Concordan(s)e

Concordan(s)e

 

Quand un chorégraphe rencontre un écrivain, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Et que font-ils ensemble ?
Depuis sa première édition, en 2007, le festival Concordan(s)e fait chaque année le pari d’engendrer des œuvres hybrides,  issues de mariages conclus entre chorégraphes et écrivains qui  s’interrogent conjointement sur les spécificités et les écarts entre leurs disciplines respectives. Plongé dans l’intimité créative du chorégraphe, l’écrivain dévoile ce qu’il a surpris, compris, de ce cheminement et inversement.
Le public est convié à découvrir en direct les processus de création et les formes qui naissent de ces binômes : tout au long de l’année, différents rendez-vous lui sont proposés (ateliers d’écriture en danse et en littérature, répétitions publiques, lectures croisées danse/écriture) et, in fine, les duos jouent leur partition intégrale dans différents lieux franciliens (bibliothèques, théâtres).
arton133-e7f72Le 8 avril, à la Maison de la Poésie,  une soirée de clôture rassemblait les quatre duos de l’édition 2014.
Dans Répète, Fanny de Chaillé fait une véritable scène de ménage à son acolyte, le poète et romancier Pierre Alferi. Réfractaire au théâtre, ce dernier se mêle de diriger la chorégraphe,  tandis qu’elle attend de son écriture plus de mouvement. « Le poète, il écrit, et encore, je ne suis pas un pisse-copie » se révolte-t-il, tandis qu’elle s’interroge sur ce que les mots viennent faire ici car : « Les poètes,dit-elle,  il faut les lire dans sa chambre ». Cet affrontement constitue un spectacle amusant, une mise en scène de la parole plus que des corps.
Au contraire, la chorégraphe Hélène Iratchet entraîne Pauline Klein dans la danse : l’écrivaine ne rechigne pas à la suivre, pas à pas, tandis que leurs voix off mêlées déroulent un long texte. Intarissables, elles se meuvent, leurs mots se perdant bientôt dans des énumérations sans fin de souvenirs de voyage ou de titres de films. On retiendra de ce Socle la forte présence de deux corps disparates, la grâce sinueuse de la danseuse, l’énergie plus gauche de l’écrivaine mais fort peu d’un texte prétexte plutôt bavard.
Pas d’interaction mais une juxtaposition pure et simple de la danse et du texte, dans Insensiblement. Tandis qu’Eric Suchère, au bord du plateau,  lit un texte décortiquant l’essence du mouvement (« se contractant et se décontractant sans cesse »), Myriam Gorfink , de dos, dans la pénombre, exécute une danse presque immobile, comme suspendue à ses mots. On pénètre dans un univers brumeux, irréel, mental, sans trop pouvoir s’y attacher.
arton131-c2fcbC’est avec L’Hippocampe mais l’hippocampe qu’on trouve enfin une véritable concordance, une liaison heureuse du mot et du geste. Céline Loyer, qu’on a pu voir danser sous la direction de Catherine Diverrès, Josef Nadj ou dans une des performances de sa propre compagnie s’est associée avec Violaine Schwartz, romancière, mais aussi comédienne. Sa pratique du théâtre contribue sans doute à la réussite de leur duo.
Elles se livrent à des exercices de mémoire, des échauffements où les mots se frictionnent avec les mouvements des corps. Quand la danse va prendre le dessus, les mots interfèrent : les liasses de papier où ils gisent se mélangent à mesure que les souvenirs de cette traversée commune se brouillent, tapis dans l’hippocampe, à la fois lieu de la mémoire et petit cheval sous-marin et espiègle.
Au cours de cette soirée, somme toute assez festive, en assistant à ces dialogues entre artistes, on partage avec eux une réflexion plus vaste sur les processus de la création. On y explore les points de contact possibles entre  littérature et danse, les points de discordance aussi, et la difficulté de concilier la corporalité des mots avec celle des danseurs, d’amener le corps du texte dans l’espace du pur mouvement.
Mais, si la danse est éphémère, les textes, eux, resteront, imprimés, comme ceux des festivals précédents *.

 

Mireille Davidovici

 

* Livres Concordan(s)e 1, 2 et 3, les Editions l’œil d’or. 10 euros chacun.

www.concordanse.com


Archive pour 12 avril, 2014

Cendrillon, ballet

Cendrillon de Thierry Malandain.

