Festival Ado au Préau

Festival Ado au Préau, Centre Dramatique Régional de Vire.

Depuis déjà cinq ans, le Centre Dramatique Régional de Vire a organisé ce Festival Ado, pour et (aussi un peu), par les adolescents du bocage virois. Pendant cinq jours, la paisible bourgade normande vit au rythme des parades, défilés, expositions, rencontres, et, bien sûr, des spectacles qui sont joués un peu partout dans la ville. Aborder frontalement la question de l’adolescence et des spectacles qui conviendraient à cette période est courageux. D’habitude, les programmateurs éludent la question, soit en proposant des œuvres pour le jeune public et pour un autre un peu plus âgé, soit en raccrochant les lycéens aux propositions tout public. Ce festival tenait un peu du marathon mais on pouvait voir quatre spectacles dans la même journée…

Madison , chorégraphie de Sarah Crépin.

madison-Vincent-BoscSur le sol d’un gymnase, quinze danseurs dont dix jeunes amateurs, sont en tenue de football américain, pantalon court et serré, plastron et casque jaune rutilant. D’abord assis puis se lançant dans une marche réglée et effrénée, comme pour se présenter à nous.
Les passages s’enchaînent peu à peu, avec ou sans musique. Quand c’est en silence, le clapotis des pieds sur le sol crée un son étonnant. Au moment où ils enlèvent leurs casques, on découvre enfin ces jeunes danseurs professionnels et le voile se lève : d’interprètes un peu robotiques, ils  incarnent alors de vraies personnes.
Avec un micro qui circule, ils déclinent chacun leur prénom, nom et profession, au début de manière sérieuse et  ensuite un peu moins… On se laisse porter par le rythme, notamment du madison  dans plusieurs tableaux, et qui est le dénominateur commun entre tous: amateurs/professionnels, adolescents/adultes, garçons/filles…
Dans une sorte de superbe clair-obscur, les rayons du soleil couchant s’écrasent sur le sol. Il y a une atmosphère de série avec le football américain et ces mais  ces jeunes  expliquent leurs rêves : devenir comédien, pharmacien, super-héros… Et il y a une attention bienveillante des professionnels qui les accompagnent et qui leur communiquent sourires et plaisir de danser.
Le spectacle comporte une seule séquence où ces professionnels sont seuls sur le plateau. Dans un moment de danse bien calé et visuellement très réussi,  les tableaux à plusieurs se font de façon naturelle, sans télescopage et sans qu’on ait l’impression que les jeunes comptent les temps. Bref, c’est fluide, et jubilatoire pour le public…même s’il ne faudrait pas que ça dure plus longtemps..

Extraits de répétitions: http://vimeo.com/32165462

 

Chercher le garçon de Thomas Gornet, mise en scène de Marie Blondel.

chercher-le-garcon-Thierry-LaporteThomas Gornet, metteur en scène et comédien associé au Fracas de Montluçon, avait présenté une version superbe de Tout contre Léo de Christophe Honoré, qu’avait aussi mis en scène Marie Blondel. Il est aussi auteur pour la jeunesse, édité à L’Ecole des Loisirs/Medium et aux éditions du Rouergue.
Il s’est récemment trouvé au cœur d’une invraisemblable campagne de dénigrement de son livre Le Jour du slip / je porte la culotte, coécrit avec Anne Percin, par les mêmes gens qui avaient tenté de mettre en difficulté les auteurs de  Tous à poil. Thomas Gornet affronte ici les questions de la jeunesse et, pour lui, « l’adolescence est ce lieu mouvant de la rencontre entre l’enfant et l’adulte. Une sorte de passage de relais. C’est troublant quand l’enfant ne passe pas le relais, ou quand l’adulte refuse de le prendre ».
Dans  Chercher le garçon, il dépeint une adolescence comme une période tiraillée entre rêves légitimes,  obstacles du présent et sentiments naissants. Tony, un jeune lycéen, se réfugie dans la chaufferie de son lycée pour y pleurer seul ; il est surpris par Tom qui s’est installé là et qui enjoint Tony de ne pas le balancer.
Tom est un garçon mystérieux et fascinant, et on ne sait pas qui il est vraiment ni d’où il vient. C’est le début d’une histoire très forte, d’une attraction entre l’un et l’autre. On n’est pas loin de Koltès et de sa solitude des champs de coton.
Les deux garçons forgent le projet de tout quitter, et de le faire ensemble.
On pourrait s’attendre à ce qu’à la fin, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, mais c’est beaucoup plus compliqué que cela! Le spectacle révèle deux comédiens, Pierre Bidard et Nicolas Dupont, et  on retrouve Rama Grinberg qu’on avait déjà appréciée dans  Le Nez dans la serrure (voir Le Théâtre du Blog).
Les deux garçons ont presque l’âge du rôle ; élèves au conservatoire de Caen, ils ont fait leurs études à Vire, et il y a dans le public leurs anciens professeurs et leurs amis. L’émotion était palpable. Incandescents, ils se lancent dans leur rôle à tel point qu’on à l’impression que leurs personnages leur ressemblent. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce que nous étions, et comment ce temps de l’adolescence peut nous emmener vers des chemins différents en une fraction de seconde.
Comme dans Tout contre Léo, on retrouve ici la patte de la metteuse en scène, Marie Blondel et de la scénographe Lucie Joliot qui a conçu une structure de grilles suspendues créant de belles perspectives, qui peut aussi symboliser l’enfermement de cet âge.
La musique aussi a sa part dans la réussite de ce spectacle avec un moment de toute beauté. On pense aussi à  On est pas sérieux quand on a 17 ans  parce qu’on devient sérieux bien assez tôt. Des quatre pièces,  Chercher le Garçon semble la plus adaptée au thème de ce festival, celle qui touche au cœur sans éviter les sujets difficiles que l’on a tous traversés. Dans ce texte d’une actualité furieuse, l’universel côtoie le personnel.

