L’Homme atlantique

L’Homme atlantique de Marguerite Duras, réalisation de Viviane Théophilidès.

  Viviane Théophilidès avait participé dans les années 60, avec Antoine Vitez, Roland Monod et Pierre Vial, à l’aventure du Théâtre Quotidien de Marseille, puis elle fonda sa compagnie et se passionna pour les textes contemporains comme, entre autres, ceux de Boris Vian, Denise Bonal, Anne Sylvestre… Elle entreprend ici de porter au théâtre, le court roman de Duras, édité en 1982, que l’auteur avait adapté en film… dont les trois quarts se passent dans le noir, avec son compagnon Yan Andréa comme acteur.
Ici, rien sur le plateau qu’un large fauteuil-club avec un grand châle sur le dossier,  et un projecteur de cinéma sur pied qui éclaire l’actrice d’une lumière chaude et bienveillante. « C’est l’histoire,
dit Viviane Théophilidès, d’un abandon, d’une perte, d’une absence. (…) Marguerite se confie à Duras pour faire son cinéma, son œil extra-lucide remplaçant  l’objectif d’une caméra imaginaire »
Et cela parle, au rythme si particulier de la phrase durassienne, très élaboré, et savamment mis au point par l’auteur qui, de toute évidence, se regarde écrire et se fait plaisir; cela parle même beaucoup, voire un peu trop: de l’ombre tournante de la maison sur la terrasse, des plages et de la mer, des mouettes, des arbres mais aussi d’une rupture amoureuse…« Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue
PHOTO©Philippe Catalanodu film atlantique. Et puis, je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. » Bon…
Viviane Théophilidès est là, debout, en pantalon bleu foncé et  maillot de marin rayé, emmenant le public dans les phrases de Duras avec une gourmandise évidente, une belle gestuelle et une impeccable diction. On la sent à la fois fragile et déterminée à faire passer toute la parole de l’écrivain qui évoque sa passion pour le cinéma, l’amour enfui, la magie des paysages, et la mort qui rode au bout du chemin. Et cela fonctionne ? Oui, si l’on est sensible à  la poésie  et à la petite musique des phrases de Duras, souvent parodiée. Pierre Desproges, lui, plus cinglant, n’avait pas hésité à traiter ses écrits de «feuilletons de cul à l’alcool de rose».
Ce court récit, écrit par Marguerite Duras décédée en 1996, est ici bien conduit, malgré quelques petites erreurs de mise en scène, comme cette réparation du gros projecteur, avec un tournevis, à laquelle on ne croit pas un instant. En quarante-sept minutes, donc cela passe vite, la messe durassienne est dite dans la petite salle, au sous-sol du Théâtre des Athévains.
Mais, très franchement, malgré le solide métier et l’indéniable sensibilité de Viviane Théophilidès, on reste un peu sur sa faim. Et c’est sans doute réservé aux seuls fans absolus de  l’auteur! – il y a déjà eu plusieurs spectacles qui lui ont été consacrés en cette année-anniversaire de sa naissance (voir Le Théâtre du Blog), et il y en aura encore sûrement un paquet de dix à Paris, comme dans le off à Avignon. Pour tous les autres qui ne sont pas fans, à eux de décider s’il leur est vraiment nécessaire d’y consacrer une soirée…

 Philippe du Vignal

 Théâtre Artistic Athévains  45 rue Richard Lenoir 75011 Paris. T: 01 43 56 38 32

 

 


Archive pour avril, 2014

Festival RING

Festival RING, Théâtre de la Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine

LOGO GonzeptÇa s’appelle RING comme Rencontres Internationales des Nouvelles Générations, ring comme « ça va cogner », ring comme l’anneau des Nibelungen. Peu importe, et même tant mieux, si on mélange les cultures : c’est le pari de l’affaire. Le festival est ouvertement jeune , souvent  tout public, et très affirmativement contemporain. En un samedi, on a pu voir quatre spectacles et demi, en manquer deux, dont un Agamemnon d’Eschyle (notre contemporain, donc !), sur la bonne trentaine de propositions du festival qui continue jusqu’au 18 avril.
Sans compter la nuit DJ et ses prolongements musicaux. Prenons dans l’ordre (c’est très bien organisé). Le maître de maison, Michel Didym, a inventé un dispositif simplement compliqué : nous sommes souvent, dans la vraie vie, l’objet d’un examen, d’un entretien d’embauche ou autre épreuve. Il propose donc aux spectateurs d’être à leur tour juré : dix candidats passent devant dix jurys, en séquences de cinq minutes, pour défendre : leur innocence (en justice), leurs qualités professionnelles (y compris comme tueur), leur potentiel amoureux (“speed dating“), leur place au paradis…
Dix auteurs ont pris la peine de fournir à dix jeunes comédiens (du Conservatoire et du Théâtre universitaire de Nancy) l’occasion d’être convaincants. C’est parfois amusant, poétique, émouvant, ou même raté, mais le public se prend au jeu. Les oui, non et peut-être sont additionnés, puis les candidats reçus  ou non. On arrive ici au vif du sujet : par quoi, comment les jurés ont-ils été convaincus ? Par le texte ? Par le comédien ? Par la situation ? Par leur propre morale ? Ce jeu de l’Examen a la vertu, pas si fréquente dans le théâtre dit vivant, de rendre le spectateur vivant et passionné par les questions que ce spectacle modeste et ludique lui pose. Espérons qu’il restera aussi vif, face à d’autres spectacles au dispositif plus classique. C’est valable aussi pour les critiques de théâtre.
Passons sur un Giselle démonstratif (solo dansé de trente minutes) des chorégraphes Eszter Salamon et Xavier Le Roy. Oui, on apprend à lire les mouvements à partir de ceux que l’on connaît : le ballet Giselle, un orang-outang, un duel de western, les hystériques de Charcot… et des images qu’ils renvoient. On en invente de nouveaux à partir de ceux-là, sans doute. Mais la jeune danseuse (Elisa Ribes) ne manque ni de vaillance ni de virtuosité, mais de l’essentiel : le feu, le pourquoi elle était là, à défendre cet objet. Bon travail, mais indifférent. Public poli, mais indifférent.
L’épisode suivant a ramené la question de : «qu’allons-nous voir au théâtre, qu’applaudissons-nous». Le Teatro Sotterraneo (inutile de traduire) et le metteur en scène Daniele Villa. Deux comédiens questionnent l’enfance : que veux-tu faire quand tu seras grand ? Be legend ! (inutile de traduire).
Ils se proposent donc de nous raconter l’enfance d’Hamlet, l’enfance de Jeanne d’Arc, et l’enfance d’Adolf Hitler, selon un rituel répété avec quelques variations, surtout, évidemment, en ce qui concerne le dernier. La réflexion sur le destin est hilarante, la scénographie efficace, simple et pleine d’humour et de charme, les enfants sont très bien choisis, merveilleux acteurs, dociles et rebelles à souhait, mais… ça se complique quand les deux manipulateurs nous font applaudir le jeune Adolf qui refuse d’être « le mal incarné ». On vous dit : « applaudissez », et vous le faites ? Parce que vous aimez obéir ? Parce que c’est un charmant bambin qui vous le demande ? Parce que ça ne peut pas être sérieux ? Le spectacle joue avec des images subliminales des camps de la mort insérées dans les premiers Mickey. Il paraît qu’Hitler admirait Walt Disney, et réciproquement, dans une certaine mesure. On peut supposer que le Teatro Sotterraneo, provoque le spectateur, tente de l’activer, de le rendre responsable : à vous de savoir si vous voulez applaudir des enfants qui dansent en agitant de petits drapeaux nazis. La balle est dans votre camp, cher public, alors prenez-la au bond. Problème : ça ne semble en poser aucun à un public jeune, qui ne voit là qu’ironie et divertissement, et seulement la moitié d’un, à un public moins jeune obéissant sans états d’âme. Ambiguïté d’autant plus glaçante qu’encore une fois, c’est très bien fait et plaisant.
Le metteur en scène croate Ivica Buljan est venu présenter Ligne jaune, de Juli Zeh et Charlotte Roos. Des histoires comme on en connaît tous : de couple, d’art et de marchandise, de conflits avec la Sécurité dans un aéroport, de chiens, et même de vache qui tombe du ciel. La troupe se relaie aux guitares, claviers, batteries, chant, en un rock bien trash, énergique, foisonnant et primaire. Ce qui est intéressant, c’est que « ça ne veut pas rien dire » (Rimbaud).
Ce qui est mis sous nos yeux, et nous force ici les oreilles : rien moins que le sort du monde. Un Est dominé et même conquis par la sous-culture de l’Ouest, un Sud déchiré entre un tourisme de masse et une émigration tout aussi massive. Où est la liberté, dans tout ça, dans les débris d’une démocratie « pétée de trouille » et d’une culture qui ne sait plus ce qu’elle vaut ni ce qu’elle veut ? Bon, il y a là un peu d’émotion et de fantaisie, dans une sorte de cambouis généralisé mais le spectacle (sous-titré) est long et bavard… Mais il faut s’y faire : la forme, c’est le fond, et ces questions-là, pas forcément propres, nous les avons bien reçues, en pleine figure.
Diversité et mondialisation : la politique évacuée revient par la fenêtre, au théâtre. RING porte bien l’air du temps, ironique, cynique même, enfantin pour ne pas dire infantile, et bourré de questions, d’énergie quand même. On sent le public, nombreux et de tout âge, frémir, s’interroger, courir d’un spectacle à l’autre : RING fait son travail d’agitation, ouvre les appétits aux questions d’aujourd’hui. C’est bien le rôle du théâtre dans la cité ?

 

Christine Friedel

 

Théâtre de la Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, jusqu’au 18 avril. 03 83 37 42 42

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L’Humanité tout ça tout ça

L’Humanité tout ça tout ça de Mustapha Kharmoudi, mise en scène de Véronique Vellard.

Seule en scène, Caroline Stella incarne une fillette qui tente d’émigrer en France avec  sa maman. Environnée de dizaines de ballons transparents accrochés à des chaussures dépareillées, elle entame un long monologue bouleversant, marqué d’une tendre ingénuité : « Tu penses, la France, il y a encore loin ? « Elles sont dans le coffre de la voiture d’un passeur féroce. La petite a fait caca, il faut se taire.  Une fois la frontière passée : « Je garde par la fenêtre, la France elle est jolie (…) Il faut pas que tu as peur ». Le passeur :  « Si tu parles de moi, je te tue ! ». Pas assez d’argent pour payer le voyage, la petite et sa mère sont condamnées à mendier. « C’est quoi le tapin ? Je regarde Maman, il y a les larmes beaucoup (…) c’est obligé, il faut que tu demandes les pièces de sous (…) je peux pas je marche vite, ma jambe, elle est cassée ! (…) Je veux les chaussures ! »
 La mère affolée tape sur sa fille avec une chaussure… »J’ai envie le bonbon (…) Finalement la petite et sa mère se feront expulser après le vol d’une poupée A par la mère dans un grand magasin !
Nous sortons de là, avec  des ballons transparents qu’on nous a distribués, bouleversés par ce moment de poésie dramatique sur notre monde égoïste barricadé contre les pauvres.
  Véronique Vellard a déjà donné cinquante représentations de ce solo magistral. Les directeurs de petits lieux seraient bien inspirés de l’accueillir.

Edith Rappoport

La Loge, 77 rue de Charonne 75011 Paris, jusqu’au 11 avril à 19 h. T: 01 40 09 70 40

À toi pour toujours ta Marie-Lou

 À toi pour toujours ta Marie-Lou de Michel Tremblay, mise en scène de Kira Ehlers. .