 

photo  Ce spectacle, depuis sa création en juin 2013 à l’Opéra royal de Versailles a connu un grand succès. Thierry Malandain va au bout de ses intentions: il a réalisé, avec cette adaptation du conte de Charles Perrault une fantaisie légère et actuelle dont le rêve est le moteur dramatique. « Cendrillon, dit-il, a été traité avec une économie de moyens, c’est à dire sans changement de décor, sans artifices, mais avec un plaisir certain, entraîné par l’humanité et la magie du conte, le luxe de la musique, et par des scènes burlesques qui contrebalancent les épisodes oniriques ou malheureux. Bref, nous avons fait de notre mieux pour chasser les nuages et accoucher d’une étoile qui danse».
Ce décor unique  fait penser à la vitrine d’un magasin de chaussures de luxe: les trois murs de scène sont occupés par plusieurs centaines de chaussures vernis à talon, élégamment accrochées les unes au-dessus des autres. Le spectacle a été créé avant le film de Guillaume Gallienne… Mais la belle-mère et les deux sœurs sont interprétées par des hommes, tous trois très présents sur scène et parfois dans un jeu trop caricatural!
Cette création est en permanence dansée, ce qui est une vraie qualité, avec une chorégraphie qui, sans être illustrative, rend l’œuvre très lisible. Tous les artistes dansent en chaussons de danse, mais seule, une artiste d’origine mexicaine, et de formation classique comme beaucoup dans le groupe, effectue un solo sur pointes.
Particulièrement remarquables, Claire Lonchampt (la Fée) et dont la présence est marquée par un net changement des lumières, et Miyuki Kanei d’origine japonaise, (Cendrillon), qui apporte une grâce et une belle fragilité au personnage.
Trois caractéristiques fortes de ce ballet: les mouvements harmonieux de groupe qui font parfois penser à des mouvements de natation synchronisée exécutés au sol, et la musique très cinématographique de Serguei Prokofiev qui a, bien sûr, sa propre puissance évocatrice, et la mythique scène du bal… Moment magique qui fait cohabiter douze mannequins féminins sans tête, sur roulettes, avec les vingt danseurs de la compagnie. Ils entament une valse pathétique et belle, et ces mannequins, très bien manipulés, ajoutent aussi une touche de folie surréaliste à ce conte qui a le rêve, pour support…

 

Jean Couturier

 

 

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 18 avril
http://www.theatre-chaillot.fr/
www.theatre-chaillot.fr

Voyage au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit, d’après le roman de Louis-Ferdinand Céline par le Collectif des Possédés, création dirigée par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana.

 

images-4Voyage au bout de la nuit (1932)   porte la marque d’une fulgurance rageuse et d’un renouvellement de l’écriture romanesque, et d’une rupture avec tous les académismes stylistiques perçus comme rigides, et hypocrites.
Céline y va franco de port, quand il met en scène les raisons de sa colère face au monde et aux hommes, dont une moitié exploite consciencieusement l’autre.
Ferdinand Bardamu – un Don Quichotte parisien dans un siècle de fer – est le héros maltraité d’un roman picaresque, le double de l’auteur, un novice en mal d’expérience avant qu’il n’accomplisse ses douze travaux de faux Hercule. Une nuit symbolique : «On s’enfonce, on s’épouvante d’abord dans la nuit, mais on veut comprendre quand même et alors on ne quitte plus la profondeur… » Jeune citadin désœuvré, Ferdinand est embrigadé place de Clichy,  et assiste en Flandre aux horreurs de la première guerre mondiale, via la déroute ensanglantée des soldats – à pied et à cheval -, via la débâcle des capitaines et des colonels, tous victimes de la folie et de l’absurdité de la guerre ,dont est d’abord responsable «la sale âme héroïque des hommes ».
L’anti-héros fuit ce premier enfer pour rejoindre celui de l’Afrique: chaleur, soif d’alcool, moustiques, cauchemars,  nuits angoissantes  avec cris de bêtes et baroudeurs hauts en couleur, rois ou  profiteurs,  mais tous  incompétents et d’une indéniable paresse. Ne pouvant agir dans cet enfer, Ferdinand quitte ces lieux sordides et abandonnés.
On le retrouve aux Etats-Unis, à Détroit, dans une usine où il fait l’apprentissage du travail à la chaîne dans l’industrie automobile, et s’abandonne le soir dans les bras d’une belle Américaine. De retour en banlieue parisienne, il est médecin, vu tel « un lapin » policé par les riches et tel un voleur par les pauvres dont il s’occupe  : «La vie est bien trop courte…Faut se dépêcher, faut pas la rater sa mort. La maladie, la misère qui vous disperse les heures, les années, l’insomnie qui vous barbouille en gris, des journées, des semaines entières, et le cancer qui nous monte déjà peut-être…»
La sérénité n’est pas de ce monde, ni l’équilibre paisible : le narrateur prête à sa parole les caractères extrêmes et bruts de la démesure et de l’hyperbole, la traduction métaphorique d’une violence subie au jour le jour, sourde, lancinante et cruelle jusqu’à la mort. Or, l’art de l’écriture transcende ce regard incendiaire par une énergie sans faille et une volonté de voir, d’assister et de comprendre l’existence.
Le métier de vivre est bien dur, une tâche que prend à son compte l’acteur et metteur en scène Rodolphe Dana avec, à la fois l’engagement et la modestie dont il est capable, foulant le sol nu du plateau, jouant dans un large espace encombré de tables sommaires de taille diverse qu’il relève pour donner à voir les gratte-ciels d’outre-Atlantique, ou bien qu’il renverse, les quatre fers en l’air, pour représenter la morosité ambiante de  la banlieue parisienne défavorisée.
La table peut évoquer un lit ; entre deux tables encore, se glisse le couloir d’une tranchée ou d’un morceau de forêt vierge,  dans la nuit africaine souvent assourdissante…
Mais Rodolphe Dana, beau comédien ténébreux, arpente  sans cesse la scène; en vain ! Il ne parvient pas à porter la magnificence illuminée de la folie célinienne, son verbe habité, hanté et transfiguré, son panache…

