La Place du chien

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La Place du chien, sit -com canin et post-colonial,
texte et mise en scène de Marine Bachelot.

 

Ça commence vraiment comme une sitcom: une fille rencontre un mec dans une soirée, ils s’éclatent ensemble sur la piste de danse, s’embrassent contre une voiture, finissent la nuit dans les 20 m2  de la fille… Aïe ! Elle a un  labrador et le courant ne passe pas du tout  avec le musicien congolais. Normalement, on rit. Répliques rapides, situations express, lieu unique : essentiellement, le lit.
Mais assez vite, on sent que ça se complique, et de façon très intéressante : sans insister, l’auteur suggère que l’extraordinaire liberté de Karine déconcerte et attire Sylvain. Et que le choc des cultures,  oublié dans le désir, revient dans le tabou et ses dégoûts. Reste que ce chien si choyé, quand même…
La jeune auteure fait monter l’affaire, parfois de façon abrupte, mais ça marche. Et la construction de sa pièce apparaît beaucoup plus subtile qu’au premier abord. La caissière précaire (qui a fait des études) et son musicien (libre, mais pas tant que ça), sont bien vus. Et il y a ce chien, personnage à part entière.
Cela va en effet plus loin qu’une affaire de jalousie et de toutou à sa mémère. Le chien n’est pas n’importe quel animal, de l’autre côté de la Méditerranée : injure suprême, esprit malfaisant… Il y a de la malédiction, de l’envoûtement dans l’air. Il y a de l’amour, aussi, et des paradoxes : le chien a tous les papiers possibles, mais ceux du jeune homme sont, reconnaît-il , un peu trafiqués. Le chien a été récupéré par la S.P.A. , derrière un grillage; l’homme, lui,  sera envoyé en centre de rétention, derrière un grillage…
On ne racontera pas tout. Qu’il suffise de dire que la pièce va loin, et finit par déranger  sous ses apparences d’inoffensive sitcom. Les amoureux, Flora Diguet et Lamine Diarra, sont justes, directs ; Yoann Charles joue un homme-chien parfois troublant, très capable de se venger. Après tout, c’est  son droit, il n’est qu’un animal…
Marine Bachelot écrit sur un sujet d’autant plus politique qu’il semble limité à la vie privée mais pratique aussi depuis une dizaine d’années, avec le groupe Lumières d’août, l’écriture militante : ça aiguise la plume.
La Place du chien a aussi un sous-titre : sitcom canin et post-colonial. Où la politique va-t-elle donc se nicher ?

 

Christine Friedel

 

Maison des Métallos, T: 01 48 05 88 27, jusqu’au 13 avril.

 

 


Archive pour avril, 2014

Sujet, Triptyque de la Personne

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© Nathalie Sternalski

Sujet, Triptyque de la Personne.

 

