À toi pour toujours ta Marie-Lou

 À toi pour toujours ta Marie-Lou de Michel Tremblay, mise en scène de Kira Ehlers. .

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Photo du Théâtre de L’ile. Chantal Richer (Marie-Lou) tricote

Cette création  est un petit chef-d’œuvre de mise en scène. Un  quatuor de voix, les deux filles (Carmen et Manon) et les parents (Léopold et Marie-Louise), mènent simultanément des dialogues parallèles, dans deux espaces/temps différents où le décor symbolise le drame qui a déchiré cette famille par le passé, et qui continue à la ruiner.
Marquée par des éclairages ingénieux et un son qui nous transporte bien au-delà de la réalité québécoise, cette mise en scène tient d’un paysage cauchemardesque où tous les personnages arrivent sur le plateau comme des revenants, baignés dans une lumière bleuâtre d’outre-tombe, avant de s’installer dans leurs fauteuils où ils seront relégués pendant tout le spectacle.

  Dans un espace surélevé, les deux filles racontent leurs propres souvenirs, et ce qu’elles ont cru apercevoir et entendre derrière les portes de la chambre à coucher de leurs  parents.  Et eux sont enfoncés dans un espace rempli de bouteilles sales et de terre  en décomposition, où, dix ans auparavant, ils crachaient leur haine, leurs frustration et la misère sexuelle qui ont empoisonné leur vie de couple, peu avant  d’être tués dans un accident de voiture.
Deux perspectives temporelles de cette famille d’horreur qui se croisent donc, et se complètent alors que, par moments, des éclairs de lumière violents et  des coups sonores  secouent la scène et ramènent les jeunes femmes  vers le passé de leur père et mère  qui ne cessent de s’affronter.
Les sœurs, témoins horrifiés de la haine et la violence verbale que les parents se font subir mutuellement, révèlent jusqu’à quel point ces confrontations ont laissé des traces profondes sur leur existence. Les sons lugubres d’un violoncelle, et une musique électronique secouent ces revenants et transportent les sœurs entre un passé traumatique et une actualité hantée par la mort.
La metteuse en scène a bien compris l’importance du paysage sonore et a exploité toutes ces possibilités d’une manière très efficace. Et
le jeu est d’une très grande justesse: grands habitués du théâtre comique, les acteurs s’en tirent bien: Richard Bénard (Léopold)  a réussi à cerner tout le pathétique de cette figure paternelle qui hurle sa frustration et s’effondre dans son impuissance; cela suinte  le malheur  et nous sentons l’odeur même de sa colère. Chantal Richer, (Marie-Louise) victime de cette société qui interdit le plaisir et méprise le corps, incarne  une  femme blessée rongée par sa honte et son amertume devant  son mari qui ne cesse de la violenter.  Mais quand elle saisit l’occasion de se moquer de lui, le côté comique prend parfois le dessus. La comédienne était-elle convaincue qu’il fallait provoquer les rires aux moments les plus cruels de leurs échanges? Une direction d’acteurs un peu relâchée y est certainement pour quelque chose.
Mais 
Chantal Richer est aussi tout à fait bouleversante,  quand elle incarne cette femme humiliée, enfoncée dans son fauteuil, en train de tricoter de façon obsessive,  le visage blême, les yeux remplis de larmes, et le corps fané. Situation intenable où la mort lui est venue comme une forme de délivrance. Curieusement,  il y a des rapports de complicité entre les filles et leurs parents, rapports qui changent selon les moment les plus tendus, où le jeu et les physionomies reflètent malgré tout les similarités quasi-génétiques entre les personnages.
Manon, la fille religieuse, (Frédérique Thérien) est aussi convaincante et émouvante, malgré  son personnage stéréotypé et fondateur de  la grande famille des personnages de Tremblay qui dominent  la scène québécoise depuis les années 1960. La comédienne qui joue Carmen, n’est pas toujours facile à comprendre avec un problème d’articulation et une voix qui manque de puissance mais elle possède un excellent langage corporel : sa manière de bouger, son insouciance apparente, son sourire moqueur, tout concorde  à révéler la présence d’une jeune femme qui a su survivre , et  elle  n’exagère  pas  le clinquant habituel du personnage.
A toi pour toujours ta Marie-Lou est le texte le plus important de l’œuvre  dramatique de Tremblay,  pour la forme scénique et le contenu socio-culturel: il capte l’horreur de cette société qui, avec l’appui évident de l’Eglise, enfonce les habitants dans une ignorance destructrice où les rapports d’amour et de haine mènent une coexistence malaisée.
Une création  émouvante qu’il ne faut manquer…

Alvina Ruprecht

Le Théâtre de l’île à Gatineau, Québec, jusqu’au 19 avril.

 


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