Les Méfaits du tabac

LesMéfaitsdutabac4©PascalVictor_ArtComArt

 

Les Méfaits du tabac, concert en un acte, d’Anton Tchekhov, mise en scène de  Denis Podalydès, conception du spectacle de Floriane Bonanni.

 Sur la scène nue des Bouffes du Nord, le public admire  la sobriété des instruments de musique, avec à cour, une chaise et son chevalet ; à jardin, un piano à queue. Quelques chaises éparpillées en attente de visiteurs, un pied de micro qui patiente avant la venue de son récitant et acteur ; des métronomes anciens et modernes au rythme sonore cadencé, posés çà et là, à même le sol, espèrent l’arrivée de leurs musiciens.
De son côté, le spectateur intrigué attend la représentation: la scénographie de Delphine Sainte-Marie est particulièrement soignée avec des objets choisis de salon de musique. À ce tableau désuet, s’ajoutent les signes évocateurs du monde tchekhovien, avec une forte connotation poétique et un désenchantement existentiel: dans le fond, suspendu et comme décroché par endroits, avec l’usure du temps, un rideau rouge, à la façon de celui du petit théâtre improvisé de Treplev dans La Mouette.
Des pas  précipités et indécis se font entendre dans les coulisses, et un vieil homme, grand et voûté,  en costume d’époque, apparaît sur le plateau en bougonnant, traverse l’espace, le quitte, puis semble revenir. C’est le grand acteur Michel Robin qui interprète Nioukhine, l’anti-héros incertain et inquiet des Méfaits du tabac, du nom de la conférence à venir de cet autodidacte.
Il ne parviendra jamais à dérouler le fil de son discours pseudo-savant, mais on comprend, au cours de ses aveux, qu’il juge son existence inutile, rendant presque légitime le mépris de sa femme à son sujet qui le traite d’épouvantail. Directrice d’une académie de musique – le lieu de l’intrigue -, elle l’a enjoint à produire une conférence « dans un but de bienfaisance ». On devine que cette femme autoritaire inflige à son mari une vie sans armature, une existence apeurée et sans désir. Le portrait du vieil homme en mouvement est comique et charmant, d’un charme émouvant et navrant: il  ne s’avoue jamais vaincu et prétend fuir.
Heureusement, pour donner un peu de baume à la blessure intime du vieil homme, surviennent, comme en rappel des Trois Sœurs de Tchekhov, trois belles musiciennes habillées de robes dessinées par Christian Lacroix. La violoniste Floriane Bonanni, conceptrice de ce concert en un acte,  est en robe noire, la pianiste Emmanuelle Swiercz en robe safran et la soprano Muriel Ferraro, en robe rouge, avec des parures à la fois sobres et somptueuses – croupe et cambrure marquées.
On ne sait si ces figures sont les filles de Nioukine ou bien des pensionnaires de l’académie. Mais, grâce au piano, au violon et au chant, la « petite musique tchekhovienne » s’est aimablement invitée sur la scène, en prenant une vie autre – du côté de la musique et non plus du texte. La Sonate n°1 en si mineur BW1014 pour violon et piano de Bach apporte sa nostalgie et sa tendresse mutine, et La Partita n°2 pour piano en do mineur se fait plus sombre et austère, pour la venue finale de l’épouse supposée. Ces deux morceaux de Bach encadrent le monologue de Nioukhine sur l’amer descriptif de ses jours.
Quant à La Sequenza VIII pour violon de Berio, inspirée par ailleurs de Bach encore, elle ajoute de la rage et de la colère aux propos du vieil homme et un désespoir plus incisif. Et la tourneuse de page, qui est aussi chanteuse soprano lyrique, offre à tous La Romance (op.47 N°1) de Tchaïkovski, un instant pur de voix profonde et aérienne.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord. T: 01 46 07 34 50,  du 18 au 22 mars et du 1er au 12 avril, du mardi au samedi à 19h.