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Photo du Théâtre de L’ile. Chantal Richer (Marie-Lou) tricote

Cette création  est un petit chef-d’œuvre de mise en scène. Un  quatuor de voix, les deux filles (Carmen et Manon) et les parents (Léopold et Marie-Louise), mènent simultanément des dialogues parallèles, dans deux espaces/temps différents où le décor symbolise le drame qui a déchiré cette famille par le passé, et qui continue à la ruiner.
Marquée par des éclairages ingénieux et un son qui nous transporte bien au-delà de la réalité québécoise, cette mise en scène tient d’un paysage cauchemardesque où tous les personnages arrivent sur le plateau comme des revenants, baignés dans une lumière bleuâtre d’outre-tombe, avant de s’installer dans leurs fauteuils où ils seront relégués pendant tout le spectacle.

  Dans un espace surélevé, les deux filles racontent leurs propres souvenirs, et ce qu’elles ont cru apercevoir et entendre derrière les portes de la chambre à coucher de leurs  parents.  Et eux sont enfoncés dans un espace rempli de bouteilles sales et de terre  en décomposition, où, dix ans auparavant, ils crachaient leur haine, leurs frustration et la misère sexuelle qui ont empoisonné leur vie de couple, peu avant  d’être tués dans un accident de voiture.
Deux perspectives temporelles de cette famille d’horreur qui se croisent donc, et se complètent alors que, par moments, des éclairs de lumière violents et  des coups sonores  secouent la scène et ramènent les jeunes femmes  vers le passé de leur père et mère  qui ne cessent de s’affronter.
Les sœurs, témoins horrifiés de la haine et la violence verbale que les parents se font subir mutuellement, révèlent jusqu’à quel point ces confrontations ont laissé des traces profondes sur leur existence. Les sons lugubres d’un violoncelle, et une musique électronique secouent ces revenants et transportent les sœurs entre un passé traumatique et une actualité hantée par la mort.
La metteuse en scène a bien compris l’importance du paysage sonore et a exploité toutes ces possibilités d’une manière très efficace. Et
le jeu est d’une très grande justesse: grands habitués du théâtre comique, les acteurs s’en tirent bien: Richard Bénard (Léopold)  a réussi à cerner tout le pathétique de cette figure paternelle qui hurle sa frustration et s’effondre dans son impuissance; cela suinte  le malheur  et nous sentons l’odeur même de sa colère. Chantal Richer, (Marie-Louise) victime de cette société qui interdit le plaisir et méprise le corps, incarne  une  femme blessée rongée par sa honte et son amertume devant  son mari qui ne cesse de la violenter.  Mais quand elle saisit l’occasion de se moquer de lui, le côté comique prend parfois le dessus. La comédienne était-elle convaincue qu’il fallait provoquer les rires aux moments les plus cruels de leurs échanges? Une direction d’acteurs un peu relâchée y est certainement pour quelque chose.
Mais 
Chantal Richer est aussi tout à fait bouleversante,  quand elle incarne cette femme humiliée, enfoncée dans son fauteuil, en train de tricoter de façon obsessive,  le visage blême, les yeux remplis de larmes, et le corps fané. Situation intenable où la mort lui est venue comme une forme de délivrance. Curieusement,  il y a des rapports de complicité entre les filles et leurs parents, rapports qui changent selon les moment les plus tendus, où le jeu et les physionomies reflètent malgré tout les similarités quasi-génétiques entre les personnages.
Manon, la fille religieuse, (Frédérique Thérien) est aussi convaincante et émouvante, malgré  son personnage stéréotypé et fondateur de  la grande famille des personnages de Tremblay qui dominent  la scène québécoise depuis les années 1960. La comédienne qui joue Carmen, n’est pas toujours facile à comprendre avec un problème d’articulation et une voix qui manque de puissance mais elle possède un excellent langage corporel : sa manière de bouger, son insouciance apparente, son sourire moqueur, tout concorde  à révéler la présence d’une jeune femme qui a su survivre , et  elle  n’exagère  pas  le clinquant habituel du personnage.
A toi pour toujours ta Marie-Lou est le texte le plus important de l’œuvre  dramatique de Tremblay,  pour la forme scénique et le contenu socio-culturel: il capte l’horreur de cette société qui, avec l’appui évident de l’Eglise, enfonce les habitants dans une ignorance destructrice où les rapports d’amour et de haine mènent une coexistence malaisée.
Une création  émouvante qu’il ne faut manquer…

Alvina Ruprecht

Le Théâtre de l’île à Gatineau, Québec, jusqu’au 19 avril.

Mystery Magnet

Mystery Magnet, conception, scénographie et mise en scène de Miet Warlop

 

