Lac (le lac des cygnes)

Lac, chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski.

 

photo«Le sujet du Lac des Cygnes plonge dans la mythologie aquatique si propre aux Slaves, celle où la fatalité prend une allure d’autant plus inquiétante qu’elle se trouve liée aux mystères de la nature, ceux contre lesquels il n’y a pas de recours. L’homme est ici épris d’une femme qui n’est pas de son essence, et n’obéit pas aux lois humaines: c’est une femme-cygne, c’est l’exception, l’inaccessible, l’amour que Tchaïkovski ne peut connaître… annonçait le texte du programme de l’Opéra de Paris en 1984.
Jean-Christophe Maillot, lui, aidé de Jean Rouaud pour la dramaturgie, a voulu rendre plus lisible ce monument du ballet classique. Et il a d’abord imaginé une sorte de prologue, avec un petit film en noir et blanc, qui nous plonge dans l’enfance des héros romantiques de ce fameux Lac. Et Ernest  Pignon-Ernest a imaginé une scénographie très sobre mais qui semble avoir été modifiée pour le plateau Jean Vilar,  pourtant profond mais où  les trente interprètes se trouvent à l’étroit, en particulier au premier acte… Un acte tout en couleurs avec des changements de teintes du fond de scène, et des costumes pour le corps de ballet, qui prennent celles de l’arc-en-ciel.
Le travail de Philippe Guillotel est ici remarquable, en particulier pour les fameux Cygnes : plus de tutu  et des danseuses  en body blanc, avec de fines lanières blanches et grises de tulle simulant les plumes.
L’interprétation de la première distribution est cohérente, avec la reine (Mimoza Koike) et le roi (Alvaro Prieto), tous deux très convaincants. Bernice Coppieters, la Majesté de la nuit, personnage qui remplace ici le magicien Rothbart des versions antérieures, est ici le moteur de l’intrigue avec son issue fatale, et elle est exceptionnelle de présence scénique et  assume bien la perversité de son  personnage, aidée par les deux excellents Archanges des Ténèbres. Stephan Bourgond danse un Prince plein de doute, mi-Hamlet, mi-Richard II et, à cette fragilité, Anja Behrend (le Cygne Blanc) répond avec toute sa grâce et son animalité.
L’acte II dans la forêt – le plus connu du grand public – et l’acte III à la Cour sont dansés avec une belle énergie. Mais il y a un manque d’harmonie physique entre les danseuses du groupe des Cygnes.  Ce Lac (deux heures avec entracte) est convaincant, et d’une parfaite réalisation, même si la musique de Tchaïkovski écrase souvent de sa puissance dramatique les images produites.
Mailllot n’avait pas présenté de spectacle depuis dix ans à Paris, et il ne faut pas hésiter à venir voir ce travail qui lie le geste théâtral et la danse, d’autant que l’occasion est rare de voir une autre chorégraphie que celle de Rudolf Noureev…

 

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 13 juin ; T: 01 53 65 30 00 / www.theatre-chaillot.fr


Archive pour juin, 2014

Festival de Sibui 2014

Festival de Sibui

Située au cœur des Carpates roumaines, Sibiu, avec son architecture typique, a les allures d’une coquette petite ville germanique. Elle accueille depuis vingt ans, un important festival international de théâtre orchestré par Constantin Chiriac avec son équipe du Théâtre national Radu Stanca, assistée d’une kyrielle de bénévoles.

Cette vingt-et-unième édition propose, du 6 au 15 juin, une copieuse programmation de théâtre, danse, concerts, animations de rue, lectures et conférences dont la diversité et le cosmopolitisme représentent les grandes tendances des scènes européennes, voire mondiales, avec des troupes de Corée, du Japon, et des Etats-Unis, mais pas d’Afrique ! Dont des spectacles déjà pas mal joués comme Cabale et Amour mis en scène par Lev Dodine, Orchidées de Pippo Delbono, Seuls de Wajdi Mouawad ou Ping Pang Xui d’Angelica Liddell, (voir Le Théâtre du Blog). Mais il y a aussi nombre de spectacles inédits…

6 juin

au-carre-de-l-hypotenuse-wajdi-mouawad-fr-ca-liban-001En ouverture, avec Seuls, Wajdi Mouawad opère donc, seul en scène un émouvant retour aux sources en images et en couleurs ; un long rêve éveillé l’entraîne lui et son double libanais, des longs hivers québécois au pays des figuiers sauvages, le Liban de son enfance, via le théâtre, la peinture et sa langue natale.

Un univers onirique mais plus tumultueux: cette adaptation monumentale du Faust de Goethe par Silviu Purcārete, dans un grand hangar permet de déployer une impressionnante machinerie. Et plus de cent choristes, et figurants accompagnent les  principaux protagonistes : un Faust décati, interprété par l’imposant Ilie Gheorghe, et une excellente actrice, Ofelia Popii qui incarne un Méphistophélès androgyne. Marguerite, elle, est jouée par un chœur de fillettes dont l’une d’elles subira les outrages de ces gredins.
faust-170911-p-baila-0726Dès le début, des images-choc : Faust, vieux barbon pontifiant, donne une leçon  à une « classe morte » d’élèves fantomatiques dans une salle encombrée de grimoires poussiéreux et de papiers froissés ; le démon, lui, attend son heure, juché sur une armoire. Le vieux professeur se lamente longuement sur son sort dans la belle traduction versifiée du grand poète roumain Stefan Augustin Doina.   Et  des hurlements de loups et des croassements de corbeaux annoncent l’apparition du diable.

Arrive alors un grand chien noir auquel se substituera l’actrice. Le pacte signé, le vieux docteur se retrouve grimé en jeune vieillard libidineux et assouvit ses désirs en compagnie de son serviteur satanique et au dehors, les flammes de l’enfer font rage. Le mur du fond de scène s’ouvre et les spectateurs sont conduits par des démons aux masques porcins dans la nuit de Walpurgis sur une musique lancinante. Ils assistent à un sabbat de cracheurs de feu, de sorcières sanguinolentes à cheval sur des cochons grandeur nature en latex,ou de petits marquis en costumes XVIII ème à califourchon sur des rhinocéros.
Les images prolifèrent dans ce spectacle qui tourne en Europe depuis huit ans mais encore jamais présenté en France. Le baroque un rien superfétatoire n’aurait-il plus cours chez nous? L’ex-directeur du Centre dramatique de Limoges présente aussi deux autres spectacles à Sibiu: Oedipe en première mondiale, et Le Voyage de Gulliver dont nous vous reparlerons.
Et un feu d’artifice tiré de la grand-place, devant la Mairie, très impliquée dans cet ambitieux projet culturel, marquait le coup d’envoi des festivités.