Archive pour mars, 2014

Melting-pot

Melting Pot direction artistique de Joanne Leighton et Christophe Frick.

melting pot  C’est la réalisation d’un projet de théâtre danse avec sept jeunes adultes d’Éthiopie, Tunisie, Ouganda, Pakistan, Iran qui vivent dans la région de Belfort, Bâle ou Fribourg. Le Thème: le passage des frontières : qui parle quelle langue, qui a un passeport, qui est prêt à raconter sa vie, quelle est l’importance de votre immigration ? »
Sur une vaste carte blanche d’Europe dessinée sur le plateau, les sept danseurs amateurs, passant les frontières, changent de direction et se déchaînent en improvisations acrobatiques, rythmés par des lumières subtiles. « Maintenant nous allons faire un voyage autour de l’Allemagne, de la France, de la Suisse ! (…) Je suis à la maison, je suis en Éthiopie »…Entre deux solos comiques, ils sont bombardés par des coussins blancs qu’ils posent dans les pays où ils veulent s’installer. On remonte dans les généalogies, on revêt des scaphandres, on trace des frontières avec des rubans blancs, on installe sur le devant de la scène des photos de famille, devant lesquelles on se couche en vagues. Un jeune Pakistanais fait ses prévisions pour cinq ans…

Melting Pot, financé par le Junges Theater de Bâle, le Théâtre de Fribourg et le Centre chorégraphique de Lausanne, a rassemblé ces jeunes amateurs que rien ne prédestinait à cette insolite performance chorégraphique, pour quatre représentations du 12 au 15 mars dans la  belle salle du Centre chorégraphique national de Belfort dirigé par l’énergique Joanne Leighton. Le public des familles très métissé, avec de nombreux enfants,  leur a fait une ovation méritée…

 Edith Rappoport

Centre chorégraphique de Belfort

Les amateurs, d’où qu’ils viennent, sont invités aux ateliers préparatoires pour le spectacle Made in Belfort qui se dérouleront les 7 et 8 juin, Porte de Brisach à Belfort. Pour s’inscrire: de 18 h 30 à 21 h, CCNFCB, les 15 avril, 23 mai, 3 juin, 5 juin, 6 juin, T: 03 84 58 44 88. Un événement à ne pas manquer.

Nous n’irons pas ce soir au Paradis

Nous n’irons pas  ce soir au Paradis d’après Dante, mise en scène de Serge Maggiani.

danteAprès La Vita nuova consacrée à la fameuse Béatrice qui vient de mourir à vingt quatre ans en 1290, Dante Alighieri écrit sa  non moins fameuse Divine Comédie. A une époque où la guerre civile entre le parti blanc et le parti noir  faisait rage à Florence que Dante devra quitter à jamais, en 1300 abandonnant femme et enfants, et sa ville tant aimée. Exilé pendant vingt ans, soit quatre de plus que Brecht, le temps d’écrire son chef-d’œuvre, avant de mourir.
  Serge Maggiani reprend ce spectacle qu’il avait créé avec l’aide Valérie Dréville. Il s’agit plus précisément d’extraits des chants I et V du dernier livre L’Enfer, sans doute le plus beau et moins hermétique parmi les autres, et qui est celui qui nous parle encore le plus facilement. Mais pour les deux premiers livres, s’il n’y avait les notes en bas de pages, c’est quelque 80 % du texte qui nous échapperait.
  Mais quand Maggiani s’en empare  seul sur le plateau avec parfois un micro sur pied devant un rideau qui cache le décor de, comme il le dit finement, de la Comédie humaine avec Le Faiseur de Balzac qu’il interprète deux heures plus tard sur cette même scène, le miracle se produit.
Et comme avec une clé secrète, l’ai de ne pas y toucher il sait rendre les choses  claires, c’est avec une sorte de discrète et des plus vivantes  explications de texte, comme une véritable résurrection.
Il sait rester au plus près de cet Enfer qu’il admire,  et nous entraîner dans sa passion. Avec à la fois beaucoup
d’humilité et un grand savoir-faire, et quand il lit des moments du texte en italien de sa belle voix chaleureuse, on craque complètement.
  Maggiani, on le connaît depuis le mémorable Soulier de satin monté par Vitez, et on l’a vu bien souvent ensuite, en particulier , tout fait remarquable dans  un  solo consacré à A la Recherche du temps perdu de  Proust qu’il avait présenté dans le Studio à Chaillot, puis dans le Rhinocéros, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Motta. Mais il est ici exceptionnel. Ne ratez pas cette reprise, il nous donne à entendre la poésie de Dante avec une intelligence et un sensibilité exceptionnelle.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses à Paris, à partir du 26 février.