Au-delà de la morale, du droit, de la politique, de la médecine et de la grammaire, le terme de « sujet » désigne en philosophie, un être conscient qui, grâce à ses facultés sensibles et intellectuelles, élabore un point de vue sur le monde et sur lui-même.
Cette conception active de l’humain doté d’un regard existentiel est inversée en psychopathologie, quand l’être est «objet de» ou bien «sujet à» des troubles.
Le sujet est toujours celui qui parle ou dont on parle, solide ou pas, fragilisé ou pas.
Le Triptyque de la Personne par le GDRA (Groupe de Recherche Artistique) propose un théâtre du portrait, narratif et anthropologique, physique et pluriel.
Sous la houlette de l’anthropologue Christophe Rulhes, auteur, metteur en scène et musicien et  de Julien Cassier, acrobate, chorégraphe et scénographe, l’aventure scénique initiée en 2007 avec Singularités ordinaires et poursuivie avec Nour, s’achève avec Sujet, un spectacle pluridisciplinaire sur les attachements qui font de l’être «une personne ».
Aussi Sujet porte-t-il en scène la personne précaire, instable et soignée. En amont, pour traiter de l’homme – objet de prédilection des sciences dites humaines -, il a fallu enquêter et recueillir des témoignages. Un Aveyronnais – le père du narrateur – est filmé  au milieu des chants des oiseaux, sur sa terre de campagne fortement boisée. Il se prend pour une biche, dit-il  en occitan aussitôt traduit et mimé  par la tonique Armelle Dousset, danseuse et musicienne,  .
Si l’homme cervidé embrasse des reliques saintes du Sud-Ouest de la France, il est sauvé, il devient guérisseur. Une façon de faire le lien encore avec le narrateur, anthropologue de la santé, qui se penche sur Aby Warburg, historien de l’art, passionné de Saint-Gilles l’Ermite représenté en peinture avec une biche, thaumaturge du XII ème siècle.
Ce saint intercesseur met à distance non seulement l’épilepsie, la folie, la stérilité et la possession démoniaque, mais il favorise l’émancipation. Sur le plateau, le danseur acrobate Julien Cassier s’arcqueboute avec des bois de cerf dans les mains, devenant un animal forestier sous les yeux du public subjugué, tandis que l’écran invite le spectateur en pleine forêt à la fois claire et profonde.
Un patient est filmé encore en centre hospitalier spécialisé de Montpon- Ménestérol en Dordogne : le résident parle de sa maladie, de ses fragilités et de son handicap. Puis c’est au tour d’une chanteuse de tarentelle italienne de prendre possession de la parole en expliquant l’art du chant et de la transe qui sauve les malades.
Le passage à la scène de cette écriture étoilée et de ces éclats de langage polyvalent convie ensemble l’acrobatie, la danse, le théâtre, le texte, la vidéo et la musique.
La visée dramaturgique transfigure le réel en partant du quotidien.
Les performers s’engagent de tout leur corps dans l’espace scénographique et son volume – sons et images, mouvements et jeux de scène, écran et cordes lisses.
La danseuse Lara Barsacq parle hébreu quand elle le veut, elle prend plaisir à déconstruire son corps et ses arabesques, multipliant les brisures et les cassures, le désaccord et la révolte dans une sorte de transe sublimée.
Quant à Viivi Roiha qui parle finnois, la corde lisse est son domaine, elle grimpe régulièrement dans les hauteurs pour retomber brutalement mais salutairement, plus bas, enroulée dans le lien de sa corde.
Tous les interprètes s’adonnent à leur solo dans le respect des autres : ils sautent, s’élancent dans les hauteurs, rebondissent, tombent, chutent, se relèvent, s’attachent à des liens improbables puis s’en délivrent.
On ne sait où donner de la tête face à ce capharnaüm organisé à l’écoute de la guitare, de la clarinette basse, de l’accordéon, des claviers, de la batterie et des percussions, près des troncs d’arbres et des cordes attachées librement aux cintres. Qui est-on ?

Rechercher ainsi son identité dans le déploiement des performers est un plaisir.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre Romain Rolland de Villejuif, du 8 au 11 avril. Tél : 01 49 58 17 00.

Le Parvis- Scène nationale de Tarbes, le 23 mai.

L’Escale – Théâtre de la Ville de Tournefeuille, le 27 mai.

 

 

 

 

 

Au bord

Au bord, de Claudine Galea, mise en scène  de Jean-Michel Rabeux

 

Aubord-lb-1LD-630x420Elle, celle qui dit je, regarde une photo que le monde entier a regardée : celle d’une  jeune militaire américaine, tenant en laisse un prisonnier irakien à la prison d’Abou Ghraib. Cette photo, et tout ce que cette photo  emmène avec elle, au bord du dégoût, de la honte qui ne sont jamais dits, qui n’existent même pas, car elle, celle qui dit je, y voit d’abord la fille tenant l’homme en laisse. Et le désir, pour son corps frêle qui ressemble à celui de l’amie qui l’a laissée. Tout de cette image, même si on la détache du mur, tout « fait ventre », comme on dit. Tout fait mal au ventre, tout vous tient en laisse. Comme le désir. Où est la limite ?
Claudine Galea explore avec une probité et un courage inouï les potentialités presque infinies de cette image, exploration qu’elle confie à sa narratrice, que nous appellerons elle. Qui dit fille, dit mère, et elle se souvient de sa naissance, et de ce qu’il n’y a pas forcément de l’amour mais parfois de la jouissance d’une mère à sa fille, quand elle la déculotte en public et fesse «pour la bonne cause». Elle  pense qu’on dit « fille » pour la descendante et pour la jeune femme, mais qu’on ne dit pas « fils » dans les deux cas : on distingue le descendant et le «mec».
Un homme tenu en laisse par une femme, on n’avait jamais vu ça comme arme de guerre. Comme jeu sexuel ? Où est la limite ? La nature de l’humiliation est d’aller plus loin que l’humiliation. L’auteur exprime les contradictions de sa narratrice non par des « mais » et des « pourtant », mais en juxtaposant les vérités brutes , les unes à côté des autres. «Je pense que les femmes sont douces». « Je pense que les femmes ne sont pas douces ». Les deux formules contraires sont vraies, on l’entend.
Deux femmes incarnent ce texte unique en son genre : Claude Degliame, l’aînée, le dit avec la plénitude qu’elle sait donner aux mots, avec un petit tremblement d’interrogation. Parfois, elle se repose et laisse la place à la danse active de Berengère Vallet, qui peint, construit au sol et détruit l’image en temps réel. Plus exactement, elle la recouvre : l’image ne perd jamais sa mémoire. Elles se ressemblent, un peu comme des sœurs.

