Festival Teatro a Corte 2014, Turin

Festival Teatro a Corte 2014 de Turin.

Turin, ancienne capitale du royaume de Savoie, offre aux visiteurs une « couronne de palais », anciennes résidences royales et seigneuriales autour de la ville. Un ensemble de bâtiments gigantesques,  du XVll e ou XVlll e baroque, édifiés sur les collines ou au bord du Pô. Ces lieux de villégiatures aujourd’hui restaurés, sont  ouverts au public, et la Région de Piémont met en valeur ce patrimoine en le dédiant à la culture.
Ainsi est née l’idée d’un festival européen de théâtre, fondé en 2001, sous l’égide de la Région et de la ville de Turin, et dirigé par le metteur en scène et directeur du Teatro stabile Astra, Beppe Navello.   » Théâtre à la cour », car il se déroule principalement dans des châteaux et jardins seigneuriaux…
Ce festival est  surtout ouvert aux nouvelles tendances des arts de la scène, mêlant les gestes aux paroles, mariant danse, théâtre de rue et cirque… Donc aucune priorité au texte… C’est en fait le plus souvent la tension entre passé et  présent qui constitue l’originalité de cette démarche.
Le Théâtre du Blog suit depuis plusieurs années ce festival (voir nos précédents articles) qui propose aux spectateurs une découverte de sites classiques, en y présentant des formes contemporaines. Avec,  chaque année, un focus sur un pays.
En 2014, durant trois week-ends, à cheval sur juillet et août, les pays nordiques, en particulier la Finlande (dont le théâtre est peu connu en France), sont à l’honneur. D’un château l’autre, nous  sommes allés explorer de multiples formes mais  aussi mettre à profit les matinées pour visiter des lieux marquants de Turin, dont le fabuleux musée du cinéma installé dans un curieux édifice d’inspiration orientaliste, bâti au XlX ème siècle pour être une synagogue…
Le  septième art bénéficie ici  d’un cadre original aménagé avec imagination et un rien de pédagogie ludique, avec une large collection de machines et objets, depuis l’archéologie du cinéma,  avec des boîtes optiques, lanternes magiques et kinétoscope!

 

Scarti(Déchets) mise en scène de Bobo Negroni

Sur la  scène du Teatro Astra, envahie de journaux, les comédiens s’amusent à confectionner et manipuler des petits bateaux ou des avions en papier. Cette ambiance ludique persiste tout au long du spectacle, conçu à l’origine pour la rue, où garçons et filles, s’interpellent sur la question des déchets que nous produisons, et la menace qu’ils constituent.
Cette toute jeune troupe italienne, Onda Teatro T.urbano, a le sens de l’espace, de la chorégraphie et malgré quelques ruptures du rythme entre monologues, duos et répons choraux, elle utilise au mieux les possibilités plastiques et scénographiques de l’unique matériau fourni par les journaux.
Le spectacle s’est  donc joué  ici,  à cause de la météo. Aussi, fallait-il le remettre dans son contexte et imaginer les réactions du public aux adresses directes qu’il reçoit. Un spectacle fragile mais une compagnie en devenir.

Deep chorégraphie d’Alpo Aaltokoski

Alpo Aaltokoski évolue avec la souplesse d’un félin pris au piège des projecteurs. Dans ce solo, il explore les similitudes entre le corps animal et celui de l’homme, sautant, rampant, rugissant en silence, jouant des omoplates de manière fascinante, se dissimulant dans l’ombre puis resurgissant dans une découpe géométrique de lumière. Il faut saluer les éclairages de Kalle Paasonen, qui structurent la scène en paysage.
La vidéo projetée après l’étonnante prestation du danseur finlandais a été tournée en 2000, au moment de la création du spectacle ; elle souligne et illustre inutilement une démarche artistique  déjà assez forte  pour se passer de cet épilogue redondant. ..
On peut comprendre que, danser en présence des images de son corps, après quelque quinze puis vingt ans ou plus, représente une gageure physique, mais était-ce bien nécessaire ?
La vidéo, avec un habile montage qui décompose les mouvements du danseur et ceux de différentes espèces animales, ne soutient cependant pas la comparaison avec la danse vivante.

Together chorégraphie Alpo Aaltokoski

Ils se cherchent, s’évitent, se trouvent, se quittent puis se retrouvent, jouant à cache-cache dans l’espace découpé géométriquement par les éclairages de Matt Jykylä. La solitude de chacun est, par moments, rompue par des corps-à-corps à la fois puissants et tendres. Les deux hommes s’affrontent, se confrontent, se reconnaissent dans des pas-de-deux non dénués de lyrisme. Ils glissent, plus qu’ils ne dansent, d’une découpe lumineuse à l’autre,  dans un chassé-croisé toujours recommencé.
On retrouve, dans ce duo, toute la finesse et l’exigence technique du chorégraphe finlandais, ménageant des gros plans sur certaines parties des corps dansants, comme sur ce slip rouge, soudaine tache de couleur dans le noir et blanc ambiant, et qui souligne une nudité qu’on ne verra pas.
On aimerait découvrir d’autres spectacles de cet artiste finlandais, mais il faudrait aller à Helsinki ou à Pyhtää, où il se produit  en août.

