Vortex Temporum

Vortex temporum d’Anne Teresa de Keersmaeker, sur une composition de Gérard Grisey.

 

Vortex_Temporum__Herman_Sorgeloos_10_1A-t-on déjà vu un piano danser ? Il fait le tour du  grand plateau du Théâtre de la Ville, en pivotant sur lui-même, mu par le pianiste toujours jouant, aidé directeur musical du groupe Ictus, qui partage la scène avec les sept danseurs de la compagnie Rosas. Ici, la musique est au coeur de la danse, et inversement, dans une tentative de symbiose chère à de Keersmaeker, qu’elle a déjà tentée avec la Partita n°2 de Bach (voir article théâtredublog). Tracée au sol, une immense et complexe rosace figure les mouvements des danseurs et le tourbillon des tempi musicaux. Le regretté Gérard Grisey, père avec Tristan Murail de la musique spectrale, née dans les années quatre vingt, a composé en 1996 un sextuor (flûte, clarinette, violons altos, violoncelle et piano) d’une construction mathématique aussi rigoureuse qu’abstraite. Selon le principe de cette musique, peuvent être mis en rapport le déroulement d’un son observé à l’échelle «microsonique» et une perception musicale à l’échelle plus «macrosonique». Acoustiquement, chaque son peut être décomposé en un son fondamental accompagné de divers sons harmoniques à l’intensité variable. A l’écoute du groupe Ictus, elle procède par ondes saccadées, et multiplie les contrastes, alternant violence et douceur, sons brutaux et susurrements étouffés au bord du silence. La musique dilate et contracte les temporalités et une telle partition était faite pour inspirer la chorégraphe : «Le modèle géométrique qui gouverne l’occupation de l’espace se compose ici de cinq cercles connectés au cercle principal que je fais correspondre au six instruments de la partition…»
Anne Thérésa a développé tout particulièrement un travail circulaire : «Ceci permet à chacune d’être géométriquement et dynamiquement connecté au même champs visuel.» Tels les électrons de multiples atomes, les danseurs procèdent par rotations, seuls ou par deux ou trois, dans une dissymétrie qui s’ordonnance autour de l’axe central de la scène. En même temps que la danse épouse la musique et la concrétise visuellement, la présence des musiciens donne une corporalité supplémentaire à cette partition qui implique de la part des instrumentistes des mouvements spectaculaires.
Après avoir vu le sextuor seul en scène, puis les danseurs se substituer aux musiciens, on peut suivre l’évolution des quatorze interprètes rassemblés. Ils entremêlent leurs actions : tantôt la musique prend le pas sur la danse tantôt c’est l’inverse dans un corps à corps toujours renouvelé, cherchant des correspondances entre sons et mouvements. La musique creuse l’espace ainsi que les spirales dessinées par les danseurs. Le piano fait bande à part dans l’orchestre, en écho, l’un des danseurs s’isole de sa tribu. Les sons s’estompent en souffles et vibrations à peine audibles, les corps ralentissent leur course, suspendent leur élan.
C’est un savant tissage qui tient de la combinatoire entre sons et mouvements : «Les mouvements d’ouverture et de fermeture (des danseurs) dans l’espace correspondent aux mouvements musicaux.»
En s’attaquant à une telle pièce, la chorégraphe poursuit une recherche passionnante et passionnée. De plus, elle sort la musique contemporaine de son ghetto et la dévoile à un large public grâce à la danse. La limite de cette démarche très expérimentale, d’une séduction toute intellectuelle, c’est qu’il peut laisser à la porte un certain nombre de spectateurs.

Mireille Davidovici


28 avril-7mai Théâtre de la Ville  2, place du Châtelet T.01 42 74 22 77 www.theatredelaville-paris.com
16-17 mai La Criée Marseille
27-29 mai Sadlers’s Wells Londres
1 et 4 juin Hollandfestival Amsterdam
www.rosas.be

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Archive pour avril, 2014

The Valley of Astonishment

The Valley of astonishment, une recherche théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne.

 

