Le Banquet ou l’Éloge de l’amour

Le Banquet ou l’Éloge de l’amour, d’après Platon, traduction de Luc Brisson, adaptation, mise en scène et scénographie de Christine Letailleur

 

IMG_8293retMusique de boîte disco, scène de danse et d’exhibition, écran bleu, jeu d’ombres et boule magique scintillante, les jeunes gens profitent de l’instant qui passe, et Agathon qui vient de célébrer son triomphe au concours de tragédie, invite la même assemblée le lendemain de la fête où les esprits échauffés sont revenus des excès de la veille.
Des lits couverts du rouge velours de théâtre tiennent lieu de salon de conversation.
Le bel éphèbe exige que l’assemblée plus apaisée fasse un éloge de l’amour et de la beauté. Ainsi, Phèdre, Aristophane, Pausanias, Socrate et Diotime participent à l’entreprise et même Alcibiade, surgi à l’improviste et complètement ivre.
Les liens entre la connaissance et l’amour sont solides chez Platon, entretenus sur fond d’homosexualité masculine et de transmission du savoir entre hommes. La fête singulière est donc à la fois intellectuelle, alcoolique et érotique.
Dans les jeux du désir et de la pensée, la philosophie occupe une place légitime, révélant comment l’amour de la beauté physique sous-tend l’idée du Beau…Pour Phèdre, l’Amour est le plus ancien des dieux, une autorité qui mène à la vertu. Pour Pausanias, deux sortes d’Amour s’opposent,  celui  de l’Aphrodite vulgaire et  celui de l’Aphrodite céleste, le premier s’attache au corps sans distinction de sexe,  mais le second lié au sexe masculin, plus fort et plus intelligent.Se donner à un homme vertueux revient donc à se perfectionner dans la vertu.
Mais p
our Aristophane, existent l’homme, la femme et l’androgyne, pourvus de deux sexes. Zeus les coupe en deux pour les punir de tenter d’escalader le ciel.Depuis, chaque moitié recherche l’autre, en mal d’unité primitive. Si l’Amour est vénéré avec piété, le bonheur avec l’autre partie de soi est possible.Pour Agathon, l’Amour communique aux hommes ses dons, la beauté et la bonté. Il est le charme de la société humaine, l’objet de l’admiration et du désir des hommes et des dieux, l’auteur de tout plaisir et le consolateur de nos peines. Socrate ne sait dire que la vérité, sa dialectique de l’éloge de l’Amour diffère. Quand il interroge Agathon il conclut, ironique que si l’Amour désire la Beauté et le Bien, c’est qu’il en manque…
Puis il cède la parole à Diotime pour laquelle  c’est un démon, un intermédiaire entre les dieux et les hommes, chargé d’assurer les rapports entre eux. De plus, le désir d’immortalité gouverne les actions des hommes. On contemple la beauté des corps pour accéder à la beauté des âmes, la beauté en soi et la vertu.
Mais le furieux Alcibiade entre avec éclat pour casser l’harmonie entre les échanges. Pour lui, Socrate ressemble aux Silènes : il met en garde Agathon contre le philosophe qui, prétendant aimer, ne fait que capter l’amour d’autrui.Alcibiade aime Socrate qui l’a sauvé, et ne peut donc se départir de cet amour non partagé : l’Aimé tient tout le monde sous son charme avec ses discours divins.
Le spectacle de Christine Letailleur est agréablement ludique elle  joue des idées et de la pensée avec art, et s’amuse aussi de l’attrait physique de ces comédiens facétieux , aux jeunes corps qui méditent dans leur tentative d’atteindre la Beauté, le Bien et la Vertu, et qui se soumettent, sans le savoir au désir le plus brut. Il fallait de la délicatesse et de l’audace pour installer un tel Banquet.
Autour de Christian Esnay qui incarne avec un bel entrain, le comique et trivial Aristophane, les jeunes comédiens sortis de l’école du Théâtre National de Bretagne sont convaincants : Philippe Cherdel (Aristophane), Julie Duchaussoy (Diotime), Manuel Garcie-Kilian ( Agathon), Jonathan Genet (Socrate), Simon Le Mouellec (Pausanias) et Elios Noël (Alcibiade).
Un renouvellement bénéfique de l’art de philosopher sur une scène de théâtre.