 

Notre Jeunesse, conception de Nathalie Garraud et d’Olivier Saccomano.

IMG_8335©Camille-Lorin-1024x682La nuit du 14 juillet, habituellement nuit de fête, se croisent une jeune fille, téléconseillère et un garçon qui organise sa fuite … L’étau de l’histoire se resserre et on perçoit vite les rapports entre les personnages. Il est question ici de la jeunesse comme d’un passage, qui amènera vers des choix déterminants. C’est aussi le temps de tous les risques; dans une société qui ne fait pas de cadeau, comment avoir de l’espoir ? comment développer ses rêves quand on voit ses propres parents à bout de souffle ?
Il y a une réelle écriture de plateau, une dramaturgie très étudiée, et les scènes s’enchaînent avec beaucoup de métier et on ressent dès le début un vrai plaisir. Avec un plateau profond et bien utilisé, avec des lumières superbes, et un système de châssis en toile ajourée qui sert à la fois d’écran et de beau voile à peine opaque devant les comédiens. Il y a un mystérieux épicier arabe, une mère hirsute … Est-ce un choix de jeu pour mieux capter l’attention des jeunes spectateurs ?
La pièce est assez longue (1h45) mais riche en idées : comment faire un choix ? Comment vivre dans cette société ? Quelle place y-a-t-il pour les sentiments ? Mais on perd parfois l’objectif du titre, comme dans cette longue scène où il est question de dépannage au téléphone (les plates-formes téléphoniques sont à la mode au théâtre en ce moment !)
Le spectacle parle aussi d’engagement, de place dans la société, thèmes difficiles à traiter au théâtre et dont on a souvent tort de penser qu’ils n’intéressent pas les jeunes. Notre Jeunesse  a déjà fait l’objet de deux années d’études et de petites formes dans les lycées. Malgré tout, on peut se demander quelle réception  en ont les jeunes : en tout cas, l’intelligence qui nourrit ce projet théâtral les emmènent assez loin. Mais sans attendre un happy end, la vision du monde proposée ici laisse quand même peu d’espoir, c’est un peu dommage.

Le Monstre du couloir de David Greig, mise en scène de Philippe Baronnet.

Création du Préau pour ce festival Ado, elle a été confiée à Philippe Baronnet, jeune comédien qu’on avait déjà vu s’adresser aux jeunes dans  De la salive comme oxygène, spectacle présenté à Odyssées en Yvelines. Dans ce texte de David Greig, auteur écossais, la jeune Duck  doit s’occuper de son père, un ancien biker,  veuf, atteint de sclérose en plaques et qui perd peu à peu la vue. Duck doit préparer au mieux la venue de l’assistante sociale qui vient faire son inspection, déterminante pour les aides accordées à cette famille qui ne roule pas sur l’or.
En marge de cela, Duck vit sa vie de jeune fille, cachée derrière des grosses lunettes et une coiffure qui ne révèlent pas sa vraie beauté. Amoureuse d’un garçon qui lui demande une chose horrible afin de prouver son hétérosexualité aux yeux de tous. L’écriture est vigoureuse, anticonformiste et passionnante, les rebondissements ne manquent pas, et on ne s’ennuie guère.
Même si la mise en scène de Philippe Baronnet est assez marquée « jeune public »: sur-jeu vocal et gestuel,  costumes exagérés. Mais les comédiens sont remarquables, et le musicien propose une belle partition rock , avec quelques chansons qui rythment bien cette pièce. Mention spéciale à Olivia Chatain qui campe Duck! Les jeunes s’y retrouveront : un peu de Twilight, un peu d’Harry Potter : il y a ici un côté séries américaines pour adolescents.
C’est un peu du Ken Loach, avec des thèmes graves mais on rit beaucoup; le texte est d’un bel humour et d’une écriture savoureuse et ciselée qui joue avec le politiquement correct. Mais il ne faut pas trop se fier au titre qui fait lui aussi très spectacle jeune public sur les peurs enfantines! En tout cas, bravo pour les deux heures de ce délire bien organisé, même si l’histoire est invraisemblable.