 The Valley of Astonishment (c)Pascal Victor-thumb-400x266-53616Après L’Homme qui, une aventure initiale dans les méandres du cerveau, le théâtre de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne nous conduit  vers une destination inconnue en passant par le relief  d’un paysage énigmatique mais lumineux de monts et de vallées, de sons et de couleurs, bordé parfois d’un long mur blanc  contre lequel viennent s’adosser des êtres et des lettres, des voyelles et des lumières, en une fresque horizontale de débuts de mots, ou d’images de corps vivants qui pourraient composer un ouvrage poétique et scientifique sur la synesthésie.
 En compagnie de médecins, neurologues et patients versés  dans le mystère du cerveau humain – conscience, intelligence et mémoire – les metteurs en scène invitent le spectateur à se pencher sur le phénomène perceptif  quand une sensation objectivement perçue s’accompagne d’une autre,  voire de plusieurs, dans une région du corps différente de celle qui a été excitée, ou dans un autre domaine sensoriel.
La mémoire et l’oubli, les sons et les couleurs s’amusent ainsi sans distinction de ce jeu infini des sensations. Les langues chantantes vont et viennent, de l’anglais au français ou à l’italien; et le fameux  sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud apparait forcément à l’esprit : « A noir, E blanc, U vert, O bleu : voyelles…O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges… » La poésie rimbaldienne, de même que le jeu des correspondances baudelairiennes, accompagne, de manière implicite, cette quête dramaturgique d’un étrange voyage imaginaire, et d’un bel espoir singulier nourri de visions et de voyance encore inouïes.
On entend les premiers vers  de L’Enfer de La Divine Comédie de Dante : « Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smaritta… (Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue…)
L’expérience théâtrale de cette vallée de l’étonnement propose, selon les metteurs en scène, un voyage «dans la vie secrète de personnes qui vivent des expériences si intenses qu’elles les cachent aux autres – mélangeant sons et couleurs, goûts et mots, mémoires et images avec une telle intensité qu’elle passent, en un instant, de l’enfer au paradis. La parole quotidienne exprimée sur le plateau se déroule au fil de la sollicitation théâtrale des patients et de leurs thérapeutes penchés sur ces étranges « phénomènes » humains, des êtres humbles et non spectaculaires,  même s’ils se destinent paradoxalement à monter sur les planches d’un cirque de monstres. Tous souffrent  aussi d’un même et pesant sentiment de solitude que contrebalance parfois l’heureux don dont ils sont pourvus. Les comédiens s’échangent les rôles, de médecins,  deviennent « malades » et  le contraire, en revêtant prestement un simple veston, ou  une blouse blanche. La présence des acteurs se suffit à elle-même, comme de coutume chez Brook,  avec une solide conscience de soi, qui est aussi  une reconnaissance de ses propres atouts, tout en mimant une modestie impérieuse dans l’adresse au public.
Marcello Magni, co-fondateur italien du Théâtre de Complicité avec Simon McBurney, fait tranquillement le magicien sur la scène  et  l’américain Jared McNeill impose sa tranquille prestance dans la démonstration des cas étudiés. Il interprète aussi l’un des patients qui associe les sons aux couleurs, un artiste peintre acrobate qui tient son rouleau-pinceau comme une canne de hockey, dessinant sur le sol les figures arrondies d’un ballet gestuel à la magie somptueuse. L’Anglaise d’adoption Kathryn Hunter mène  aussi la danse à côté de ses comparses, stature frêle et fragile qui fait preuve d’un calme imperturbable. Elle évoque sa douleur de ne plus pouvoir évacuer l’engorgement des données dont elle se souvient et dont elle est porteuse de façon irréversible. Ce sont les nombres en trop  grande quantité qu’elle voudrait pouvoir oublier et qui embarrassent le grenier personnel de ses souvenirs intimes choisis.
À cette aventure dans une scénographie dépouillée, répond la musique intense et mystérieuse de Rapahël Chambouvet et de Toshi Tsuchitori, maître de percussions traditionnelles japonaises.
Un moment rare de théâtre, dont la moindre seconde résonne de poésie et de vérité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre des Bouffes du Nord, du 29 avril au 31 mai. T : 01 46 07 34 50

 

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé

Convergences autour de la nouvelle création de Daphnis et Chloé par Benjamin Millepied

 

photo Heureux public de l’Opéra-Bastille qui a assisté à la rencontre du chorégraphe autour de sa dernière création. Durant une heure, Benjamin Millepied a présenté un travail de répétition autour d’un pas-de-deux avec Léonore Baulac et Marc Moreau, avec un accompagnement musical au piano. Vingt-six danseurs et danseuses seront engagés dans cette nouvelle création, programmée par Brigitte Lefèvre, encore directrice de la danse jusqu’en octobre prochain; comme le chorégraphe le souligne: «Nous sommes dans la cinquième semaine de répétitions et, à deux minutes  de la fin du spectacle».
Aidé par les indications de son maître de ballet, Lionel Delanoë, Benjamin Millepied est  assis avec le public dans l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille, ce qui permet au spectateur d’être au cœur du processus de création.
L’imperfection des gestes et les maladresses temporaires, corrigés par le chorégraphe, constituent une touchante expression de la réalité de la danse. Il travaille au plus près du corps des danseurs, construisant tel un sculpteur, par petites corrections successives, ce qui deviendra un mouvement plein de grâce et de légèreté.  «Le contact avec le corps de l’autre, dit-il, est important», et insiste auprès du danseur:  «Tu peux la regarder». Pour le chorégraphe le pas-de-deux est un moment où le danseur «montre la danseuse et l’accompagne jusqu’au bout du geste; on a envie que cela vole de plus en plus haut, et de voir ce vol se déposer doucement au sol».
Il faut donc que le danseur soit au service des mouvements de la danseuse, pour révéler la sensualité de ce pas- de-deux. Benjamin Millepied vient parfois remplacer Marc Moreau pour lui montrer le mouvement désiré. «Tout cela doit beaucoup voyager et avancer sur le sol, dit-il, afin d’occuper tout l’espace scénique ».
Cet après-midi, le public a assisté, accompagné par la musique de Maurice Ravel, à une certaine vérité de la danse; les corps et les consciences des artistes se sont révélés sans tenir compte du public, et c’est cela qui était très beau. Il a précisé que ce type de rencontres se renouvellera souvent,  à partir de novembre prochain.

 Jean Couturier

Dale recuerdos

Dale Recuerdos XXVI, mise en œuvre du projet: Didier Ruiz.

 