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre de Lorient CDN, du 14 au 18 avril.


Archive pour avril, 2014

Riviera

Riviera d’Emmanuel Robert-Espalieu, mise en scène de Gérard Gélas

riviera-615:manuel-pascualC’est toujours un plaisir de revoir Myriam Boyer sur une scène de théâtre. Elle s’y fait trop rare, malgré ses deux Molière (en 1997, pour Qui a peur de Virginia Woolf, d’Edward Albee, et en 2008, pour La vie devant soi de Romain Gary).
La revoilà, en Fréhel, grande chanteuse au destin malheureux,  de son vrai nom Marguerite Boulc’h née en 1891, qui disait si bien le Paris populaire, et dont les airs sont encore sur toutes les lèvres. Un rôle à sa mesure. Il fallait une comédienne de cette trempe pour incarner une pocharde céleste, en fin de parcours, vivant dans la misère et l’isolement.
Elle tient sa valise prête, et attend la Faucheuse : elle se présentera en fantôme de Maurice Chevalier, son grand amour qui la hante jusqu’au bout du rouleau. Son rêve d’aller avec lui sur la Riviera s’accomplit enfin.
Le plateau exigu, le décor dépouillé figurent à merveille l’atmosphère confinée de la chambre d’hôtel de passe, où elle meurt à Paris le 3 février 1951. Myriam Boyer réussit à ressusciter « l’inoubliable inoubliée » avec toutes les nuances de sa palette : mutine en « Pervenche », le pseudo de ses débuts, passionnée quand elle s’adresse au fantôme de Chevalier, le jeune homme au canotier, autoritaire quand elle enseigne le chant à une jeune visiteuse, et goguenarde mais jamais vulgaire quand elle a bu ou tiré un coup de trop.
Myriam Boyer sait aussi incarner Fréhel arrivée à ce point de déchéance, dans un chant du cygne déchirant. Malgré le sordide de la situation, elle insuffle à son personnage une fraîcheur, une poésie qui transcende sa décrépitude. Sans tomber dans le mélo, et sans misérabilisme, Myriam Boyer s’impose, surtout quand elle chante, avec légèreté, grâce et justesse, dans une pièce dont l’écriture n’a rien de…flamboyant! , et avec deux partenaires trop peu convaincants, qui restent des faire-valoir. Bravo à elle.

Mireille Davidovici

Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs 75001 – M° Châtelet jusqu’ au 24 mai

Je dois tout à ma mère

Je dois tout à ma mère de  Philippe Honoré, mise en scène d’Edith Vernes. 

je_dois_tout_a_ma_mereC’est, à l’origine, un petite phrase comme on entend tous les jours ; elle va exaspérer François qui, en apparence du moins, est un homme qui ne se laisse pas emporter par la colère. Je dois tout à ma mère : ces six mots vont le faire délirer,  au point qu’il ait une envie irrépressible et délirante de « buter sa mère », comme il dit,  femme tyrannique et dont l’existence lui est devenue très vite insupportable.
La mère, surtout au XXème siècle, a toujours été, on le sait, un des motifs d’inspiration chez nombre d’écrivains fascinés par la figure maternelle; Eschyle déjà, et brillamment, avec des personnages hors du commun,  comme la reine Atossa, dans
Les Perses, ou une autre reine comme Clytemnestre dans Agamemnon, Proust bien entendu, qui fait de la mère un objet de sublimation dans A la recherche du temps perdu, ou Bataille dans Ma Mère.
Ici, l’argument est plus mince… mais Philippe Honoré, en soixante-cinq minutes top chrono, se met à jouer habilement tous les personnages de son histoire : la mère d’abord, mais aussi le tueur qu’il a recruté, l’ami donneur de leçons… Honoré est expert depuis longtemps dans l’adaptation à la scène de textes littéraires et l’on a pu le voir souvent dans le off à Avignon, et il sait donc faire.
C’est donc souvent aussi brillant que léger, et, comme il a bien appris les principes de base psychanalytiques, il sait où taper sec. On peut rire, ou plutôt sourire, quand finalement, son personnage de François doit reconnaître après plusieurs péripéties, qu’il est effectivement obligé de tout devoir à sa mère. Le passage à l’acte ? On ne vous dévoilera évidemment pas la fin…
Reste à savoir si ce monologue réussit à constituer une soirée de théâtre… Ce n’est pas si sûr mais, au moins, on ne s’ennuie pas une seconde.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire Paris VIème, à 21h.