 

Véronique Hotte

 

La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-La-Vallée, du 9 au 11 avril.

La Scène Watteau, Scène conventionnée de Nogent-sur-Marne, les 15 et 16 mai à 20h30. Tél : 01 48 72 94 94

Livres

Rencontre-entre-Valere-Novarina-et-Claude-Buchvald-22a-532087dc28963Valère Novarina en scène de Claude Buchvald.

Claude Buchvald est metteuse en scène et  comédienne mais aussi maître de conférences à l’Université Paris 8. Elle est bien connue pour avoir monté de façon remarquable de nombreuses pièces de Valère Novarina comme Vous qui habitez le temps, Le Repas, L’Avant-dernier des hommes, L’Opérette imaginaire... Avec une équipe de comédiens au solide métier, comme, entre autres, le regretté Daniel Znyk, Laurence Mayor, Valérie Vinci, Elisabeth Mazev, Nicolas Struve, Claude Merlin… et l’accordéoniste  Christian Paccoud. Sans doute la réussite de ces mises en scènes leur doit-elle beaucoup mais c’est Claude Buchvald qui les a convaincus de travailler avec elle.
“Au théâtre, écrit elle, c’est avec les spectateurs que ce destin s’accomplit. Nous ne sommes pas là devant eux pour leur démontrer quoi que ce soit, pour “leur faire la leçon”, les étourdir, les épater, les imiter ou les agresser ; au contraire, nous voulons les porter dans le mouvement, les “sortir d’homme”, comme dit Novarina, pour les “démultiplier”.
Ce qu’elle explique très bien à propos de Vous qui habitez le temps, Claude Buchvald le fait aussi dans les analyses de ses autres mises en scène de Novarina. C’est d’une belle précision, rien n’est oublié : elle a visiblement trouvé, dans l’univers de l’auteur, l’aboutissement exemplaire d’un travail d’acteur qu’elle dirige tout en s’effaçant discrètement. Pour parvenir à l’état de grâce souhaité, elle fait preuve  d’un solide maîtrise du temps et de l’espace, non seulement nécessaires à tout metteur en scène mais indispensables à qui veut s’emparer du verbe de Novarina. « Le texte de théâtre, dit-elle, à propos du Repas, s’écrit avec le vide, le vertige, avec un grand désir et appel d’air, avec de pauvres accessoires pleins de souvenirs (par exemple, les huit serviettes confectionnées en chutes de toiles à matelas par mon grand-père tapissier il y a plus de cinquante ans) ».