7 juin

schauspielhaus-wien-austria-001Autre adaptation beaucoup plus iconoclaste d’un classique, un Avare d’après Molière, réécrit à la sauce d’aujourd’hui par l’autrichien Peter Licht, et joué avec une rigueur toute germanique par cinq comédiens, sous la direction ingénieuse et limpide du metteur en scène viennois Bastien Kraft. De l’intrigue initiale, reste  le squelette et l’action se situe dans une famille où toute dépense inutile est exclue, jusqu’au gaspillage de sa propre énergie.

Cette avarice est figurée par l’étroitesse de la boîte à jouer où évoluent les personnages, une sorte de placard dressé à l’avant du plateau et où les acteurs ont du mal à se mouvoir. Sous des lumières parfois éblouissantes et changeantes. Malgré ces qualités, un jeu trop démonstratif alourdit le comique du texte et le cocasse des situations.

Le théâtre documentaire est au goût du jour chez les jeunes dramaturges roumains. Ainsi Gianina Carbunariu présente deux spectacles, qu’elle a écrits et mis en scène. Typographie majuscule est tiré du dossier nº 738 des archives de la Securitate, concernant Mugur Calinescu, un lycéen de 17 ans arrêté en septembre 1981 et sévèrement maltraité et rééduqué pour avoir écrit des slogans sur les murs de sa ville, où il revendiquait justice et liberté. Gianina Carbunariu a reconstitué l’affaire grâce à ces rapports de police.
Le procès de l’élève devient celui de la Roumanie des années noires sous la dictature de Ceaucescu. Le texte, pris en charge par les comédiens qui jouent policiers, parents, enseignants, lycéens…, est un montage des interrogatoires de Mugur et de son entourage et met en lumière le courage du jeune garçon seul contre tous  et qui finit par craquer (il mourra de leucémie deux ans plus tard). La pièce prend très vite des allures de cauchemar, grâce à une bande-son sursaturée, des éclairages agressifs et le jeu rageur des comédiens
.

8 juin

Solitaritate_064_©_Paul_BailaDans Solitaritate, sa seconde création, Gianina Carbunariu a impliqué le public avec un prologue où les comédiens se disputent les rangées de la salle, marquant ainsi leur territoire et traçant la ligne de démarcation dont il sera question dans la première séquence du spectacle.
Le titre: un jeu de mots  dénonce justement le manque de solidarité et l’égoïsme qui régnaient dans la Roumanie ultralibérale, le chômage et les murs que l’on construit pour se protéger des Roms… En cinq sketches, d’une écriture inégale, l’autrice/metteur en scène épingle nos sociétés européennes qui broient les individus.
De cette comédie grinçante, on retiendra surtout une parodie des funérailles d’une actrice dont le pays s’enorgueillit (on pense à Elvire Popesco…) Les acteurs, tous excellents, la mise et la scénographie très précises rendent ce spectacle très convaincant et on pourra l’apprécier au festival d’Avignon (soyons optimistes!) du 19 au 27 juillet.
Dans les rues de Sibiu, la fête continue en ce chaud dimanche de Pentecôte avec des danseurs
-jongleurs et des fanfares. Les habitants de la ville ne sont pas tenus à l’écart de cet événement et sont nombreux dans les théâtres.

10 juin

Macbeth de Shakespeare, adapté et mise en scène par Mansai Nomura, marie avec grâce le théâtre traditionnel japonais avec la dramaturgie shakespearienne. Ici les trois sorcières tissent le fil de la tragédie et tiennent tous les rôles hormis celui de Macbeth et de sa lady. Cette version d’une sobre beauté avec ses toiles peintes poétiques, une décor léger transformable à vue, valorise le caractère onirique de l’œuvre. Une heure et demi de bonheur théâtral à ne pas manquer à la Maison du Japon de Paris les 13 et 14 juin prochain.

À suivre…

Mireille Davidovici

Le Chant des soupirs

 

Le Chant des soupirs, journal intime et musical d’Annie Ebrel, conception, écriture, d’Annie Ebrel, composition, guitare de Kevin Seddiki, conception, écriture et mise en scène de Pierre Guillois.

 

annie abrel.En compagnie de Kevin Seddiki et Pierre Guillois, la chanteuse traditionnelle bretonne Annie Ebrel nous livre son journal intime, une œuvre musicale, quand elle revient au temps de son enfance dans la ferme familiale, près d’un petit bourg des Côtes d’Armor.
Elle a des parents paysans, bretonnants et bilingues, et deux grand-mères qui restent détentrices d’un répertoire de chansons traditionnelles que la fillette de treize ans s’est employée patiemment à collecter pour affirmer et affiner son art du chant.
Auparavant, elle aura appris la langue bretonne ; c’est un changement de langue dont elle fait le choix pour être au plus près des siens qui formulent en breton ce qu’ils ne disent pas en français, des sensations, des impressions, une vision forte du monde faite d’histoires, de contes et de légendes qu’il faut préserver de l’oubli.
Les grand-mères, Yvonne et Marie-Alexine, sont pour leur petite-fille, des passeuses de mémoire, des prêtresses pour qui les chansons oubliées deviennent des soupirs. La chanteuse et narratrice évoque un éblouissement initiatique quand, en interprétant le kan ha diskan avec un compère lors d’un fest-noz, elle décida de faire de cette forme de chant traditionnel breton , un véritable mode d’expression artistique. Traduisant ainsi les émotions et les sentiments intimes, et grâce à la voix et au corps, la chanteuse accomplit ici les pas de la gavotte et ceux de la danse plinn.
Qu’il soit de travail ou d’amour, le chant poétise la vie sociale jusqu’à la fracture historique de la seconde guerre mondiale et l’ère de la modernité avec la Reconstruction qui brisa en Bretagne la transmission orale. Annie Ebrel convoque sur la scène des images fondatrices de son identité : le temps des betteraves à biner durant lequel les saisonniers chantent, l’époque où la fillette aide à la délivrance des truies qui mettent bas dans la paille, la route en voiture d’un retour nocturne de Lorient  où Annie lit sur la pochette de disque les paroles des chansons de Yann-Fanch Kemener, un maître chanteur qu’elle admire.
Sur le plateau et dans l’ombre, la chanteuse est séparée du public par un écran translucide d’où l’on devine la chorégraphie de ses mouvements et de ses pauses. Parfois, affleurent des images vidéo avec des paysages de bois et de feuilles, de frais ruisseaux et de pieds démultipliés qui tapent le plancher de leur danse.
Ce Chant des soupirs déroule à merveille les plaintes lyriques existentielles, les cris sourds de l’âme, cette expression poétique de la mélancolie et du regret, comme de la joie d’être au monde, pleine de promesses, de désirs et d’espoirs. Partant de ses racines, Annie Ebrel a ouvert sa voix et sa voie aux sonorités des ailleurs universels.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Abbesses, Musiques du monde, le 6 juin.