Dale  Depuis une quinzaine d’années, Didier Ruiz a mais ne place ces Dale Recuerdos un peu partout en France mais aussi en Russie ou en Guinée Equatoriale où des personnes assez âgée racontent des moments de leur vie de leur histoire  qui est évidemment aussi la nôtre, et celle de  la France, même si certains d’entre eux sont nés, loin de l’hexagone, dans le Sud de l’Espagne ou en Europe de l’Est.
Didier Ruiz les a choisis par petites annonces dans les journaux et cafés. Ils ne sont en rien acteurs, (surtout pas acteurs amateurs comme il le souhaite avec raison) mais ils possèdent une très bonne maîtrise de la langue et une impeccable diction.  Soit quatre hommes et cinq femmes qui ont une parole des plus libres et des plus vraies, puisque c’est la leur, et qui  viennent s’asseoir, face public, sur une rangée de chaises en bois.
Ils sont « seulement » là,
pas toujours très valides, voire obèse pour l’une, mais ont tous une une présence incroyable et envie, c’est évident, de dire, avant d’être emportés par la grande faucheuse, quelque chose qu’ils ont, jeunes, intensément vécu et que, le plus souvent sans doute, ils n’ont pas eu l’occasion de faire partager. Et ce « théâtre documentaire » est fascinant comme un  récit historique…
Originaires du 11ème arrondissement ou de Saint-Ouen, anciens ouvriers ou employés, ils sont sagement alignés et assis sur leur chaise; ils se lèvent chacun à leur tour, modestes et calmes, et se présentent: « Je suis la  fille de Josette Cazal », « Je suis le fils de Violette Rozier et de René Guérin », etc…pour dire un moment de leur vie, de leur histoire personnelle qui rejoint, bien sûr, la mémoire collective française avec ses bons jours et ses moments les plus tragiques, même si la plupart des spectateurs ne l’ont pas vécue. Tels sont les protagonistes de ce « théâtre documentaire », et  ils s’appellent: Nativité Cassas, Jean-Pierre Duplant, Renée Fauguet-Zeigman, Claude Guerin, Jacqueline Gascon, Maurice Marigault, Michèle Nicol-Colin, Christiane Parrat et Roger Saligny.
Ce sont en quelque sorte les passeurs entre une époque récente (une soixantaine d’années, voire un peu plus plus où il n’y avait ni beaucoup de voitures  ni technologies bien avancées, ni médias autres que, parfois, pour les moins pauvres, et pas même pas toujours à la campagne, un  journal, et une radio),  et le présent le plus actuel.
Il y a ainsi une ancienne institutrice qui raconte qu’elle a envoyé un télégramme à Jean Giono, après avoir lu  Que ma joie demeure, pour le rencontrer. Et il a accepté  et, sur sur ses conseils, elle est devenue institutrice  » Je ne l’ai jamais regretté, ajoute-t-elle simplement… Même si je ne l’ai jamais revu!
Un autre homme un peu moins âgé raconte les descentes à la cave avant les bombardements allemands, et le passage des V 1 et V2, forteresse volantes dans le ciel de leur banlieue
. Il y a aussi cette merveilleuse anecdote  où l’un des participants se souvient qu’il avait  forcé la main à Christiane, une collègue pour qu’elle aille à une représentation  que le T.N.P. donnait dans sa banlieue Sud; il lui  avait donné comme argument qu’il y  aurait aussi un bal avec Gérard Philippe, Françoise Spira et Jeanne Moreau, et cette Christiane lui a confié le lendemain à l’usine où ils travaillaient: « Je ne croyais pas que ce serait si beau » . Aussi formidable qu’émouvant

  Un autre raconte comment il a appris en 1930, grâce à un petit poste radio que son père avait fabriqué lui-même, la première traversée réussie de l’Atlantique dans le sens Paris-NewYork par Dieudonné Costes et Maurice Bellonte en un peu plus de 37 heures! Un autre évoque simplement comment, à Caen, il avait sauvé la vie d’un prisonnier de guerre évadé revenu voir sa femme qui était… dans les bras d’un Allemand. Cette femme lui donna le lendemain une lettre de dénonciation qu’elle avait écrite pour qu’il la mette à la poste… lettre qu’il jeta, mû par une sorte d’incroyable pressentiment, dans le premier égout.
Souvenirs, souvenirs:  un homme encore vaillant malgré l’âge,
évoque aussi  Wolf, son meilleur copain de lycée qui habitait Vincennes et dont il n’avait pas de nouvelles. Quelques jours plus tard, il vit des rangées de bus avec, à côté des gardes mobiles, surnommés, à cause de leur uniforme, « les vaches noires ». Il n’a jamais oublié, bien sûr, et dit simplement: « Je ne l’ai jamais revu, et on le sent proche des larmes quand il raconte cette sinistre histoire. Et, c’est en 1957, donc plus récemment si on peut dire, un autre raconte, que, revenu de l’usine, il apprit avec sa famille, la mort de son copain tué la veille dans les combats en Algérie.

   A un moment, ces gens âgés se lèvent et vont prendre chacun un petit objet  personnel sur une table et le montrent au public: c’est beau comme le dernier spectacle de Tadeusz Kantor. Ils disent tous ce qui fut un moment important de leur vie, comme leur premier amour avec lesquels ils vivent parfois encore. Et ils chantent un petite mélodie qui a fait partie de leur vie. Tout cela avec beaucoup d’aisance, et avec une grande sérénité. Ils sont toujours dignes et justes, remarquablement dirigés par Didier Ruiz qui sonne la fin de la récré soixante-quinze minutes après.
C’est à la fois beau et formidablement poignant, parce que l’on sait aussi qu’il y a peu de chances que nous les revoyons un jour sur un plateau… Et,  repassent encore une fois, comme au début du spectacle, les photos en noir et blanc individuelles ou de famille, de 
très jeunes gens ou d’enfants dont on devine que ce sont les mêmes, qui, sur scène mais cette fois dos au public  qui regardent eux aussi ce que fut leur vie dans le siècle précédent.. .
Le spectacle sans surlignages, sans vidéos, sans inutiles effets de mise en scène, est mené avec discrétion ,pudeur, et générosité; en une heure quinze, la messe est dite, et bien dite. Didier Ruiz a sans doute raison de limiter les représentations à quelques-unes, de façon à ne pas tomber dans un sorte de routine, voire de cabotinage toujours à craindre…
Donc, le metteur en scène a choisi de faire vite dans l’élaboration, ce qui est indispensable quand on a affaire à des participants âgés. Ce qui suppose au départ, une bonne expérience de la chose et une certaine lenteur dans le  travail qui est un des plus rigoureux qui soient et  dont ce spectacle est l’exact témoignage.

