Pulvérisés

Pulvérisés d’Alexandra Badea, mise en scène d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet.

pulverises-bruno-blegerUne ouvrière à la chaîne dite «opérateur de fabrication» à Shanghaï, une ingénieure d’études et développement à Bucarest, un superviseur de plateau de téléopérateurs à Dakar, un responsable assurance-qualité en sous-traitance dans une entreprise de Lyon.
Les dés sont jetés quand commence
Pulvérisés, qui évoque sans surprise ce que chacun soupçonne de la réalité de la mondialisation, thème à traiter avec des pincettes quand on veut le dénoncer avec subtilité. Auparavant, en guise de lancement de l’avion en partance théâtrale, ce titre: Pulvérisés fait forcément penser à la disparition de l’avion Vol MH 370 Malaisy Airlines -, il y aura eu le monologue intérieur du responsable lyonnais qui se raccroche in extremis à lui-même, à travers le tutoiement : « Tu es hors du temps, paumé entre des latitudes et des longitudes qui s’embrouillent dans ta tête, Delhi,Tokyo, Dakar, Sao Paulo, Kiev, Hong-Kong, Santiago/ Tu ouvres les yeux… »

Les noms de ville défilent mentalement, comme pour le spectateur de cinéma qui voit défiler une pub qui promouvant le réseau des chaînes U.G.C. et inventant le jet compulsif de noms de capitales qui scintillent dans l’espace sombre de la galaxie. Et l’on ne sait plus bientôt où l’on se trouve, mais cette vision, paradoxalement sonorisée, donne l’impression de voyager chichement  dans son fauteuil standard.  Une sensation similaire pour le public de Pulvérisés, auquel on offre un carnet de voyages touristiques tendance bobo, et qui admire, selon le lieu d’où l’on parle :Shanghaï, Bucarest, Dakar… avec l’image d’une jeune chinoise ou latino-américaine, d’un jeune sénégalais, tous photographiés et vêtus dans leur milieu d’origine. Portraits à la beauté ethnique, inscrits dans la nature environnante pour des photos glacées de catalogues Voyageurs du Monde qui vantent l’authenticité brute de pays lointains.

Évidemment pas de tourisme ici, on entend des voix off venant des pays concernés,  et sur le plateau, de personnages dénoncent l’exploitation, la main-d’œuvre bon marché, tandis que les cadres et responsables-en mal d’excellence professionnelle, ce à quoi ils ont été formés-sont happés par leur fonction, au détriment de la qualité intérieure de leur existence : «-Pluggée ? … Maile ton diagnostic…Si tu me le mailes,je te forwarde les statistiques évolutives… Pompe. J’ai adeisé…Vas-y crache » Et par Skype, on surveille avec mauvaise conscience, son enfant laissé aux soins d’une autochtone méprisée dont on abuse en lui donnant des ordres à distance.

Quant au responsable installé à Dakar et qui emploie des Sénégalais, de jour comme de nuit, il précise : « Ici, il est interdit de parler en langue. Ici on pense français, on mange français, on a des noms français » L’inventaire des obligations est infini, dès qu’il s’agit de la libéralisation des échanges-de biens, de main-d’œuvre et de connaissances-de l’expansion de ces échanges et des interactions humaines, de la concurrence, des retombées technologiques de la communication à l’échelle planétaire.
La scénographie soignée de Philipe Marioge, au service de la mise en scène d’Aurélia Guillet et Jacques Nichet, offre un espace de deux écrans, un livre ouvert de style architectural et esthétique qui rappelle la bibliothèque François Mitterrand quand on la regarde  observée depuis le quai de la Seine.

À l’intérieur de ces pages «écrans lumineux» ouvertes, Agathe Molière et Stéphane Facco portent les rôles alternatifs de l’homme et de la femme. Ils déversent une parole sans éclat, accumulant tous les clichés répertoriés sur la déshumanisation du travail et de la vie. Ainsi, on se donne entièrement à son poste professionnel, en reniant sa part intime: femme, enfants et résidence d’origine, et en s’adonnant, pour passer le temps, à des jeux érotiques inavouables, tandis que reste, sauvegardée à l’extérieur, la fonction académique parentale.
Mais l’invention artistique n’a pas rendez-vous avec cette performance lancinante et sans espoir, où l’individu est seul, absolument livré à lui-même, à sa vérité et à ses mensonges, dans la position même du spectateur qui en demandait plus…

Véronique Hotte

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. T : 01 48 33 16 16, du 19 mars au 5 avril 2014, mardi et jeudi 19h30, mercredi et vendredi 20h30, samedi 18h, dimanche 16 h.

Le texte de la pièce est publié chez L’Arche éidteur.

 


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