Les Frères Karamazov

 Les Frères Karamazov, d’après Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, adaptation de Sophie-Iris Aguettant, Olivier Fenoy, Cécile Maudet et Bastien Ossart, mise en scène de Cécile Maudet et Olivier Fenoy.

14.les-freres-karamazov1Dostoïevski, mort à soixante ans en 1881, avait commencé Les Frères Karamazov en 1878. Paru en 1880,  donc, à la toute fin de sa vie, ce fabuleux roman connaît vite un succès populaire et il a fasciné nombre d’auteurs et philosophes comme, entre autres Freud et Kafka, et des générations de metteurs en scène depuis Jacques Copeau qui en avait fait une adaptation déjà en 1911, avant Albert Camus en 1938…
C’est l’histoire de
Fiodor Pavlovitch Karamazov, cinquante-cinq ans, marié deux fois et père de Dimitri, Ivan et Alexeï mais aussi de Smerdiakov, dont il a fait son domestique et cuisinier… Assez vulgaire, il ne s’est pas occupé de ses enfants et sera tué par Smerdiakov.
Fils aîné issu du premier mariage, Dimitri, 28 ans, sûr de lui et orgueilleux, est alcoolique et s’offre de nombreuses femmes pour lesquelles il dépense tout son argent. En violent conflit avec son père au sujet d’un héritage dont il a été spolié, et d’une femme, Grouchenka, qu’il convoite comme son père… C’est lui d’abord qu’on sera accusera du meurtre
.
Ivan, premier fils du deuxième mariage de Fiodor, est lui, à 24 ans, très solitaire, athée et marqué par la souffrance qui existe dans le monde ,  il voue à son père une haine qui le ronge.
Influencé par Smerdiakov, Ivan finit par se croire coupable du meurtre de son père. Et il y a enfin Alexeï ou Aliocha, 20 ans, un jeune moine influencé par Zossima, le vieux patriarche du monastère qui, vénéré par les habitants, et très malade, va bientôt mourir.
Après sa mort, Aliocha que le patriarche a poussé à retrouver sa famille, doit affronter le grave conflit entre ses frères et son père. Il se sent proche de Dimitri, mais beaucoup moins d’Ivan l’athée. Et il y a enfin le fils illégitime, gentiment surnommé « Smerdiakov  « qui pue » en russe par Fiodor Pavlovitch qui l’a eu de Lizaveta, une pauvre muette. Mal vu parce que bâtard, comme on disait à l’époque et non demi-frère, triste et épileptique comme Dostoïevski, il admire Ivan, un athée comme lui. Et il finira par avouer qu c’est lui qui a tué Fiodor avec la bénédiction d’Ivan.
Grouchenka, 22 ans, elle, a été abandonnée par un officier polonais et est la maîtresse d’un homme tyrannique, et vit de la prostitution. Proche de Fiodor et de Dimitri Karamazov,  elle, l’humiliée veut se venger des hommes…
Mais elle aime Dimitri, le parricide désigné, et croit en son innocence. Quant à Katerina Ivanovna (Katia), fiancée et fidéle à Dimitri qui a effacé les dettes de son père, elle n’est pas insensible à l’amour d’Yvan. Il y a aussi de nombreux personnages secondaires qui ont tous une personnalité mais qu’il est évidemment impossible d’introduire dans une adaptation théâtrale. Et le livre VI parle surtout de la vie de Zosime, le patriarche orthodoxe.
Tout l’enjeu est donc là et ne date pas d’hier: comment faire passer l’univers d’un roman, avec nombre de descriptions,  et de   plus célébrissime comme celui-ci, sur le plateau d’un théâtre sans le dénaturer: comment aussi mettre en scène ces personnages hors normes : un criminel, une prostituée, un alcoolique amateur de femmes, un jeune moine, etc… et faire partager, non à des lecteurs, mais à un public de théâtre, les grandes idées qui ont obsédé Dostoïevki sa vie durant : la souffrance physique et/ou mentale qui accable l’humanité, la maladie qui frappe à l’aveugle, l’inconsciente complicité fondée sur la vengeance des frères Karamazov dans le meurtre de leur père qui ne s’est pas occupé d’eux enfants. Et la question de l’existence de Dieu, au centre de la pensée du grand romancier russe ; sans lui, l’homme livré à lui-même, se conduit sans interdits moraux, puisqu’il devient lui-même Dieu, dit Dostoïevski, et ce qui pose la nécessité absolue d’une force morale incontournable, face à la liberté de l’homme.
Dostoïevski condamne l’athéisme d’Ivan et le matérialisme socialiste censé satisfaire les besoins et le bien-être de l’humanité, car il entraîne en fait une insatisfaction, et pousse donc les hommes à des actes violents, à l‘alcoolisme et à l’addiction au sexe, comme Fiodor Karamazov. Seule solution pour l’auteur russe, revenir aux fondamentaux : la croyance au Christ, unique espoir de rédemption pour les hommes, le pardon et l’expiation des péchés des parents, au besoin dans la souffrance, de façon à donner un ciment et donc une indispensable unité à la société. Tous thèmes philosophiques qui forment la substance même des
Frères Karamazov.
Reste maintenant à traduire les choses dramaturgiquement et sur le plateau, sans réduire le roman à une trame socio-policière : l’entreprise n’est pas, on peut s’en douter, des plus faciles ! Le travail de compagnie de l’Arc-en-ciel est honnête : avec toutes les qualités et les restrictions attachées au terme.
Un plateau nu ou presque avec le minimum d’accessoires : le lit du père, la projection d’une icône pour suggérer le monastère, un banc pour recevoir le corps du patriarche, et de belles lumières mais souvent trop crépusculaires. Ce parti pris scénographique de dépouillement, bien conçu par Eric Baptista qui a refusé l’anecdotique, permet au public d’avoir accès plus vite et plus facilement au texte. Mais soyons francs : cette adaptation bavarde du roman ne possède aucun fil rouge, la mise en scène peu inventive, reste maladroite, et les petites scènes se succèdent sans rythme et sans véritable émotion…
Le public, pour une fois très nombreux et jeune (plus une place de libre, ce qui est plutôt rare à l’Epée de Bois !), semble apprécier au début (il y a une attention d’une très grande qualité) mais a ensuite tendance à somnoler. Et on le comprend d’autant plus que la première partie, souvent donc peu éclairée, dure presque deux heures, et la troisième heure, après une courte pause, est un petit plus nerveuse mais souffre des même défauts !
Les comédiens font un travail correct, on les entend bien, c’est déjà cela, mais, à part Bertrand Boss (le Père Zossima) et Gabriel Milchberg ( Aliocha), qui font preuve tous les deux d’une belle présence, le reste de la distribution, faute d’une direction d’acteurs plus solide, est inégale. Et à cause surtout d’une mise en scène trop timorée où il n’y a guère d’émotion, sauf justement dans les scènes entre Aliocha et le père Zossima, le spectacle manque singulièrement de conviction, et ne décolle pas.
Il aurait fallu imaginer d’abord une dramaturgie et une mise en scène capables d’insuffler un véritable souffle à cette tragédie familiale qui pose des questions essentielles à n’importe lequel d’entre nous, croyants ou non. Mais malheureusement ici , c’est loin d’être le cas, et on n’a pas rendez-vous avec quelque chose qui aurait à voir avec le sacré…
Donc, à vous de voir mais ici, on est trop loin du compte, même si, répétons-le, il s‘agit d’un travail honnête et scrupuleux qui donne, en tout cas, très envie de relire le roman…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Epée de Bois,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 13 avril.

 

 


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