Un seul regret: Didier Ruiz ne tient pas, si on l’a bien compris, à ce que ce spectacle soit filmé; pourrait-on lui suggérer de faire au moins une captation, pour qu’il reste une trace de ce formidable et fragile moment de théâtre?

Philippe du Vignal

Ce spectacle, longuement travaillé,  est une véritable merveille de simplicité.  Au début, on nous projette des photos de famille, souvenirs d’une vie qui, comme trois petites notes de musique  nous reviendraient en mémoire. Didier Ruiz a su placer ses acteurs/personnages sur le fil d’un quotidien. Ils n’ont aucune expérience du théâtre, ces amateurs, dits du troisième âge, qui entrent en scène. Belle idée assez optimiste, et il sait bien mettre en valeur sur un plateau, la parole de ces non comédiens.
  Dans leurs monologues qui relatent des bribes de vie, une sorte d’innocence transparait. Le but de Ruiz étant sans doute, de nous transmettre plusieurs vécus et notamment celui de leur expérience de la seconde guerre mondiale qui nous parait alors différente. Le  public se voit confronté à un autre regard, loin de celui que l’on nous apprend dans les livres d’histoire. Témoins du passé, ils nous transmettent  par le langage, la parole et le souvenir d’une génération proche de s’éteindre.
 Nous nous sentons vraiment impliqués: l’esprit de famille, les premiers sentiments amoureux, la naissance, tout comme dans les histoires qui ont bercé chacune de nos vies, nous nous laissons porter par le récit au singulier de ces personnes, pour la plupart très  âgées. Comme si nous redevenions de petits enfants, en visite quotidienne  chez nos grands-parents, avec l’espoir qu’ils nous racontent près du feu, une fois encore, une histoire   qui pourrait rester gravée dans notre mémoire….

Laura Dauzonne stagiaire (19 ans) au Théâtre du Blog. 

Théâtre de la Bastille 76, rue de la Roquette, Paris 11e. T : 01-43-57-42-14. Dimanche 27 avril à 17 heures. Lundi 28, mardi 29 et mercredi 30 à 20 heures.

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A moi, Nuit !

A moi, Nuit ! mise en scène de Fabrice Clément et de Majida Ghomari.

 

5036a613882e1c370e3966bea1180992  La compagnie Bougres de singe  a une préoccupation artistique et poétique : l’écoute de la tragédie aujourd’hui. A moi, Nuit !  a été  monté au sein d’un atelier de création avec douze comédiens, professionnels ou amateurs,  par cette compagnie qui convoque sur scène les plus grandes figures de la Tragédie, à travers trois périodes esthétiques et historiques de l’art du théâtre :antique avec Sophocle, élisabéthain avec Shakespeare, baroque et classique avec Corneille et Racine….
Cette représentation, disent les metteurs en scène, pourrait être qualifiée de ronde- même si elle n’en prend pas directement la forme : « Douze personnages de tragédies: Hermione, Andromaque, Hamlet, Médée, Lady Macbeth, Oreste, Antigone, Phèdre, Titus, Juliette, Néron et Bérénice, , ou douze individus ayant usurpé leurs identités,  se retrouvent l’espace d’une nuit. Douze tableaux, où s’entremêle le verbe de chacun.
A l’oulipienne, douze clefs en bouche, les Bougres de singe convoquent les Grecs, les Latins, et le royaume du Danemark et nous prennent au mot, jouant à qui est qui ? »
Une ronde  où les personnages : Hermione, Andromaque, , Hamlet, Médée, Lady Macbeth, Oreste, Antigone, Phèdre, Titus, Juliette, Néron, Roméo, Bérénice (très belle interprétation de Fanny Combrou) entrent et sortent dans  une danse dramatique de mots.
Lady Macbeth, elle a une  forte présence dans le jeu, et  une position précise; c’est elle qui, la plupart du temps, orchestre les entrées et les sorties d
es personnages et les mots dans la ronde. Mais attention, pas n’importe lesquels ! Ceux qui ont été répertoriés par l’ensemble des comédiens comme étant les mots-clés des répliques issues d’Andromaque, Phèdre, Britannicus. Bérénice, Antigone, Médée, Roméo et Juliette…
On est séduit par, « cette entrée en matière » dans la tragédie, qui se passe sous nos yeux, avec beaucoup de grâce et  de clarté. Et cela, malgré  certaines inégalités et fragilités parfois dans l’interprétation des textes,  selon les comédiens;  et cette mise en scène,  prometteuse certes, demanderait à être approfondie.  Mais là encore,  bravo pour cette belle initiative  qui suscite auprès du public un accueil enthousiaste et qui, sans doute lui donne l’envie d’aller plus loin dans cette approche de la tragédie, évoquée ici à travers une mosaïque de fragments, habilement et poétiquement mis en scène et interprétés.

 Elisabeth Naud

 Théâtre de l’Echangeur Paris

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort…

 « Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector …qui est mort » « Aller vers la Tragédie… », adaptation d’Andromaque de Racine, par le collectif La Palmera.