Le stoïque soldat de plomb

Le stoïque soldat de plomb, d’après le conte d’Hans Christian Andersen, adaptation et mise en scène Florence Lavaud.

20131212_stoiquesoldatdeplomb__0119-214x300L’histoire de ce  soldat unijambiste prend tout son sens avec la compagnie de l’Oiseau-Mouche, une des rares structures professionnelles, dotée d’une troupe de vingt-trois comédiens, en situation de handicap mental. Née en 1978, et devenue professionnelle en 1981, quand fut créé le premier Centre d’Aide par le Travail artistique de France, la compagnie, basée à Roubaix, collabore, pour chacune de ses créations, avec un artiste  différent. Avec  la metteuse en scène  Florence Lavaud, L’Oiseau-Mouche a choisi d’adapter Le Stoïque soldat de plomb, un conte qui aborde la question de la différence.
Au début, pendant plus de quinze minutes (la pièce dure une heure),  deux comédiens tiennent la scène : le soldat de plomb debout et muet – il le restera toute la pièce – et le conteur, interprétant aussi l’enfant qui a reçu les soldats de plomb en cadeau. « Regardez  ce soldat ! dit l’enfant, qu’est-ce qu’il a ? Vous voyez bien, non ? »
Le public ne répond pas : petit malaise ! Le handicap du soldat ne saute en effet pas aux yeux car il tient sur ses deux pieds . « Il lui manque une jambe », renchérit le narrateur. Petit clin d’œil car un handicap ne se voit pas forcément : réaction et surprise des enfants.
Le conteur- enfant poursuit sa narration. Quand il humilie longuement le soldat,  le jeune public s’identifie pleinement à ce personnage : qui n’a jamais torturé ses jouets? Le soldat de plomb demeure plus que stoïque, et semble perdu dans ses pensées.

  Puis, un troisième protagoniste, mi soldat /mi poisson, entre en jouant du tambour. Pas très bavard, il  apporte, par sa prestance, une deuxième souffle au spectacle. Bruiteur, il pousse un cri dans le micro qui suscite les premiers rires de la vingtaine de jeunes spectateurs.
Et la danseuse, la part féminine du conte ? La metteuse en scène a choisi de ne pas montrer la jeune femme dont la beauté sera seulement évoquée par le récit du soldat. Il reste donc seul, sans but, et sans amoureuse… juste avec l’enfant-narrateur, qui commence à ne plus pouvoir se passer de lui. Pour finir, les personnages s’assoient et lisent les dernière pages de ce  conte… en douceur.
Malgré la forme austère de la pièce, les enfants se montrent attentifs et  sensibles à l’esthétique du spectacle : les lumières glissent comme des ombres, cinq silhouettes de soldats se profilent, on dirait des hologrammes… subtils comme l’est aussi la discrète réalisation sonore.

Sophie Raive

En tournée,  spectacle tout public, à partir de  neuf ans.
www.oiseau-mouche.org

Spectacle vu à la Maison Daniel Féry de Nanterre, saison Jeune Public de Nanterre.

 

Un petite fille privilégiée

Un petite fille privilégiée, texte de Francine Christophe, mise en scène de Philippe Hottier.

