Les soirées nomades: Meredith Monk, avec Katie Geissinger, en concert.

Les soirées nomades à la fondation Cartier: Meredith Monk, avec Katie Geissinger, en concert.

imageMême silhouette frêle et émouvante de jeune fille, même sourire charmant et même matériau vocal qu’elle a savamment et, avec ténacité, mis au point depuis plusieurs décennies. Elle n’a guère changé depuis que nous  l’avions  rencontrée un soir de décembre 73 dans son loft à New York. Soprano, elle a un registre assez rare qui s’étend sur trois octaves. Et cela lui permet de s’inspirer, seule ou en duo, en s’accompagnant souvent elle-même au piano, de techniques que l’on trouve en Afrique ou chez les Inuits, avec des chants a capella à bouche fermée, avec parfois des chuchotements très rythmés, soudain entrecoupés de grandes envolées, de cris, voire de sanglots vite interrompus… Ce qui caractérise, sans doute et avant tout, Meredith Monk musicienne, c’est le travail sur la voix, donc sur elle-même comme instrument de création, qu’elle  a su mener sans relâche pendant si longtemps et sans aucune pause. Personnalité hors normes, bosseuse infatigable, elle a développé à la fois, et de façon magistrale, des compositions originales comme Stringsongs pour quatuors à cordes, voire pour orchestres symphoniques comme Possible sky (2003), et avec une nouvelle approche personnelle des techniques vocales, réalisé des spectacles toujours aux frontières du théâtre, de la performance, et de la danse qu’elle a aussi découverte très jeune. Elle appartint au Judson Dance Theater d’Anna Halprin (voir Le Théâtre du Blog) dans les années 60 et a été proche d’Yvonne Rainer comme de Trisha Brown quand elle conçut ses performances et créa en 1971, sa propre compagnie, The House. Et c’est chez elle que commença le grand Bob Wilson… Plus tard, elle aborda aussi  l’opéra avec Atlas; c’était  objet non identifié, à base de chants individuels et collectifs,  et proche d’un conte pour enfants, mais faussement naïf malgré les apparences; nous avions été voir à Houston en 91 cette remarquable création dont elle avait assuré la majorité du travail artistique. Proche de compositeurs comme Steve Reich, La Monte Young  ou Charlemagne Palestine qui l’ont sans doute beaucoup influencée, elle a aussi  une attirance pour les musiques ethniques, en particulier, les musiques brésilienne et indienne, et bien sûr, pour le jazz. Sa musique a été utilisée par des cinéastes comme Godard ou les frères Coen… Elle-même, un moment attirée par le cinéma, a aussi réalisé deux beaux films: d’abord et surtout Ellis Island en 81, sur le trop fameux lieu d’accueil des émigrés  près de New York au début du vingtième siècle,  et Book of days (1988) qu’elle avait tourné en partie en France. Le concert qu’elle vient de donner à la Fondation Cartier avant une tournée en France, était composé d’abord de musiques pour une voix, avec de très beaux chants tirés de son recueil déjà ancien (1977, Songs from the hill  ou plus récents comme Volcano songs: solos  (1994 ). Ceux où elle chante avec une guimbarde amplifiée, comme sa voix, par les micros,  sont particulièrement impressionnants. Et ce qui frappe chez elle, c’est  son aspect juvénile;  elle est sur scène d’une grande  concentration  et sa gestuelle est aussi simple que signifiante. Et dans la suite: musique à deux voix, quand elle et sa vieille complice Katie Geissinger (qui interprétait déjà Atlas), se répondent, face à face, comme par souffles interposés, cela devient exceptionnel, à la fois intime et plein de chaudes couleurs. Elle revient après l’entracte avec une sélection de chants déjà anciens comme Gotham Lullaby(1975), Evening tiré de  Book of days, et d’Atlas. Particulièrement émouvante quand, à la fin, sans avoir l’air d’y toucher, elle chante quelques phrases en français:  » J’ai encore ma mémoire, j’ai encore mes allergies, j’ai encore mon téléphone »… La soirée se finit en compagnie de  Quentin Sirjac et Laurent Brutin, un clarinettiste et un pianiste qu’elle a invités à venir la rejoindre. C’est un concert à la fois  simple et dénué de toute prétention mais magistral et plein d’humour (ce qui n’est pas incompatible) où Meredith Monk était visiblement heureuse de retrouver Paris et ses vieux amis. Dans le public beaucoup de jeunes gens qui ne la connaissaient que de réputation, ne revenaient pas de ses audaces vocales et de son extrême virtuosité, et disaient qu’elle avait influencé la chanteuse Camille. Miss Monk était là pour un seul soir mais va maintenant à Chateauroux, Orléans etc. Si vous en avez l’occasion, ne ratez pas ce concert, ce serait vraiment dommage…

