Phèdre

 Phèdre de Jean Racine, mise en scène Christophe Rauck

phedreSi l’on considère que Racine rejette complètement, de l’espace théâtral, les objets venus du réel, et crée, avec son esthétique à lui, des personnages fort éloignés de la réalité, que ce soit à la Cour de Versailles ou pour Phèdre,dans la mythologie grecque, d’où ils sont censés tirer leur origine, Christophe Rauck lui rend un bel hommage…
La tragédie a dès son origine, un caractère sacré; il s’agit d’un dialogue entre l’homme et le divin; l’homme qui interpelle le transcendant car il ne peut se résoudre à l’injustice de sa destinée malheureuse.
Que nous raconte
Phèdre (1677), si emblématique du théâtre du XVIIème siècle ? Thésée, roi d’Athènes, a disparu et laissé sans nouvelles de lui son royaume. Phèdre, son épouse, s’est prise de passion pour Hippolyte, le fils de son époux. Thésée est considéré comme mort, et Phèdre, apaisée, avoue son amour à Hippolyte… qui aime Aricie, une princesse de la famille royale d’Athènes.
Coup de théâtre: Thésée est bien vivant et rentre à Trézène. Hippolyte est alors accusé par Œnone, la nourrice de Phèdre, d’avoir souhaité abuser de la reine. Thésée hors de lui, chasse son fils et appelle sur sa tête la colère de Neptune. Vœu exaucé, Hippolyte va mourir. Et Phèdre alors, avouera alors son crime qu’elle a déjà expié en s’empoisonnant. : « Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;/Il faut à votre fils rendre son innocence : /Il n’était point coupable. »
Pour établir ce dialogue, avec le monde des dieux, il faut un lieu retiré du monde. La nécessité de cet espace clos, fermé aux bruits du monde, Christophe Rauck ne l’a pas négligée, et pas simplement pour répondre à la règle des trois unités…En témoigne, l’intervention très réussie de Théramène, très bien interprété par Julien Roy qui surgit en fond de scène, délégué par le destin qui apporte des nouvelles de l’extérieur:
On dit même qu’au trône une brigue insolente/ Veut placer Aricie et le sang de Pallante. / J’ai cru de ce péril, vous devoir avertir. Les nouvelles sont toujours décalées et incertaines: la distance est grande entre le destin de l’homme, et le déroulement de ses jours périssables.
C’est à une mise en scène où Phèdre est emportée par la douleur : « Sers ma fureur, Œnone, et non point ma raison » que nous invite Christophe Rauck. On pourra lui reprocher une interprétation parfois un peu trop rock and roll de cette Phèdre où est affaibli le pouvoir de la parole tragique et poétique, seule arme des personnages et héros raciniens. Mais la rencontre avec la tragédie, tout comme la peinture abstraite, par exemple, demande sans doute un chemin initiatique. Mais la proposition esthétique, et la réalisation poétique de Christophe Rauck, favorise sans doute un accueil de la pièce plus évident par un public jeune et… moins jeune.
C’est aussi un geste esthétique où il affirme que, oui, la tragédie n’est pas morte. Les Grecs du temps de Sophocle pouvaient croire aux dieux et aux héros, mais Racine, janséniste de Port-Royal, sûrement pas, et nous encore moins. Que cet espace ainsi créé par Racine, soit une transposition artistique de Versailles et que,
Louis XIV, dieu tout puissant détient entre ses mains le destin de chacun (tel les dieux du théâtre antique), c’est évident.
Christophe Rauck l’a bien senti: un transfert direct de ce réel serait insuffisant pour la beauté pérenne du langage dramatique de Racine et ici, c’est par la magie de la mimésis que cela peut fonctionner. Ambiance sombre, rouge noire et métallique, où les personnages « irréels » de Racine viennent comme de nulle part, et vont s’affronter avec la seule arme de la parole, indispensable à cette forme théâtrale qu’est la tragédie. Espace né de la parole, la scénographie constitue un paysage qui s’étend à l’intérieur des héros (la scénographie respecte la règle des trois unités, avec un seul lieu: l’intérieur du palais). Paysages secrets et sacrés qu’il ne faut pas dévoiler à la lumière du monde, sous peine de mort : Comme le dit Hippolyte: « 