 

 

une-petite-fille-privilegiée-francine-christophe-magali-hélias-theatre-lucernaire-visuel-470x260Francine Christophe, a six ans quand son père part pour la guerre en 39, avant d’être fait prisonnier en 40 ; elle, est arrêtée avec sa mère qui tente de passer la ligne de démarcation et internée à la prison de la Rochefoucauld, puis à celle d’Angoulême, aux camps de Poitiers, Drancy, Pitihiviers, Beaune-la Rolande, et de nouveau à Drancy… Et finalement déportée le 2 mai 1944 avec sa mère  et  d’autres femmes et enfants de prisonniers de guerre français, juifs.
Pas à Auschwitz mais comme « juifs d’échange » à Bergen-Belsen. Dans des conditions de vie horribles où, la barbarie nazie, la faim, la cruauté des gardiens, la saleté et le froid étaient leur lot quotidien au présent, et où l’avenir était plus qu’incertain. Les morts s’entassaient et chacun essayait de sauver sa peau. Relativement protégée si l’on peut dire « parce que mon père, dit-elle, avait été fait prisonnier et aussi curieux que cela paraisse, c’est ce qui me sauva la vie, grâce à la Convention de Genève qui me donnait le statut de fille de prisonnier de guerre ». Les troupes soviétiques les délivrèrent enfin en 45. Crevant de faim, en haillons mais vivantes. C’est la seule étincelle de bonheur dans ce  texte noir que Magali Hélias,  seule en scène  et elle le fait avec un solide métier. Et il y a une belle toile peinte grise de Cyrille Bosc.
Mais cela ne marche pas vraiment. Comment dire les choses? Ce  récit n’a rien de  très passionnant,  ces images assez répétitives qu’on a tous vues et lues quelque part ne font pas vraiment théâtre, et cette litanie d’insupportables souffrances finit par tourner à vide…
Par ailleurs, Magali Hélias, dans une robe informe qui ne l’aide pas, semblait désemparée: nous n’étions que quatre spectateurs ! Et la direction d’acteurs semblait être aux abonnés absents! Mais de toute façon, comment faire théâtre, seule, face une salle vide de public? A l’impossible, nul n’est tenu, et la direction du Lucernaire aurait mieux fait d’annuler la représentation…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 26 avril.

 

Golgota

Golgota, un spectacle de Bartabas, chorégraphie et interprétation d’Andrés Marin.