 

Philippe du Vignal

 Festival de la Voix de Châteauroux du 23 au 25 mai Retour à la Terre – Mikrokosmos et Meredith Monk
Meredith Monk, Katie Geissinger et douze chanteurs de Mikrokosmos interprètent les œuvres chorales et a capella de cette artiste américaine aux paysages sonores inédits: Châteauroux  Vendredi 23 mai 20h30 Scène nationale Equinoxe.
Orléans mardi 27 mai 20h30 Le Bouillon.
Tours Jeudi 29 mai 20h Grand Théâtre – Florilège Vocal de Tours.
Noirlac, Bruère Allichamps le dimanche 1er juin 10h Les matinales de l’Abbaye

Prochaines soirées nomades à la fondation Cartier: Un soirée imaginée (cabaret, concerts) par Charles Le Mindu le jeudi 5 juin à 21 h: Bettina Atla, stand up comédie  +  Nicolas Maury et Julien Ribot Théâtre pop le jeudi 12 juin à 21 h. Marcelline Delbecq, oublier voir Lecure avec projection, mercredi 18 juin à 21h. Les disques de Meredith Monk sont pour la plupart édités chez ECM.

*Un soirée/hommage à Lise Brunel sera prochainement organisée par son fils, le chorégraphe Fabrice Dugied. 


Archive pour 21 mai, 2014

Perceval Le Gallois /Schiaretti

Perceval Le Gallois Graal Théâtre de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Christian Schiaretti, avec la complicité de Julie Brochen, et avec les troupes du Théâtre National de Strasbourg et du Théâtre National Populaire de Villeurbanne.

SpectaclLeGallois_©MichelCavalca_0754C’est sans doute la pièce la plus spirituelle du cycle – un parcours presque religieux – qui met en abyme un rite initiatique. Perceval part de rien, devient chevalier, rate de peu le Graal, puis suit un chemin d’errance qui le confronte à la violence du monde.
Bavard quand il parle de sa mère, il privilégie ensuite le silence dans une dimension méditative pleine d’énigmes. Il se tient au bord du mystère du Graal sans avoir jamais pu l’éclaircir, et empêché par le non-avènement d’une parole nécessaire, il en ressent une  véritable culpabilité : lors de son départ, il  ne s’était pas retourné un seul instant vers sa mère.
La mise en scène souriante et colorée de Christian Schiaretti invite le spectateur  à tourner les belles pages d’un livre d’images enfantines, aux couleurs vives  d’enluminures et abstractions scéniques. C’est un autre monde, une autre poésie, un silence aussi à des années-lumière du nôtre.

Les scènes se jouent d’un paravent à l’autre : côté jardin, les apparitions de Perceval et de sa mère,  et côté cour, la Cour du Roi Arthur (Xavier Legrand) et les chevaliers. Au-dessus, majestueuse et nue, la grande roue du Temps, un rappel de la Table Ronde. L’espace, confiné au départ, s’élargit peu à peu selon la découverte du monde par Perceval et selon l’ampleur de ses rêves habités. Des  moments comme celle du Roi pêcheur assis près de sa barque , ou celle des moines  en capuche dans  la nuit, sublimes de pureté  sont tout simplement magnifiques. On retrouve les ensembles choraux et majestueux chers à Schiaretti : les chevaliers s’agenouillent en rond autour de leur suzerain et lui prêtent serment de fidélité.sur le plateau de bois. L’univers de la chevalerie est ici transposé avec grâce, sans la moindre brutalité, et avec un humour distancié : par exemple, la monture du chevalier est représentée par un acteur portant une tête de cheval -  admirables masques animaliers  d’Erhard Stiefel -  qui rue, jambes levées, aux instants dramatiques. Blaise (Fred Cacheux), en soutane noire et austère de moine-scribe, est le narrateur, la voix de Chrétien de Troyes, qui raconte en les liant les scènes, expliquant, commentant, ou même dévoilant les actes à venir.
Mais on aurait aimé que la mise en scène, juste d’un point de vue sémantique et comique, avec des caricatures joyeuses et  burlesques, s’engage plus avant dans  une stratégie moins consensuelle, et plus en accord avec celle de notre temps. Dans ce décalage du regard, il manque en effet l’urgence, la crudité et la chair, bref, une dimension plus sauvage que celle qui nous est ici proposée, courtoise et si joliment policée…

