Au bord

Au bord, de Claudine Galea, mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Aubord-lb-1LD-630x420Elle, celle qui dit je, regarde une photo que le monde entier a regardée : celle d’une  jeune militaire américaine, tenant en laisse un prisonnier irakien à la prison d’Abou Ghraib. Cette photo, et tout ce que cette photo  emmène avec elle, au bord du dégoût, de la honte qui ne sont jamais dits, qui n’existent même pas, car elle, celle qui dit je, y voit d’abord la fille tenant l’homme en laisse. Et le désir, pour son corps frêle qui ressemble à celui de l’amie qui l’a laissée. Tout de cette image, même si on la détache du mur, tout « fait ventre », comme on dit. Tout fait mal au ventre, tout vous tient en laisse. Comme le désir. Où est la limite ?
Claudine Galea explore avec probité et courage les potentialités presque infinies de cette image, exploration qu’elle confie à sa narratrice, que nous appellerons elle. Qui dit fille, dit mère, et elle se souvient de sa naissance, et de ce qu’il n’y a pas forcément de l’amour mais parfois de la jouissance d’une mère à sa fille, quand elle la déculotte en public et la fesse «pour la bonne cause». Elle  pense qu’on dit «fille» pour la descendante et pour la jeune femme, mais qu’on ne dit pas  fils» dans les deux cas : on distingue le descendant et le «mec».
Un homme tenu en laisse par une femme, on n’avait jamais vu ça comme arme de guerre. Comme jeu sexuel ? Où est la limite ? La nature de l’humiliation est d’aller plus loin que l’humiliation. L’auteur exprime les contradictions de sa narratrice non par des «mais» et des «pourtant», mais en juxtaposant les vérités brutes , les unes à côté des autres. «Je pense que les femmes sont douces». « Je pense que les femmes ne sont pas douces ». Les deux formules contraires sont vraies, on l’entend.http://www.dailymotion.com/video/x1l548n
Deux femmes incarnent ce texte unique en son genre : Claude Degliame, l’aînée, le dit avec la plénitude qu’elle sait donner aux mots, avec un petit tremblement d’interrogation. Parfois, elle se repose et laisse la place à la danse active de Bérengère Vallet qui peint, construit au sol et détruit l’image en temps réel. Plus exactement, elle la recouvre : l’image ne perd jamais sa mémoire. Elles se ressemblent, un peu comme des sœurs.

C’est impressionnant, souvent très beau, parfois ardu jusqu’à l‘ennui : la rigueur n’est pas une distraction. Est-ce du théâtre ? Question hors sujet : c’est de la pensée, de la poésie en actes. Et une écriture qui déplie sans cesse les recoins de l’image, des sens, des passions, de la pensée même sur ces images, sentiments et sensations. Le théâtre, dit-on, ne supporte pas l’explication (le mot signifie dépliage), sauf peut-être quand c’est le thème même et l’enjeu de la pièce. En plus, on est mal assis mais le confort est-il favorable à la pensée de l’impensable ?

 Christine Friedel

 MC 93 Bobigny ( Seine-Saint-Denis), T. : 01 41 60 72 72 , jusqu’au 15 Avril

 

 


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