Outrage au public

Outrage au public, fugue pour quatuor à quatre voix de Peter Handke, conception et mise en scène de Joachim Salinger.

 

photoEn 1966, à Princeton, lors d’une réunion d’auteurs de langue allemande, Peter Handke, 24 ans, né en en Carinthie, proteste contre le faux théâtre et la fausse littérature  et se lance dans cet Outrage au public.
Pour le jeune dramaturge, l’occasion est belle de bousculer sa communauté de spectateurs au moyen d’une arme infaillible déjà bien aiguisée – une parole bien frappée -, claire et répétitive, qui se coule dans une analyse subtile de la langue.
Cette déclamation ponctuée n’est autre que l’expression verbale et singulière de l’amour des mots mais  aussi  d’une quête inlassable de sens.
Outrage au public
privilégie ouvertement le rôle principal accordé à la parole pour une fugue à quatre voix qui fait scandale et agresse la collectivité des spectateurs, la secoue, la met à nu, la désarme en braquant sur elle un éclairage cru.
Ces considérations formelles mettent en avant les questions existentielles que laisse sourdre l’écriture de Handke, le rapport de l’être au temps, une relation de rivalité et de pouvoir entre la vie et la mort, à travers laquelle on croit vivre quand on ne fait que jouer la vie au lieu de simplement être et exister, un long apprentissage.
Or, si on ne peut jouer le temps qui échappe et qui ne se laisse emprisonner dans aucun jeu, puisqu’il est réel, la pièce ne sera qu’un prologue dont le sujet est le public. Joachim Salinger a pris avec justesse la proposition au vol. La parole est distribuée ici à quatre jeunes comédiennes vives et inventives, joueuses et persifleuses, sérieuses et souriantes, maîtresses d’école, d’un côté,  et élèves turbulentes, de l’autre. Elles jouent à fond la naïveté, la spontanéité, la parodie et l’ironie en égrenant l’inventaire insolite des formes du langage – l’insulte, l’introspection, l’aveu, l’affirmation, l’interrogation, la justification, la dissimulation.
Droites et sûres d’elles, elles regardent le public dans les yeux sans s’appesantir. L’insulte à l’autre est une façon de communiquer, et rapproche étrangement la scène de la salle : « Vous êtes des acteurs parfaits. Votre plus grande joie est de jouer dans un bain de sang. Vous, les bourreaux, les détraqués. Vous, les suiveurs. Vous, les demeurés, les bêtes de somme, les faquins, les fœtus, les dégueulasses. »
Christine Armanger, Ninon Defalvard, Maïa Michaud et Anne-Charlotte Piau illuminent le plateau  avec  une vraie gourmandise d’être là, un enthousiasme juvénile enchanteur qui ne trompe pas, sous l’éclat ajusté des lumières de Charly Lhuillier.
Vêtues sobrement mais avec élégance – jean et blouson, pantalon et blouse, robe estivale et robe couture -, elles sont heureuses d’interpeller et de provoquer le spectateur, à l’orée de leurs exigences revendicatives et de leur salut d’artiste.
Elles, les actrices élues d’une scène de théâtre, figures vengeresses qui n’ont pas éprouvé encore la patine du temps, dispensent une volonté de vivre inébranlable et rare, un chemin qu’elles expérimentent dès aujourd’hui, ici et maintenant. Et l’on se surprend à écouter la création sonore d’Éric Sterenfeld, le chant des oiseaux, la présence de la nature, les airs rock d’époque, et le souffle du vent.

Véronique Hotte

 

La Loge, 77 rue de Charonne 75011, jusqu’au 6 juin à 19h. Tél : 01 40 09 70 40
Le texte est publié aux Éditions de L’Arche.

Ou pas

Ou pas, conception et chorégraphie de Christian Rizzo

photoSensation étrange pour le visiteur qui pénètre dans l’espace enfumé du cinquième étage de cette Tour-Panorama : dans la pénombre, il découvre un champ de costumes posés au sol sur environ 180 m2.
Un millier de costumes parmi les 3.500 que conserve le Ballet National de Marseille depuis sa création en 1972 par Roland Petit. Avec des lumières d’intensité changeante, conçues par Caty Olive, provenant de bornes posées au sol. Mémoire des spectacles du passé, ces costumes deviennent un nouveau matériau scénique.
Danseurs ou danseuses marchent dessus, souvent seuls, et s’y roulent parfois, peut-être pour y retrouver la chaleur et l’odeur humaines d’autrefois.
Musique répétitive et faible luminosité obligent le spectateur à une vraie concentration pour percevoir les mouvements lents des artistes, ou pour deviner la magie de tel ou tel costume.
Cette performance est d’une esthétique très réussie mais nous avons envie d’en voir plus : plus de danse, plus de mouvements, plus d’exploration d’un matériau détourné de sa fonction initiale, d’où une sensation de frustration à la sortie de cet espace hors du temps.
Cela reste, malgré tout, une belle idée que de redonner vie à ces supports, des années durant, de la gloire de danseurs virevoltants et retombés dans l’anonymat. Il y a une mémoire du costume mais «chaque époque, dit Christian Lacroix, génère une matérialité qui disparaît inévitablement. On ne capte pas la réalité et on peut encore moins la conserver».

Jean Couturier

Friche de la Belle-de-Mai à Marseille du 27 au 29 juin.

www.ballet-de-marseille.com

 

 

Zinnias. The life of Clementine Hunter

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Zinnias. The life of Clementine Hunter, opéra imaginé par Robert Wilson, musique et livret de Bernice Johnson Reagon, Toschi Reagon, Jacqueline Woodson.