mystery-magnet-hd02reinout_hielMystery Magnet est un spectacle vivant plutôt singulier de Miet Warlop, une artiste bruxelloise, formée aux Beaux-Arts de Gand, qui cherche à étonner et à surprendre favorablement son public. Versée dans l’art visuel,  en particulier tridimensionnel, elle privilégie sur les scènes de théâtre : performeurs, objets insolites, visions humaines décalées, pots de peintures colorées – du rouge, du jaune, de l’orange, du rose, du noir, du côté du dripping à la Jackson Pollock et des femmes-pinceaux d’Yves Klein. Un capharnaüm audacieux au désordre finalement organisé.
Des femmes en justaucorps noir surgissent sur le plateau, avec une grosse perruque laineuse imbibée de peinture noire qu’elles frottent sur le mur blanc, écran onirique de tous les fantasmes, un imaginaire débridé.
Des rayures multicolores de coulées libres et joueuses dessinent une fresque spontanée: déconstruction, défiguration, chaos, perte de soi et non-reconnaissance d’un monde sécurisé, le public en prend métaphoriquement plein les yeux. Ce paravent informel est l’objet d’agressions et de mises à mal systématiques: percé, crevé, déchiré – à coups de poing ou de cutter -, il est offert à la violence gratuite et libératoire des performeurs en attente d’expressions fortes et intenses.
À la fin, montant sur une échelle, un personnage obèse – le centre de gravité d’où partent toutes les visions scéniques étranges de ces comédiens déjantés – reste comme fiché dans la paroi de carton fragile, la tête et le buste de l’autre côté du public, et l’énorme fessier et les jambes coincés du côté des spectateurs.
L’homme est empêché d’être, c’est bien connu : frustré, gêné, replié sur lui-même. Éclaboussures, jets, coulures et vomissures de différentesmatières, le plateau devient bien vite un réceptacle de déjections, ensoleillé pourtant comme une fresque joyeuse, avec des auréoles vives et acidulées, comme un jardin réjoui et piqué de flaques.
Des lancers de flèches depuis l’autre côté de la paroi provoquent sur le devant de la scène des giboulées de printemps miniature, et un silence de fleurs naïvement écloses. Un être monstrueux animé et bien vivant, mi-cheval mi-homme, offre sa présence dérangeante sur la scène : la croupe nue et provocante d’un homme plié en deux – nous ne verrons que cette partie-là de la bête-, queue de cheval mouvante et talons aiguilles pour sabots, porte une jolie princesse de conte à la longue robe dorée.
Des hommes-pantalons immenses – sans buste ni tête ni bras – envahissent le plateau, moqueurs et narquois dans leur insolence et leur jubilation de troubler. La performance est une explosion crue et saturée d’images non repérées, ce qui fait tout le mystère de ce spectacle dont on engrange sans mot dire les visions. Malgré la gratuité un peu vaine et convenue de la performance, ce ballet insolite est l’occasion d’une danse trash pleine de vigueur et d’énergie,  pour fêter le printemps.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Cité Internationale – Théâtre de la Ville, du 3 au 15avril, lundi 14 à 19h30, mardi 15 à 19h30. Tél : 01 42 74 22 77

 

Concordan(s)e

Concordan(s)e

 

Quand un chorégraphe rencontre un écrivain, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Et que font-ils ensemble ?
Depuis sa première édition, en 2007, le festival Concordan(s)e fait chaque année le pari d’engendrer des œuvres hybrides,  issues de mariages conclus entre chorégraphes et écrivains qui  s’interrogent conjointement sur les spécificités et les écarts entre leurs disciplines respectives. Plongé dans l’intimité créative du chorégraphe, l’écrivain dévoile ce qu’il a surpris, compris, de ce cheminement et inversement.
Le public est convié à découvrir en direct les processus de création et les formes qui naissent de ces binômes : tout au long de l’année, différents rendez-vous lui sont proposés (ateliers d’écriture en danse et en littérature, répétitions publiques, lectures croisées danse/écriture) et, in fine, les duos jouent leur partition intégrale dans différents lieux franciliens (bibliothèques, théâtres).
arton133-e7f72Le 8 avril, à la Maison de la Poésie,  une soirée de clôture rassemblait les quatre duos de l’édition 2014.
Dans Répète, Fanny de Chaillé fait une véritable scène de ménage à son acolyte, le poète et romancier Pierre Alferi. Réfractaire au théâtre, ce dernier se mêle de diriger la chorégraphe,  tandis qu’elle attend de son écriture plus de mouvement. « Le poète, il écrit, et encore, je ne suis pas un pisse-copie » se révolte-t-il, tandis qu’elle s’interroge sur ce que les mots viennent faire ici car : « Les poètes,dit-elle,  il faut les lire dans sa chambre ». Cet affrontement constitue un spectacle amusant, une mise en scène de la parole plus que des corps.
Au contraire, la chorégraphe Hélène Iratchet entraîne Pauline Klein dans la danse : l’écrivaine ne rechigne pas à la suivre, pas à pas, tandis que leurs voix off mêlées déroulent un long texte. Intarissables, elles se meuvent, leurs mots se perdant bientôt dans des énumérations sans fin de souvenirs de voyage ou de titres de films. On retiendra de ce Socle la forte présence de deux corps disparates, la grâce sinueuse de la danseuse, l’énergie plus gauche de l’écrivaine mais fort peu d’un texte prétexte plutôt bavard.
Pas d’interaction mais une juxtaposition pure et simple de la danse et du texte, dans Insensiblement. Tandis qu’Eric Suchère, au bord du plateau,  lit un texte décortiquant l’essence du mouvement (« se contractant et se décontractant sans cesse »), Myriam Gorfink , de dos, dans la pénombre, exécute une danse presque immobile, comme suspendue à ses mots. On pénètre dans un univers brumeux, irréel, mental, sans trop pouvoir s’y attacher.
arton131-c2fcbC’est avec L’Hippocampe mais l’hippocampe qu’on trouve enfin une véritable concordance, une liaison heureuse du mot et du geste. Céline Loyer, qu’on a pu voir danser sous la direction de Catherine Diverrès, Josef Nadj ou dans une des performances de sa propre compagnie s’est associée avec Violaine Schwartz, romancière, mais aussi comédienne. Sa pratique du théâtre contribue sans doute à la réussite de leur duo.
Elles se livrent à des exercices de mémoire, des échauffements où les mots se frictionnent avec les mouvements des corps. Quand la danse va prendre le dessus, les mots interfèrent : les liasses de papier où ils gisent se mélangent à mesure que les souvenirs de cette traversée commune se brouillent, tapis dans l’hippocampe, à la fois lieu de la mémoire et petit cheval sous-marin et espiègle.
Au cours de cette soirée, somme toute assez festive, en assistant à ces dialogues entre artistes, on partage avec eux une réflexion plus vaste sur les processus de la création. On y explore les points de contact possibles entre  littérature et danse, les points de discordance aussi, et la difficulté de concilier la corporalité des mots avec celle des danseurs, d’amener le corps du texte dans l’espace du pur mouvement.
Mais, si la danse est éphémère, les textes, eux, resteront, imprimés, comme ceux des festivals précédents *.

 

Mireille Davidovici

 

* Livres Concordan(s)e 1, 2 et 3, les Editions l’œil d’or. 10 euros chacun.

www.concordanse.com

Cendrillon, ballet

Cendrillon de Thierry Malandain.

