Le Cycle de la perte

Le Cycle de la perte : Beauté, chaleur et mort, texte et mise en scène de Nini Bélanger et Pascal Brullemans, et Vipérine de Pascal Brullemans mise en scène de Nini Bélanger.

 Perdre un enfant est une situation qui échappe à toute description. C’est pourtant ce thème qu’aborde le compagnie québécoise Projet Mû, dirigée par Nini Bélanger, dans une diptyque composé d’une pièce jeune public, Vipérine, et d’un spectacle pour adultes, Beauté, chaleur et mort.«Le fait qu’il n’y ait pas de mot pour identifier un parent endeuillé ne tient pas du hasard. En évitant de nommer cette réalité, on souhaite peut-être s’en prémunir, ou du moins l’effacer», écrit Pascal Brullemans.
A partir d’un drame personnel, la metteuse en scène et son compagnon, l’écrivain Pascal Brullemans, revivent  dans
Beauté, chaleur et mort, leur expérience sur une scène. « C’est un bien étrange objet auquel nous vous convions. C’est aussi un projet singulièrement humain, avec tout ce que cela comporte de sincérité et de maladresse », précisent-ils.
Ils racontent par le menu, la mort de leur petite fille, Fée. Leur fils aîné et la dernière sont présents avec eux sur le plateau pendant le prélude de
Beauté, chaleur et mort. Une fois que  les enfants sont couchés, les parents reconstituent leur histoire, depuis l’accouchement de Nini jusqu’à la mort du bébé. D’abord chez eux –ils jouent dans leur propre mobilier- puis à l’hôpital, devant la petite malade non représentée mais que leurs regards d’amour ressuscitent. C’est une étrange expérience de théâtre pour le public embarqué dans l’intimité de ce couple.
Comme ils évitent tout exhibitionnisme, il n’y a du côté public, ni voyeurisme ni apitoiement possible, et une sorte de partage s’opère alors. On est avec eux dans la salle de réanimation, devant une petite table vide, tendu d’un linge blanc qui figure le berceau. Quand ils bercent ce morceau de tissu, plié en trois pour simuler le bébé emmailloté, on le voit  vraiment,  tant leur propre émotion le fait exister.
L’auto-fiction, que la littérature pratique depuis quelques décennies, n’est pas chose aisée au théâtre, lieu de la distanciation et de l’artifice. Ici, aucun trucage, aucun jeu forcé ou démonstratif chez les interprètes, mais pas d’improvisation non plus. Tout est écrit au cordeau par Brullemans, dont le texte n’est pas exempt d’humour,  ce qui détend l’atmosphère.
Le spectacle nous laisse au seuil de notre impuissance à partager la douleur d’autrui, et engendre un certain malaise, au départ. Malaise vite dissipé, tant l’histoire racontée est vraie et simple Et ce couple réussit à nous mettre à l’aise par la tendresse qui traverse leur expérience. Tant la capacité de résilience qui nous est transmise à l’issue de cette confession laisse une impression de légèreté. Comme si, en dissipant un tabou, on conjurait la peur.

  Dans la seconde des deux pièces, il s’agit de Vipérine, une petite fille de douze ans. Son père, très affairé, semble absent : à la mort de sa fille, Fée, dont l’urne funéraire trône dans le salon, il s’est réfugié dans le travail. Vipérine, pleine de vie et d’initiative décide de régler à sa façon le problème de sa sœur décédée. Ce qui l’entraîne dans un dialogue imaginaire avec Fée et dans un voyage au pays des morts…
Le décor très réaliste au début prend ensuite une dimension onirique. Un conteur-bruiteur assure la narration, en permettant ainsi le passage d’une séquence à l’autre, en même temps qu’il imite les voix de différents personnages qui interviennent dans le parcours de l’enfant.
Rien de sinistre : Vipérine prend les choses en main, et le voyage initiatique, propre à nombre de spectacles jeune public, est surtout celui du père à qui la gamine apprend à surmonter sa souffrance et à faire le deuil de la petite morte.
Mise en scène avec sobriété, la pièce dégage à la fois émotion et vitalité. La partie onirique est peut-être un peu convenue. Le texte lui-même ne véhicule aucun pathos grâce à une écriture distanciée et non dénuée d’humour.
La bonne humeur des dialogues tient à la langue concrète et imagée qu’emploie l’auteur, mais aussi à la santé des comédiens québécois qui savent prendre leur rôle à bras le corps.
Ce spectacle a déjà été joué en France et la pièce a remporté le prix du meilleur texte jeune public décerné par le Théâtre Nouvelle Génération de Lyon.