 

L’ouverture du festival des Nuits de Fourvière s’est faite avec la première en France de  cet opéra  de Robert Wilson qui a voulu rendre hommage à Clémentine Hunter (1886-1988), une peintre très singulière. Cette Afro-américaine, née dans les plantations de Louisiane, a travaillé dur, de l’aube au soir, au ramassage du coton et des noix de pécan avant de se découvrir, à cinquante ans, un don pour la peinture, « un cadeau du ciel ».
Peintre autodidacte (elle ne sait ni lire ni écrire), elle est saisie par l’urgence de peindre ce qu’elle a dans la tête, comme elle ne cesse de le répéter. Son univers s’inscrit dans les limites de la plantation, avec ses ouvriers agricoles, ses domestiques, son église, les arbres, les fleurs, et les bouquets de zinnias…Elle peindra jusqu’à la fin de sa vie, à 101ans, environ quatre mille œuvres, dont certaines sont aujourd’hui exposées dans des musées.
Quand il avait douze ans, Robert Wilson a rencontré ce personnage hors du commun lors d’une visite à la plantation Melrose où elle était domestique, et il lui a acheté une petite toile. Il en achètera bien d’autres, fasciné par le destin de cette femme lié à l’histoire de son pays resté ségrégationniste. A partir de ces éléments de narration, il passera commande d’une œuvre musicale à Bernice Johnson Reagon et à sa fille Toschi avec lesquelles il avait déjà travaillé.
Elles aussi vont rendre un hommage Clementine Hunter par la musique, celle du Sud, née dans la communauté noire, celle des Créoles de Louisiane, avec le zydeco, le blues, le rock en roll, les spirituals…. musiques rythmées qui impulsent tant le mouvement qu’elles réclament une chorégraphie. Et la musique et la danse sont aussi importantes que le texte dans cet « opéra », terme qui ne semble pas tout à fait convenir. Il s’agit plutôt ici d’une  comédie musicale , dans la ligne de celles de Broadway, très rythmée et éclatante de couleurs saturées…véritable hymne à la vie, même lorsqu’elle est difficile.
Robert Wilson transcende ici le récit réaliste, et impose sa gestuelle (mouvements décomposés dans l’espace, déplacements géométriquement inscrits sur le sol…), ses images, et une composition en tableaux réglés avec une précision admirable. Et il a conçu lui-même les quelques éléments de décor au dessin épuré.
Robert Wilson a installé un peu à l’écart de la scène, une femme noire en robe noire aux emmanchures surhaussées, qui est assise dans un rocking-chair blanc : c’est, quarante-trois ans plus tard, la même actrice, Sheryl Sutton, qui jouait et qui, par moments, regardait aussi,  impassible,  le formidable et surréaliste
Regard du sourd  ! Une image marquante dans l’histoire du théâtre contemporain mais qui ne serait surtout, pour lui, un souvenir de son enfance dans le Texas.
Rien ici de vraiment novateur : notre œil n’est jamais dérangé mais plutôt flatté par l’esthétique très soignée de ce
Zinnias. The life of Clementine Hunter, spectacle qui est à sa place pour ouvrir un festival aussi diversifié que Les Nuits de Fourvière, où les spectateurs sont heureux d’être assis sur les gradins de pierre du théâtre romain, encore tiédis par le soleil de juin.
Certains sifflotaient les airs, d’autres tapaient dans leurs mains pour marquer le rythme. Aurait-on pu penser, il y a quelques décennies, que Robert Wilson deviendrait un metteur en scène populaire ?

Elyane Gérôme

Nuits de Fourvière, jusqu’au 6 juin à 22h. T: 04 72 32 00 00.www.nuitsdefourviere.com

Journal d’un corps

Journal d’un corps , adaptation de Daniel Pennac, mise en scène de Clara Bauer.

 

corps

© Pascal Victor / ArtComArt

«Ma chère Lison, te voici rentrée de mon enterrement…», dit une voix off tandis que le texte se déroule, en écriture cursive, sur un écran en fond de scène. Cadeau post-mortem à sa fille, ce journal n’est pas, à proprement parler, un journal intime, annonce son auteur, mais celui d’un corps, qu’il a commencé le 4 octobre 1936 et tenu de treize à quatre-vingt-huit ans. Toute une existence concentrée dans ce « jardin secret » qu’est le corps, bien qu’il soit « notre territoire le plus commun ».
Daniel Pennac ne prétend pas être comédien, même s’il a déjà interprété dans ce même théâtre, Merci sous la direction de Jean-Michel Ribes en 2004 et y a donné une lecture jouée de Bartelby d’Herman Melville.
«J’aime écouter des lectures et en faire», annonce l’auteur de la saga des Malaussène. Il vient ici partager, avec l’auditoire, son roman, paru en 2012. Avec une mise en place de cette lecture jouée très simple : peu de déplacements, une musique discrète soutenant la représentation aux moments charnières, tandis que s’affichent l’âge et la date des différentes entrées du journal, depuis la sortie de l’enfance jusqu’à l’extrême vieillesse.

Peu d’effet scéniques aussi, si ce n’est ceux produits par l’écriture même : Pennac possède le sens de la formule qui fait mouche. Et il prend plaisir à dire son texte, à en faire savourer les nuances, les trouvailles lexicales et les habiletés stylistiques. Il nous ménage aussi quelques morceaux de bravoure littéraire, comme l’extraction d’un polype nasal par un docteur brutal, assisté de son fier-à-bras de neveu.
Des émois de l’adolescence à l’art d’être grand-père et arrière-grand-père, de la sexualité torride aux petites misères du corps vieillissant, l’écrivain relate le parcours, à la fois physiologique et sentimental, d’un homme ordinaire.

Le rire et l’émotion sont au rendez-vous et, même si ce n’est pas vraiment du théâtre, l’on passe un agréable moment.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre du Rond-Point  2 bis, av. Franklin D Roosvelt . T. 0144959821, jusqu’au 5 juillet. www.theatredurondpoint.fr

Journal d’un corps , édition augmentée est paru dans la collection Folio Gallimard.

 

Rencontre et dédicace : dimanches 15, 22 et 29 juin à 17 heures à la librairie du Rond-Point

 

 

Belgrade

 Festival Impatience : La Viecca Vacca par la compagnie Salavatore Calcagno.