 

DSC01217 Andromaque, en cinq actes et en vers, écrite en 1667, est représentée pour la première fois le 17 novembre de cette même année. Avec  cette tragédie , Racine devient un auteur reconnu.
Après la chute de Troie, Pyrrhus a obtenu pour butin Andromaque  et son fils Astyanax ; de retour en Epire, il reçoit dans son palais, Hermione, fille de Ménélas, roi de Sparte et d’Hélène, qu’il doit bientôt épouser. Mais il s’est épris de sa captive : Andromaque,  veuve d’Hector….
Arrive alors Oreste, amoureux d’Hermione, à la cour de Pyrrhus! En fait,  bien souvent,  l‘argument de la pièce est résumé en une phrase : « Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime encore le souvenir de son mari, Hector, tué pendant la guerre de Troie ».
C’est, cette phrase, à peu de chose près, qui donnera le titre à cette adaptation d’
Andromaque, créée en 2012, et qui n’a cessé d’évoluer, et toujours avec pertinence. Au départ, un pari ambitieux, risqué, et loin d’être gagné. Mais deux autres projets  du collectif La Palmera : Le Dragon  d’Evguéni Schwartz, mise en scène. par Néry et P’tite Souillure de Koffi Kwahulé, mise en scène par Damien Dutrait et Nelson-Rafaell Madel, sont en cours de préparation, et,
comme le temps passe, ce dernier  et Paul Nguyen, un autre membre du collectif, décident en parallèle, de monter un projet « plus simple à mettre en place » et ayant, entre autres, pour but : «  jouer le plus rapidement possible ! ».
Il s’agissait donc de créer un spectacle n’exigeant pas trop d’investissements, facilement transportable et accessible à un large public. Mais quelle pièce monter ? Le choix est complexe et  Andromaque sera l’heureuse élue! Néry en fera la mise en scène en étroite collaboration (il s’agit en effet d’un collectif) avec deux des comédiens, Paul Nguyen et Nelson Rafaell-Madel. Le spectacle sera donc conçu à trois, mais il sera fait appel à plusieurs collaborations pour la lumière, les costumes, la chorégraphie, etc..
Tout paraît alors en place, mais les contraintes, et deux en particulier, vont surgir ! La première, limiter le nombre d’acteurs. Solution vite trouvée, Nelson R. Madel et Paul Nguyen seront les comédiens de la pièce, pour tous les rôles (huit dans l’œuvre de Racine!) Ils passent donc de l’un à l’autre, avec une aisance remarquable, et réussissent pour chacun d’eux à « habiter » avec densité les différents personnages (féminins ou masculins) et leurs conflit et destinée
tragiques. Cela apporte ainsi au spectacle, une cadence extrêmement juste et, de façon détournée, une dimension chorégraphique.
Autre contrainte : la scénographie se devait d’être simple, maniable, adaptable et permettant de démarquer nettement les deux parties sur lesquelles se construit l’axe dramaturgique de cette adaptation. Pour répondre à ces exigences intellectuelles et artistiques, le spectacle comportera donc aussi deux parties distinctes. La première pourrait s’inscrire tout à la fois dans l’espace de la fête, et du débat, la deuxième dans celui du théâtre, de la représentation…
Ecrit par les interprètes à la suite d’impros, le texte rend accessible la tragédie aux lecteurs, comme aux spectateurs un peu méfiants, (souvenirs scolaires pas des plus merveilleux?)…ou ignorants de ce genre dramatique.
Désir d’une volonté artistique ? Oui ! celle de donner l’envie de découvrir ou de re-découvrir cet univers de la tragédie construit selon des règles  très précises, œuvre d’art à part entière, et mise en son par la parole et la voix de l’acteur-poète. Et la magie opère. Plus la représentation avance, plus le spectateur glisse dans ce monde poétique et abstrait mais tellement vrai de la tragédie. Adieu, l’ennui tant redouté !
En effet, la difficulté était de garder une envolée poétique, une théâtralité mais aussi de ne pas tomber dans une explication dogmatique. Exigence aboutie, grâce à la méthode très judicieuse pensée par les deux interprètes:
«Remplacer, disent-ils, les deux premiers actes, par l’écriture d’un texte issu de nos impros, nous permettait de mettre en route un début dans lequel nous commencions à parler aux gens comme si nous étions là naturellement et qu’on essayait de se parler, de transmettre, de converser… ensemble. En fait, tout le travail était de voir jusqu’à quel point nous pouvions étirer les limites de la tragédie… et s’en écarter pour ensuite arriver au stade où cela n’était plus possible. Nous savions qu’à un moment donné du spectacle, on ne garderait que les vers. Et  quand la tragédie serait nouée, on ne s’en écarterait plus… Dans la seconde partie,  il n’y a plus du tout de noms propres, il y a juste les sentiments de ces quatre personnages  qui perdent pied, et raison ».
34-dsc04572-1Eh oui, mais cela est loin d’être évident ! Il faut souligner le talent et l’esprit artistique avec lequel le collectif a su harmoniser et faire se rencontrer avec autant de précision  intellectuelle et poétique, une dimension esthétique  et le jeu comme  la scénographie  qui  suit
(dans la seconde partie) la progression dramatique du texte, ludique, originale, lyrique, burlesque mais aussi superbement classique .
Dans la première partie, les  héros de la pièce sont incarnés par des ballons gonflables de couleurs différentes. (Par exemple, blanche pour Astyanax, symbolisant la pureté, l’innocence de l’enfance… la paix), qui  répondent avec justesse aux tempéraments des personnages et à l’objectif envisagé par les deux comédiens, initiateurs de cette création, qui souhaitaient « rendre accessible la tragédie, aujourd’hui »
Le parti pris esthétique d’un spectacle en deux parties, doit nous permettre d’en saisir la poétique et la dramaturgie au plus près, et ce collectif  réussit une prouesse : ne point nous éloigner du texte de Racine et capter avec tension et sensibilité,  la conscience et le plaisir du  spectateur.
Grâce à la forte créativité et aux inventions de collectif, et malgré le temps qui passe, la société et les utopies qui changent et se perdent, le  public  reçoit dans toute sa quintessence cette tragédie classique.
Pari  difficile… mais gagné ! Andromaque, dans cette expérience artistique et théâtrale, n’a rien perdu de sa dimension tragique, et de sa langue poétique qui la rend éternelle à ceux qui savent entendre et s’emparer
aujourd’hui de sa musique sans la trahir! « Il ne faut, disait déjà Racine,  s’amuser à chicaner les poètes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais (…) il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet ».