f5c7eee95fe2b15614b6811467cf9573Le Golgotha est associé, dans l’imaginaire chrétien, au mont des Oliviers, jardin des supplices et lieu sacré de la crucifixion où Dieu est mort sur la croix après avoir souffert. S’il est un spectacle visuellement infâmant, c’est bien celui de la Passion du Christ torturé entre les deux larrons, scène mythique transfigurée par l’art pictural.
Pascal médite dans
Les Pensées sur ce mystère par lequel Jésus sauve le genre humain : «Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois. Mais alors, il se plaint, comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive. Mon âme est triste jusqu’à la mort.»
Toute passion revient à subir un événement, en passant par la souffrance, la maladie du corps, le trouble de l’âme, l’accident ou la perturbation dans la nature. Le Christ au Golgotha souffre mais  de façon pleinement vécue et assumée. Claudel écrit à son tour : «Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il n’est même pas venu l’expliquer. Mais il est venu la remplir de Sa présence. »
Mais quel lien entre le Golgotha, les chevaux et le flamenco ? La tradition andalouse ou gitane ne saurait éviter la présence familière des chevaux. Avec
Golgota (en espagnol), son nouveau spectacle de théâtre équestre, Bartabas remplit la scène de la présence majestueuse et de la danse gracieuse de ses chevaux qu’il monte personnellement, une présence qu’il associe, pour dire l’indicible de la passion, au chorégraphe sévillan et interprète de flamenco, Andrés Marin – entre tradition flamenca et chant, style personnel et esthétique contemporaine.
Avant le chant, sur le plateau de
Golgota, c’est d’abord la danse du flamenco qui sied à l’expression de la douleur et de la souffrance existentielles. La danse, comme un chant plaintif et revendicatif du corps, recèle la tragédie humaine, la solitude et le désespoir face au drame de la vie et de la mort. Ce souffle du plus profond de l’âme,  affirme en même temps une solide résistance.
Le corps du danseur flamenco exprime une passion personnelle intense, muscles tendus, bras ouverts et levés, il tourne sur lui-même et tape le sol de fureur avec ses pieds sur le sable – et on n’entend plus que le silence – ou alors, sur une plaque de métal où résonnent dans l’ivresse du corps en tension, le bruit sec des zapateados, claquements sur le sol des pointes et des talons.
Pour accentuer encore l’intensité rythmique et la danse gestuelle et savante de ce corps d’homme libre au buste nu, s’ajoutent le jeu extraordinaire des palmas, ces doigts que l’on frappe en rythme sur la paume de l’autre main, et des pitos, claquements de doigts.
Le cavalier et le fantassin s’auto-flagellent en faisant claquer la paume de leurs mains sur leur dos, la face couverte de leur T-shirt noir à demi-retourné, et les bras levés largement en croix, l’un sur sa monture, l’autre à même le sol. Le cavalier fait un usage esthétique de la fumée des encensoirs religieux, comme le danseur debout s’amuse des sons cristallins des clochettes.
Certes, l’interprète danse les arabesques d’une solitude personnelle mais pas seulement, il sait se mettre au diapason du cavalier Bartabas et de son cheval, mimant et contrefaisant le mouvement des pattes qui piétinent, ou bien dansent à leur tour sur le sable. Le danseur révèle plus tard sa colère, avec ses pieds, comme avec ses mains ornées de bagues qui tapent le rythme sur la surface métallique.
Les vêtements sobres et noirs sont rehaussés de fraises blanches du grand Siècle d’or espagnol ; un servant nain pourrait sortir des
Ménines de Vélasquez, et le trio de musiciens baroques pourraient faire  partie de ces Chevaliers avec la main sur la poitrine dans un tableau du Greco, et le siège où repose l’interprète est somptueusement royal.
Dans l’ombre envahissante, s’animent de petites ou grandes bougies, en bouquet, ou bien seules et 
éclairent les visages d’une lumière tremblante. La scénographie subtile et austère, installe sur le plateau une aura de mysticisme et d’esprit sacré. De hauts chapeaux pointus volent de tête en tête, à la façon des pénitents noirs qui prétendent ainsi mieux toucher le ciel, et ressemblent à des accessoires oniriques, destinés aux fées ou aux princes de l’ombre, dans un conte pour enfants.
Au centre du plateau, accroché à une haute échelle, dont les pieds écartés simulent le Calvaire, la face d’un cheval et non du Christ imprimé sur un grand voile blanc. Le danseur de flamenco se métamorphose en mi-cheval/mi-homme, Centaure dont ne resteraient que les pattes arrière, avec leurs sabots.
Cet homme-cheval monte sur sa croix en s’élevant sur les degrés de l’échelle. Spectacle simplement magnifique d’autant qu’il s’appuie sur les pleins et les déliés, le chant, le grain et le silence des voix rêveuses et les
Motets pour voix seule de Tomas Luis de Victoria, avec le contre-ténor Christophe Baska, Adrien Mabire au cornet et  Marc Wolff au luth…La beauté de ce ballet humain et animal de sculptures vivantes est fascinante.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, du 14 avril au 11 mai à 20h30. T : 01 44 95 98 21

Tout Dostoïevski

Tout Dostoïevski,  de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité.