  Ce festival initié par Olivier Py, alors directeur de l’Odéon, a pour but de révéler  de jeunes troupes émergentes,  il a, aujourd’hui, été  repris par l’équipe du Cent-Quatre et depuis l’an dernier par le Théâtre du Rond-Point. Sept compagnies, pour la plupart des collectifs, présentent des créations inédites, pour deux représentations seulement.
Parmi elles, un étonnant spectacle,
La Viecca vacca avec Florian Bardet, Clément Bondu, François Jaulin, Nicolas Mollard, et Julie Recoing: c’est une bizarre ronde de femmes en folie dans une cuisine, autour d’un jeune adolescent qu’elles cernent d’un amour dévorant.  C’est la deuxième pièce d’un jeune Sicilien de 24 ans, né en Belgique, et formé à l’Institut  National des Arts de Bruxelles.
Quatre femmes se déchaînent autour d’un jeune homme muet, pétrifié par ces manifestations d’amours étouffantes. Dans des images baroques et insolites, les femmes caquètent en italien, avec des échappées en français, seins nus posés sur la table, dans une baignoire où se trouve le jeune homme muet, et tel qu’il est sorti du ventre de sa mère.
La beauté des images qui se succèdent à un rythme rapide avec un certain humour,
annihile toute vulgarité. Malgré des longueurs à la fin du spectacle qui font décrocher une partie du public, cette équipe solide semble avoir un bel avenir devant elle.


Belgrade, d’après Belgrade (chante ma langue le mystère du corps glorieux)
d’Angelica Liddell, traduction de Christilla Vasserot, mise en scène de Thierry Jolivet, composition musicale  de Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau.

C’est un oratorio parfois chanté et accompagné par la musique très (trop?) puissante  de deux musiciens rock sur un balcon surplombant le plateau, avec en bas, une chambre d’hôtel avec salle de bain.
Il y ainsi  des  hommes et des  femmes dont un SDF, un employé d’hôtel, un admirateur de l’ancien dictateur et criminel, un croque-mort et  une journaliste d’abord muette, puis furieuse  dans les dernières minutes du spectacle, qui crient, chacun en monologuant, leur mal-être dans un Serbie post Milosevicienne, avec un langage des plus crus comme nous y  habitués Angelica Liddell, avec des phrases  de textes liturgiques  en début de scène.   Ces victimes ou complices disent la douleur, la violence et les haines, la misère collective de tout un peuple .
Les personnages, victimes ou complices croisés à la faveur d’une enquête menée par un jeune Occidental pour son père, sont à l’image de ce pays : meurtris jusque dans leur chair.Cette guerre qui a dévasté la Serbie est ici  clamée avec désespoir… Devant ces affrontements fous, dans  une ville à feu et à sang, notre Occident impuissant verse des larmes de crocodile. Une belle rage théâtrale mise en scène par un jeune metteur en scène qui dirige La Meute, un collectif d’acteurs lyonnais.

Édith Rappoport

Festival Impatience au Cent Quatre. www.104.fr

 

Belgrade

Jours verts (Green days) à Montbéliard et Festival des Caves à Besançon.

Jours verts (Green days) à Montbéliard.

 Deux évènements marquants dans la vie culturelle de la région. D’abord ces Green days, comme on dit en français. « C’est, explique Yannick Marzin son directeur, un festival de territoire, qui se veut pluridisciplinaire, en faisant toute sa place à la convivialité, et qui parle des endroits où nous vivons.  Avec un enracinement que nous portons aussi, et des projets participatifs menés toute l’année avec des jeunes et des habitants de l’agglomération ».
Depuis longtemps sensible aux enjeux de l’éducation populaire et développement culturel en Europe, Yannick Marzin est attentif aux évolutions des pratiques avec, comme axe majeur, la musique, la création numérique et l’éveil du jeune public. La scène nationale du Pays de Montbéliard, qui s’est  aussi rapprochée de celle de Sochaux, comprend donc maintenant Ars-numerica, et le Théâtre de l’Arche  à Bethoncourt.
Le festival  est ainsi dispersé dans le centre ville,  avec nombre de créations le plus souvent à accès gratuit ,et  avec un large éventail: ainsi La Bibliothèque humaine de Cédric Orain,  à travers les souvenirs d’une dizaine de ses habitants du
pays de Montbéliard, des impromptus dansés comme cet En Aparté dirigé par Nathalie Pernette, avec un groupe d’amateurs, ou Urban Cicus avec huit adeptes du « parkour » qui dansent sur les escaliers et sur les toits.
Peter Von Poehl & Zach Miskin ∏ DRLe jardin de l’Hôtel de Sponeck, le  quartier général de Yannick Marzin et de son équipe est accueillant; conçu et réalisé avec des élèves du lycée agricole de Valdole et le concours du paysagiste suisse Roger Hofstetter, il  reçoit  chaque soir  le public qui peut y manger un morceau dans le cadre de l’Aventure culinaire, concoctée par des chefs de la région, et écouter toutes sortes de musiques, comme ce vendredi, un beau concert de Peter Von Poehl, compositeur suédois de 41 ans, ancien guitariste du groupe A. Dragon qui a ensuite collaboré avec, entre autres, Alain Chamfort, Lio, Marie Modiano, Lio, Vincent Delerm, avec un premier album sorti en France. Avec son complice Zach Miskin, il a offert au public de belles mélodies aux sons subtils, amplifiées grâce à des procédés naturels.
Mais ce festival est aussi l’occasion de pénétrer sous terre avec le Festival des caves, créé à Besançon par Antoine Dujardin il y a neuf ans, dont c’est la troisième édition à Montbéliard, et dont certains spectacles pourront être vus à Paris à partir de cette semaine. Dénominateurs communs: une cave non identifiée par discrétion dans la vieille ville (on donne rendez-vous à proximité) et prêtée par un particulier ou une institution, avec une escalier des plus casse-gueule, et où on peut loger au maximum 18 spectateurs  (sécurité oblige!), une scénographie et des lumières réduites à l’essentiel donc une véritable intimité avec un ou deux acteurs, et un texte en général non théâtral d’un grand auteur (Shakespeare, etc…), ou moderne, qu’il soit romancier ou poète, comme Alfred Doblin, Ghérasim Luca, ou contemporain comme Howard Barker, Philippe Jacottet… ou Antoine Choplin; on se souvient sans doute de Radeau (2003), le roman qui l’avait  révélé, où un homme, pendant l’exode lors de la seconde guerre mondiale, se retrouve sur les routes de France et met à l’abri les œuvres du Louvre pour qu’elles échappent  aux Allemands.
Antoine Choplin a aussi écrit La Nuit tombée, à partir duquel Chantal Morel a conçu et mis en scène Ce quelque chose qui est là. Cela se passe en Ukraine, près de la frontière biélorusse, dans un territoire interdit comme celui de Tchernobyl (mais on ne le cite pas). Il y a là un certain Gouri qui, avec sa femme et sa fille, s’est enfui à Kiev. Il est devenu une sorte d’écrivain public et rédige des lettres pour les gens qui ont été atteints par les  poussières atomiques. Habillé d’une vieille canadienne, il est là, face à nous, sur une moto d’un autre âge, remarquablement figurée par un son pétaradant et une grosse lampe carrée comme phare, sur une route que l’on devine aussi d’un autre âge.
Gouri a un ami, Yakov qui habite chez la vieille Véra, incarnée ici par un petite marionnette; il travaille sur le site atomique dont le territoire comme l’environnement est aussi interdit mais Gouri veut absolument y aller pour récupérer, avec un autre ami, Kouzma, la porte de la chambre de sa petite fille dans un pauvre immeuble ici astucieusement représenté par une maquette.
Il y a toujours, comme d’habitude, une certaine distance avec le texte d’un roman, quel qu’il soit, et la metteuse en scène doit faire sans arrêt le grand écart entre narration et dialogue mais, aux meilleurs moments, cela fonctionne, et c’est même parfois émouvant, grâce à François Jaulin et Roland Depauw, bien dirigés par Chantal Morel,  avec une scénographie des plus simples mais efficace, même si le spectacle aurait mérité mieux que cette salle au sol cimenté du château des Wurtemberg d’une totale froideur. Ce quelque chose qui est là s’est déjà donné un peu partout: Grenoble, Besançon, Arbois, Orléans… et on pourra très vite le voir à Paris. 

