Les Vaisseaux du cœur

Les Vaisseaux du cœur de Benoîte Groult, adaptation de Josiane Pinson, mise en scène de  Jean-Luc Tardieu.

 PieceGalerie.1521.thumb Le roman  de  Benoîte Groult, quelque cinquante ans après l’histoire d’amour qu’elle a vécue, parut en 1988, s’il  n’a pas tout à fait la même audace que la fameuse Vie sexuelle de Catherine M. de Catherine  Millet, ose  quand même décrire l’amour physique de façon très réaliste, et la dame, grand apôtre du féminisme et qui a beaucoup contribué à faire avancer les choses,  ne craint pas d’appeler une bite, une bite.
 George et Gauvain, deux êtres que tout oppose. George et sa famille, passent leurs vacances en Bretagne. C’est une intello parisienne et lui, un marin-pêcheur, fils de paysans pauvres. Ils se connaissent depuis toujours ou presque, ont à peine vingt ans mais n’ont évidemment pas du tout la même culture; elle est restée l’intellectuelle puis la prof  issue d’un milieu bourgeois qu’elle a toujours été et  lui  doit tout juste savoir  écrire mais ne lit presque jamais…
Pourtant, ils  se rencontrent vraiment dans un bal populaire  et vont vivre une grande passion, même si,  lui,  est déjà fiancé: « J’avais dix-huit ans, dit-elle, quand Gauvain m’est entré dans le cœur pour la vie, sans que nous le sachions, ni lui, ni moi. Oui, cela a commencé par le cœur ou ce que je prenais pour le cœur à cette époque et qui n’était encore que la peau » (…) »Dès la première minute de l’attente, je suis entrée dans le délectable processus du plaisir. Je vivais ce que l’existence peut offrir de meilleur et j’en étais consciente. »

 Ils se marieront mais pas ensemble; lui aura quatre enfants,  et elle aura trois amours, se mariera aussi et  aura un fils mais leur passion charnelle de leurs vingts ans ne faiblira jamais et ils se retrouveront un peu partout, dans le monde entier au gré des colloques de l’une et des pêches de l’autre, parfois après plusieurs années. Et sans que les conjoints respectifs se doutent de rien?  Malgré les années qui vont vite passer et elle verra vieillir son bel amant qu’elle voit peu: « Les cormorans ne savent vivre qu’au large, ils ne se posent jamais longtemps à terre ».
Mais elle constate aussi, vrai paradoxe, que cet éloignement est  une garantie mais brouille aussi les cartes: « A vivre longtemps éloignés, il est vrai qu’on se laisse emporter par ses rêves. On finit par aimer quelqu’un qui n’existe plus tout à fait mais que dessine votre désir. L’écriture est traître. L’amour par correspondance, c’est trompeur. Dans une lettre, on s’épargne les petites disgrâces corporelles qui peuvent miner les plus nobles sentiments ».

Malgré l’absence et deux vies qui n’ont rien à voir ensemble … où ils trouvent chacun leur compte, ils continuent à faire l’amour ensemble, même parfois après quelques années et avec toujours la même passion charnelle  qui commencera à se muer en véritable amour:  » Ne me demande pas d’expliquer, lui dit-elle. Je sais seulement que je veux te garder dans ma vie, et dans mes bras, de temps en temps, si tu le veux bien. Tu considères ce qui nous arrive un peu comme une maladie. Si c’en est une, je ne veux pas guérir. L’idée que tu existes quelque part et que tu penses à moi quelquefois m’aide à vivre ». « Dites-moi qu’il serait fou de se fier à son corps, qu’il est versatile et peut entraîner l’esprit vers des choix déraisonnables qui se révéleraient bientôt catastrophiques. Dites-moi que si je veux garder cet amour-là, il faut accepter de le perdre ».
  Oui, mais… le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard, comme disait Aragon!  Averti par son médecin d’avoir à subir et de toute urgence, une opération de la coronaire, il lui répondra qu’il a aussi un rendez-vous très urgent…. Ce qu’il avoue à son amoureuse retrouvée aux Nouvelles Hébrides, bien loin de la France pour lui,  et des Etats-Unis pour elle, où elle habite avec son  nouveau compagnon.
Ils envisagent enfin de vivre ensemble mais comme sans trop y croire. « Nous avons vécu plus de premières nuits que de dixièmes nuits », s’est-elle dit un jour, avec lucidité. Peu de temps après, elle se retrouvera, terriblement seule, dans la foule des obsèques, « amie de jeunesse »pour tous (les apparences sont sauves) en train de pleurer son cormoran disparu, dans l’église de Larmor. La belle et grande histoire d’amour en pointillés a eu une fin que ni lui, ni elle, n’avaient prévue…