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face/ Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé / La fille de Minos et de Pasiphaé.
Au risque ici d’assister plus à un drame, en tournant le dos à ce qui constitue l’essence de la tragédie et sa structure même… L’espace où se meuvent les personnages, réunit plusieurs styles,  avec des éléments symboliques comme ceux de la guerre, représentée, côté jardin, par une grande colonne semblable à une sculpture-accumulation façon Arman, faite de cuirasses, d’armures, casques, épées, et chevaux, donne le paraître à cette œuvre d’art intemporelle.
Cécile Garcia-Fogel, est une Phèdre d’aujourd’hui, tout autant que d’hier. Elle nous entraîne progressivement et, avec modernité, du drame à la tragédie. Et les deux monologues si célèbres de l’acte IV, qu’elle interprète remarquablement, nous font oublier les moments où, de temps à autre, les cris, l’hystérie, étouffent la violence et la souffrance
dévastatrices s’emparent de Thésée, Phèdre et Hippolyte. Mais dommage…l’interprétation de ces deux derniers personnages est parfois plus proche de l’hystérie que de la folie, et s’éloigne de cet espace clos, tragique et noir, si propre à la construction esthétique imaginée par Racine, toute en clair-obscur.
Le jeu des acteurs, est parfois caricatural, surtout Olivier Werner (Thésée), et l’emporte sur la sobriété du langage racinien. Sobriété si précieuse et si juste, unique, à respecter absolument, pour ne pas ôter la douleur  tragique sans laquelle ne peut demeurer l’intensité émotionnelle et la noble retenue exprimée dans la souffrance majestueuse, que nous transmet le génie poétique et dramatique de Racine. L’expression et le jeu scéniques devraient tendre vers une dématérialisation du discours, et n’admettent donc pas le langage spontané du corps, les cris, sanglots etc.. On peut donc avoir une certaine réticence quant à l’interprétation de Thésée. Olivier Werner apparait brutalement en armure, avec un casque de Minotaure, Thésée victorieux du Minotaure ! Thésée demi-dieu, demi-homme,(« Le taureau est la forme déguisé d’un dieu… »disait déjà Euripide dans sa
Phèdre, arrive sur scène en  crevant le plancher d’un coup d’épée, comme venu des profondeurs des Enfers, ou du Labyrinthe ! Pourquoi pas? Mais cela frise le personnage de bande dessinée.
phedre..Alors que, précisément, cette entrée en scène à l’acte III, est au centre de la tension de l’action dramatique, et de son basculement. Thésée, longtemps considéré comme mort, est en effet vivant ! Mais ici, le personnage, déjà joué trop en force, vêtu d’une peau de bête à poils longs, manteau indigne d’un roi et d’un prestigieux guerrier, demi-dieu/demi-homme,
est la limite du ridicule
Le choix des costumes, en effet, laisse perplexe : Hippolyte et Théramène (très juste et fine interprétation de Julien Roy), en tenue d’escrime très week-end  à l’acte I, puis Phèdre, au dénouement, en chemise blanche d’homme, jambes nues, sans parler du manteau de Thésée… Tout cela n’est pas des plus subtils, même si Christophe Rauck et Aurélie Thomas pour la scénographie, impulsent avec cohérence, à cette pièce, emblème de la tragédie classique du XVIIème siècle, une vivacité poétique, et contemporaine, si souvent absente dans les récentes mise en scène de tragédies.
Depuis le 1er janvier, Christophe Rauck est directeur du Théâtre du Nord – CDN Lille-Tourcoing et cette
Phèdre est sa dernière création à Saint-Denis. Malgré ces réserves, c’est une belle signature de départ !

Elisabeth Naud

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 6 avril.