Pinta(Surface)  mise en scène de Ville Walo,  conception et jeu Salla Hakanpää /

Salla Hakanpää est une jeune circassienne finlandaise, qui se produit pour la première fois seule, face à une corde suspendue aux cintres qui oscille, tel un serpent, et qu’elle va tenter d’apprivoiser. Elle y grimpe, s’y enroule, s’y balance.
Bientôt, l’espace de jeu, insidieusement envahi par l’eau, reflète les mouvements sinueux, les atterrissages et glissades au sol de l’acrobate qui évolue au milieu d’éclaboussures lumineuses. La présence de l’eau et les effets flatteurs des reflets lumineux compensent un côté un peu en force de la performance. Si elle ne manque pas de poigne, l’artiste a en effet du mal à imposer une certaine légèreté.

 

La monumentale Venaria Reale, résidence de chasse des ducs de Savoie, située à quelques kilomètres de Turin, a subi les outrages de l’Histoire mais  a été restaurée dans les style baroque du XVlle siècle. Devenue musée et lieu d’expositions temporaires, elle témoigne de la magnificence, de la mégalomanie et du luxe tapageur des grands de l’époque. Ses jardins sont tout aussi imposants, avec leur perspective s’étirant à l’infini vers l’horizon montagneux.

Boia (Bourreau) de et avec Fiorenza Menni

Des graffitis recueillis sur les murs des villes, des slogans relevés ça et là ou entendus dans des manifestations, des phrases du Voyage au bout de la nuit de Céline, constituent, entre autres, le matériau de ce spectacle. Mis bout à bout, ils forment un long poème/coup de poing, proféré par trois actrices et un acteur, en italien et en anglais, soutenu par les basses d’un synthétiseur et ponctué par les accents heurtés d’une batterie. De revendications politiques, en déclarations d’amour, de mots enragés en mots doux ou obscènes, la performance convainc par la rigueur de sa rythmique, par le montage où alternent colère, humour et poésie.
Fondé sur les sons, les mots et  les voix, le spectacle  paraît un peu statique mais Fiorenza Menni et Andrea Mochi Sismondi, directeurs artistiques du collectif italien Ateliersi, revendiquent le fait de ne pas mettre en images les graffitis. Déjà tracés, ils n’ont plus qu’à se faire entendre…
Donné en pleine nature, dans les jardins de la Vénerie royale, ce concert-performance s’inscrit comme un grand graffiti imaginaire sur les murs du palais, comme l’incursion d’un paysage urbain violent dans un  cadre champêtre et classieux. Un contraste réjouissant.

Lazurd, viaje a travves del agua (Lazare, voyage à travers l’eau) mise en scène d’Ines Baza.

Dépenaillés, encombrés de chaises de sacs et de valises, ils font une entrée timide, s’insinuent discrètement dans l’univers cossu d’une blonde platinée qui se prélasse sur un fauteuil au milieu du plateau. Petit à petit, telle une longue file migratoire, les quatre voyageurs vont prendre possession de l’espace et en chasser la belle.
Rejoints par une cinquième protagoniste (en fait la blonde devenue brune entre temps), ils dansent joyeusement sur des musiques tsiganes, juives, arméniennes ou arabo-andalouses, celles des peuples oubliés. L’eau coule à flot dans une grande piscine circulaire, et les voici bientôt évoluant dans ce bain, se livrant à toutes sortes de rituels, amoureux, religieux…
Entre danse, théâtre, jeux de clowns, les cinq interprètes espagnols de Cie Senza Tempo déploient une belle énergie un peu désordonnée, qui a du mal à faire sens.

L’étonnant château Rivoli  fut le siège de la cour de Savoie au Xllle siècle, et sa grandiose rénovation, commanditée au XVllle siècle par Victor Amédée ll, ne fut jamais menée à terme. L’architecte Andrea Bruno, qui l’a restauré en 1980, a gardé le caractère inachevé de l’édifice et a conservé toutes les couches de son histoire. En juxtaposant de grandes baies vitrées et les façades en briques, il produit une collision entre passé et futur qui sied bien  à la vocation de ce musée art contemporain qu’est devenu le château de Rivoli.
Les grandes salles du château, qui accueillent des œuvres créées in situ par des artistes en résidence, se prêtent aussi aux projections de films de danse proposées par Teatro a Corte. Parmi elles,  on retiendra surtout :