  Donc le très autobiographique roman écrit par Benoîte Groult, a beaucoup fait pleurer dans les chaumières (Roméo et Juliette façon XX ème siècle où on prend un Boeing plutôt qu’un carrosse), même s’il comporte pas mal d’invraisemblances, alors qu’il se veut par ailleurs des plus réalistes, et parfois des plus crus. Et cela donne quoi quand c’est porté sur un plateau?  A l’impossible, nul n’est tenu, mais Josiane Pinson a réussi à garder,  par moments, cette  petite musique douce-amère du texte bien écrit par Benoîte Groult; pour le reste, c’est un empilement de petites scènes mal ficelées et assez répétitives où l’amour physique est conjugué sur tous les modes, ce qui n’est,  à vrai dire, guère passionnant.
Il y manque une véritable sensualité et l’émotion, sauf à la fin, n’est pas souvent au rendez-vous.Mais on le sait, érotisme et scène de théâtre n’ont jamais fait bon ménage…
D’autant que Josiane Pinson est à la fois, la conteuse et le  personnage féminin central, omni-présente, de l’histoire , ce qui déséquilibre un peu les choses;  le marin-pêcheur (Serge Riaboukine) servant davantage de faire-valoir.
Comment rendre ces deux personnages suffisamment crédibles? C’est là mission  difficile et la façon même de souvent parler du sexe par allusions, a bien vieilli; ce sont les limites de la transposition d’un roman  au théâtre. D’autant plus que la mise en scène comme la direction d’acteurs sont très approximatives, Jean-Luc Tardieu surligne un peu tout, et il y a même de petits effets sonores (les mouettes, un petit chant d’église, le bruit d’une voiture…),  à la fois inefficaces et ridicules, pour mieux situer les choses…
D’autant plus aussi que la scénographie avec rideaux  blanc crème et praticables en arc-de-cercle munis de gros tiroirs n’est pas du bois dont on fait les flûtes et ne facilite en rien le jeu des acteurs; on oubliera vite aussi  les costumes (elle en robe un peu haute couture et lui, en pantalon et blouson bleu  gris! ).

  Vous pouvez y emmener votre vieille cousine de province qui va rarement au théâtre? Bien sûr. Ce petit cocktail de sexe cru et de romantisme contemporain devrait beaucoup lui plaire.

Philippe du Vignal

Théâtre du Petit-Montparnasse 31 rue de la Gaité, 75014 Paris jusqu’au 26 avril à 19 heures.

 
 


Archive pour 2 avril, 2014

Introspection

Introspection de Peter Handke, traduction de Jean Sigrid, mise en scène de Michel Vuillermoz.

Peter Handke a vingt quatre ans quand, en 1966, paraît ce texte vite devenu aussi célèbre qu’Outrage au public et très régulièrement joué en Allemagne comme en France. Après Gwenaël Morin qui l’avait mis en scène au Théâtre de la Bastille en 2011 avec huit comédiens, hommes et femmes, Laurence Colussi, qui l’avait déjà joué une vingtaine de fois à Avignon, il y a deux ans, s’empare à nouveau de ce monologue d’une violence et d’une force, comme en entend rarement. Et Michel Vuillermoz (l’excellent Cyrano monté par Denis Podalydès, a mis en scène sa compagne avec exigence et radicalité, en accord parfait avec la pièce.
Dans la cave aux murs de pierre blonde, juste une lumière fixe, aucun bruitage ou musique, aucun accessoire sinon un tabouret haut qu’elle ne quittera jamais, dos appuyé au mur, le temps exact des cinquante minutes qu’il faut pour dire le texte. Simplement habillée d’un jean et d’un pull-over, elle est là, solide, imperturbable, face au trente-quatre spectateurs que peut contenir la salle. Avec un beau sourire et une grande élégance, l’air de ne pas y toucher, ce qui renforce encore les mots impitoyables de Handke qui, dit-il, « sont dotés d’un pouvoir spirituel. »
Laurence Colussi, très concentré, possède une diction impeccable et une voix magnifique, et elle fait claquer les simples phrases qui, comme dans une litanie, sont souvent des anaphores.
« J’ai appris qu’il y avait des règlements pour la conduite et pour la pensée. J’ai appris qu’il y avait des règlements pour l’intérieur et pour le dehors. Des règlements pour les choses et pour les hommes. Des règlements généraux et particuliers. Des règlements pour ici-bas et pour la vie éternelle. »
C’est un spectacle exemplaire qui a sans doute demandé à la comédienne un long travail de mémorisation d’abord mais aussi et surtout d’intelligence de ce texte difficile mais formidable.
Peter Handke, écrivain autrichien inconnu à l’époque, a réussi un petit miracle avec cette pièce qui n’en est peut-être pas une, au sens précis du terme, encore que… Impossible d’échapper à cette logorrhée d’introspection parfois très intime qui, en fait, nous concerne tous. Avec tout un cortège d’obligations morales, juridiques peu, voire jamais respectées, de tendances à faire le contraire de ce qui est prescrit par tous les codes mis en vigueur par la société, de manquements aussi divers que répétés à une déontologie personnelle ou familiale, ou à des usages qui remontent à la nuit des temps et que l’auteur bafoue avec une gourmandise non dissimulée… On est souvent assez proche ici de Thomas Bernhard, cet autre grand autrichien. Impossible de tout citer mais Peter Handke sait mettre, avec une rare lucidité, le doigt là où cela fait mal.
Bref, une soirée où le public reçoit une langue et des sonorités exceptionnelles, magnifiquement servies et sans aucune concession par Laurence Colussi et son metteur en scène… Un grand merci à tous les deux. C’est seulement dommage que le spectacle soit si peu joué, mais,  s’il arrive un jour près de chez vous, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Maison de la Poésie jusqu’au 2 avril.

Introspection. D’après Outrage au public et autres pièces parlées, traduit de l’allemand par Jean Sigrid est publié chez L’Arche, 1968.

 

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