Peer Gynt

Frédéric Cussey 

 

Peer Gynt d’Henrik Ibsen, traduction de François Regnault, mise en scène de Christine Berg.

 

Comment définir le mythe de Peer Gynt quand l’œuvre entière d’Ibsen se lit comme une mise en question des valeurs sociales et morales de la bourgeoisie du XIX ème siècle? Il a écrit la pièce en 1867,  trois ans après  être allé vivre  en Italie. Certains voient son héros comme l’antithèse du patriote volontaire de Brand (1865),  qu’avait mise en scène avec grâce Stéphane Braunschweig en 2005.
Mais  Peer Gynt est un esthète désinvolte qui joue avec la vie, sans jamais trouver le noyau de sa conscience. En quête de reconnaissance, ce menteur et hâbleur reste pour autant attachant, faible créature soumise à la loi d’un désir impérieux et d’une imagination fantasque. Coureur de jupons, il tombe amoureux de la pure Solveig à laquelle il reste lié en pensée. Le vaurien cherche, en parcourant le vaste monde, une vérité qui lui échappe -«être soi-même»-,  mais est forcé  aux rencontres de hasard, comme avec le Grand Courbe,  et avec  le roi des trolls qui lui scandent leur foi : «Suffis-toi, toi-même ».
Malgré les honneurs entrevus,  Perre Gynt refuse d’abandonner sa condition et retourne chez sa mère qui se meurt. Vingt ans plus tard, après avoir fait commerce d’or et d’esclaves en Afrique, il perd son butin et son navire sur le chemin du retour. On le retrouve prophète d’une tribu sauvage, puis, après avoir été  volé par la belle Anitra en Arabie, il est proclamé empereur des fous dans un asile d’Égypte.
De retour une nouvelle fois vers son pays, il rencontre le fondeur de boutons qui l’engage à faire don de son âme, un bouton mal fait qui sera refondu dans le grand chaudron. Il refusera ce pacte, et échoue après un nouveau naufrage chez Solveig qui lui apprend que sa vie est loin des bonheurs éphémères et près de la solitude d’exister…
Mettre en scène Peer Gynt à travers voyages, montagnes, désert et brousse, n’est pas chose facile, mais Christine Berg est bien à son affaire,  avec ses comédiens rageusement  énergiques et infatigables, et  elle emmène le spectateur  dans un tournis scénique qui débute à merveille avec la fameuse chevauchée fantastique rêvée par ce sacré bonimenteur.
Il suffit d’un rideau au voilage transparent que l’on tire,  et voici des images d’envols d’oiseaux, tandis que la silhouette du rêveur apparaît, chevauchant dans les airs un inquiétant bouc noir. Plus tard, vogue une goélette majestueuse.  Antoine Philippot,  est un très bon interprète d’un
Peer Gynt naturel et sans esbroufe, et  il joue de son physique d’athlète  mais aussi de l’art plus subtil de déclamer ou de chanter,  accompagné par un chœur de sept comédiens éblouissants (Moustafa Benaibout, Loïc Brabant, Céline Chéenne, Vanessa Fonte, Julien Lemoine, Marine Molard, Stephan Ramirez) qui  maîtrisent le plateau avec un rare brio. Ils savent qu’ils sont là pour s’amuser et divertir le public, et c’est une victoire.
Ces acteurs performants – ils chantent aussi – épousent tous les rôles de ce théâtre sombre et envoûtant,  aux parois de bois brut de baraque de foire, éclairé de guirlandes de loupiotes colorées, avec piste de cirque et clown blanc, costumes scintillants et habits d’arlequin, trapéziste aux jambes nues, travestis pleins d’humour. C’est  comme un cocktail de figures imaginaires et mythiques échappées d’une lanterne magique.
Dans 
la scénographie très réussie de Pierre-André Weitz, ils figurent des présences diaboliques à la démarche boitillante, ou des invités au mariage, avec des  costumes sombres et en haut de forme noir, ou ils inventent des silhouettes troublantes de gnomes ou de bêtes démoniaques à moitié humaines et à la longue queue de rat, accroupis ou avachis, grimés et méconnaissables, mimant encore des étirements de chat, vociférant et agressant le pauvre Peer Gynt. Et  le public reste fasciné par la justesse des poses, et l’élan des mouvements esquissés
L’accompagnement musical à vue de Gabriel Philippot avec Julien Lemoine – percussions, piano et trompette – ajoute une  note joyeuse à ce rendez-vous festif dans les bas et hauts fonds de l’être.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Tempête à La Cartoucherie, du 8 mai au 8 juin, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. T : 01 43 28 36 36

 

 

 

 


Archive pour 9 mai, 2014

Élégie

Élégie, chorégraphie d’Olivier Dubois, musique de Wagner par le Ballet National de Marseille

photoAu cœur du volcan pourrait être le sous-titre de cette création conçue par le chorégraphe, qui s’est inspiré de la première des Elégies de Duino, de Rainer Maria Rilke, avec un plateau envahi par la fumée dans une semi-obscurité et  la bande sonore, faite de pluie, de tonnerre et de vibrations telluriques. Au milieu d’un magma noir mouvant,  apparaît alors le corps à demi-nu de Gabor Halasz, qui veut se défaire de cette masse protéiforme sans y parvenir.
Il s’ensuit une lutte violente entre cet homme  qui réussit à pénétrer ce magma d’ombres noires des seize autres danseurs et danseuses qui se laissent faire mais aussi parfois le rejettent.Au bout d’une vingtaine de minutes, une paix de courte durée, s’installe et l’ensemble des corps forment un piédestal à la gloire du danseur, qui prend alors une posture de statue antique,  sur la musique au piano d’une Élégie de Wagner.
Le spectacle dure une heure, et la deuxième partie de cette heure de spectacle révèle cette fois le corps de
Malgorzata Czajowska,une belle danseuse aux longs cheveux blonds; comme l’homme, elle nait progressivement de ce même magna, et si ses gestes sont plus doux, la lutte est identique, et elle aussi, sera portée en gloire,  avant d’être à nouveau combattue par le groupe.
Cet impossible dialogue entre un individu et la masse de corps qui forme un décor mobile, est d’une grande beauté plastique, et révèle un  beau travail d’écoute tactile entre les danseurs de noir vêtus, et la danseuse. On sent qu’une vraie confiance les relie entre eux…
Cette Elégie constitue un des points forts de ces riches Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis.

 

Jean Couturier

 MC93 les 6 et 7 mai.

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