Festival des Caves à Besançon. 

Joseph G. , daprès Les Journaux de Guerre de Joseph Goebbels, texte de Thomas Lihn, mise en scène de Rapaël Pattout.

joseph-G-Web025C’est une curieuse et intéressante mise en scène d’extraits de ce Journal de plusieurs milliers de pages, méticuleusement consigné par une certain Joseph Goebbels, ministre du troisième Reich à l’Education du peuple et à la propagande, de 1923 à sa mort en 45. Confident d’Hitler, et proche de Göring et d’Himmler, ce fut un expert en manipulation et propagande mais aussi un antisémite et un antichrétien convaincu. Dans la dernière partie  de ce journal, il a consigné méticuleusement, sans état d’âme et en bon fonctionnaire nazi,  massacres, déportations, mais aussi rivalités entre chefs  du parti national socialiste. Responsable de la trop fameuse nuit de cristal, il devint peu de temps chancelier après le suicide d’Hitler, et se tua avec sa femme Magda en 45, après avoir fait  empoisonner ses six enfants…
« En lisant,  ses journaux personnels, dit Raphaël Patout,  quelque chose s’incarne qui détruit le mythe. Il y est dit comment tout ceci a été possible, comment des individus bien réels, ont organisé un système totalitaire qui a exterminé des millions d’êtres humains. Quand je mets en scène Goebbels, sa mélancolie, ses joies, son désir de trouver un guide, de devenir fanatique, il ne s’agit à aucun moment d’excuser l’inexcusable, mais plutôt de revisiter le questionnement qu’impose cette part de l’Histoire au cœur même de l’humain. Les ravages du nazisme ont été perpétrés par des hommes bien vivants et non par des personnages mythologiques ».
Goebbels au quotidien,  ce sont des phrases terribles chez cet homme affligé d’un malformation du pied à la suite d’une opération ratée, et qui a sans doute des revanches à prendre: « La libre opinion, ici, si tu la partages avec moi, tu as le droit de l’exprimer, sinon je te fracasse le crâne ».  » La propagande moderne doit reposer sur l’oral et non sur l’écrit » ou « Le fanatique que je veux être ». Avec un culte du corps bien nazi: « Va te promener seul et loin ». « Dors de 22 h à 8h »…
Goebbels a une passion pour son pays assez stéréotypée: la maison de Schiller, les champs de céréales dorées, etc… Et il tient des propos d’une rare banalité que n’importe quel homme politique actuel pourrait prendre à son compte, mais, ce qui est évidemment des plus inquiétants, il écrit des phrases au délire métaphysique:  « Le national-socialisme est une religion, nous ne manquons que d’un génie religieux capable de démoder les vieilles pratiques religieuses et d’en instaurer de nouvelles. Nous avons besoin de traditions ». Ce qu’il découvrira dans un Hitler, au début jalousé puis profondément admiré (« Quelle voix, quels gestes! « ),  lequel le flattera et en fera son bras armé le plus précieux.
  C’est tout cela que Raphaël Patout a voulu traduire, avec un seul acteur, Pierre-François Doreau qui n’incarne pas Goebbels (il ne lui ressemble pas, n’est pas en uniforme nazi) mais est d’une sobriété orale et gestuelle exemplaire. Et, dans cette cave voûtée, le public est assis en cercle; aucun autre élément scénique que trois miroirs en pied, et un abat-jour en tôle qui dispense une lumière blafarde. Pas de régisseur, c’est le comédien qui est aux commandes de la bande-son.
Le metteur en scène réussit à faire entendre, à la fois en direct, et pour varier les plaisirs, en voix off, cette parole d’un homme qui fut aussi un individu comme tout le monde, un père de famille qui se voulait exemplaire et volontiers donneur de leçons, mais qui accumulait les conquêtes amoureuses, ce que sa femme, et encore moins Hitler, n’appréciait pas du tout…
Raphaël Patout aurait pu sans doute faire moins bouger son comédien, (cela parasite un peu le texte) mais l’essentiel est là: le spectacle, et ce n’est pas un luxe par les temps qui courent, rappelle qu’un homme aux côtés d’Hitler, fut responsable d’un des pires génocides que le monde ait connu. Et, à la fin, on a beau le savoir mais, quand Goebbels, sur fond de chant nazi, voue aux flammes les meilleurs des écrivains et penseurs allemands dont Thomas Mann, Sigmund Freud, Eric-Maria Remarque,etc… cela fait plus que froid dans le dos…

A gorge dénouée, spectacle hors d’ici à travers l’œuvre de Gherasim Luca, mise en scène par Jean-Michel Potiron.