 

Julien Barsan

 


Archive pour 7 mai, 2014

Théâtre de la Colline / Saison 2014-2015

La saison 2014-2015 au Théâtre de la Colline.

schema_theatre_collineExercice obligé, la présentation de la nouvelle saison de la Colline fait salle comble. Jusque dans la petite salle où l’événement est retransmis par vidéo au public qui n’a pu trouver place dans la grande. Il faut dire que le théâtre affiche le chiffre record de 6700 abonnés !
Stéphane Braunschweig, entouré des artistes invités, ouvre la sixième et dernière année de son premier mandat. Placée sous le signe de la contradiction, et de la porosité entre l’intime et le monde : « The personal is political « , disait un slogan des années 1970, mais aujourd’hui, les univers privés se fissurent de partout, comme l’évoque la dernière pièce d’Arne Lygre, Rien de moi, où le protagoniste,  dans l’incapacité de faire bouger le monde, en invente un nouveau par la force des mots. Après Je disparais et Tage Unter, Stéphane Braunschweig poursuit son compagnonnage avec l’auteur norvégien. Cette création fera suite à Le Capital et son singe, une exploration d’un texte de Marx trop mal connu (son nom masque l’œuvre)  par Sylvain Creuzevault et ses treize acteurs.  » Il ne s’agira pas de rêves ni d’utopie…Ce sera de la comédie, pure et dure’ », annonce le metteur en scène, très intéressé par les circuits et le fétichisme de la marchandise,  et par la rotation du capital.
De révolution, il est aussi question dans
La Mission d’Heiner Müller. La révolution trahie par Bonaparte qui renie l’abolition de l’esclavage qu’allaient prêcher trois envoyés de la Convention en Jamaïque. Le metteur en scène allemand Michael Thalheimer, déjà venu à la Colline pour monter Combat de nègre et de chiens en 2010, s’intéresse à la radicalité de cette écriture de la pensée et aux anachronismes abrupts de Müller qui font résonner les idéologies à travers les siècles.
Il  va mettre en scène
Histoires de la forêt viennoise, où Von Horváth traite de la montée du nazisme dans une société gangrenée par les méchants. Cette effondrement est aussi vécu par le couple de La Ville de Martin Crimp, qui parle  de la contamination de l’intime par le malaise social. Le jeune metteur en scène Rémy Barché a monté la pièce de l’auteur anglais à Reims, et son travail a convaincu  Braunschweig,  qui l’a programmé. Hinkemann, (l’homme qui boîte), du grand dramaturge d’outre-Rhin Ernst Toller qui s’est suicidé en exil en 1939, est lui aussi un mutilé de la société réduit à l’impuissance physique et morale dans une Allemagne vaincue et revancharde : Christine Letailleur en a confié le rôle-titre à Stanislas Nordey qu’on retrouvera en fin de saison, avec Pasolini dont il avait fait découvrir le théâtre en France avec une pièce en vers proche de Théorème par son onirisme.
Célie Pauthe  mettra en scène
La Bête dans la jungle d’Henry James, adapté par Marguerite Duras. La tendance du moment est aussi  à l’adaptation de films au théâtre. Avec Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé , Nicolas Lieutard relit Le Mépris, à l’aune de Godard, Moravia et Homère, avec un spectacle qu’il avait déjà monté au Studio-Théâtre de Vitry (voir Le Théâtre du Blog).
Le collectif In quarto, dont l
‘écriture s’élabore au plateau revisite avec Du pain et des rolls  le fameux La maman et la putain avec des personnages d’aujourd’hui. C’est le choix des nombreux collectifs constitués actuellement pour survivre par les jeunes acteurs au sortir des écoles d’art dramatique.
Ainsi Les Hommes approximatifs réaliseront
Le Chagrin, à partir d’improvisations entre fiction et documentaire. La compagnie des Possédés, va, elle, tenter de réaliser une adaptation collective des onze cahiers de
Platonov, la pièce-fleuve de Tchekhov écrite avec l’ardeur fiévreuse de ses  vingt ans, qu’ils abordent comme celle d’un cousin de Dostoïevski.
C’est donc une saison contrastée avec des pièces du passé et d’autres récemment écrites… Avec une préoccupation commune à  ces collectifs: « Ouvrir des yeux de fougère sur le monde [...] Sur un monde où les battements d´ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur…. », comme l’a écrit André Breton
dans Nadja, cité en exergue dans le programme.

Mireille Davidovici

Théâtre de la Colline T. 01 44 62 52 52 – www.colline.fr

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