 

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg

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Perceval le Gallois, adaptation de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Christian Schiaretti, avec la complicité de Julie Brochen.

Le projet conjoint du Théâtre National Populaire à Villeurbanne  et du Théâtre National de Strasbourg de mettre en scène tout le cycle du Graal-Théâtre est,  bien sûr, un véritable exploit, mais c’est aussi l’illustration de ce que peut être le répertoire d’un théâtre populaire. Il s’agit des dix pièces qu’ont écrites, Florence Delay et Jacques Roubaud; soit trente années d’un travail gigantesque pour réécrire et adapter cette « matière de Bretagne », l’univers de Merlin, du Roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. « Nous n’inventons pas, disent-ils. Nous faisons comme les conteurs médiévaux. Nous copions et recombinons. ».
Pour Christian Schiaretti, à Villeurbanne et Julie Brochen à Strasbourg, il s’agit de mettre en commun les moyens de leurs théâtres, leurs comédiens et de travailler ensemble à la mise en scène. Après  Joseph d’Arimathie (2011), Merlin l’enchanteur (2012), Gauvain et le chevalier vert (2013), ils nous donnent à voir Perceval le Gallois. On retrouve donc les mêmes comédiens incarnant les personnages récurrents et le même dispositif scénique astucieux, avec des châssis coulissants, recréent l’esprit des enluminures, grâce à quelques éléments de décor symboliques et à des éclairages  pour  chaque héros.
Nous sommes aux premiers temps de notre littérature. La narration est linéaire, faite par les différentes rencontres qui jalonnent le parcours des héros, et entrecoupée de scènes plus oniriques avec des personnages surnaturels. Soutenue aussi par les interventions du scribe/conteur, Blaise de Northembrelande, qui va même se substituer à Chrétien de Troyes, avec le texte originel… un moment de pur bonheur pour l’oreille !
Les personnages sont juste caractérisés, et leurs réactions sommaires. Sous l’armure des chevaliers, commence à poindre le désordre amoureux : le roman courtois en est à son début ! Elevé dans la nature, façon Mowgli, par une mère sur-protectrice dont le mari et les fils sont morts au service de la chevalerie, Perceval n’échappera pas à son destin.
Sa rencontre, savoureuse, avec trois chevaliers, l’amène naturellement à les suivre, et son parcours initiatique, fait de combats singuliers et de quelques rencontres amoureuses, lui permet de trouver une identité et de donner un sens à sa vie : faire le bien, rechercher la gloire pour mieux défendre l’opprimé, et, but ultime, retrouver le Graal, le calice qui a reçu le sang du Christ pour le poser au centre de la Table ronde. Mais Perceval qui voit pourtant le Graal, ne posera pas la question qui lui aurait permis de le prendre et devra vivre avec cette culpabilité.
Parmi les comédiens qui, visiblement, se font plaisir à tirer l’épée, manipuler la lance, jouer les chevaux ou le lion facétieux, Juliette Plunecoq-Mech incarne avec une belle énergie des personnages plutôt surhumains, comme la Dame Hideuse ou le chevalier Vermeil…..
L’univers arthurien nous est familier aujourd’hui, des films et de la série Kaamelot aux jeux vidéo, en trois dimensions ou non, et  à la bande dessinée. Le théâtre s’inscrit naturellement dans cette mouvance, et le plaisir immédiat du public, ici très diversifié, est évident…

Elyane Gérôme

 

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