C’est impressionnant, souvent très beau, parfois ardu jusqu’à l‘ennui : la rigueur n’est pas une distraction. Est-ce du théâtre ? Question hors sujet : c’est de la pensée, de la poésie en actes. C’est une écriture qui déplie sans cesse les recoins de l’image, des sens, des passions, de la pensée même sur ces images, sentiments et sensations. Le théâtre, dit-on, ne supporte pas l’explication (le mot  signifie dépliage), sauf peut-être quand c’est le sujet même et l’enjeu de la pièce. En plus, on est mal assis : mais le confort est-il favorable à la pensée de l’impensable ?

 

Christine Friedel

 

MC 93 à Bobigny, 01 41 60 72 72 , jusqu’au 15 Avril

http://www.dailymotion.com/video/x1l548n

Ghost road

Ghost road, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, musique de Dominique Pauwels.

 

C’est un nouveau spectacle de Fabrice Murgia, jeune metteur en scène belge de 31 ans, qui a été créé en septembre dernier à Rotterdam, et dont Le Chagrin des ogres (voir Le Théâtre du Blog) avait remporté le prix du public au Festival Impatience. Avec toujours la même envie d’en découdre avec les nouvelles technologies (réseaux sociaux, musique électronique, etc… et en particulier la vidéo.
Avec comme point de départ, un voyage le long de la route 66 qui reliait Chicago à Los Angeles en Californie, et qui n’existe plus qu’à l’état de vestige, à la suite de la construction d’une nouvelle route. Avec tout un cortège de maisons abandonnées depuis longtemps, de stations-service en décomposition, mais aussi d’hommes et de femmes, souvent très âgés et victimes d’un système économique où ils n’avaient aucune place ni aucun légitimité. Ne sachant où aller, n’ont jamais pu se résoudre à partir, et vivent là, tant bien que mal comme des survivants d’une époque à jamais résolue, dans les souvenirs de leur passé plus que dans le présent.
« En créant Ghost Road, dit Fabrice Murgia, nous nous considérons comme des archéologues du futur, à la recherche des causes du déclin d’une civilisation. Nous nous avançons de la sorte dans le domaine de la science-fiction et dans celui du roman ou film catastrophe. Gost road ne se concentrera pas sur la catastrophe en tant que telle, mais sur son effet sur de individus concrets ».
Sur scène, une femme plus très jeune, clope au bec en permanence, dont le visage est retransmis sur écran en très gros plan, seule dans la pénombre, et magnifiquement incarnée par Viviane De Muynck, raconte comment le système capitaliste lié aux origines mêmes des Etats-Unis, est en passe de mettre à mal les fondements de la liberté. Avec des citoyens bien incapables de résister à cet effet de laminage. Le déclin radical de la fameuse route 66 symbolisant évidemment celui du pays tout entier.
Cette parabole dite par Viviane De Muynck, avec le soutien de la musique de Dominique Pauwels qui pense « qu’elle peut exprimer des sensibilités sensorielles quasiment archaïques  et capable «  de produire un espace mental » , et par le chant de Jacqueline Van Quaille, et souvent remplie d’émotion palpable ressentie par le public, est parfois un peu longuette, comme si Fabrice Murgia entendait d’abord se faire plaisir avec ce récit inspiré par ce journal de voyage.
Le plus intéressant dans ce Gost road restant quand même ces moments d’entretiens filmés en gros, voire en très gros plans de ces hommes âgés dont le plus vieux doit avoir quelque 90 ans, au visage buriné par le soleil, profondément lucides quant à leur situation et qui se sont rassemblés en petite communauté, pour survivre… Les plus vaillants, nous a dit Viviane De Muynck, allant faire les courses en 4/4, pour tout le monde, loin, très loin dans un super-marché. 
Fabrice Murgia en filmant l’intime atteint ici l’universel. Et cela nous parle aussi bien sûr…
Certes, comparaison n’est pas raison comme on disait autrefois, mais toutes ces maisons abandonnées, ces hameaux désertés et ces gens qui n’ont plus que des caravanes pour s’abriter… On transpose inévitablement les choses dans notre notre douce France (voir l’article précédent d’Edith Rappoport !) Et pourtant, les Etats-Unis, nous a-t-on sans cesse dit et redit, première puissance économique paraissent ici, comme mués par une sorte d’auto-destruction.
Et Fabrice Murgia quand il filme ces gens, possède un incomparable sens du documentaire ; le spectacle, qui a un peu de mal à s’imposer au début, prend alors vite avec ces images, une dimension mythique, tout en en cessant de mettre le doigt où cela fait très mal. Avec quand même à la fin, dans cet enfer, une petite touche d’espérance… Le public normand a chaleureusement applaudi.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 3 avril à la Comédie de Caen/Théâtre d’Hérouville Saint-Clair. Image de prévisualisation YouTube