Gherasim Luca était né en 1913 à Bucarest, comme son ami l’écrivain Paul Celan. Il lit très jeune le français et l’allemand et lit de nombreux philosophes et fait partie du groupe surréaliste roumain: Tzara, Brancusi, Brauner. Il vécut en Israël avant de s’établir à Paris. ll y réalise des œuvres graphiques remarquables. Il parle  yiddish, roumain,  français et allemand et  écrit des poèmes en français; Gilles Deleuze  en parlera comme du « plus grand poète de langue française vivant ». Il se suicidera  à 81 ans,  en se jetant dans la Seine.
Il lisait souvent lui-même ses poèmes au cours de performances; c’était, comme il y en a peu, une sorte de  réinventeur de la langue française et de son oralité, dont il avait acquis une superbe maîtrise ; il  avait mis au point  une syntaxe personnelle, d’une rare complexité, avec des mots-valises, des anaphores et autres figures de style qui n’avaient pas de secret pour lui. Jusqu’au vertige: « Corps angoissant engendré par un triangle rectangle angoissé qui tourne angoissé autour d’un des côtés angoissants de l’angle droit de l’angoisse Plus généralement angoissée-angoissante une surface angoissante est engendrée par une droite mobile angoissée qui se déplace angoissée en passant angoissante par un point fixe angoissé-angoissant dans l’espace de l’angoisse Le point fixe angoissant est le sommet de l’angoisse la droite mobile angoissée sa génératrice angoissante et la courbe fixe angoissante la directrice angoissée ».
Gherasim Luca commence à être connu du grand public et nous avons pu voir récemment, quand Juliette Allauzen, une des  Pompières poétesses (voir Le Théâtre du Blog) disait un poème de Luca,  le public d’enfants rire aux  éclats. Il aura aussi influencé nombre d’écrivains comme entre autres, Joël Hubaut, Olivier Cadiot, Jean-Pierre Verheggen.
A Besançon, cela se passe dans une jolie cave voûtée de longues pierres blanches rectangulaires,  et au sol dallé. Un jeune femme est là, debout en pantalon et longue blouse noire. C’est Pearl Mainfold que nous avions vue l’an passé dans un spectacle de Raphaël Patout, et c’est elle seule qui va porter une heure durant cette parole aussi subtile que parfois difficile. Sans autres accessoires  qu’une chaise tubulaire d’école pour elle, et trois autres, pour enfants et deux pour adultes que l’on ne verra évidemment pas.
Seule aux prises avec cette langue poétique, elle a une diction des plus remarquables et une faculté de mémoriser ces phrases à mots-valises tout à fait surprenante mais Jean-Michel Potion aurait dû mieux la diriger et ne pas lui imposer une gestuelle répétitive, parfois assez agaçante, et qui n’apporte rien.
Mais c’est une comédienne exemplaire, en particulier quand,imperturbable, elle lit (impossible de faire autrement!)  une formidable litanie de plus de 200 mots, par ordre alphabétique puis par rapprochement de sens, et  qui s’entrechoquent: presbytisme, proxénétisme, psychisme…  Elle porte haut et fort la poésie de Luca.

Philippe du Vignal


Le Festival de caves 2014 (9ème édition), initié par Guillaume Dujardin à Besançon, arrive à Paris (18ème)  en partenariat avec le Théâtre de l’Atalante.

  Attention: Les spectacles ont lieu, sauf le premier, dans des caves; le rendez-vous vous sera indiqué par texto. Réservation obligatoire. T: 03 81 61 79 53

-Caprices, d’après l’œuvre de Goya, de José Drevon, mise en scène de Guillaume Dujardin du 2 au 24 juin au Théâtre de l’Atalante.
-Black House, librement inspiré des figures de Rosa Luxembourg, des Pussy Riots, de la RAF et des textes d’Alfred Döblin, mise en scène d’Anne Montfort, les 6, 7 et 8 juin à 20h
-Ce quelque chose qui est là , d’après La Nuit tombée d’Antoine Choplin, mise en scène de Chantal Morel, les  13 et 14 juin.
-Vénus et Adonis,  proposition de Christian Pageault, mise en scène d’Antoine de la Roche, les 13 et 14 juin.
- La douzième bataille  d’Insonzo d’Howard Barker, mise en scène de Guillaume Dujardin, les 6, 7 et 8 juin à 20h:

-A Gorge dénouée, un spectacle hors d’ici à travers l’œuvre de Ghérasim Luca, mise en scène de  Jean-Michel Potiron, le  15 juin à 20h.
-Bien couverts par temps chaud de Viktor Slavkine, mise en espace d’Agathe Alexis le 15 juin à 20h..
- Les écrits de Nozeroy , une proposition de Christian Pageault, mise en scène d’ Antoine de la Roche le 15 juin à 20 h.

 


Macbeth/Ariane Mnouchkine

Macbeth©Michèle-Laurent6 

Macbeth de William Shakespeare, traduit et dirigé par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre.