 

photo  Ce spectacle, depuis sa création en juin 2013 à l’Opéra royal de Versailles a connu un grand succès. Thierry Malandain va au bout de ses intentions: il a réalisé, avec cette adaptation du conte de Charles Perrault une fantaisie légère et actuelle dont le rêve est le moteur dramatique. « Cendrillon, dit-il, a été traité avec une économie de moyens, c’est à dire sans changement de décor, sans artifices, mais avec un plaisir certain, entraîné par l’humanité et la magie du conte, le luxe de la musique, et par des scènes burlesques qui contrebalancent les épisodes oniriques ou malheureux. Bref, nous avons fait de notre mieux pour chasser les nuages et accoucher d’une étoile qui danse».
Ce décor unique  fait penser à la vitrine d’un magasin de chaussures de luxe: les trois murs de scène sont occupés par plusieurs centaines de chaussures vernis à talon, élégamment accrochées les unes au-dessus des autres. Le spectacle a été créé avant le film de Guillaume Gallienne… Mais la belle-mère et les deux sœurs sont interprétées par des hommes, tous trois très présents sur scène et parfois dans un jeu trop caricatural!
Cette création est en permanence dansée, ce qui est une vraie qualité, avec une chorégraphie qui, sans être illustrative, rend l’œuvre très lisible. Tous les artistes dansent en chaussons de danse, mais seule, une artiste d’origine mexicaine, et de formation classique comme beaucoup dans le groupe, effectue un solo sur pointes.
Particulièrement remarquables, Claire Lonchampt (la Fée) et dont la présence est marquée par un net changement des lumières, et Miyuki Kanei d’origine japonaise, (Cendrillon), qui apporte une grâce et une belle fragilité au personnage.
Trois caractéristiques fortes de ce ballet: les mouvements harmonieux de groupe qui font parfois penser à des mouvements de natation synchronisée exécutés au sol, et la musique très cinématographique de Serguei Prokofiev qui a, bien sûr, sa propre puissance évocatrice, et la mythique scène du bal… Moment magique qui fait cohabiter douze mannequins féminins sans tête, sur roulettes, avec les vingt danseurs de la compagnie. Ils entament une valse pathétique et belle, et ces mannequins, très bien manipulés, ajoutent aussi une touche de folie surréaliste à ce conte qui a le rêve, pour support…

 

Jean Couturier

 

 

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 18 avril
http://www.theatre-chaillot.fr/
www.theatre-chaillot.fr

Voyage au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit, d’après le roman de Louis-Ferdinand Céline par le Collectif des Possédés, création dirigée par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana.

 

images-4Voyage au bout de la nuit (1932)   porte la marque d’une fulgurance rageuse et d’un renouvellement de l’écriture romanesque, et d’une rupture avec tous les académismes stylistiques perçus comme rigides, et hypocrites.
Céline y va franco de port, quand il met en scène les raisons de sa colère face au monde et aux hommes, dont une moitié exploite consciencieusement l’autre.
Ferdinand Bardamu – un Don Quichotte parisien dans un siècle de fer – est le héros maltraité d’un roman picaresque, le double de l’auteur, un novice en mal d’expérience avant qu’il n’accomplisse ses douze travaux de faux Hercule. Une nuit symbolique : «On s’enfonce, on s’épouvante d’abord dans la nuit, mais on veut comprendre quand même et alors on ne quitte plus la profondeur… » Jeune citadin désœuvré, Ferdinand est embrigadé place de Clichy,  et assiste en Flandre aux horreurs de la première guerre mondiale, via la déroute ensanglantée des soldats – à pied et à cheval -, via la débâcle des capitaines et des colonels, tous victimes de la folie et de l’absurdité de la guerre ,dont est d’abord responsable «la sale âme héroïque des hommes ».
L’anti-héros fuit ce premier enfer pour rejoindre celui de l’Afrique: chaleur, soif d’alcool, moustiques, cauchemars,  nuits angoissantes  avec cris de bêtes et baroudeurs hauts en couleur, rois ou  profiteurs,  mais tous  incompétents et d’une indéniable paresse. Ne pouvant agir dans cet enfer, Ferdinand quitte ces lieux sordides et abandonnés.
On le retrouve aux Etats-Unis, à Détroit, dans une usine où il fait l’apprentissage du travail à la chaîne dans l’industrie automobile, et s’abandonne le soir dans les bras d’une belle Américaine. De retour en banlieue parisienne, il est médecin, vu tel « un lapin » policé par les riches et tel un voleur par les pauvres dont il s’occupe  : «La vie est bien trop courte…Faut se dépêcher, faut pas la rater sa mort. La maladie, la misère qui vous disperse les heures, les années, l’insomnie qui vous barbouille en gris, des journées, des semaines entières, et le cancer qui nous monte déjà peut-être…»
La sérénité n’est pas de ce monde, ni l’équilibre paisible : le narrateur prête à sa parole les caractères extrêmes et bruts de la démesure et de l’hyperbole, la traduction métaphorique d’une violence subie au jour le jour, sourde, lancinante et cruelle jusqu’à la mort. Or, l’art de l’écriture transcende ce regard incendiaire par une énergie sans faille et une volonté de voir, d’assister et de comprendre l’existence.
Le métier de vivre est bien dur, une tâche que prend à son compte l’acteur et metteur en scène Rodolphe Dana avec, à la fois l’engagement et la modestie dont il est capable, foulant le sol nu du plateau, jouant dans un large espace encombré de tables sommaires de taille diverse qu’il relève pour donner à voir les gratte-ciels d’outre-Atlantique, ou bien qu’il renverse, les quatre fers en l’air, pour représenter la morosité ambiante de  la banlieue parisienne défavorisée.
La table peut évoquer un lit ; entre deux tables encore, se glisse le couloir d’une tranchée ou d’un morceau de forêt vierge,  dans la nuit africaine souvent assourdissante…
Mais Rodolphe Dana, beau comédien ténébreux, arpente  sans cesse la scène; en vain ! Il ne parvient pas à porter la magnificence illuminée de la folie célinienne, son verbe habité, hanté et transfiguré, son panache…

 

Véronique Hotte

 

La Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-La-Vallée, du 9 au 11 avril.