ToutLe spectacle est un nouvel épisode du personnage créé par Emmanuel Vérité qui s’attaque cette fois-ci à l’auteur de Crime et Châtiment.
Nous retrouvons ici Charles Courtois-Pasteur, sorte de clochard céleste nourri à Brautigan, qui, répondant à une prétendue commande d’un directeur de théâtre, se voit obligé de nous dresser le portrait du grand auteur russe. Il finit par accepter, plus pour faire plaisir à ce fameux directeur, que par réel amour de Dostoïevski.
Affublé d’un micro autour du cou, comme un camelot de foire, il débite un mélange  poétique, fait de familiarités, formules toutes faites et véritables attentions. Toujours un peu à la limite du ridicule, quand, par exemple, il nous présente ses créations: des petits chiens en bouchons de liège et cure-dents.
Tout cela ne fait guère avancer la connaissance de Dostoïevski : on en apprend peu sur l’auteur, mais les lycéens dans la salle, à en juger par leurs rires, passent un excellent moment. Mais on est loin de la promesse du titre …
Emmanuel Vérité crée néanmoins quelque chose d’intéressant qu’on voit assez rarement sur scène : un personnage bien mis au point, et très en interaction avec le public; son timbre de voix particulier, son costume, ses attitudes, ses tours de magie minables nous font passer d’une certaine beauté à une ringardise qui en devient drôle.
C’est une banalité de le dire mais, avec ce spectacle, chaque représentation est différente, et
et c’est à l’acteur d’emmener quelque part le public qui lui aussi, joue. En effet, il se sent bien avec ce personnage qui pourrait nous occuper toute une soirée, mais Dostoïevski n’est  guère présent et c’est dommage ! Car les rares moments d’interprétation d’extraits de ses romans sont de petits bijoux qui élèvent le spectacle et qui donnent un autre aspect du talent d’Emmanuel Vérité que les lumières approximatives ne mettent pas bien en valeur.
Après Dostoïevski, à qui il se permet quand même de voler la vedette, on se demande bien à quel autre roc pourra s’attaquer ce Charles Courtois-Pasteur !

Julien Barsan

Panta Théâtre de Caen.

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La fonction critique dans les arts de la scène

La fonction critique dans les arts de la scène, journée d’étude proposée par l’Université Paris-Ouest , dans le cadre de son programme transdisciplinaire : La critique comme création.

Le théâtre mue, sa critique évolue.

 Théâtre et Danse ont failli disparaître en tant que terminologies et disciplines d’enseignement au profit de l’appellation «arts de la scène», tant l’hybridation est, aujourd’hui, constitutive du spectacle vivant. Observatoire de l’éclatement des genres, de la mutation des lieux de théâtre, de la classification des arts, de la séparation du réel et de la fiction la critique doit se forger de nouveaux outils pour appréhender les objets mouvants qu’elle s’efforce de saisir.
Emmanuel Wallon et Christian Biet ont ouvert un chantier sur ces questions et convoquent chercheurs, critiques et doctorants à partager leurs travaux. Emmanuel Wallon aborde le sujet d’un point de vue socio-historique : entre la chronique et la glose, qu’est ce que la critique ? Pour Witold Gombrowicz, «le critique est un ennemi même quand il lui envoie des fleurs». C’est oublier que nombre de ces passeurs ont porté des œuvres de l’ombre à la lumière.
Il y a plusieurs types de critique : du chroniqueur qui saisit l’événement , au critique de presse, témoin de l’histoire immédiate et confronté à l’éphémère, au critique universitaire qui analyse et classe . C’est à lui qu’il appartient de penser les œuvres et les arts y compris du point de vue du spectateur.
Christian Biet revient sur l’hétérogénéité constitutive du spectacle d’aujourd’hui qui va jusqu’à celle du public. Dans ce paysage complexe, le critique est celui qui s’autorise à prendre la parole. Pour asseoir sa légitimité, il doit se forger des outils eux-mêmes hétérogènes, sans perdre de vue l’histoire du théâtre, depuis la crise du drame, les apports d’Antoine, et jusqu’à la performance. Des outils dramaturgiques au service des spectateurs et des praticiens.