D’un retournement l’autre

 D’un Retournement à l’autre, de Frédéric Lordon, mise en scène de Luc Clémentin.

1688071331b0aa3fe25a173b37a090200Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS, membre des Économistes Atterrés, étudie depuis plusieurs années les logiques funestes du capitalisme actionnarial, des marchés financiers et de leurs crises. On peut régulièrement apprécier sa lucidité sur cette crise financière qui nous broie, dans ses articles publiés dans Le Monde Diplomatique. C’est une plume brillante et, à la lecture, cette pièce spirituelle en alexandrins nous avait transportés. Luc Clémentin avait découvert la finesse de ses analyses des « subprimes » américaines,  en l’écoutant sur France-Inter dans l’émission de de Daniel Mermet, Là-bas si j’y suis.
Sur le, plateau, d
ix économistes en culottes courtes sont debout, très graves, derrière leurs pupitres. Ils s’interrogent sur les marchés financiers en pleine déroute : « Vos actes sont parlants, surtout leur hiérarchie qui dit quel est l’ordre où les gens sont servis. D’abord les créanciers, le peuple s’il en reste. Voilà en résumé la trahison funeste »(…) Ma banque, ma vie, mon œuvre, la race des seigneurs est notre appartenance, la banque va sombrer (…) Le crédit, c’est nous, nous sommes intouchables ! »
Heureusement, l’État est là; idée géniale, Sarkozy (Loïc Risser) est plus vrai que nature ;  d’abord assis sur un petit pliant, flanqué de sa Carla qui lui sussure à l’oreille des chansons réconfortantes, il marche à croupetons, avec ses tics et ses discours trompeurs. L’État rachète tous les crédits pourris qui devaient mettre en faillite ces banquiers véreux, et le gouverneur de la Banque de France, coiffé d’une perruque, une bougie à la main, réconforte les banquiers coiffés d’un chapeau, qui chantent en italien et qui acclament le Président.
Sarkozy prononce ses discours, et Hollande n’est pas en reste : « C’est la régulation qui conduit au marasme, prends l’oseille et tire-toi ! ». On entend régulièrement les annonces du métro: « Des pickpockets sont susceptibles d’agir dans la station ».  Et c’est Luc Clémentin, le metteur en scène, qui  joue Frédéric Lordon, en témoin lucide. On entend le discours de Hollande à Sarcelles : » Cet adversaire, c’est le monde de la finance ! ». On rit beaucoup, mais, au lendemain de cette déroute électorale de la gauche, ce spectacle est salutaire mais  terrifiant. Créé à la Maison des Métallos en  2012,  il a été  aussi présenté à Confluences, au Monfort Théâtre, etc…. Ne ratez pas ce spectacle, s’il passe près de chez vous.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Plateau 31 de Gentilly.


ultima_chamada@yahoo.fr

 

Tropa-Fandanga Grande Revue de la guerre

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Tropa-Fandanga, grande revue de la guerre, avec des textes de Pedro Zegre Penim, José Maria Vieira Mendes, André E. Teodosio, Claudia Jardim, Diogo Bento, Diogo Lopes, Joana Barrios, Joana Manuel, Joao Duarte Costa, mise en scène de Pedro Zegre Penim, Jose Maria Vieira Mendes et  André E. Teodosio.