 

 


Archive pour 18 mars, 2014

Phèdre

 Phèdre de Jean Racine, mise en scène Christophe Rauck

phedreSi l’on considère que Racine rejette complètement, de l’espace théâtral, les objets venus du réel, et crée, avec son esthétique à lui, des personnages fort éloignés de la réalité, que ce soit à la Cour de Versailles ou pour Phèdre,dans la mythologie grecque, d’où ils sont censés tirer leur origine, Christophe Rauck lui rend un bel hommage…
La tragédie a dès son origine, un caractère sacré; il s’agit d’un dialogue entre l’homme et le divin; l’homme qui interpelle le transcendant car il ne peut se résoudre à l’injustice de sa destinée malheureuse.
Que nous raconte
Phèdre (1677), si emblématique du théâtre du XVIIème siècle ? Thésée, roi d’Athènes, a disparu et laissé sans nouvelles de lui son royaume. Phèdre, son épouse, s’est prise de passion pour Hippolyte, le fils de son époux. Thésée est considéré comme mort, et Phèdre, apaisée, avoue son amour à Hippolyte… qui aime Aricie, une princesse de la famille royale d’Athènes.
Coup de théâtre: Thésée est bien vivant et rentre à Trézène. Hippolyte est alors accusé par Œnone, la nourrice de Phèdre, d’avoir souhaité abuser de la reine. Thésée hors de lui, chasse son fils et appelle sur sa tête la colère de Neptune. Vœu exaucé, Hippolyte va mourir. Et Phèdre alors, avouera alors son crime qu’elle a déjà expié en s’empoisonnant. : « Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;/Il faut à votre fils rendre son innocence : /Il n’était point coupable. »
Pour établir ce dialogue, avec le monde des dieux, il faut un lieu retiré du monde. La nécessité de cet espace clos, fermé aux bruits du monde, Christophe Rauck ne l’a pas négligée, et pas simplement pour répondre à la règle des trois unités…En témoigne, l’intervention très réussie de Théramène, très bien interprété par Julien Roy qui surgit en fond de scène, délégué par le destin qui apporte des nouvelles de l’extérieur:
On dit même qu’au trône une brigue insolente/ Veut placer Aricie et le sang de Pallante. / J’ai cru de ce péril, vous devoir avertir. Les nouvelles sont toujours décalées et incertaines: la distance est grande entre le destin de l’homme, et le déroulement de ses jours périssables.
C’est à une mise en scène où Phèdre est emportée par la douleur : « Sers ma fureur, Œnone, et non point ma raison » que nous invite Christophe Rauck. On pourra lui reprocher une interprétation parfois un peu trop rock and roll de cette Phèdre où est affaibli le pouvoir de la parole tragique et poétique, seule arme des personnages et héros raciniens. Mais la rencontre avec la tragédie, tout comme la peinture abstraite, par exemple, demande sans doute un chemin initiatique. Mais la proposition esthétique, et la réalisation poétique de Christophe Rauck, favorise sans doute un accueil de la pièce plus évident par un public jeune et… moins jeune.
C’est aussi un geste esthétique où il affirme que, oui, la tragédie n’est pas morte. Les Grecs du temps de Sophocle pouvaient croire aux dieux et aux héros, mais Racine, janséniste de Port-Royal, sûrement pas, et nous encore moins. Que cet espace ainsi créé par Racine, soit une transposition artistique de Versailles et que,
Louis XIV, dieu tout puissant détient entre ses mains le destin de chacun (tel les dieux du théâtre antique), c’est évident.
Christophe Rauck l’a bien senti: un transfert direct de ce réel serait insuffisant pour la beauté pérenne du langage dramatique de Racine et ici, c’est par la magie de la mimésis que cela peut fonctionner. Ambiance sombre, rouge noire et métallique, où les personnages « irréels » de Racine viennent comme de nulle part, et vont s’affronter avec la seule arme de la parole, indispensable à cette forme théâtrale qu’est la tragédie. Espace né de la parole, la scénographie constitue un paysage qui s’étend à l’intérieur des héros (la scénographie respecte la règle des trois unités, avec un seul lieu: l’intérieur du palais). Paysages secrets et sacrés qu’il ne faut pas dévoiler à la lumière du monde, sous peine de mort : Comme le dit Hippolyte: « 