Phèdre

 Phèdre de Jean Racine, mise en scène Christophe Rauck

phedreSi l’on considère que Racine rejette complètement, de l’espace théâtral, les objets venus du réel, et crée, avec son esthétique à lui, des personnages fort éloignés de la réalité, que ce soit à la Cour de Versailles ou pour Phèdre,dans la mythologie grecque, d’où ils sont censés tirer leur origine, Christophe Rauck lui rend un bel hommage…
La tragédie a dès son origine, un caractère sacré; il s’agit d’un dialogue entre l’homme et le divin; l’homme qui interpelle le transcendant car il ne peut se résoudre à l’injustice de sa destinée malheureuse.
Que nous raconte
Phèdre (1677), si emblématique du théâtre du XVIIème siècle ? Thésée, roi d’Athènes, a disparu et laissé sans nouvelles de lui son royaume. Phèdre, son épouse, s’est prise de passion pour Hippolyte, le fils de son époux. Thésée est considéré comme mort, et Phèdre, apaisée, avoue son amour à Hippolyte… qui aime Aricie, une princesse de la famille royale d’Athènes.
Coup de théâtre: Thésée est bien vivant et rentre à Trézène. Hippolyte est alors accusé par Œnone, la nourrice de Phèdre, d’avoir souhaité abuser de la reine. Thésée hors de lui, chasse son fils et appelle sur sa tête la colère de Neptune. Vœu exaucé, Hippolyte va mourir. Et Phèdre alors, avouera alors son crime qu’elle a déjà expié en s’empoisonnant. : « Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;/Il faut à votre fils rendre son innocence : /Il n’était point coupable. »
Pour établir ce dialogue, avec le monde des dieux, il faut un lieu retiré du monde. La nécessité de cet espace clos, fermé aux bruits du monde, Christophe Rauck ne l’a pas négligée, et pas simplement pour répondre à la règle des trois unités…En témoigne, l’intervention très réussie de Théramène, très bien interprété par Julien Roy qui surgit en fond de scène, délégué par le destin qui apporte des nouvelles de l’extérieur:
On dit même qu’au trône une brigue insolente/ Veut placer Aricie et le sang de Pallante. / J’ai cru de ce péril, vous devoir avertir. Les nouvelles sont toujours décalées et incertaines: la distance est grande entre le destin de l’homme, et le déroulement de ses jours périssables.
C’est à une mise en scène où Phèdre est emportée par la douleur : « Sers ma fureur, Œnone, et non point ma raison » que nous invite Christophe Rauck. On pourra lui reprocher une interprétation parfois un peu trop rock and roll de cette Phèdre où est affaibli le pouvoir de la parole tragique et poétique, seule arme des personnages et héros raciniens. Mais la rencontre avec la tragédie, tout comme la peinture abstraite, par exemple, demande sans doute un chemin initiatique. Mais la proposition esthétique, et la réalisation poétique de Christophe Rauck, favorise sans doute un accueil de la pièce plus évident par un public jeune et… moins jeune.
C’est aussi un geste esthétique où il affirme que, oui, la tragédie n’est pas morte. Les Grecs du temps de Sophocle pouvaient croire aux dieux et aux héros, mais Racine, janséniste de Port-Royal, sûrement pas, et nous encore moins. Que cet espace ainsi créé par Racine, soit une transposition artistique de Versailles et que,
Louis XIV, dieu tout puissant détient entre ses mains le destin de chacun (tel les dieux du théâtre antique), c’est évident.
Christophe Rauck l’a bien senti: un transfert direct de ce réel serait insuffisant pour la beauté pérenne du langage dramatique de Racine et ici, c’est par la magie de la mimésis que cela peut fonctionner. Ambiance sombre, rouge noire et métallique, où les personnages « irréels » de Racine viennent comme de nulle part, et vont s’affronter avec la seule arme de la parole, indispensable à cette forme théâtrale qu’est la tragédie. Espace né de la parole, la scénographie constitue un paysage qui s’étend à l’intérieur des héros (la scénographie respecte la règle des trois unités, avec un seul lieu: l’intérieur du palais). Paysages secrets et sacrés qu’il ne faut pas dévoiler à la lumière du monde, sous peine de mort : Comme le dit Hippolyte: « 
Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face/ Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé / La fille de Minos et de Pasiphaé.
Au risque ici d’assister plus à un drame, en tournant le dos à ce qui constitue l’essence de la tragédie et sa structure même… L’espace où se meuvent les personnages, réunit plusieurs styles,  avec des éléments symboliques comme ceux de la guerre, représentée, côté jardin, par une grande colonne semblable à une sculpture-accumulation façon Arman, faite de cuirasses, d’armures, casques, épées, et chevaux, donne le paraître à cette œuvre d’art intemporelle.
Cécile Garcia-Fogel, est une Phèdre d’aujourd’hui, tout autant que d’hier. Elle nous entraîne progressivement et, avec modernité, du drame à la tragédie. Et les deux monologues si célèbres de l’acte IV, qu’elle interprète remarquablement, nous font oublier les moments où, de temps à autre, les cris, l’hystérie, étouffent la violence et la souffrance
dévastatrices s’emparent de Thésée, Phèdre et Hippolyte. Mais dommage…l’interprétation de ces deux derniers personnages est parfois plus proche de l’hystérie que de la folie, et s’éloigne de cet espace clos, tragique et noir, si propre à la construction esthétique imaginée par Racine, toute en clair-obscur.
Le jeu des acteurs, est parfois caricatural, surtout Olivier Werner (Thésée), et l’emporte sur la sobriété du langage racinien. Sobriété si précieuse et si juste, unique, à respecter absolument, pour ne pas ôter la douleur  tragique sans laquelle ne peut demeurer l’intensité émotionnelle et la noble retenue exprimée dans la souffrance majestueuse, que nous transmet le génie poétique et dramatique de Racine. L’expression et le jeu scéniques devraient tendre vers une dématérialisation du discours, et n’admettent donc pas le langage spontané du corps, les cris, sanglots etc.. On peut donc avoir une certaine réticence quant à l’interprétation de Thésée. Olivier Werner apparait brutalement en armure, avec un casque de Minotaure, Thésée victorieux du Minotaure ! Thésée demi-dieu, demi-homme,(« Le taureau est la forme déguisé d’un dieu… »disait déjà Euripide dans sa
Phèdre, arrive sur scène en  crevant le plancher d’un coup d’épée, comme venu des profondeurs des Enfers, ou du Labyrinthe ! Pourquoi pas? Mais cela frise le personnage de bande dessinée.
phedre..Alors que, précisément, cette entrée en scène à l’acte III, est au centre de la tension de l’action dramatique, et de son basculement. Thésée, longtemps considéré comme mort, est en effet vivant ! Mais ici, le personnage, déjà joué trop en force, vêtu d’une peau de bête à poils longs, manteau indigne d’un roi et d’un prestigieux guerrier, demi-dieu/demi-homme,
est la limite du ridicule
Le choix des costumes, en effet, laisse perplexe : Hippolyte et Théramène (très juste et fine interprétation de Julien Roy), en tenue d’escrime très week-end  à l’acte I, puis Phèdre, au dénouement, en chemise blanche d’homme, jambes nues, sans parler du manteau de Thésée… Tout cela n’est pas des plus subtils, même si Christophe Rauck et Aurélie Thomas pour la scénographie, impulsent avec cohérence, à cette pièce, emblème de la tragédie classique du XVIIème siècle, une vivacité poétique, et contemporaine, si souvent absente dans les récentes mise en scène de tragédies.
Depuis le 1er janvier, Christophe Rauck est directeur du Théâtre du Nord – CDN Lille-Tourcoing et cette
Phèdre est sa dernière création à Saint-Denis. Malgré ces réserves, c’est une belle signature de départ !