Quand on va voir cette grande revue de la guerre du Teatro Praga, on attend, en plus d’une parole libre, l’inventaire de codes aussitôt repérables pour leur esthétique beauf: «Ce sont la Vierge Marie, les coiffeurs, le macho misogyne et homophobe, la scène sérieuse et le fado», inventorie Patrick Sommier, le directeur de la MC 93.  Tropa-Fandanga nous conte un siècle d’histoire du Portugal sur un ton burlesque et farcesque, en se moquant des guerres et des révolutions aux œillets au rouge un peu fané.
Pour ce music-hall portugais,  l’année 2014  c’est,  à la fois, le quarantième anniversaire de la fin des guerres coloniales en Angola et au Mozambique, et celui de la dictature
Salazar pendant trente-six ans, deux anniversaires auxquels s’ajoute le centenaire de la déclaration de la première guerre mondiale… À l’origine, la revue, qui relate les événements de l’année passée, contient des intermèdes musicaux, un numéro sérieux, un tableau de rue, le compère, un comédien renommé, une chanteuse de fado, et  les chorégraphies du corps de ballet… On y retrouve aussi les « actualités » – un mot désuet – avec des figures politiques et sociales caricaturées, et la dialectique inusable du nouveau et de l’ancien.
Le Teatro Praga de Lisbonne s’est emparé de ce genre brut de décoffrage,  avec ses comédiens, rejoints par la vedette José Raposo, la chanteuse de fado Filipa Cardoso, et l’orchestre et la musique de
Joao Soares. La scénographie de José Capela et les costumes de Joana Barrios sont inénarrables:  entre gros comique et naïveté surannée. En fond de scène, une accumulation de sacs de sable, en guise de tranchées surélevées, auprès desquelles les soldats portent le calot militaire de rigueur : autant d’hommes que de calots diversement colorés et risibles, assortis aux pyjamas,  à fleurs ou à rayures, des appelés… Ces vêtements pour enfants sont des clins d’œil de ces hommes soi-disant virils  mais en attente d’intimité, de retour à soi et d’affection. Des panneaux de mur s’élèvent par  moments dans l’espace, tapissés de motifs de papier à fond pastel.
Les comédiens de la Tropa sont accompagnés de quatre danseurs: un homme plus âgé et cabotin, un manchot virtuose  dans une danse au sol, un travesti noir de grande élégance ,avec  talons hauts  et  robe seyante de tulle blanc, et enfin un remarquable break dancer, quand il rend  hommage à Isadora Duncan. Les propos sont souvent crus et triviaux, dès qu’il s’agit de guerre, et donc de sa condamnation en bloc, par-delà les discours policés de surface et les hypocrisies… La place du Portugal dans l’Europe est comparée à d’autres pays voisins plus chanceux peut-être, comme la Belgique, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, et la France… dont le ridicule n’échappe cependant pas à l’œil lusophone.
Lors d’un changement de décor, une femme ronde et enjouée demande si l’un des spectateurs voudrait venir l’embrasser à la française. Sans difficulté ! Or, la revue tonique – ne serait-ce que par la dérision apportée à la marche militaire en file indienne – reste d’abord grotesque, grossière, exagérée,  et… souvent un peu  lourde. Mais les comédiens ont des personnalités battantes, soutenues avec bonheur par la musique: piano, basse acoustique, guitare, batterie, trombone, accordéon et guitare portugaise. Et
Filipa Cardoso, la chanteuse de fado,  emporte la mise.

Véronique Hotte

MC93 Bobigny, du 4 au 7 avril 2014

Kontakthof

version japonaise de l'article

version japonaise de l’article

 

 

Kontakhtof par le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch à Saitama.

 

