Passion simple

Passion simple, d’Annie Ernaux, mis en scène de Jeanne Champagne.

 

ernauxLe titre est direct, imparable, comme ce que raconte Annie Ernaux. La passion est-elle simple? Sûrement pas, mais elle est entière, pleine, elle rejette tout le reste dans une périphérie pâle et inconsistante, en même temps qu’elle contamine tout autour d’elle. « À partir du mois de septembre, l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi ».
C’est tout, et c’est TOUT. Le corps, la peau, le sexe deviennent plus que le centre du monde : le seul monde réel, y compris dans l’acte sacré d’acheter des vêtements ou de la lingerie pour « lui », ou d’écouter des chansonnettes parfaitement sentimentales.
Il se trouve que l’homme, A.,  est étranger. Ce qui arrange bien la narratrice, comme l’auteur le fait observer dans ses cahiers : beaucoup de ces détails qui froissent, qui séparent un homme d’une femme sont mis sur le dos de cette autre culture. Du coup, ne reste que la passion, pure et simple, « ce qui s’approche le plus du néant » et de l’absolu.
Et puis la passion évolue. Aux joies torturées de l’attente,  succèdent les tortures de l’attente et de la jalousie, et puis le projet de rompre, pour échapper à cette nouvelle douleur, en même temps que le souhait que cette rupture n’arrive jamais. Un jour, ça se défait comme c’était venu, le monde se désenchante de LUI et retrouve son propre et modeste enchantement.
On pense parfois aux rituels d’Ariane dans Belle du seigneur, mais sans l’ironie cruelle de cette écriture masculine. Annie Ernaux, dans sa quête « d’écrire la vie », d’être au plus près du vrai, de l’essentiel, peut nous faire sourire de la passion sans succomber jamais à la tentation de l’ironie, ni du lyrisme. C’est comme ça : cette chose presque indicible qu’est la passion, est faite de toute une série de détails dérisoires –comment il remet ses chaussettes « après »- qui participent du sublime.
Le récit est apparemment simple à porter à la scène : il suffit de lui donner la voix et le corps d’une actrice. Jeanne Champagne est allée chercher un peu plus loin. Elle donne sur scène les signes conventionnels, cinématographiques, de la passion amoureuse : draps défaits, cheveux en liberté, combinaison de satin noir, jeu avec une chaussure veloutée à haut talon … L’imperméable, signe d’abandon précisément parce que c’est un vêtement de protection, marque le rejet dans les ténèbres extérieures, dans la ville illuminée, de la femme encore dans sa chambre d’amour. Un jour, on sort de la passion… Le théâtre abolit le temps d’ « après » la passion, comme la passion abolissait le temps.
Marie Matheron se tient avec finesse à la limite exacte entre le récit et le jeu, esquissant, savourant un geste qui serait un souvenir du corps, laissant monter de brefs éclats, aussitôt repris, comme des traces de ce qui se serait passé. Si l’on avait un reproche à lui faire, ce serait d’être trop docile à sa metteuse en scène : l’actrice, la comédienne a aussi sa vérité propre à dire sur la question.
Jeanne Champagne a l’habitude de dompter les textes de ces « femmes puissantes » que sont Anita Conti, Marguerite Duras, George Sand. Annie Ernaux est de la même trempe, de ces femmes libres qui ne se donnent que la contrainte d’être vraies. Cette lecture et cette mise en scène intelligente nous donnent encore plus envie de la lire et de la relire.

 

Christine Friedel

Théâtre du Lucernaire  à 18h30, T: 01 45 44 57 34, jusqu’au 7 juin

 Annie Ernaux, Ecrire la vie (anthologie de ses œuvres autobiographiques), édition Quarto.

 

 


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