Il y a foule et les places ont été réservées depuis longtemps. Ariane Mnouchkine est à l’entrée, comme d’habitude, pour accueillir le public et valider les tickets d’entrée; ici, pas de lecture électronique du code, et c’est tant mieux. Ariane déchirant les tickets, c’est devenu une image mythique du théâtre contemporain depuis cinquante ans. Avec des spectacles souvent très bons, voire excellents, et jamais médiocres, depuis les premiers comme Les Petits bourgeois de Gorki que nous avions vu en 64 (le temps passe), Barbe-Bleue d’Offenbach, monté par ses comédiens dans une salle de patronage, avec des costumes de cinéma prêtés par son père, une action de rue en six minutes près des usines Renault, et bien sûr, celui, fameux, qui avait lancé le Théâtre du Soleil: La Cuisine d’Arnold Wesker dans une petite salle de Montmartre qui accueillait les matches de boxe. Et enfin le célèbrissime 1789, à la Cartoucherie, encore très  mal chauffée avant d’être vraiment restaurée, suivi de 1793. Souvenirs, souvenirs…
Cinquante ans après, le Théâtre du Soleil est toujours là, chapeau! Et Ariane aussi, toujours déterminée et combative, malgré les épreuves: «Mes engagements ont toujours été idéalistes », dit-elle, avec raison. Les comédiens ne sont évidemment plus les mêmes, certains ont disparu comme Philippe Léotard, ou Louba Guertchikoff, qui, un an avant sa mort à 80 ans, disait crânement:  » Je ne veux pas de médicaments contre ce cancer, j’ai eu une belle vie, c’est bien comme cela ».
Et aussi les compagnons de la première heure, comme Françoise Tournafond, sa créatrice de costumes, Catherine Franck sa photographe, épouse de Cartier-Bresson, et Guy-Claude François, son excellent scénographe décédé lui, cette année (voir Le Théâtre du Blog). Impossible de ne pas penser à eux quand on pénètre pour la xème fois, avec émotion et respect à la fois, sous les fermes Polonceau du grand hall du Soleil, dont le sol est en partie couvert des tapis-brosse de L’Age d’or (1975!). Les murs sont peints avec, entre autres, avec une grande fresque de Londres et un portrait de Shakespeare en médaillon, des affiches des Macbeth: entre autres, celui d’Henry Irving à Londres, de Kean, de metteurs en scène russes ou japonais; il y a aussi, en clin d’œil, la couverture du texte de Macbeth, le premier sans doute qu’ait vu Ariane Mnouchkine, celui du T.N.P., quand Vilar avait monté et joué la pièce avec Maria Casarès. Le public et les professionnels sont toujours accueillis chaleureusement au Théâtre du Soleil comme dans peu de théâtres français, institutionnels ou non… Et c’est, à chaque fois, comme une sorte de pèlerinage à cette Cartoucherie, devenu un lieu mythique, et dont tous les gens de théâtre français, et même étrangers, connaissent au moins l’adresse…
Et Macbeth? Nous ne somme pas tout à fait d’accord avec notre amie Véronique Hotte (voir Le Théâtre du Blog). Que dire en effet, sinon notre grande déception! Certes, on ne peut demander à Ariane Mnouchkine de refaire une mise en scène proche de celles de ses flamboyants Shakespeare des années 80, comme Richard II, La Nuit des rois, ou Henri IV, cela n’aurait aucun sens. Mais ici, désolé, on ne voit pas bien ce qu’elle a voulu réaliser avec cinquante acteurs, comme si elle voulait nous persuader que le nombre faisait l’efficacité. Et on ne voit pas bien  non plus ici ni la violence politique de la pièce, ni non plus la folie qui s’empare du couple infernal après qu’ils aient tué le roi Duncan.
Le spectacle a été réglé au cordeau et avec une exemplaire minutie: que ce soient les effets sonores et visuels, ou les impeccables entrées et sorties de scène, avec une quinzaine de comédiens/serviteurs de scène chargés de balayer le sol et d’introduire puis de déménager aussi vite après une seule scène: lande en tapis de fibres de coco, ou arrière-boutique de fleuriste avec bouquets et de plantes en pot pour figurer le  jardin de Macbeth, ou encore meubles et tapis de salon.
C’est parfaitement orchestré et cela ressemble à une sorte de performance qui ne déparerait pas dans un quelconque musée d’art contemporain et  dont on apprécie la vision, même si, paradoxalement, il n’y a pas grand chose à voir… Cela fait partie intégrante du spectacle mais le rallonge inutilement. En fait, l’absence de Guy-Claude François se fait ici cruellement sentir, et on peut mesurer encore plus combien il aura été aussi, et depuis longtemps, le véritable co-auteur des spectacles du Soleil, comme son ami Richard Peduzzi le fut pour ceux de Patrice Chéreau.
Ariane Mnouchkine possède toujours cette très grande maîtrise de l’image comme du son, mais ces déménagements incessants parasitent la mise en scène de ce Macbeth, en cassent singulièrement le rythme. Tout se passe en fait comme si elle avait eu peur de rater le train de la modernité. En habillant les soldats en uniforme contemporain, et en suggérant la présence de récents dictateurs (Hussein, Khadafi…et mantenant Bachar el Hassad),  avec bruit de mitraillettes, vacarme d’hélicoptères et cohortes de photographes et reporters de télévision… Bref, ce ballet confus est bien peu crédible, et ne fonctionne pas.
D’autant plus que les deux acteurs choisis pour jouer Macbeth et Lady Macbeth (Serge Nicolaï et Nirupama Nityanandan) ne sont pas du tout à la hauteur de leurs personnages. Lui, à la fin, enfermé dans une sorte de bunker, possède (mais c’est bien le seul moment!) une vérité tragique mais la comédienne, qu’on entend souvent mal, n’est pas convaincante et n’a rien de cette redoutable épouse, à la fois séductrice et monstrueuse qui pousse son mari au crime. Et, comme on ne croit guère ce couple infernal est peu crédible, la mise en scène déjà alourdie par ces déménagements inutiles et permanents, ne tient plus trop la route.
Même si on entend bien le texte, articulé de façon presque caricaturale, (on ne sait pourquoi les acteurs tapent sur la fin des mots, comme aucun apprenti comédien n’oserait le faire!), on commence à s’ennuyer assez vite d’autant que le spectacle, coupé d’un trop long entracte, dure quatre heures! Le public, toutes générations confondues, trouve le temps long…
Bref, on est en effet dans l’imagerie, voire dans la bande dessinée (comme la scène dans l’écurie avec ces deux beaux chevaux, plus vrais que nature, dans leurs stalles) mais jamais vraiment dans l’action dramatique de cette pièce difficile mais souvent passionnante dont le texte recèle de belle pépites. Sauf à de trop rares moments, comme dans la scène du portier très bien jouée, ou celle du banquet avec une image sublime: des pétales de rose rouges en rivière de sang…
Et il y a la partition sonore de Jean-Jacques Lemêtre en direct, aussi discrète qu’efficace, qui introduit un climat d’angoisse. Mais, comme beaucoup d’autres metteurs en scène plus jeunes qu’elle et qui n’ont pas sa formidable expérience), Ariane Mnouchkine semble s’être fait piéger ici par un sorte de primauté, voire de dictature de l’image, (la « médiacratie » comme dit Régis Debray), alors que nous sommes tous impressionnés par la seule force des images mentales que développe une simple phrase de Shakespeare. Comme dans les célèbres et simples mots prononcés par Lady Macbeth:  « Tous les parfums de l’Arabie…
A la question: avait-on besoin de tout ce bordel scénique pour jouer Macbeth, la réponse est non! Et c’est le défaut majeur de ce spectacle pourtant très soigné, très professionnel mais qui, la plupart du temps, tourne un peu à vide. Après quelque vingt représentations, Ariane Mnouchkine était encore à sa table de travail dans la salle, prenant des notes, comme si elle était insatisfaite… Il y avait ce soir-là, des fans inconditionnels du Soleil dans le public mais le spectacle a été fraîchement applaudi!
Donc, à vous de décider, si vous avez envie de tenter l’aventure ou non. Le Théâtre du Soleil prépare un autre Macbeth « contemporain », écrit par Hélène Cixous… Croisons les doigts.

Philippe du Vignal

Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, Métro Château de Vincennes, et navette gratuite. T. : 01-43-74-24-08. Les mercredi, jeudi et vendredi à 19 h 30, samedi à 13 h 30 et 19 h 30, dimanche à 13 h 30. Places de 15 € à 29 €€
Théâtre du Soleil.fr.
Le texte dans la traduction d’Ariane Mnouchkine, coédité avec les Editions Théâtrales, sera disponible en librairie à l’automne prochain, et est déjà en vente à la librairie du Théâtre du Soleil.

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