La Scène Watteau, Scène conventionnée de Nogent-sur-Marne, les 15 et 16 mai à 20h30. Tél : 01 48 72 94 94

Livres

Rencontre-entre-Valere-Novarina-et-Claude-Buchvald-22a-532087dc28963Valère Novarina en scène de Claude Buchvald.

Claude Buchvald est metteuse en scène et  comédienne mais aussi maître de conférences à l’Université Paris 8. Elle est bien connue pour avoir monté de façon remarquable de nombreuses pièces de Valère Novarina comme Vous qui habitez le temps, Le Repas, L’Avant-dernier des hommes, L’Opérette imaginaire... Avec une équipe de comédiens au solide métier, comme, entre autres, le regretté Daniel Znyk, Laurence Mayor, Valérie Vinci, Elisabeth Mazev, Nicolas Struve, Claude Merlin… et l’accordéoniste  Christian Paccoud. Sans doute la réussite de ces mises en scènes leur doit-elle beaucoup mais c’est Claude Buchvald qui les a convaincus de travailler avec elle.
“Au théâtre, écrit elle, c’est avec les spectateurs que ce destin s’accomplit. Nous ne sommes pas là devant eux pour leur démontrer quoi que ce soit, pour “leur faire la leçon”, les étourdir, les épater, les imiter ou les agresser ; au contraire, nous voulons les porter dans le mouvement, les “sortir d’homme”, comme dit Novarina, pour les “démultiplier”.
Ce qu’elle explique très bien à propos de Vous qui habitez le temps, Claude Buchvald le fait aussi dans les analyses de ses autres mises en scène de Novarina. C’est d’une belle précision, rien n’est oublié : elle a visiblement trouvé, dans l’univers de l’auteur, l’aboutissement exemplaire d’un travail d’acteur qu’elle dirige tout en s’effaçant discrètement. Pour parvenir à l’état de grâce souhaité, elle fait preuve  d’un solide maîtrise du temps et de l’espace, non seulement nécessaires à tout metteur en scène mais indispensables à qui veut s’emparer du verbe de Novarina. « Le texte de théâtre, dit-elle, à propos du Repas, s’écrit avec le vide, le vertige, avec un grand désir et appel d’air, avec de pauvres accessoires pleins de souvenirs (par exemple, les huit serviettes confectionnées en chutes de toiles à matelas par mon grand-père tapissier il y a plus de cinquante ans) ».

On sent Claude Buchvald, pleine de foi dans son travail, attentive, bosseuse et très  exigeante quant au moindre détail scénique, au plus petit silence indispensable dans une réplique, heureuse d’aboutir enfin au tissu scénique désiré, élaboré après tant de répétitions ; heureuse aussi, quand elle réussit à emmener le public dans les méandres du langage d’une intense poésie mais d‘une exigence absolue de Valère Novarina.
Dans ce livre très sérieux, indispensable à celui qui veut mieux comprendre comment on arrive à mettre en scène Novarina mais un peu «estouffadou», et parfois proche d’une thèse universitaire, on trouve aussi des réflexions éclairantes de Claude Merlin sur le travail d’acteur. Bref, ce Valère Novarina en scène est de la belle ouvrage que l’on aurait aimé parfois un peu plus légère, (bon, on n’a rien sans rien !). Il y a aussi des photos tout à fait révélatrices des mises en scènes de Claude Buchvald et une solide bibliographie.

Philippe du Vignal.

Presses universitaires de Vincennes. 25 €

La Fleur au fusil, chroniques de la guerre de 14-18, spectacle écrit par Alain Goyard, mise en scène et interprétation de François Bourcier.

 A l’origine donc de ce livre /CD, un spectacle écrit d’après des textes et témoignages authentiques et interprété par François Bourcier et créé au Nouveau Théâtre de Beaulieu à Saint Etienne. C’est en treize moments, dans le livre comme sur le plateau, la mémoire retrouvés d’épisodes: La mobilisation générale, Le baptême du feu, les Tranchées, Folie,La Révolte, Armistice… d’une interminable guerre qui ravagea l’Europe, avec, en conclusion la défaire de l’Allemagne, et quelque vingt cinq ans plus tard la seconde guerre mondiale comme un immense suicide collectif.
On n’est pas au Moyen-Age mais il y a tout juste cent ans, et cette guerre a atteint les familles de Français comme d’ Allemands par dizaines de millions. Incompréhensible, sans doute mais les faits sont là, têtus Les mots claquent durs, impitoyables à propos de la peur physique des jeunes appelés qui en deviennent fous, ou boivent pour oublier. Il y a des mutilations involontaires :“On enviait le gars qui venait d’avoir une jambe arrachée par une mine” ou volontaires: on se fait arracher un bras par une grenade en protégeant le reste du corps ou on va voir voir une putain syphilitique, “vérolée jusqu’à l’os”: tous les trucs sont bons pour essayer d’échapper à cette boucherie au quotidien! Le pire sans doute: les fusillés pour l’exemple grâce à un état-major dépassé par les événements qui ne sait plus juguler les dizaines de révoltes qui ont commencé à naître. Et un armistice dont les poilus ont bien conscience qu’il ne règle rien: “ Ce n’est pas la guerre qui est finie, c’est la paix qui est morte, et pour toujours”.
Et François Bourcier ,avec juste quelques accessoires, est impressionnant de vérité; il a vite pris l’identité d’un de ces hommes, paysans ou ouvriers qui par dizaine de milliers sont morts au front, ou quand ils en sont ressortis vivants, ont vu leurs vie brisée. En ces temps de célébration, ce livre/CD est un document formidable pour faire entendre au présent ce qu’a pu être cette guerre dont il ne reste aujourd’hui aucun survivant. Même si bien des spectacles comme les remarquables Ah! Dieu que la guerre est jolie de Pierre Debauche, et  Noël au front de Jérôme Savary ont eu pour thème cette première guerre mondiale, ce monologue théâtral bien servi par François Bourcier fera aussi vite référence.