 

Mireille Davidovici

 Les deux pièces ont été jouées du 22 au 24 mai au Théâtre Artistic Athévains à Paris; le texte du Cycle de la perte est paru chez Lansman éditeur. Prix: 10 €

 

 

 

 


Archive pour 25 mai, 2014

Grisélidis

Grisélidis, d’après les textes et interviews de Grisélidis Réal, conception et interprétation de Coraly Zahonero.

GRISELIDIS 2 © Vicente Pradal 2C’est un engagement artistique et politique que de mettre en scène l’aventure humaine et professionnelle de Grisélidis Réal, (1929-2005), prostituée suisse ou péripapéticienne comme elle le revendiquait, et comme  indiqué sur sa pierre tombale.
Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française, a été d’emblée touchée par son œuvre, et a porté son projet haut et fort, avec conviction et lucidité.
Celle qui se donnait aux hommes en échange d’argent, a consigné, dans ses ouvrages, lettres et interviews, la réalité d’un destin, celui d’une pute qui s’assumait en tant que telle, mais, paradoxe pour le commun des mortels, elle jouait  aussi de sagesse, puisqu’elle témoignait de bon sens et de modération dans ses affaires commerciales. Et elle manifestait de la compassion à l’égard de ses rencontres masculines hasardeuses en souffrance.
Cette  prostituée avait pris soin de garder la trace, à travers l’écriture, et de façon clinique, comme lors d’une observation scientifique, de ses relations sexuelles avec les clients. Elle établissait à part soi, à la manière de Casanova, un inventaire de leurs particularités et caractéristiques. L’artisane – car on peut considérer sa petite entreprise à caractère confidentiel comme un artisanat – offrait aussi toute son attention et son empathie aux femmes qui font commerce de leur corps  avec des hommes en mal d’être, et qui travaillent à alléger le fardeau du malheur d’exister.
Coraly Zahonero a noté le militantisme de Grisélidis Réal dans les années 70, pour que cessent les stigmatisations et les offenses morales et physiques dont les prostituées sont victimes, et pour qu’elles soient enfin reconnues dans leur dignité et leurs droits. Il s’agit de défendre une prostitution « librement » choisie, et pratiquée dans de bonnes conditions, mais aussi de condamner l’esclavage sexuel et le crime que représente le trafic des êtres, des corps et des esprits.
Grisélidis Réal s’évertuait par son activité singulière à « élargir les cœurs et les esprits » et la comédienne en habitant la scène, reprend poétiquement le flambeau. L’accompagnent, la saxophoniste Hélène Arntzen avec des morceaux de jazz des années soixante et la violoniste Floriane Bonnani qui a aussi composé les autres musiques du spectacle; elle égrène l’âme du peuple tzigane cher à Grisélidis Real.

Dans un halo d’ombres et de lumières, avec des bougeoirs et quelques tissus chamarrés, le spectacle est teinté de mélancolie et de tristesse, et on sent Grisélidis Réal à l’écoute de la vie intérieure de ces hommes en perdition, mal aimés et en proie à une extrême solitude. Cette femme lumineuse et souvent envahie par la douleur, éclaire la nuit de la misère en délivrant une parole crue mais aussi souvent lyrique. Combattive, elle a défendu sa vie privée, par exemple, quand elle avait rendez-vous avec des hommes qu’elle avait choisis. Ainsi, en aimant Rodwell, un G. I. noir américain rencontré dans une boîte de jazz.
Coraly Zahonero a pris fait et cause pour la prostituée suisse, engagée dans la cause de ses semblables, lucide pour ce que réserve le noir de la vie, du plus sordide jusqu’au sublime, depuis soi jusqu’à ce mouvement généreux vers les autres.
Voix légèrement gouailleuse, la comédienne déroule le fil d’or d’un raisonnement qui fraie intimement avec la passion folle d’aimer. Bravo !

 

Véronique Hotte

 

Festival de théâtre « Seules…en scène », le 22 mai au Théâtre de l’Ouest Parisien à Boulogne-Billancourt; le Triton aux Lilas (93), du 27 au 31 mai. T : 01 49 72 83 13

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