On sent Claude Buchvald, pleine de foi dans son travail, attentive, bosseuse et très  exigeante quant au moindre détail scénique, au plus petit silence indispensable dans une réplique, heureuse d’aboutir enfin au tissu scénique désiré, élaboré après tant de répétitions ; heureuse aussi, quand elle réussit à emmener le public dans les méandres du langage d’une intense poésie mais d‘une exigence absolue de Valère Novarina.
Dans ce livre très sérieux, indispensable à celui qui veut mieux comprendre comment on arrive à mettre en scène Novarina mais un peu «estouffadou», et parfois proche d’une thèse universitaire, on trouve aussi des réflexions éclairantes de Claude Merlin sur le travail d’acteur. Bref, ce Valère Novarina en scène est de la belle ouvrage que l’on aurait aimé parfois un peu plus légère, (bon, on n’a rien sans rien !). Il y a aussi des photos tout à fait révélatrices des mises en scènes de Claude Buchvald et une solide bibliographie.

Philippe du Vignal.

Presses universitaires de Vincennes. 25 €

La Fleur au fusil, chroniques de la guerre de 14-18, spectacle écrit par Alain Goyard, mise en scène et interprétation de François Bourcier.

 A l’origine donc de ce livre /CD, un spectacle écrit d’après des textes et témoignages authentiques et interprété par François Bourcier et créé au Nouveau Théâtre de Beaulieu à Saint Etienne. C’est en treize moments, dans le livre comme sur le plateau, la mémoire retrouvés d’épisodes: La mobilisation générale, Le baptême du feu, les Tranchées, Folie,La Révolte, Armistice… d’une interminable guerre qui ravagea l’Europe, avec, en conclusion la défaire de l’Allemagne, et quelque vingt cinq ans plus tard la seconde guerre mondiale comme un immense suicide collectif.
On n’est pas au Moyen-Age mais il y a tout juste cent ans, et cette guerre a atteint les familles de Français comme d’ Allemands par dizaines de millions. Incompréhensible, sans doute mais les faits sont là, têtus Les mots claquent durs, impitoyables à propos de la peur physique des jeunes appelés qui en deviennent fous, ou boivent pour oublier. Il y a des mutilations involontaires :“On enviait le gars qui venait d’avoir une jambe arrachée par une mine” ou volontaires: on se fait arracher un bras par une grenade en protégeant le reste du corps ou on va voir voir une putain syphilitique, “vérolée jusqu’à l’os”: tous les trucs sont bons pour essayer d’échapper à cette boucherie au quotidien! Le pire sans doute: les fusillés pour l’exemple grâce à un état-major dépassé par les événements qui ne sait plus juguler les dizaines de révoltes qui ont commencé à naître. Et un armistice dont les poilus ont bien conscience qu’il ne règle rien: “ Ce n’est pas la guerre qui est finie, c’est la paix qui est morte, et pour toujours”.
Et François Bourcier ,avec juste quelques accessoires, est impressionnant de vérité; il a vite pris l’identité d’un de ces hommes, paysans ou ouvriers qui par dizaine de milliers sont morts au front, ou quand ils en sont ressortis vivants, ont vu leurs vie brisée. En ces temps de célébration, ce livre/CD est un document formidable pour faire entendre au présent ce qu’a pu être cette guerre dont il ne reste aujourd’hui aucun survivant. Même si bien des spectacles comme les remarquables Ah! Dieu que la guerre est jolie de Pierre Debauche, et  Noël au front de Jérôme Savary ont eu pour thème cette première guerre mondiale, ce monologue théâtral bien servi par François Bourcier fera aussi vite référence.

Ph. du V.

Texte d’Alain Guyard et CD du spectacle. Editions Carmino Verde 82 rue du Chemin vert 75011 Paris. 20 €

 

 

Chronique de l’ère mortifère, roman de Frédéric Baal.

 