Elisabeth Naud

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 6 avril.

 

 

Je marche dans la nuit par un chemin mauvais

Je marche dans la nuit par un chemin mauvais, texte et mise en scène d’Ahmed Madani

   Visuel 6 © François Louis AthenasAuteur et metteur en scène, dévoué à l’écriture dramatique comme à l’écriture scénique, Ahmed Madani engage depuis 2011 un projet qui interroge l’histoire des cinquante dernières années et se décline sur plusieurs créations. Illuminations – premier volet du tri typtique Face à leur destin – a réuni en 2012 une dizaine de jeunes du Val Fourré.
Sa nouvelle pièce Je marche dans la nuit par un chemin mauvais traite encore de la jeunesse et de la transmission, texte initié lors d’une résidence d’écriture à Argentan.
C’est une confrontation entre Gus, de père algérien et Pierre, son grand-père maternel, deux êtres unis par des liens familiaux mais  qui ne se connaissent guère et qui apprendront à se découvrir. Le garçon de vingt ans, un rien violent et  marginal, déscolarisé et en rupture de communication parentale, fait l’épreuve d’une retraite rustique en Normandie chez son grand-père veuf.
Cette modeste mise au vert a été décidée afin que le jeune prenne du recul en vue d’un retour salutaire sur lui-même. La sauvegarde symbolique s’accomplit sous l’égide de la nature et de « l’ancien », fragilisé par des troubles de mémoire, si ce n’est la hantise des horreurs de la guerre d’Algérie qui ne le quitte pas.
La transmission – poids ou plume – est ce qui permet à l’individu de se reconnaître au cours du temps. Entre les deux générations, s’insinue une troisième intermédiaire, celle de l’auteur Ahmed Madani, observateur lucide et concepteur de la mise en présence simultanée de l’appelé du contingent des années 60 et du lycéen de 2010.
Si, de son côté, l’octogénaire – émouvant Yves Graffey – se situe du côté de la permanence et de la continuité avec l’entretien du jardin, la soupe du soir, les madeleines et le café-goutte, ce sont des gestes rituels qui se réduisent dans le regard du jeune homme, à de l’usure, du vieillissement et du décalage temporel.
De son côté, le garçon privilégie le renouvellement, la rupture et la transgression – mobile, coca-cola, nuggets et pop-corn au miel, à volonté -, ce qui fait sauter les verrous de la tradition dans les yeux ébahis du grand-père bousculé. Et Gus ne veut pas débroussailler le jardin de Pierre : trop dur, inutile et vain. Ce n’est que le début de l’initiation à la vie et à la reconnaissance de l’autre en soi, un autre soi-même.
Vincent Dedienne est simplement excellent dans cette mise à nu d’une jeunesse un peu déboussolée et perdue, il dessine sur la scène un corps épanoui qui danse : mouvements et déplacements violents et rapides, attitudes dégingandées et nonchalantes, corps avachi et déplié largement ou bien tendu à l’extrême et recroquevillé sur lui-même.
Sous la direction d’Ahmed Madani, il passe d’un instant à l’autre, d’un comportement et de propos brutaux, agressifs et rebelles à une conversation paisible et raisonnée avec le spectateur qu’il sollicite en lui expliquant le déroulement de l’intrique en cours. La jeunesse n’a qu’un temps, sitôt éprouvée, on la regrette, et l’acteur semble brûler toutes ses cartouches , alors qu’il en révèle encore des provisions inouïes. Être jeune, c’est aussi être inquiet, vulnérable, parfois arrogant, dissipé, révolté et violent, et la jeunesse pour le grand-père a été synonyme de malheur, de malaise et de souffrance malgré la présence de son aimée, une jeunesse volée ou sacrifiée.
Grâce aussi à la scénographie de Raymond Sarti, la magie théâtrale fait son œuvre, c’est un espace surélevé avec une toiture à peine esquissée, un chemin de pelouse verte autour de la maison, un intérieur nu avec des meubles blancs de cuisine et un feuillage de lumières réverbéré sur le sol, l’ombre de la nature présente alentour. C’est au prix d’une très bonne représentation de théâtre qu’on peut sentir la fragilité et la brièveté de la vie, des menaces inscrites dans la condition humaine, d’autant plus fortes qu’on est confronté à la cruauté absurde de la guerre.

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie. Tél : 01 43 28 36 36 du 14 mars au 13 avril, du mardi au samedi à 20h30, dimanche 16h30.

Le texte est publié aux éditions Actes-Sud Papiers.

 

Borrowed Light

Borrowed Light avec la Boston Camerata et la compagnie Tero Saarinen.

 