Ph. du V.

Texte d’Alain Guyard et CD du spectacle. Editions Carmino Verde 82 rue du Chemin vert 75011 Paris. 20 €

 

 

Chronique de l’ère mortifère, roman de Frédéric Baal.

 

chroniqueFrédéric Baal avait fondé et animé à Bruxelles  depuis 1970, avec son frère Frédéric Flamand, devenu ensuite chorégraphe et directeur du Ballet National de Marseille, et quelques acteurs dont Anne West, le Théâtre Laboratoire Vicinal qui fut, en Europe, et avec une rigueur exemplaire, à la pointe des recherches théâtrales,.
Frédéric Baal avait écrit de nombreux textes dont ceux des spectacles du Vicinal et des Portraits mais  Chronique de l’ère mortifère, qui n’est pas en fait du tout un roman,  participe plutôt d’une sorte de monologue intérieur où il s’en prend avec une rare et efficace violence au monde d’aujourd’hui.
La moulinette bruxello-parisienne fonctionne à plein régime, dans une langue française  des plus cinglantes, influencée par Céline sans doute mais aussi par Pierre Guyotat, et d’une belle oralité. Et c’est aussi brillant qu’efficace … Frédéric Baal n’épargne personne et tire à balles réelles sur les institutions censées nous apporter bonheur et prospérité.
Et, comme il a le don de la formule et possède une sacrée maîtrise de la langue française, il ose même s’amuser et employer, uniquement pour se faire plaisir des subjonctifs pontifiants: “Se dussent-ils montrés plus conciliants, au lieu d’essuyer leurs rebuffades, je les eusse corrompus… ils ont la langue bien affilée et me font un crime de mes vertus…”

Avec de jeux de mots incendiaires (cela tourne parfois au procédé quand il s’agit de noms propres!) et des clins d’œil littéraires, voire des proverbes en latin. Aucun paragraphe mais seulement parfois un blanc quand il change de thématique. Et il y a, dans cette impitoyable logorrhée,  savoureuse à lire, avec nombre de phrases sans verbe,et anaphores en rafales où l’auteur tire sur tout ce qui bouge et qu’il ne supporte pas (et la liste est longue!), des moments des plus formidables: “La faillite d’un système?… vous exagérez!… il ne s’agit que d’une petite crise financière dont le souvenir se perd déjà dans les sables des paradis fiscaux… ce fut un mauvais moment à passer… un incident fortuit!… un accident de parcours!.. une erreur de jaunisse!”
Une vraie pièce de théâtre en solo et on attend avec impatience, le jeune comédien, belge ou français,  en tout cas francophone, qui s’emparera des meilleurs morceaux de ce texte hors-normes, à la fois subversif et jubilatoire, et toujours d’une théâtralité évidente. Cela sort du four, c’est encore bien chaud, et ce serait dommage de s’en priver. Frédéric Baal ne pourrait que s’en réjouir…L’entreprise demandera un gros travail:  l’acteur devra sélectionner puis se mettre en bouche les drôles de phrases de ce drôle de texte, mais cela vaut largement le coup…
Avis aux amateurs…

 Ph. du V.

Editions de la Différence. 18 €.

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 Mises en scène d’Allemagne, sous la direction de Didier Plassard.

 

