l’on n’a plus d’icône, dans la façon de monter Shakespeare, et les comédiens sont formidablement efficaces. Macbeth et sa lady, (Olivier Dutilloy et Anne Girouard, comédiens aguerris de la bande d’Anne-Laure Liégeois), montent en puissance et creusent en profondeur, comme il se doit, au fur et à mesure de la pièce, dans le sang et la boue pour le guerrier, et dans la maladie pour sa femme.
Ils sont, tous les deux, poussés par des bouffées de musique saturée, et bousculés par une  troupe dynamique de  jeunes acteurs qui, tout juste sortis de l’Ecole, ont, dans les petits rôles, une présence vive, directe, et très savoureuse. Car cette histoire abominable ne manque pas d’une certaine pudeur, et c’est peut-être la limite du spectacle : celle de l’humour.
Ce qui donne une bande dessinée forte et cruelle, bien vivante, bien d’aujourd’hui.

 Christine Friedel

 Théâtre 71 à Malakoff.  T : 01 55 48 91 00, jusqu’au 14 février, et, ensuite en tournée.

 

reprise: La Pensée de Leonid Andreïev

La Pensée de Leonid Andreïev, mise en scène d’Olivier Werner: voir l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog:

http://theatredublog.unblog.fr/2013/02/13/la-pensee/#

 Théâtre Gérard Philipe de  Saint-Denis, du 27 janvier au 15 février les lundi, jeudi, vendredi à 20H30, samedi à 18H30, dimanche à 16H30, relâches le mardi et le mercredi. T : 01 48 13 70 00

 

 » Je marche pour la Culture « 

« Je marche pour la Culture »
Appel intersyndical à la mobilisation « Je marche pour la Culture »  du lundi  10 février 2014.

Homme-qui-marche--GiacomettiJe marche pour que tous les élu-e-s prennent conscience de l’importance de l’art et de la Culture pour notre société.
Je marche pour les mots oubliés de François Hollande en 2012 : « La Culture n’est pas un luxe dont on peut se débarrasser en période de disette… La Culture c’est l’ avenir… »
Je marche afin qu’une ambition s’exprime pour la Culture.
Je marche pour lutter contre les inégalités culturelles et pour la liberté d expression.
Je marche parce que j’aime mon métier.
Je marche pour la démocratie et la diversité culturelles, je marche pour la cohésion sociale.
Je marche parce que j’aime la Culture à proximité de chez moi, je marche pour la Culture sur mon lieu de travail.
Je marche parce que la Culture enrichit et nourrit mon quotidien.
Je marche parce que je revendique un régime juste et mutualiste pour les salariés intermittents du spectacle à l’occasion de la négociation assurance chômage.
Nous marchons parce que la Culture est un droit, notre droit à toutes et tous.
Nous marchons toutes et tous parce que nous aimons la Culture, tout simplement.

Le 10 Février 2014, nous commençons à marcher !

Des « marches » doivent se dérouler à :
Nantes, Rennes, Metz, Lyon, Montpellier, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Clermont-Ferrand, Lille, et enfin Paris.

De plus, l’appel a été lancé sur le site www.je-marche-pour-la-culture.org : vous y retrouverez le détail de chaque événement en région mis à jour au fil des heures.

A Paris, départ 14h00 au Cirque d’hiver, 110 rue Amelot dans le 11e, métro Filles du Calvaire. Beaucoup de lieux de culture de tous les secteurs sont accessibles sur ce parcours Cirque d’Hiver – République – boulevard du crime (détour par la DRAC) – rue du 4 septembre (AFP) – Châtelet – Rivoli – Odéon, 5 ou 6 stations sont prévues et une délégation sera envoyée à Matignon pour une demande d’audience.