Histoire de la critique

1864_0227_discussion_280Chantal Meyer-Plantureux apporte un éclairage intéressant sur ce métier,  en étudiant les archives du Syndicat de la critique, retrouvées par miracle dans une poubelle et déposées depuis à l’I.M.E.C. à Caen. Au départ, quand, en 1877, se constitua un Cercle de la critique dramatique et musicale, la critique ne portait que sur la représentation. Avec la liberté de la presse (1881), les publications fleurissent et ouvrent leurs pages à ce nouveau métier. Une Association professionnelle de la critique dramatique et musicale fut fondée en 1899, quand fut proclamée la liberté d’association (1884).
Une hiérarchie se constitua dès lors au sein de la profession, depuis le “lundiste”, responsable du feuilleton dramatique du lundi, jusqu’au “soiriste” et autres échotiers. Enfin, en 1890, naquit L’Association syndicale professionnelle et mutuelle sur le modèle de la Société des Gens de Lettres. La critique d’alors est parisienne
, normative, endogamique   et… redoutée des auteurs et des directeurs de théâtre.
Marco Consolini analyse l’histoire du théâtre à travers les revues et périodiques
, qui chacun, ont une vision et produisent une pensée. Comédia est un quotidien qui, de 1907 à 1937, analyse les spectacles par rubriques : musique, mise en scène, toilettes, jeu des acteurs, présence et réactions des spectateurs. À l’opposé de la critique du lendemain, à fleur de peau, naît une critique de rupture, polémique, partisane, en forme de manifeste.
Léa Valette explore trois revues :
Esprit,Les Temps Modernes et La Quinzaine littéraire qui, avec l’émergence du théâtre public dans les années mille neuf cent-soixante, voient naître une critique engagée. Les auteurs y revendiquent une esthétique et une idéologie, refusent la critique impressionniste et se livrent à des analyses de spectacle, avec les outils d’un bricolage théorique entre structuralisme, marxisme et sémiotique. Ils s’attachent au parcours des metteurs en scène et des auteurs, car il y a souvent une porosité, voire une connivence entre créateurs et critiques.

critiques du 20e siècle

critiques du 20e siècle: Bernard Dort, Guy Dumur, Gilles Sandier,

Puis, plus récemment est arrivée la critique en ligne, phénomène nouveau et exponentiel. Apparemment, elle n’a pas de lectorat ciblé, et fut d’abord considérée avec méfiance par les professionnels mais, les espaces de la presse /papier se réduisant, elle ouvre de nombreux champs d’expression. On peut classer la presse électronique en catégories : depuis le site d’un journal quotidien, jusqu’au blog individuel d’un journaliste, ou d’un collectif de professionnels  (à l’instar du Théâtre du Blog),  voire au blog individuel d’un amateur.
Marie-Josée Sirach
, présidente du syndicat de la critique, conclut la matinée en revendiquant le droit au subjectif du critique. Elle souligne l’isolement et la marginalisation des critiques mais aussi le danger d’instrumentalisation qui les guette. Le Syndicat de la critique propose une solidarité et une mise en commun des réflexions sur le spectacle et la profession. Marie-Josée Sirach a regretté que l’Université, si elle entretient aujourd’hui un rapport étroit avec le plateau, ait peu de rapport avec la critique qui a pourtant un rôle de carrefour. Les chercheurs pourraient, avec des travaux historiques et théoriques, lui apporter un nouvel éclairage.
A suivre… puisque cette exploration du champ de la critique s’étend sur trois années universitaires, jusqu’à fin 2015.

Mireille Davidovici

Nanterre le 3 mars 2014.

Histoire des arts et des représentations : har.u.paris10.fr Co-direction : Christian Biet et Ségolène Le Men

Russia

Russia , chorégraphie et mise en scène de Marcos Morau.

photoPour la première en France de sa création, Marcos Morau et sa compagnie La Veronal, évoquent le voyage d’un couple russe, Andrei et Nina, avec pour destination, le lac Baïkal.
Le cinéma d’Andrei Tarkovski est une des références du chorégraphe, mais mieux vaut se laisser aller au bonheur de la découverte de ces scènes avec sept danseuses et un danseur qui ont tous une forte personnalité, et qui occupent le plateau avec une folie et une énergie communicative.

Nous reconnaissons des  éléments de notre imaginaire européen sur la Russie, avec des accompagnements de Tchaïkovski et Stravinski, et d’une musique  originale de North Howling. Grâce aussi à l’excellent travail de Mariana Rocha, dont les costumes font référence à l’esthétique soviétique des années 80.
La neige, un ours, un hommage aux militaires soviétiques, héros de la patrie, l’harmonie et les conflits d’un groupe de gymnastes, tout ici, toutes nous parle d’une certaine Russie, avec des gestes justes et des personnages crédibles. Ce pays,  dont la création artistique continue à nous émerveiller, nous interpelle aussi par sa violence et ses injustices! Anatoli Pristavkine disait : «Il n’y a pas de mauvais peuple, il n’y a que de mauvaises personnes».  C’est lui qui avait présidé la commission des grâces présidentielles créée par Boris Eltsine pour tenter d’humaniser l’univers carcéral post-soviétique, et qui fut démis de ses fonctions en 2001… par un certain Vladimir Poutine, déjà président de la Russie!
La scène finale, très réussie, évoque avec force la fascination de la violence et le pouvoir de la kalachnikov et nous fait penser à une certaine actualité récente. Une partition dansée, très originale et  à découvrir…

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 18 avril.