chroniqueFrédéric Baal avait fondé et animé à Bruxelles  depuis 1970, avec son frère Frédéric Flamand, devenu ensuite chorégraphe et directeur du Ballet National de Marseille, et quelques acteurs dont Anne West, le Théâtre Laboratoire Vicinal qui fut, en Europe, et avec une rigueur exemplaire, à la pointe des recherches théâtrales,.
Frédéric Baal avait écrit de nombreux textes dont ceux des spectacles du Vicinal et des Portraits mais  Chronique de l’ère mortifère, qui n’est pas en fait du tout un roman,  participe plutôt d’une sorte de monologue intérieur où il s’en prend avec une rare et efficace violence au monde d’aujourd’hui.
La moulinette bruxello-parisienne fonctionne à plein régime, dans une langue française  des plus cinglantes, influencée par Céline sans doute mais aussi par Pierre Guyotat, et d’une belle oralité. Et c’est aussi brillant qu’efficace … Frédéric Baal n’épargne personne et tire à balles réelles sur les institutions censées nous apporter bonheur et prospérité.
Et, comme il a le don de la formule et possède une sacrée maîtrise de la langue française, il ose même s’amuser et employer, uniquement pour se faire plaisir des subjonctifs pontifiants: “Se dussent-ils montrés plus conciliants, au lieu d’essuyer leurs rebuffades, je les eusse corrompus… ils ont la langue bien affilée et me font un crime de mes vertus…”

Avec de jeux de mots incendiaires (cela tourne parfois au procédé quand il s’agit de noms propres!) et des clins d’œil littéraires, voire des proverbes en latin. Aucun paragraphe mais seulement parfois un blanc quand il change de thématique. Et il y a, dans cette impitoyable logorrhée,  savoureuse à lire, avec nombre de phrases sans verbe,et anaphores en rafales où l’auteur tire sur tout ce qui bouge et qu’il ne supporte pas (et la liste est longue!), des moments des plus formidables: “La faillite d’un système?… vous exagérez!… il ne s’agit que d’une petite crise financière dont le souvenir se perd déjà dans les sables des paradis fiscaux… ce fut un mauvais moment à passer… un incident fortuit!… un accident de parcours!.. une erreur de jaunisse!”
Une vraie pièce de théâtre en solo et on attend avec impatience, le jeune comédien, belge ou français,  en tout cas francophone, qui s’emparera des meilleurs morceaux de ce texte hors-normes, à la fois subversif et jubilatoire, et toujours d’une théâtralité évidente. Cela sort du four, c’est encore bien chaud, et ce serait dommage de s’en priver. Frédéric Baal ne pourrait que s’en réjouir…L’entreprise demandera un gros travail:  l’acteur devra sélectionner puis se mettre en bouche les drôles de phrases de ce drôle de texte, mais cela vaut largement le coup…
Avis aux amateurs…

 Ph. du V.

Editions de la Différence. 18 €.

                                                             *********

 Mises en scène d’Allemagne, sous la direction de Didier Plassard.

 