En complément du site internet

- Une pétition a été mise en ligne www.petitions24.net/je_marche_pour_la_culture
- La page facebook a été lancée www.facebook.com/jemarchepourlaculture

Premiers signataires :

la CGT SPECTACLE : Fédération du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle et ses syndicats d’artistes et de techniciens ; la CGT CULTURE : Syndicat CGT des personnels des affaires culturelles le SNJ CGT : le Syndicat national des journalistes CGT ;
le SYNDEAC : Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles ;
le PROFEDIM : Syndicat professionnel des producteurs, festivals, ensembles, diffuseurs indépendants de musique ;
le CIPAC : Fédération des professionnels de l’art contemporain ;
la CPDO : Chambre professionnelle des directions d’opéras ;
le SYNOLYR : Syndicat national des orchestres et des théâtres lyriques ;
le SCC – Syndicat du Cirque de Création ;
la CFE-CGC Spectacle – Pôle fédéral CGC spectacle et action culturelle et ses syndicats (SNACOPVA CFE-CGC, SNAPS CFE-CGC, SNCAMTC),
le SNSP : Syndicat national des scènes publiques ;
le SMA : Syndicat national des Musiques Actuelles ;
la F3C-CFDT : Fédération CFDT de la communication, du conseil et de la culture et ses syndicats (Syndicat culture CFDT et le SNAPAC) ;
le SYNAVI : Syndicat National des Arts Vivants,
la FASAP-FO : La Fédération des syndicats des arts des spectacles, de l’audiovisuel, de la presse, de la communication et du multimédia FO…

0rchidée

Orchidée, un spectacle de, et avec Pippo Delbono.

p153571_18Pippo Delbono nous rapporte une belle légende: en Epire, un garçon nommé Orchis était devenu, en grandissant, moitié-homme et moitié-femme. Il se jeta du haut d’une falaise et, à cet endroit, poussèrent des fleurs qu’on nomma « orchidées ». «Une fleur dont on ne sait si elle est vraie ou fausse, comme notre époque », précise-t-il. « Ce monde ne me plaît pas mais il n’y a pas d’autres endroits où aller »,  dit-il aussi à plusieurs reprises.
La poésie et le rêve seront ses refuges. C’est pour dénoncer un monde où il ne peut plus vivre, que Delbono prend ici la parole. Et il ne supporte plus ce qu’est devenu le théâtre qui  » a établi une structure rigide, faite de personnages, de rôles, de codes, de voix bien placées. Il a perdu le sens de la révolte, sa nécessité « , explique-t-il dans le programme. Et il souhaite remettre le théâtre à sa véritable place, et trouver un nouveau rapport entre scène et salle car dit-il: « Le monde est une rencontre entre êtres humains » (Bergman).
Est-ce pour  cela qu’il entreprend de déconstruire à ce point son propre spectacle? Tout d’abord, il  privilégie ici photos et images vidéo, projetées sur grand écran en fond de scène. Est-ce, parce qu’il se tourne de plus en plus vers le cinéma (son film Amore Carne, 2013),  qu’il délaisse le plateau et ses acteurs ?
Il s’adresse au public tout au long du spectacle,  en déversant, à n’en plus finir, un florilège de souvenirs et de références; et, en projetant des images de sa mère récemment décédée, il raconte son premier voyage en Afrique, en invoquant des poètes comme Shakespeare, Dante, Pasolini : « Ils ont beau couper toutes les fleurs, jamais ils n’arrêteront le printemps », écrivait Pablo Neruda, et Pippo Delbono, avec la force du désespoir, tente de peupler le plateau avec quelques images, et mime un oiseau voletant devant des arbres en fleurs.

Les comédiens intègrent enfin les images : ils se lancent dans une ronde endiablée devant le film d’un incendie ou, sur la musique d’un spectacle de Pina Bausch, défilent dans les travées de la salle, en imitant les gestes des danseurs. Dans un moment plus intime, deux hommes nus s’enlacent devant un tableau de Rembrandt, comme pour se consoler d’un chagrin infini. D’Orchidée, nous retiendrons seulement  ces quelques images de théâtre.
Quoiqu’il crée, Pippo Delbono a ses inconditionnels ! Ils adhèrent à son univers, et retrouvent avec joie ses personnages hors-normes, fragiles et insolites. Comme Nelson, un ex-clochard, Gianluca, le trisomique pensif, et l’inaltérable Bobo, microcéphale, sourd et muet mais à la présence magnétique. Malgré leurs qualités, ses interprètes semblent perdus dans l’immensité du plateau, à jouer les utilités devant les projections et la logorrhée du maître.
Qu’est-il arrivé à Pippo Delbono, pour qu’il se lance dans une sorte de journal intime illustré, où son art du collage et du montage, a perdu toute pertinence ?

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin-Roosevelt, Paris-8e. Mo Franklin-Roosevelt. T : 01-44-95-98-21. jusqu’au 16 février. Et au TNT Théâtre national de Toulouse du 19 au 22 février.

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