photoLe Tanztheater Wuppertal a tenu parole, (une tournée était prévue  au Japon en 2011 mais le tremblement de terre meurtrier en mars de cette même année en avait décidé autrement…). Le  Tanztheater est de retour, notamment avec Kontakthof que nous avions revu l’année dernière au Théâtre de la Ville.
Cette saison 2013/2014 est l’occasion pour la compagnie mythique de fêter ses  quarante ans d’existence avec de multiples manifestations dont l’organisation a été facilitée par la ville de Wuppertal et la Rhénanie du Nord-Westphalie qui lui a  accordé  des subventions jusqu’à au moins 2015.
Cette année très dense permet à cette troupe, créée et dirigée depuis 1973 par Pina Bausch, de présenter les grandes pièces de son répertoire, à Dusseldorf, Essen et Wuppertal puis en France, en Belgique, en Angleterre, au Canada, en Corée du Sud, à Hong Kong et ici, à Saitama, une grande ville de plus d’un million d’habitants, proche de Tokyo.
Ce sont les œuvres charnières qui, en cette année d’anniversaire, ont été présentées,  avec, entre autres, Nelken, Café Müller, Le Sacre du printemps et Kontakthof. D’autres manifestations sont proposées à Wuppertal, ainsi que des expositions autour de l’œuvre de l’artiste, et des invités prestigieux viennent parler de leurs liens avec Pina Bausch, dont Mats Ek et Ana Laguna, Bob Wilson, Anne Teresa De Keersmaeker ou William Forsythe. Bien sûr, les films autour des spectacles sont diffusés comme sont accueillis les concerts de Jun Miyake ou de René Aubry.
Un très beau programme gratuit constitué de photos panoramiques est également disponible. Le Tanztheater de Wuppertal a entamé une grande tournée asiatique ce printemps. Toute cette ferveur, cette énergie créatrice, la jubilation des membres de la troupe à poursuivre l’esprit de Pina Bausch se retrouve dans Kontakhtof, présenté au Saitama Arts Theater qui fête, lui, ses  vingt ans d’existence… De nombreuses répliques ont été dites en japonais, ce qui a contribué à l’empathie qu’a ici le public avec les artistes, qui avouent être très heureux de jouer ici.

Plusieurs autres spectacles de la compagnie y ont déjà été présentées, comme en témoigne une exposition de photos sur le Tanztheater. L’œuvre de Pina Bausch s’est aussi inspirée de ses voyages, et sa compagnie est composée d’acteurs/danseurs venus du monde entier. Pour Dominique Mercy, « c’est elle qui donnait naissance à notre liberté et il y avait un regard et une attente de Pina sans jugement, puis elle travaillait dans un deuxième temps grâce à ses notes et aux vidéos, en retrouvant tout ce que ses artistes lui avaient offert lors de leurs improvisations». Mercy n’est plus, à sa demande, directeur artistique de la compagnie; remplacé par Lutz Förster,  il a retrouvé sa fonction originelle de danseur.
« Quatre ans après sa disparition, dit-il, l’esprit de Pina est toujours là et sa présence est incroyable; elle continue d’être notre moteur mais  il y a un grand vide ».

 

Jean Couturier

Saitama Arts Theater du 20 au 23 mars.

Marathon, solo de cirque

 Marathon, solo de cirque de Sébastien Wojdan

 

9__Marathon_05_c_S_bastien_Armengol_petit__a59c12d4c9fe88a815a3caa2212a307f__455x455Après des études de cirque et de danse, Sébastien Wojdan fonde, avec cinq autres artistes, la Compagnie Galapiat qui crée Risque Zér0. Il est jongleur, musicien, saxo, guitare, trompette et  les projets musicaux ne lui font pas peur.
C’est avant tout un touche-à-tout éclectique et généreux des arts du cirque – fil, corde molle, acrobatie, lancer de couteaux, hache et massues.
L’artiste inclassable a tenu à passer par toutes les étapes de la création : la construction des gradins, la couture des rideaux, la composition de la musique. Wojdan a su créer un solo où l’on puisse inventorier tous ses talents, ce qui était tentant.
Les prouesses physiques de cet homme jeune évoquent une figure de héros antique et d’athlète pour un marathon singulier : une occasion d’éprouver intensément son rapport au monde sur le fil dangereux de l’existence.
Voilà un défi lancé de soi à soi qui repousse les lois de la gravité, de la vitesse et de la technicité ; le circassien est seul en piste,  et le  public proche de lui  voit  s’accomplir ses forces et ses faiblesses, ses réussites et ses échecs, et les premières sont forcément plus nombreuses que les seconds – des répétitions.
L’artiste réalise des exploits successifs multiples, courant à corps perdu de toutes ses forces dans la galerie extérieure de l’arène, apparaissant et disparaissant au regard du public, un instrument de musique dans les mains, ou une balle de ping-pong, ou bien encore un trépied puis un second qui porteront tous deux sa corde molle.
C’est un homme-orchestre à lui seul, autonome et responsable de ses faits et gestes ; ses accessoiristes et compagnons de jeu l’accompagnent de loin. Les lames de couteaux, des armes blanches,  l’attirent manifestement. Le jongleur porte un étui de lames placées comme des bijoux sur un présentoir de luxe ; il prend une, puis deux, puis trois lames cinglantes et les propulse en avant, en arrière, les plantant sèchement sur le parquet de bois.
Plus tard, il fait gonfler
une dizaine de  ballons de couleur par quelques spectateurs  puisqu’il récupère chacun de ces ballons pour les enfiler à chaque doigt, en dansant sur une chanson mélancolique de Brel qui parle de l’enfance amère. Cet instant est purement poétique – l’artiste danse d’abord avec une grâce baroque, les ballons au bout des doigts – le temps de l’innocence et de l’insouciance -, puis les ballons colorés se posent sur un cactus – l’explosion et le passage à l’âge adulte. Eblouissement d’une prise de conscience âcre et du fil amer de la réalité.
Aux massues, Wojdan est aussi à son affaire, entouré d’une grille souple de métal, il jongle ardemment avec ces objets insolites, lançant dans les airs une, puis deux, puis trois, puis encore plus de massues – à gauche, à droite – dans des pas intenses de danse et des mouvements de transe libérée de tout obstacle mental. Pour cet enfant d’ouvriers immigrés de Pologne, l’art du cirque est un accomplissement désiré et revendiqué par un corps aux muscles durcis par l’effort. Marathon crie l’urgence, c’est un cri d’homme qui se tient debout face au monde, et qui lui demande des comptes de ses injustices en se mesurant bravement à lui.
La performance originale, accompagnée musicalement, peut rivaliser avec l’épreuve prestigieuse du même nom des Jeux Olympiques, une épreuve finale rayonnante.