phontoVoilà un travail chorégraphique original qui associe deux continents, avec la troupe finlandaise de Tero Saarinen et la Boston Camerata, groupe vocal dont la directrice artistique, une chanteuse française soprano Anne Azéma, fait revivre la tradition musicale des Shakers.
Mouvement religieux radical du 18 et 19ème siècles, aux valeurs communautaires fortes, et semblable par l’esprit, à un autre mouvement plus connu aux États Unis, les Amish. Sa musique chorale d’une grande beauté est un peu l’équivalent en Europe du chant grégorien: elle accompagne et induit ici les mouvements chorégraphiques.
Tout concourt ici à créer un climat spirituel d’une très sobre beauté. Les costumes d’Erika Turunen, en feutrage épais et voiles noirs transparents, couvrent tout le corps mais laissent deviner des fragments de peaux nue des danseuses à la grande sensualité. La scénographie de Mikki Kunttu: un sol blanc, avec un espace surélevé à jardin, et en fond de scène, où se placent parfois les chanteurs, est associé à un remarquable travail de lumières et d’ombres, créent une sorte de camera obscura en noir et blanc où se déplacent les danseurs.
Les pieds des danseurs frappent, sonorisés ce qui donne une sensation tellurique à cette danse, très au sol, et toujours en déséquilibre, associe des solos, des duos et des groupes parfois circulaires. Chaque mouvement semble improvisé mais obéit en fait à un enchainement très précis. C’est une sorte d’envoûtement que nous propose le chorégraphe: «Les propos de cette création n’est pas le
shakerisme. Mais plutôt la communauté et la dévotion. Pour moi la nature d’un engagement, qu’il soit religieux, politique ou artistique, est fondamentalement le même».

Le spectateur cartésien a le droit de rester extérieur à ce type d’images, mais comme le spectacle ne dure qu’une heure dix, il se laisse vite surprendre!

 

Jean Couturier

 

 

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 15 mars.

Protée de Paul Claudel

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Protée, de Paul Claudel, mise en scène Philippe Adrien

   Le spectacle de Philippe Adrien avait été créé l’an dernier (voir Le Théâtre du Blog) mais n’avait guère plu à Philippe du Vignal. C’est une blague de bonne société, comme la Belle Hélène, comme une Iliade travestie du XVIII ème siècle : il faut être farci d’antiquité et de mythologie pour écrire un Protée. Donc, Protée est un dieu de « dernière catégorie », affublé d’un double don : celui de se transformer en ce qu’il voudra, phoque (c’est un dieu marin), pieuvre, eau, feu, et même arbre fruitier pour échapper à ses ennemis, et celui de révéler la vérité à qui réussira à le tenir à bras le corps malgré les transformations susdites (lire, à ce sujet, les Géorgiques IV de Virgile).
Donc, à la faveur d’un naufrage, arrivent sur son île Ménélas et Hélène, de retour de Troie. Ils n’attendent du petit dieu rien de moins qu’un bateau neuf pour repartir. Partir : il y en a une qui voudrait bien quitter, l’île, c’est Brindosier, une nymphe futée et piaffante, avec ce vieux dieu gluant, ses phoques et les éternels horizons. Bref, elle trouvera le moyen de se faire passer pour Hélène, plus drôle que cette séductrice pétrifiée d’orgueil pour avoir eu deux cent milles morts à son compte, et angoissée d’avoir loupé dix ans de modes nouvelles. La première version est de 1913, la seconde de 1927 : Claudel tient à sa comédie autant qu’à ses grandes pièces, qu’il remanie et retravaille sans cesse.
Sous une forme piquante et très “belle époque“ revue “années folles“ -et la mise en scène en rajoute, en faisant de Ménélas un fringant lieutenant à moustache et épaulettes-, il y a là le souvenir de La Tempête de Shakespeare, d’Ariel bloqué sur son île par Prospero, Caliban étant joué par une bande de satyres inoffensifs et peu révoltés. Ajoutons que Jupiter fait remonter Hélène au ciel et descendre Protée aux abîmes de la mer : «c’est la mer allée avec le soleil», dirait le Rimbaud cher au cœur de Claudel.
Irons-nous jusqu’à parler du comique «cosmique» de Claudel, du rire comme lyrisme absolu ? On est en tout cas sous le charme souriant d’une fantaisie inattendue. Ce Claudel-là n’est pas très catholique, très à l’aise dans la liberté polythéiste. Ce dont il parle, c’est moins d’être ou ne pas être, de la transcendance ou non, c’est du théâtre. Un peu du sien : on entend flotter sur la mer un écho du Partage de midi. Beaucoup de celui qu’il a vu et aimé, des revues parodiques à Shakespeare, et de cet art qui peut fonctionner avec trois bouts de bois et de ficelle (voir son Christophe Colomb), qui, comme Protée, peut prendre toutes les formes et nous révéler des vérités à conditions que nous ne le lâchions pas. Bonne résolution en période de reflux d’aide à la culture et à l’art.
Ici, Philippe Adrien sert le théâtre avec un peu plus que des bouts de ficelles : la vidéo n’a pas été inventée pour rien, mais on a aussi de bonnes vieilles marionnettes, quelque chose entre les gargouilles de Notre-Dame de Paris (Eh! Oui…) et les satyres cornus. On a surtout des acteurs, qui s’amusent franchement. Et nous, ils nous font sourire.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de la Tempête, 01 43 28 36 36, jusqu’au 13 avril.