Elisabeth Naud

 

Théâtre du Garde-chasse, Les Lilas. le 10 avril et Théâtre Le Monfort. Paris XVème. Les 5 mai et  2 juin. le 26 juillet dans le cadre du Festival de Sarlat

http://www.collectifpalmera.com

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Othello

Othello de William Shakespeare, texte français de Normand Chaurette, mise en scène de Léonie Simaga.

gp1314_othello  Le premier acte se déroule dans un décor monumental, flanqué de colonnades, derrière lesquels les comédiens avinés, complotent dans les ruelles sombres de Venise : leurs cris les précèdent. Iago et Roderigo (l’amoureux éconduit de Desdémone) braillent et gesticulent sous les fenêtres du père de Desdémone, pour le réveiller et dénoncer le mariage de sa fille avec un «métèque lubrique».
D’entrée de jeu, les interprètes sont en surrégime. Nâzim Boudjenah, campe un Iago brutal et vulgaire : il le sera de plus en plus, à mesure que sa félonie  envers Othello s’élabore sous nos yeux.  Bakary Sangaré en impose par sa haute stature en accord avec les dires du Doge :«Si la vertu tient lieu de beauté, votre gendre n’est pas si noir », mais il incarne un Othello monolithique, une sorte d’Oncle Tom naïf et facile à berner.
Le contraste entre la blondeur évanescente de Desdémone (Elsa Lepoivre) et la prestance d’Othello produit de prime abord une image touchante, mais on a très vite l’impression que ce couple de théâtre ne fonctionne pas.

Au deuxième acte, de hautes murailles parcourues d’escaliers figurent le fort sur l’Ile de Chypre, où les troupes d’Othello sont cantonnées après sa victoire contre les Turcs. Les hommes montent et descendent, arpentent l’espace de jeu, gesticulant, se saoulant,se bagarrant, se jetant à terre. Iago orchestre à sa façon ce ballet masculin d’où se dégage une certaine animalité avec Nâzim Boudjenah en singe malicieux, Othello en lion enragé, Roderigo en chien fou, Cassio en berger allemand.
La partition jouée par les femmes est plus subtile même si Emilia, la femme de Iago (Céline Samie), force un peu le trait -il faut dire qu’elle a la langue bien pendue !- et si Bianca adopte un jeu d’hystérique. La frêle et blonde Elsa Lepoivre reste toujours crédible, si fragile dans les bras de son colosse de mari. Sa soumission angélique demeure une énigme tout comme sa prière finale : « Que Dieu m’accorde de ne pas tirer d’autre leçon du mal que celle de faire du bien. »
Malgré un décor imposant, et même écrasant dans l’acte l, des bagarres bien réglées, des costumes stylisés, et l’énergie des acteurs, il ne se dégage aucune ligne de force de cette mise en scène. Le choix d’un comédien d’origine malienne pour le rôle du Maure n’apporte pas d’autre éclairage à la fable que de dénoncer plus ouvertement le racisme ordinaire.
Mais le phrasé de Bankary Sangaré insuffle une musicalité singulière au texte.  Et la traduction du Québécois Norman Chaurette a du corps. Il adopte un langage cru, direct, qui fait ressortir l’humour, et sa langue, souvent âpre et ensauvagée, privilégie les allitérations chères à Shakespeare :« Un bouffon maléfique manipule le Maure » ; « un sauvage et une vénitienne vicieuse ». Les mots sonnent juste, surtout dans les apartés diaboliques de Iago, la colère et les lamentations d’Othello, ou les diatribes d’Emilia contre les hommes : « Ils nous dévorent quand ils ont faim, et quand ils sont pleins,  ils nous vomissent. »

Mireille Davidovici

Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier 75006 Paris jusqu’au 1er Juin

T .01 44 39 87 00 www.comedie-francaise.fr

Neuf petites filles

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Neuf petites filles, de Sandrine Roche, mise en scène de Stanislas Nordey.

 