6844-1730-Couverture“Aujourd’hui,  écrivait le cher et grand Bernard Dort (disparu il y a vingt ans déjà  du sida! – et qui nous aura  tant apporté ainsi qu’à de nombreux étudiants entre autres, Novarina, Chéreau ou Vincent -  le théâtre allemand est pour nous un objet d’admiration: son organisation, sa stabilité, sa richesse en font moins un modèle (nous n’osons même pas espérer en être là un jour) qu’une sorte d’Eldorado dont on rêve sans jamais essayer d’y aborder”.
Bernard Dort avait bien résumé  les choses et  le dernier et gros opus
des Voies de la création théâtrale, dirigé par Didier Plassard, nous offre un remarquable panorama de de tout ce qui a pu se créer en République  Fédérale  et Démocratique.
Il y a eu chez nous, il y a un siècle, de grands créateurs comme Antoine, Gémier ou Copeau qui voulaient réformer la scène et le répertoire pour un nouveau public, puis plus tard le Cartel. Mais  l’Allemagne, elle, avait déjà, et depuis le 18 ème siècle, une tradition théâtrale, des méthodes de travail  et des metteurs en scène de tout premier ordre comme Max Reinhardt ou Erwin Piscator, puis ensuite Bertold Brecht,  longtemps absent puisqu’il dut subir, on l’oublie souvent, quinze ans d’exil…
Et plus récemment, comme le remarque bien Didier Plassard dans sa préface,  on permit à une nouvelle génération de faire ses preuves avec, entre autres et  d’abord,  Brecht à la tête du Berliner, puis Peter Zadek, Peter Stein à la Schaubühne,  Claus Peyman, Jürgen Gosch, ou Klaus Michael Grüber, Mathias Langhoff pour ne citer que les plus connus en France, qui modifièrent rapidement le paysage théâtral de langue allemande. 
 Ce que l’on appelle outre-Rhin le “Regietheater,”  où  les metteurs en scène devenaient des créateurs à part entière, avec une lecture des plus originales des textes classiques et une modification profonde des rapports entre scène et salle…
Mais avec aussi, ce que nous n’avions pas en France, sauf et dans une moindre mesure, avec Vilar  à la tête du T.N.P. , et Roger Planchon à Villeurbanne, une organisation parfaite, où le metteur en scène et directeur avait un rôle prépondérant. Et il faut absolument le souligner, grâce à des moyens financiers hors pair. Mais on se souviendra que Jean Vilar, pas bien riche et possesseur d’un petit  appartement, était aux  yeux de l’Etat français, responsable sur ses biens propres en cas de faillite éventuelle de l’entreprise qu’il dirigeait! Chose qui n’émouvait guère le personnel politique de la chère vieille France et  sans doute inimaginable en Allemagne! Le redoutable  Debû-Bridel, sénateur,  avait  même osé s’en prendre, avec une violence inouïe, à Jean Vilar qu’il accusait de propagande…
L’Allemagne, et  bien avant la réunification et des deux côtés du Mur,  avait, elle avec  plus de lucidité, beaucoup investi et à long terme, dans l’éducation et la création dramatiques. En particulier, avec de nombreux lieux de création  dans les RDA, y compris dans de petites villes… Et avec une planification et une volonté  politique exemplaires.  On ne peut énumérer tous les chapitres de ce livre mais il y a d’abord  un excellent  examen du paysage théâtral allemand et de ses conditions de production, par Hennning Röper qui  montre bien  toutes les spécificités  des quelque 133 théâtres qui ont une programmation régulière dans un pays où la culture  et le gestion des théâtres est exclusivement de la compétence des Lander et des municipalités, ce qui change beaucoup les choses… Avec aussi un nombreux personnel artistique et technique bien formé, et une association fréquente sous un même toit du théâtre dramatique, de la danse et  de l’opéra.
Alors que le Ministère de la Culture français exerce encore un pouvoir régalien en ce qui concerne les budgets et les nominations de directeurs, qu’il s’agisse de théâtres nationaux ou régionaux, avec, comme on l’a encore vu récemment,  nombre de dérives, quelle que soit la couleur du gouvernement. Tout n’est pourtant pas rose, et l’auteur pense  « que le le choc de la réunification  a posé la question des limites  d’un système théâtral qui ne sortira sans doute pas indemne de cette confrontation Est/Ouest”. 
  Mais vingt ans après la réunification du pays,  les choses semblent s’être passées en douceur et la santé de l’ensemble du théâtre allemand reste insolente. Comme en témoignent  les  études consacrés au travail de metteurs en scène comme  Peter Zadek , Heiner Müller, Peter  Stein, Klaus Michaël Grüber, Klaus Peyman, Mathias Langhoff et son frère Thomas moins connu en France, Franck Castorf, et le Suisse Francois Marthaler, sans oublier Thomas Ostermeier, maintenant très connu en France d’un large public.
Quel pays occidental peut se vanter de posséder, une pareille  brochette? (Sans doute l’Allemagne actuelle compte quelque 80 millions d’habitants, même si le nombre d’Allemands diminue). Mais on l’a encore vu récemment chez  Thomas Ostermeier, ( voir Le Théâtre du Blog) des comédiens,  très bien formés et souvent d’une exceptionnelle personnalité, capables de jouer Skakespeare comme  Sophocle ou Labiche, et toujours remarquablement dirigés.  Autre constante  de tous ces spectacles: la scénographie généralement conçue avec de gros moyens mais d’une vraie beauté plastique, le plus souvent novatrice et  d’une grande efficacité. Et toujours au service des comédiens.
Le livre comprend aussi un chapitre sur  les formes marginales du théâtre allemand dit “Freies Theater : théâtre libre, qui, depuis une vingtaine d’années surtout , a tenté de se libérer des institutions et si on a pu voir certaines  compagnies au festival d’Automne, on aurait aimé en savoir plus sur des créations  qui usent d’autres codes scéniques avec une mise en relation de plus en fréquente  du dialogue  ou du texte non théâtral avec la musique ou la danse, et toujours là  aussi dans un espace scénographique reconfiguré.
  Au total, ces
Mises en scène d’Allemagne est un livre très bien fait, tout à fait passionnant et, ce qui ne gâte rien, un solide outil de travail.
Pas donné: 59 €… mais c’est un bon investissement.

 

Philippe du Vignal

 

CNRS éditions. Prix: 59 €

Tamago

Tamago, musique de Leonard Eto, avec les danseurs du Ballet National de Marseille.

 

photoLe public de la Maison de la Culture du Japon a assisté à un travail chorégraphique original qui met en résonance, la puissance des tambours japonais et la fluidité de trois danseuses et d’un danseur du Ballet national de Marseille. Les danseuses sont :coréenne, (Ji Young Lee), polonaise, (Malgorzata Czajowska) ou japonaise, (Nonoka Kato) comme le danseur, Yasuyuki Endo qui a aussi éralisé la chorégraphie.   Cette distribution traduit bien ici, la diversité des interpètes du Ballet National de Marseillequi vient d’accueillir deux nouveaux directeurs Emio Greco et Pieter Scholten.
Les mouvements chorégraphiques se laissent deviner dans la pénombre des lumières mouvantes. Le son  du gros tambour japonais O-Taiko semble rythmer l’action comme un cœur qui bat.  Même si la danse n’est pas toujours très lisible, l’engagement physique des artistes lui, est total, tant pour les solos que pour les mouvements de groupe. Capté brièvement par la lumière, certaines postures apparaissent comme des photos instantanées d’enchevêtrement des corps dont l’image  serait volée au temps.
Les danseurs réalisent dans l’espace une sorte de calligraphie humaine, chère aux amoureux du Japon qui peuvent s’initier à cette tradition d’écriture dans cette même maison de la culture du Japon. Leonard Eto qui rythme de sa musique cette création de  soixante-dix minutes est en lui-même un spectacle: il fait corps avec ses percussions, qu’il maîtrise sereinement, il les frappe ou les caresse,  suivant son inventivité. L’ensemble participe d’une parenthèse chorégraphique décalée que le public parisien maintenant fidèle de ce lieu, vient découvrir avec curiosité et plaisir.

 Jean Couturier

 Maison de la Culture du Japon le 5 avril

www.ballet-de-marseille.com

 

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