 

 

 

Songo la rencontre

Songo la rencontre, texte et mise en scène de Richard Demarcy et Vincent Manbachaka.

securedownload  Le spectacle a été créé à Bangui, en République Centrafricaine, il y a vingt ans, et  l’on avait pu le voir ensuite aux Francophonies de Limoges mais aussi à l’étranger.
Il a été remis en scène dans une nouvelle écriture avec des comédiens de Linga Tere, dont certains de l’ancienne équipe, et avec  Maplumba, Mogbendé et Mokulé, remarquables danseurs-musiciens-chanteurs pygmées de la région de Bayanga.  Mais c’est aussi une opération de solidarité avec Linga Tere, espace culturel (deux théâtres de verdure, médiathèque, ateliers, radio locale,etc…) géré par une O.N.G. à Bangui et pillé il y a quelques années.

  Songo la rencontre a pour thème la vie de deux koungoulouba (bossus) qui ont oublié ce qu’ils étaient et d’où ils pouvaient venir; ils doivent annoncer de mauvaises nouvelles aux habitants d’un village situé près de la forêt, près du fleuve Oubangui, comme était nommé dans notre enfance -ce qui nous faisait rêver- la république centre-africaine de maintenant.
Mais des esprits protecteurs de Gbako vont détourner les deux bossus de leur chemin, et, comme dans de nombreux contes, le voyage, situé au cœur de l’action, est toujours une sorte de rite d’initiation, ici avec des danses et chants collectifs.

  Le chœur a comme souvent un rôle apaisant dans une fable comme celle-ci, et les deux bossus verront disparaître leur bosse, dans un rituel chanté et dansé par les huit interprètes. Avec un rythme et une rigueurs impeccables et une belle énergie: même si cela fait toujours un peu stéréotype d’associer ces mots à un spectacle africain qui fait parler les corps et les voix, mais ici, c’est vrai.
Et la mise en scène franco-africaine Demarcy-Manbachaka est solide. Du côté costumes et lumières, c’est un peu bricolé  (les danseuses en panties noirs avec pagnes en rafia colorés par dessus!) mais qu’importe, il y a quelque chose d’authentique dans cette fable, jouée, chantée et dansée soit une autre forme de comédie musicale.
François Grosjean, le directeur du Grand Parquet a eu raison de programmer Songo la rencontre dans ce quartier des plus africains de Paris.

 Comparaison n’est pas raison, comme disaient autrefois nos instituteurs mais,  après des  spectacles assez prétentieux  comme l’Hamlet de David Bobée ou l’Oncle Vania d’Eric Lacascade, Songo la rencontre fait du bien. L’agronome René Dumont disait en 1962,  comme l’indiquait le titre de son célèbre livre, que l’Afrique noire était  mal partie… Mais, en, tout cas, cinquante ans après, les pays les plus pauvres d’Afrique, en matière de spectacles et de culture, ont encore bien des choses à nous apprendre…

Philippe du Vignal

Le Grand Parquet  35 rue d’Aubervilliers 75018 Paris  T: 01-40-05-01-50 jusqu’au 30 mars les jeudis, vendredis et samedis à 19 h et le dimanche à 15 heures.
 Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez les vendredi 4  avril à 20 heures et le samedi 5 avril à 18 heures.

La saison Danse 2014/2015 à l’Opéra de Paris

La saison Danse 2014/2015 à l’Opéra de Paris.phonto

 Benjamin Millepied connaît un grand succès avec son L.A Danse Project 2 au Châtelet, et viendra en octobre prendre la direction de la danse à l’Opéra de Paris.
Il succèdera à Brigitte Lefèvre qui nous a présenté sa dernière saison, avec beaucoup d’émotion, d’autant qu’elle a appris, au  cours de cette présentation, le décès de Gérard Mortier, un des anciens directeurs de L’opéra.
Elle partira officiellement le 4 octobre, et elle a souligné sa satisfaction de transmettre au nouveau directeur Stéphane Lissner, une maison avec tous ses services  en ordre parfait de fonctionnement.
La nouvelle saison commencera  dès  septembre, avec une pièce jamais vue en France du Tanztheater de Pina Bausch, Two Cigarettes in the Dark, auquel feront suite deux pièces de William Forsythe et Etudes d’Harald Lander, un travail qui parle du vocabulaire de la danse et de sa théâtralité.