Le Misanthrope/ Clément Hervieu-Léger

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger.  

gp1314_lemisanthropeLa pièce (1666) écrite en vers, garde tout son sens et sa saveur, dans l’interprétation qu’en livre Clément Hervieu-Léger. Il a choisi des costumes modernes années soixante et, pour décor, signé Eric Ruf, un lieu de passage, le palier d’un hôtel particulier en cours d’aménagement,  un peu décrépi et qui, grâce à la diligence de serviteurs muets, se recompose, selon les scènes, en hall d’entrée, salon, salle à manger, salle de jeu, boudoir…
On est chez Célimène, jeune veuve éprise de liberté où, à la suite d’Alceste et de son ami Philinte, se présenteront une cohorte de prétendants, puis la perverse Arsinoé. Alceste, enveloppé dans un pardessus informe qu’il enlèvera et remettra tout au long du spectacle, au gré de ses entrées et sorties, et de son humeur, arpente sans fin ce vaste couloir flanqué d’escaliers.  Il s’en prend à son ami Philinte trop complaisant à son goût vis- à-vis d’une société du paraître, hypocrite et méchante. Hanté par un procès qu’il redoute, il attend Célimène, en espérant qu’elle lui déclare enfin sa flamme. En vain. Loïc Corbery incarne un Alceste déprimé, parfois au bord de la crise de nerfs, de plus en plus renfrogné et paranoïaque, à mesure que les événements se retournent contre lui, ce qu’il a bien cherché…
Son jeu direct, parfois en contradiction avec la manière élaborée dont Molière le fait s’exprimer, crée une tension intéressante. Dans la plupart des scènes, les acteurs sont dirigés de la sorte, allant droit au but, alors que Molière procède par détours et allusions. Ici, on n’hésite pas à s’empoigner, s’embrasser, s’enlacer ou en venir aux mains. Ce parti-pris donne une radicalité aux situations théâtrales et renvoie à des attitudes corporelles plus contemporaines. Mais on regrette que ce jeu très physique gâche les habiles joutes textuelles écrites par Molière. Loïc Corbery, bougon et boudeur, parle souvent dans sa barbe, laissant les vers se perdre pour qui ne tend pas l’oreille ou qui ne les connaît pas. Eric Ruf, en Philinte, assure, lui, une parfaite harmonie entre sa posture et son texte. Georgia Scalliet est une Célimène à la fois mutine et fragile, mais sans grande personnalité. Florence Viala impose sa superbe dans la fameuse scène Arsinoé–Célimène,  modèle de crêpage de chignon verbal que les deux actrices assument avec élégance. Le ballet des serviteurs et servantes n’a d’autre fonction que de procéder aux changements de décor : c’est l’une des rares pièces de Molière sans domestiques intervenant en contrepoint.
Les personnages interagissent donc dans leur microcosme, dans un entre-soi qui n’est pas sans rappeler certains de nos milieux VIP. Il y a une certaine justesse et de la générosité dans ce théâtre de l’incarnation qu’a voulu le metteur en scène. Mais, malgré le coup de jeune donné à la pièce, le spectacle ne tient pas ses promesses jusqu’au bout: les scènes traînent parfois en longueur, ont des temps morts, et on a souvent du mal à saisir les enjeux du texte. Souhaitons qu’il trouve enfin son rythme…

 

Mireille Davidovici  

Comédie-Française – Salle Richelieu, Place Colette 75001 Paris – T. 0 825 10 1680 jusqu’au 17 juillet. www.comedie-francaise.fr

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