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face/ Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé / La fille de Minos et de Pasiphaé.
Au risque ici d’assister plus à un drame, en tournant le dos à ce qui constitue l’essence de la tragédie et sa structure même… L’espace où se meuvent les personnages, réunit plusieurs styles,  avec des éléments symboliques comme ceux de la guerre, représentée, côté jardin, par une grande colonne semblable à une sculpture-accumulation façon Arman, faite de cuirasses, d’armures, casques, épées, et chevaux, donne le paraître à cette œuvre d’art intemporelle.
Cécile Garcia-Fogel, est une Phèdre d’aujourd’hui, tout autant que d’hier. Elle nous entraîne progressivement et, avec modernité, du drame à la tragédie. Et les deux monologues si célèbres de l’acte IV, qu’elle interprète remarquablement, nous font oublier les moments où, de temps à autre, les cris, l’hystérie, étouffent la violence et la souffrance
dévastatrices s’emparent de Thésée, Phèdre et Hippolyte. Mais dommage…l’interprétation de ces deux derniers personnages est parfois plus proche de l’hystérie que de la folie, et s’éloigne de cet espace clos, tragique et noir, si propre à la construction esthétique imaginée par Racine, toute en clair-obscur.
Le jeu des acteurs, est parfois caricatural, surtout Olivier Werner (Thésée), et l’emporte sur la sobriété du langage racinien. Sobriété si précieuse et si juste, unique, à respecter absolument, pour ne pas ôter la douleur  tragique sans laquelle ne peut demeurer l’intensité émotionnelle et la noble retenue exprimée dans la souffrance majestueuse, que nous transmet le génie poétique et dramatique de Racine. L’expression et le jeu scéniques devraient tendre vers une dématérialisation du discours, et n’admettent donc pas le langage spontané du corps, les cris, sanglots etc.. On peut donc avoir une certaine réticence quant à l’interprétation de Thésée. Olivier Werner apparait brutalement en armure, avec un casque de Minotaure, Thésée victorieux du Minotaure ! Thésée demi-dieu, demi-homme,(« Le taureau est la forme déguisé d’un dieu… »disait déjà Euripide dans sa
Phèdre, arrive sur scène en  crevant le plancher d’un coup d’épée, comme venu des profondeurs des Enfers, ou du Labyrinthe ! Pourquoi pas? Mais cela frise le personnage de bande dessinée.
phedre..Alors que, précisément, cette entrée en scène à l’acte III, est au centre de la tension de l’action dramatique, et de son basculement. Thésée, longtemps considéré comme mort, est en effet vivant ! Mais ici, le personnage, déjà joué trop en force, vêtu d’une peau de bête à poils longs, manteau indigne d’un roi et d’un prestigieux guerrier, demi-dieu/demi-homme,
est la limite du ridicule
Le choix des costumes, en effet, laisse perplexe : Hippolyte et Théramène (très juste et fine interprétation de Julien Roy), en tenue d’escrime très week-end  à l’acte I, puis Phèdre, au dénouement, en chemise blanche d’homme, jambes nues, sans parler du manteau de Thésée… Tout cela n’est pas des plus subtils, même si Christophe Rauck et Aurélie Thomas pour la scénographie, impulsent avec cohérence, à cette pièce, emblème de la tragédie classique du XVIIème siècle, une vivacité poétique, et contemporaine, si souvent absente dans les récentes mise en scène de tragédies.
Depuis le 1er janvier, Christophe Rauck est directeur du Théâtre du Nord – CDN Lille-Tourcoing et cette
Phèdre est sa dernière création à Saint-Denis. Malgré ces réserves, c’est une belle signature de départ !

Elisabeth Naud

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 6 avril.

 

 

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