Les amateurs de danse classique pourront voir ou revoir, Casse- Noisette et Le Lac des cygnes dans la chorégraphie de Rudolf Noureev, qui disait, «Je serais toujours vivant quand on dansera mes ballets», ainsi qu’une curiosité La fille Mal Gardée, un ballet créé en 1789 et chorégraphié ici par l’anglais Frederick Ashton dans une tonalité très comédie musicale. Les Enfants du Paradis,  inspiré du film de Marcel Carné,  dans une chorégraphie de José Martinez, ancien danseur de l’Opéra de Paris et directeur actuel du Ballet de Madrid, sera repris ainsi que La Source, chorégraphié par Jean-Guillaume Bart, ce  qui permettra aussi d’admirer les superbes costumes de Christian Lacroix.
Mats Ek présentera un Juliette et Roméo sur une musique de Tchaïkovski, un spectacle à ne pas manquer, car il pourrait  surprendre. Les représentations de l’École de danse de l’Opéra seront bien sûr programmées,  et ceux qui apprécient le néoclassique pourront découvrir, Le Chant de la terre avec  une musique de Gustav Malher,  chorégraphié par John Neumeier et Paquita de Pierre Lacotte. Enfin pour compléter cette saison déjà riche,  trois ballets contemporains: Rain d’Anne Teresa de Keersmaeker, trois pièces de Nicolas Paul, formé à l’Opéra, Pierre Rigal et Edouard Lock,  et enfin l’Anatomie de la Sensation de Wayne McGregor terminera la saison le 16 juillet !

Jean Couturier

www.operadeparis.fr

le Cri de la Girafe

Le Cri de la girafe de Richard Demarcy,  et Xavier Sauvage, chorégraphie de Chrysogone Diangouaya, mise en scène de Richard Demarcy.

ba0fae089504dbef11c19c8e29e92da7Cela se passe en Afrique, c’est une création à trois mains,  d’après un conte africain destinée à un public  à partir de cinq ans.
Il était une fois une girafe qui, parce qu’elle était la plus grande et la plus élégante de tous les animaux, se croyait supérieure à eux.  Mais, comme dit Richard Demarcy, le cri de la girafe en question n’existe pas;  en tout cas, la girafe, paisible animal des savanes et quand même très impressionnant dans son milieu naturel (si, si on on a vu ),  ne cesse ici  de se  moquer  des autres animaux qui, ici, sont tous de petite taille, ce qui n’échappe pas aux enfants : la tortue, le perroquet, le singe, le poisson-clown,  et même la grenouille. Un jour, un orage éclate et Dame Girafe tombe gravement malade…

Sur le plateau, un petit rideau de fond en tissu africain,quelques accessoires et costumes,  deux djembés et les autres instruments du musicien ( clavier, percussions, etc…). Règne sur la scène, Chrysogone Diangouaya, un formidable comédien/mime/danseur qui déploie son corps et sa voix avec une virtuosité  que l’on rencontre rarement en Europe.
Dès qu’il entre dans la peau d’un personnage,  soutenu par  la belle musique de Xavier Sauvage sur scène, il est tout de suite crédible et s’empare de ce conte, parfois un peu touffu et  compliqué comme tous les contes,  en partant du réel mais en  laissant la part belle à l’imaginaire des enfants qu’il emmène avec lui où il veut, avec la reprise en chœur de quelques petites phrases rythmées par le public.

Comme l’ensemble, bien dirigé et mis en scène par Richard Demarcy, dure quelque cinquante minutes, et comme on se laisse vite embarquer, le spectacle passe à la vitesse d’une girafe sans un cri!  Quand on a vécu en Afrique, il y même un sacré parfum de nostalgie dans l’air…
Si tous les spectacles pour enfants avaient cette qualité d’interprétation, cela irait sans doute mieux dans cette terra incognita- et pas toujours très bien peuplée-  du théâtre français…

Philippe du Vignal

Espace Paris-Plaine 13 Rue du Général Guillaumat, 75015 Paris T:01 40 43 01 82 jusqu’au 30 mars.

 

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