 Véronique Hotte

 Parc de Choisy à Paris, le 5 avril, et à la Maison des jonglages à La Courneuve, Seine-Saint-Denis, du 11 au 12 avril. Rotterdam  du 1er au 2 mai et Pleumeur-Bodou, Côtes d’Armor, les 28 mai et 31 mai.

 

Une Année sans été

Une Année sans été  de Catherine Anne, mise en scène de Joël Pommerat.

 

Une année sans été@Elizabeth Carecchio ok -120C’était en 87, et Catherine Anne avait vingt-sept ans; à peine sortie du Conservatoire national, elle avait écrit et mise en scène au Théâtre de la Bastille sa première pièce  Une Année sans été qui fut un beau succès. Avec une histoire toute simple, située au début du vingtième siècle, inspirée de la vie et de l’œuvre de Rainer Maria Rilke, le poète et romancier, un temps secrétaire d’Auguste Rodin,  à qui il consacra un essai, et surtout connu pour ses Lettres à un jeune poète (1908), Les Cahiers de Malte Laurids Brige ( 1910) et Elégies de Duino ( 1922).
Cette Année sans été, comme le dit Joël Pommerat,  » une pièce sur  le passage entre enfance et âge adulte. Le bousculement des questions propre à cette période de la vie, l’enchevêtrement des désirs et des peurs, la révolte contre l’ordre établi, les parents et le besoin de créer de nouveaux repères, la tension entre utopie et recherche d’authenticité. Il y a bien sûr quelque chose de décalé dans ce portrait de la jeunesse; l’action ne se situe pas aujourd’hui mais il y a un siècle. Et c’est peut-être ça aussi qui touche : cette impression que quelque chose est dépassé, qu’un palier de modernité a été franchi, de manière inexorable à mon avis, depuis une dizaine d’années. D’où un sentiment de nostalgie que je ressens aussi très fort ».
On y trouve cinq jeunes gens, deux garçons et trois filles qui se débattent comme ils peuvent, et on s’en doute, pas très bien, sinon il n’y aurait pas de pièce,  avec la vie, leur amours et la hantise de la mort qui plane sur toute la pièce, à travers l’un ou l’autre des parents décédés, et à la fin, avec l’approche de la guerre de 14. Avec trois saisons… mais pas quatre:  Gérard, un  jeune homme de dix neuf ans, se pique d’écriture et veut absolument quitter sa ville et les bureaux de son père pour aller à Paris mais, en fait, il semble bien, comme le lui fait remarquer une employée de bureau de son père, Anna une jeune et belle Allemande qui part, elle, pour l’Angleterre. Visiblement amoureux, il lui demande de rester avec lui. Mais elle refusera. Louisette, la jeune fille de sa logeuse, veille sur lui avec un peu plus que de l’amitié. Il y a aussi deux figures moins importantes, un ami de Gérard, genre beau gosse friqué et noceur, et une autre jeune fille. Avec, en filigrane, amitiés pas toujours claires , amours compliqués, et toujours chez ces jeunes gens, l’insistante menace de la mort…
On peut  comprendre que Joël Pommerat ait été assez sensible à la petite musique qui se dégage (mais,  à de trop rares moments) de cette courte pièce, et ait eu envie de la monter avec de jeunes acteurs. Il les dirige superbement comme d’habitude et, dès leur entrée sur le plateau, ils sont tout de suite crédibles. Mention spéciale à Laure Lefort ( Louisette),  Garance Rivoal (Anna) et à Frank Laisné (Gérard), tout à fait remarquables.  La mise en scène de Pommerat est aussi, comme d’habitude, d’une qualité exceptionnelle, avec des enchaînements de scène coupés de noirs qui touchent à la magie (bravo aux deux régisseurs de plateau!), et c’est d’une grande beauté plastique.
Mais le texte qui paraissait déjà un peu juste il y presque trente ans, a du mal, malgré des qualités de simplicité et de rigueur, à tenir la route, et tout se passe comme si Joël Pommerat s’en était emparé pour fabriquer ses images personnelles. On s’ennuie? Oui, parfois… alors que le spectacle ne dure qu’un peu plus d’une heure!     Voilà, vous êtes prévenus. C’est du grand et beau Pommerat mais cela ressemble un peu à un brillant exercice de style sur des dialogues souvent mièvres et guère passionnants.
Donc,  à vous de décider.

 Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Odéon/ Ateliers Berthier jusqu’au 30 avril à 20 h, le dimanche à 15 h.   

Son Son Salon

 

Son Son Salon de Nicolas Maury.

Nicolas Maury est un des acteurs du moment : on l’a vu chez Guillaume Vincent (La Nuit Tombe) dans le contrasté Triomphe de L’Amour mis en scène par Galin Stoev (voir Le Théâtre du Blog), très souvent chez Robert Cantarella (Faust Saison 1, Anna et Martha …) aussi chez Fisbach, Yves Noël Genod, Noëlle Renaude… Avec une personnalité bien particulière, il est souvent aux limites de la féminité, quand il n’incarne pas une femme comme chez Marivaux.
Pour le festival Étrange Cargo, la Ménagerie de Verre lui a laissé une carte blanche pour une « approche transdisciplinaire du spectacle théâtral ». Autant dire qu’on ne sait pas vraiment ce que l’on va voir mais pas d’importance, sachons être aventureux ! On y retrouvera aussi plus tard Olivia Grandville, Fabrice Ramalingom ou même Guesch Patti.
C’est plus un tour de chant qu’un spectacle, et à la sortie, le public s’en est étonné. Nicolas Maury arrive du fond de la salle, avec sa démarche si particulière, chaussé de baskets rutilantes et colorées, et entame sa première chanson, accompagné par Julien Ribot au piano et aux effets acoustiques.
C’est un peu l’histoire de sa vie d’homme et d’acteur qu’il nous chante ; les chansons s’enchaînent sans beaucoup de variations et on se dit que l’heure quarante annoncée va être longue…  Nicolas Maury les ponctue d’un « merci » qui déclenche à chaque fois, les applaudissements comme dans un concert. Mais Le spectacle gagnerait en rythme si les enchaînements avaient été plus directs. Les textes signés Cantarella, Camille, Sophie Fillières, Noëlle Renaude, Guillaume Vincent, Rebecca Zlotowski, avec un petit décalage et pas mal d’humour, ont une belle unité. On pense parfois au cabaret de
Miss Knife superbement chanté par Olivier Py! Dans un joyeux bazar : hommage à Naomi Watts, petite ode à la fellation, reprise d’un air de Demis Roussos, apparition de l’animal de compagnie de l’artiste, intermède avec un orchestre de chambre en culottes courtes, entracte avec bières…
Nicolas Maury est accompagné par Kate Moran en femme fatale qui lui donne la réplique dans un duo..
On finit par trouver Maury sympathique et doué d’un certain talent, notamment quand il s’attaque au
Faune de Mallarmé. Même si le spectacle a l’air de ne pas trop fonctionner : un DVD refuse de marcher et une petite vidéo d’orgie wharolienne bloque sur une image plus que coquine, sans que cela semble voulu!
Nicolas Maury est attachant mais ne nous raconte pas grand chose, en tout cas, rien vraiment de lui. Il utilise toujours sa voix dans le même registre et c’est dommage; l’accompagnement musical, propre et bien interprété fait un peu variétés.
Le spectacle tient d’un «ego trip» tout à fait assumé, issu des
Sujets à Vif avignonnais qui aura certainement fait beaucoup de bien à son auteur et amusé ses spectateurs.

Julien Barsan

Festival « Etrange Cargo » à la Ménagerie de verre jusqu’au samedi 5 avril à 20h30.

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