6844-1730-Couverture“Aujourd’hui,  écrivait le cher et grand Bernard Dort (disparu il y a vingt ans déjà  du sida! – et qui nous aura  tant apporté ainsi qu’à de nombreux étudiants entre autres, Novarina, Chéreau ou Vincent -  le théâtre allemand est pour nous un objet d’admiration: son organisation, sa stabilité, sa richesse en font moins un modèle (nous n’osons même pas espérer en être là un jour) qu’une sorte d’Eldorado dont on rêve sans jamais essayer d’y aborder”.
Bernard Dort avait bien résumé  les choses et  le dernier et gros opus
des Voies de la création théâtrale, dirigé par Didier Plassard, nous offre un remarquable panorama de de tout ce qui a pu se créer en République  Fédérale  et Démocratique.
Il y a eu chez nous, il y a un siècle, de grands créateurs comme Antoine, Gémier ou Copeau qui voulaient réformer la scène et le répertoire pour un nouveau public, puis plus tard le Cartel. Mais  l’Allemagne, elle, avait déjà, et depuis le 18 ème siècle, une tradition théâtrale, des méthodes de travail  et des metteurs en scène de tout premier ordre comme Max Reinhardt ou Erwin Piscator, puis ensuite Bertold Brecht,  longtemps absent puisqu’il dut subir, on l’oublie souvent, quinze ans d’exil…
Et plus récemment, comme le remarque bien Didier Plassard dans sa préface,  on permit à une nouvelle génération de faire ses preuves avec, entre autres et  d’abord,  Brecht à la tête du Berliner, puis Peter Zadek, Peter Stein à la Schaubühne,  Claus Peyman, Jürgen Gosch, ou Klaus Michael Grüber, Mathias Langhoff pour ne citer que les plus connus en France, qui modifièrent rapidement le paysage théâtral de langue allemande. 
 Ce que l’on appelle outre-Rhin le “Regietheater,”  où  les metteurs en scène devenaient des créateurs à part entière, avec une lecture des plus originales des textes classiques et une modification profonde des rapports entre scène et salle…
Mais avec aussi, ce que nous n’avions pas en France, sauf et dans une moindre mesure, avec Vilar  à la tête du T.N.P. , et Roger Planchon à Villeurbanne, une organisation parfaite, où le metteur en scène et directeur avait un rôle prépondérant. Et il faut absolument le souligner, grâce à des moyens financiers hors pair. Mais on se souviendra que Jean Vilar, pas bien riche et possesseur d’un petit  appartement, était aux  yeux de l’Etat français, responsable sur ses biens propres en cas de faillite éventuelle de l’entreprise qu’il dirigeait! Chose qui n’émouvait guère le personnel politique de la chère vieille France et  sans doute inimaginable en Allemagne! Le redoutable  Debû-Bridel, sénateur,  avait  même osé s’en prendre, avec une violence inouïe, à Jean Vilar qu’il accusait de propagande…
L’Allemagne, et  bien avant la réunification et des deux côtés du Mur,  avait, elle avec  plus de lucidité, beaucoup investi et à long terme, dans l’éducation et la création dramatiques. En particulier, avec de nombreux lieux de création  dans les RDA, y compris dans de petites villes… Et avec une planification et une volonté  politique exemplaires.  On ne peut énumérer tous les chapitres de ce livre mais il y a d’abord  un excellent  examen du paysage théâtral allemand et de ses conditions de production, par Hennning Röper qui  montre bien  toutes les spécificités  des quelque 133 théâtres qui ont une programmation régulière dans un pays où la culture  et le gestion des théâtres est exclusivement de la compétence des Lander et des municipalités, ce qui change beaucoup les choses… Avec aussi un nombreux personnel artistique et technique bien formé, et une association fréquente sous un même toit du théâtre dramatique, de la danse et  de l’opéra.
Alors que le Ministère de la Culture français exerce encore un pouvoir régalien en ce qui concerne les budgets et les nominations de directeurs, qu’il s’agisse de théâtres nationaux ou régionaux, avec, comme on l’a encore vu récemment,  nombre de dérives, quelle que soit la couleur du gouvernement. Tout n’est pourtant pas rose, et l’auteur pense  « que le le choc de la réunification  a posé la question des limites  d’un système théâtral qui ne sortira sans doute pas indemne de cette confrontation Est/Ouest”. 
  Mais vingt ans après la réunification du pays,  les choses semblent s’être passées en douceur et la santé de l’ensemble du théâtre allemand reste insolente. Comme en témoignent  les  études consacrés au travail de metteurs en scène comme  Peter Zadek , Heiner Müller, Peter  Stein, Klaus Michaël Grüber, Klaus Peyman, Mathias Langhoff et son frère Thomas moins connu en France, Franck Castorf, et le Suisse Francois Marthaler, sans oublier Thomas Ostermeier, maintenant très connu en France d’un large public.
Quel pays occidental peut se vanter de posséder, une pareille  brochette? (Sans doute l’Allemagne actuelle compte quelque 80 millions d’habitants, même si le nombre d’Allemands diminue). Mais on l’a encore vu récemment chez  Thomas Ostermeier, ( voir Le Théâtre du Blog) des comédiens,  très bien formés et souvent d’une exceptionnelle personnalité, capables de jouer Skakespeare comme  Sophocle ou Labiche, et toujours remarquablement dirigés.  Autre constante  de tous ces spectacles: la scénographie généralement conçue avec de gros moyens mais d’une vraie beauté plastique, le plus souvent novatrice et  d’une grande efficacité. Et toujours au service des comédiens.
Le livre comprend aussi un chapitre sur  les formes marginales du théâtre allemand dit “Freies Theater : théâtre libre, qui, depuis une vingtaine d’années surtout , a tenté de se libérer des institutions et si on a pu voir certaines  compagnies au festival d’Automne, on aurait aimé en savoir plus sur des créations  qui usent d’autres codes scéniques avec une mise en relation de plus en fréquente  du dialogue  ou du texte non théâtral avec la musique ou la danse, et toujours là  aussi dans un espace scénographique reconfiguré.
  Au total, ces
Mises en scène d’Allemagne est un livre très bien fait, tout à fait passionnant et, ce qui ne gâte rien, un solide outil de travail.
Pas donné: 59 €… mais c’est un bon investissement.

 

Philippe du Vignal

 

CNRS éditions. Prix: 59 €

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