Stanislas Nordey dit, avec cette pièce, «prendre le risque d’inaugurer quelque chose» en portant sur le plateau un regard acéré et sans indulgence sur le monde. «L’enfance est le sourcier de notre chagrin», annonce le prologue.
Sandrine Roche examine la société  à travers l’enfance et ses petites communautés intolérantes qui excluent systématiquement et mettent au ban ceux qui sont différents, selon une normalité  physique ou bien sexuelle…
Ce sont des rondes enfantines obligées où transparaît d’abord l’idéologie parentale ou familiale. Ces ronds dans l’eau anodins se multiplieront au moment du passage à l’âge adulte pour stagner irréversiblement dans l’amertume, que l’on soit du côté du bourreau ou bien de la victime. Quelle vie !«Comment apprendre à gérer notre vivre ensemble ? » se demande l’auteure.
Peut-être en transcendant cette violence – dureté et cruauté – des mots et des images dont notre monde est fait, et en passant par le plateau de théâtre. L’image de la femme ne sort pas grandie du spectacle, si on s’en tient aux proférations des comédiennes sur la scène, faites d’invectives, d’injures, de jugements de valeur, d’assertions cassantes et d’affirmations gratuites.
L’adulte doit dépasser les souffrances dont, toute petite fille, elle a fait l’objet. Des insultes grossières destinées à la gent féminine défilent : pute, traînée, salope… Et puis cette fille est grosse, trop grosse ; elle ne mérite pas le gâteau au chocolat du goûter maternel qu’elle ne veut pas partager avec ses camarades de récréation.
Cette autre a des parents qui se disputent, un père avec son  4/4, et une mère avec un amant. Elle gagne aujourd’hui beaucoup d’argent mais n’a pas d’enfant. Serait-elle homosexuelle ? Certes, c’est une femme non accomplie ! Pour qui ? Le catalogue des clichés se déverse sur le plateau dans la haine et la violence, l’absence de désir, la frustration, la non-reconnaissance et le déni. Les paroles alternent d’une comédienne à l’autre ; on peut les voir s’écrire, sans le moindre espace, depuis un clavier d’ordinateur sur l’écran des murs, une métaphore de la prison originelle – corps et esprit – dont nous sommes tous les occupants.
Entre les interventions des interprètes sur le plateau, d’autres paroles s’imposent, avec des commandements, à connotation militaire, d’un cours d’éducation physique et sportive : mains serrées ou bien tendues, jambes levées ou bien pliées, épaules … La femme, pas plus que l’homme, n’est maîtresse de son corps. Stanislas Nordey dirige des comédiennes attachantes: Marie Cariès, Nathalie Kouznetzoff, Sophie Mihran, Julie Moreau, Anaïs Muller, Julie Pouillon, Karine Piveteau, Lamya Regragui, Margot Segreto, vêtues joliment d’une robe blanche printanière tachée de rouge, couleur assortie qui dénonce la cruauté d’exister.
Il y a des ballons de jeux, des panneaux découpés de petites filles, et les actrices s’assemblent ou se séparent pour chorégraphier la danse solitaire puis collective de leur corps maladroit, et incompris qu’une parole amère brinquebale et tourmente.
La mise en scène enjouée apporte un bol d’air frais à des propos exsangues; Sandrine Roche conseille toutefois aux auditrices de se départir de leur part étouffante d’enfance, au cas où… cette démonstration trop évidente n’aurait pas été entendue.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre National de Bretagne à Rennes, du 15 au 26 avril, et Théâtre des Abbesses  à Paris, du 19 au 30 novembre.

Le texte est publié aux Éditions Théâtrales.

 

Maman dans le vent

Maman dans le vent, texte et mise en scène de Jacques Descorde.

a2c4178Un père et sa fille partent en voyage au bord de la mer. Sur l’écran, en fond de scène, défile l’autoroute. Ils répètent un poème : « Blanche la mer. Et Blancs les ferries. Blanches nos mains dans le vent. Et blanches les cendres dans le ciel tout blanc. Et Blanc tout sera. » C’est la séquence 15 : un carton sur l’écran indiquait : « Jour. Route, ciel bas ».
Séquence 14 : « Soir. Chambre d’hôtel » s’affichent. sur ce compte à rebours s’inscrivent des indications de lieux, de temps, d’ambiance. Les voilà sur la plage, pieds dans l’eau froide qu’ils veulent croire chaude, au restaurant où il n’y a que des vieux…
L’écran déroule des images appartenant à l’imaginaire de chacun. Nostalgique, en noir et blanc, pour le père : une danseuse en tutu ; héroïque pour la fille : une séquence du
Roi Arthur de John Boorman. Ce jeu d’échelle donne un effet de gros plan sur les comédiens qui jouent au plus près du public, et qui permet un focus sur des détails visuels ou narratifs, la pièce étant constituée de courts tableaux montés cut (serrés) : dans le silence de la nuit, le père sort un revolver de son sac ; au matin, la fille raconte ses rêves : sa maman est au ciel dans une jolie maison fleurie.
Plus tard, une chanson de Julia Stone,
Winter on the weekend, rythme l’essayage par la fille d’une robe rouge dans une magasin… Père et fille sont arrimés l’un à l’autre, à la fois par une tendresse muette et par des mots justes dont l’auteur est plutôt avare, laissant beaucoup de place aux silences, donc aux images et à l’interprétation des acteurs.
Quand du haut de la falaise, enfin, ils dispersent les cendres de la mère, ils peuvent alors envisager,deuil accompli, de rentrer à la maison. Un petit lit blanc fait office de décor unique tour à tour lit d’hôtel, table de restaurant, falaise… Face à Jacques Descorde, tout en émotion retenue, Solenn Denis, ne compose pas une gamine, elle est cette pré-ado à la fois triste et mutine, qui va sortir le père de sa dépression, lui qui ravale ses larmes. «Comment tu fais pour pleurer en dedans», lui demande-t-elle ?
La mise en scène sobre et efficace sert au mieux un texte qui, par une construction et une écriture concises, maintient une tension dramatique tout au long de ce voyage mélancolique, sans jamais tomber dans le pathos.

A voir et à lire.

Mireille Davidovici

23 avril 14 juin – Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006, Paris T. 01 46 44 57 34 ; www.lucernaire.fr et les 13 et 14 novembre – théâtre Boris Vian, Les Ulis ;les 4 et 5 décembre, Ferme du Bel Ébat, Guyancourt ; les 11 et 12 décembre, Mairie d’Aubervilliers ; et du 15 au 31 mai 2015, Agglomération Hendaye /Saint-Jean de Luz.

Le texte est publié aux Éditions l’École des Loisirs

Perceval le Gallois

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Perceval le Gallois, adaptation de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Christian Schiaretti, avec la complicité de Julie Brochen.

 

Le projet conjoint du Théâtre National Populaire à Villeurbanne  et du Théâtre National de Strasbourg de mettre en scène tout le cycle du Graal-Théâtre est,  bien sûr, un véritable exploit, mais c’est aussi l’illustration de ce que peut être le répertoire d’un théâtre populaire. Il s’agit des dix pièces qu’ont écrites, Florence Delay et Jacques Roubaud; soit trente années d’un travail gigantesque pour réécrire et adapter cette « matière de Bretagne », l’univers de Merlin, du Roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. « Nous n’inventons pas, disent-ils. Nous faisons comme les conteurs médiévaux. Nous copions et recombinons. ».
Pour Christian Schiaretti, à Villeurbanne et Julie Brochen à Strasbourg, il s’agit de mettre en commun les moyens de leurs théâtres, leurs comédiens et de travailler ensemble à la mise en scène. Après  Joseph d’Arimathie (2011), Merlin l’enchanteur (2012), Gauvain et le chevalier vert (2013), ils nous donnent à voir Perceval le Gallois. On retrouve donc les mêmes comédiens incarnant les personnages récurrents et le même dispositif scénique astucieux, avec des châssis coulissants,  recréent l’esprit des enluminures, grâce à quelques éléments de décor symboliques et à des éclairages  pour  chaque héros.
Nous sommes aux premiers temps de notre littérature. La narration est linéaire, faite par les différentes rencontres qui jalonnent le parcours des héros, et entrecoupée de scènes plus oniriques avec des personnages surnaturels. Elle est aussi soutenue par les interventions du scribe/conteur, Blaise de Northembrelande, qui va même se substituer à Chrétien de Troyes, avec le texte originel… un vrai moment de bonheur pour l’oreille !
Les personnages sont juste caractérisés, et leurs réactions sommaires. Sous l’armure des chevaliers, commence à poindre le désordre amoureux : le roman courtois en est à son début ! Elevé dans la nature, façon Mowgli, par une mère surprotectrice dont le mari et les fils sont morts au service de la chevalerie, Perceval n’échappe pas à son destin.
Sa rencontre, savoureuse, avec trois chevaliers, l’amène naturellement à les suivre. Son parcours initiatique, fait de combats singuliers et de quelques rencontres amoureuses, lui permet de trouver une identité et de donner un sens à sa vie : faire le bien, rechercher la gloire pour mieux défendre l’opprimé, et, but ultime, retrouver le Graal, le calice qui a reçu le sang du Christ pour le poser au centre de la Table ronde. Mais Perceval qui voit pourtant le Graal, ne posera pas la question qui lui aurait permis de le prendre et  devra vivre avec cette culpabilité.
Parmi les comédiens qui, visiblement, se font plaisir à tirer l’épée, manipuler la lance, jouer les chevaux ou le lion facétieux, Juliette Plunecoq-Mech incarne avec une belle énergie des personnages plutôt surhumains, comme la Dame Hideuse ou le chevalier Vermeil…..
L’univers Arthurien nous est familier aujourd’hui, de la série Kaamelot aux jeux vidéo en passant par les films, en 3D ou non, et par la bande dessinée. Il est naturel donc que le théâtre s’inscrive dans cette mouvance, et le plaisir immédiat du public, très diversifié, est ici évident…

Elyane Gérôme

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le point de vue de Véronique Hotte. 

Perceval Le Gallois – Graal Théâtre – de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Christian Schiaretti, avec la complicité de Julie Brochen, etles troupes du Théâtre National de Strasbourg et du Théâtre National Populaire de Villeurbanne.

. C’est sans doute la pièce la plus spirituelle du cycle – un parcours presque religieux – qui met en abyme un rite initiatique. Perceval part de rien, devient chevalier, rate de peu le Graal, puis suit un chemin d’errance et d’abandon qui le confronte à la violence du monde. Bavard quand il parle de sa mère, il privilégie ensuite le silence dans une dimension méditative pleine d’énigmes. Il se tient au bord du mystère du Graal sans avoir jamais pu l’éclaircir, empêché par le non-avènement d’une parole nécessaire,  et il en ressent une peine coupable : lors de son départ, ne pas s’être retourné un seul instant vers sa mère.

 La mise en scène souriante et colorée de Christian Schiaretti invite le spectateur  à tourner les belles pages d’un livre d’images enfantines, aux couleurs vives  d’enluminures et abstractions scéniques. C’est un autre monde, une autre poésie, un silence aussi à des années-lumière du nôtre.
Les scènes se jouent d’un paravent à l’autre : côté jardin, les apparitions de Perceval et de sa mère,  et côté cour, la Cour du Roi Arthur (Xavier Legrand) et les chevaliers. Au-dessus, majestueuse et nue, la grande roue du Temps, un rappel de la Table Ronde. L’espace confiné au départ s’élargit peu à peu selon la découverte du monde par Perceval et selon l’ampleur de ses rêves habités.
Des scènes comme celle du Roi pêcheur assis près de sa barque , ou celle des moines  en capuche dans  la nuit  sont sublimes de pureté et magnifiques. On retrouve les ensembles choraux et majestueux chers à Schiaretti : les chevaliers s’agenouillent en rond autour de leur suzerain et lui prêtent serment de fidélité.sur le plateau de bois; l’univers de la chevalerie est transposé avec grâce, sans la moindre brutalité, et avec un humour distancié : la monture du chevalier est représentée par un acteur portant une tête de cheval – les admirables masques animaliers sont d’Erhard Stiefel – et ruant, jambe levée, aux instants dramatiques.

Blaise (Fred Cacheux), en soutane noire et austère de moine scribe, est le narrateur, la voix de Chrétien de Troyes, qui raconte en les liant les scènes jouées en alternance, expliquant, commentant, ou même dévoilant les actes à venir.

On aurait aimé que la mise en scène qui est  juste d’un point de vue sémantique et comique, avec ses caricatures joyeuses et  burlesques, s’engage plus avant dans  une stratégie moins consensuelle et  plus en accord avec celle de notre temps. Dans ce décalage du regard, il manque en effet l’urgence,la crudité et la chair, bref, une dimension plus sauvage que celle qui nous est ici proposée, courtoise et si joliment policée…

 

Véronique Hotte

 

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 23 mai, du mardi au samedi à 20h. T :  03 88 24 88 00

 

 

 

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