The Rain, de  Pontus Lidberg

Il pleut dans les rues, dans les parcs, dans les appartements, dans le bars, sans discontinuer. Les danseurs sont mouillés, leur peau ruisselle. Ils dansent. Des couples se forment, les corps se cherchent, un homme et une femme de bar en bar, deux hommes dans leur salon, deux adolescents, pour leur première nuit d’amour à l’hôtel.
La caméra du chorégraphe suédois saisit en gros, moyens ou larges plans ,  les protagonistes,  qui dansent en solos ou duos, dans la poursuite, l’étreinte et  l’émoi. La pluie crée un ambiance feutrée, intime, érotique ; et agit comme un écran qui se superposerait  à celui de la projection.
Le rythme du film s’accélère grâce à un montage de plus en plus serré, avec quelques fondus enchaînés. Quelque chose de poignant se passe alors , sous cette pluie constante qui contamine l’image, d’une grande finesse.
On aimerait voir d’autres films de Pontus Lidberg et surtout ses chorégraphies pour la scène, bien sûr moins accessibles que des vidéos.

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Muualla (Ailleurs) chorégraphie et jeu d’Iliona Jäntti, animation de Tuula Jeker

Aérienne, l’acrobate et chorégraphe finlandaise Iliona Jäntti peut vraiment revendiquer ce qualificatif. Il suffit de la voir évoluer, en noir devant un écran blanc qui, peu à peu, se zèbre de lignes et de courbes géométriques.
Lancée à la poursuite d’une sorte de « Pacman » rouge, elle virevolte, se hisse et se balance sur une corde, au gré des projections vidéo qui semblent naître de ses mouvements. L’interaction parfaite entre les arabesques de sa danse acrobatique et les images virtuelles générées sur le mur donne l’illusion que son corps évolue dans un paysage animé et coloré en perpétuelle mutation. Du bel ouvrage, élégant, poétique, fascinant.

Pour en savoir plus sur cette artiste : www.ilmatila.com

Silence encombrant  mise en scène de Barthélémy Bompard

Il y a, à la périphérie de nos villes, des décharges publiques, comme il y a, à la marge de nos sociétés, des  laissés pour compte, oubliés, voués à la déréliction. Les voici rassemblés par la compagnie Kumulus, dans une grande  benne de chantier, installée sur un parking, derrière le château de Rivoli.
Hommes et femmes en haillons, la peau couleur de poussière et de vert de gris,  le corps déformé par d’invisibles prothèses en latex, coiffés de pauvres chapeaux déjà usagés ,  émergent des immondices. Ils traînent leurs carcasses rouillées, avec la lenteur de leurs membres fatigués, tout en extirpant de la décharge un bric-à-brac d’objets usagés : cage à oiseaux, vieux bidons et gamelles, escabeaux, tuyaux en tous genres, fils de fer, lits défoncés et armoires déglinguées. Des jouets aussi : poupée qui parle, crécelle, clochette, tricycle d’enfant… Et des monceaux de bouteilles  en plastique…
La liste est longue comme le temps que les huit comédiens mettent à disposer inlassablement tous ces détritus devant les spectateurs que la poussière éclabousse, que la saleté repousse loin de l’aire de jeu, mais qui n’en demeurent pas moins fascinés. Les éboueurs fantomatiques, obéissant à une savante chorégraphie, procèdent à une installation méthodique, presque rituelle de leurs trouvailles, dans un déballage bruyant qui constitue la bande-son du spectacle qui est savamment orchestrée par Jean-Pierre Charon : aux grincements d’une roue de brouette, répondent une scie ou une crécelle; des bruits récurrents sont ponctués de fracas assourdissants ou de crissements de ferrailles traînées. Des plages de silence s’étirent quand les acteurs s’immobilisent brusquement, avant de reprendre leur activité de plus belle, jusqu’à venir à bout du tas d’immondices devant le public tour à tour amusé, puis médusé, ému, et qui a tout loisir, pendant ce lent ballet muet, de se construire une  histoire,  à partir des objets et des gestes des protagonistes.
La métaphore est claire : ici, on voit et  entend ceux qu’on passe sous silence, ceux qui nous encombrent, confondus avec les déchets qu’ils manipulent. Barthélémy Bompard écrit : « Le capitalisme écrase tout ce qui ne marche pas à son rythme, élimine les fragiles, les inutiles. (…) S’ouvrent ainsi des mondes parallèles, des mondes minuscules, des mondes sans cesse déplacés au gré des bennes et des ramassages. » On portera dès lors un tout autre regard sur ces mondes et leurs cris silencieux. Le coup de poing asséné par c le spectacle est d’autant plus fort que le contraste entre ces oubliés et la richesse ostentatoires des châteaux turinois joue ici à plein.

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C’est donc par un geste artistique fort, à la fois poétique et politique,  que se termine ce deuxième week-end du festival, qui proposait des formes théâtrales innovantes et variées mais pour certaines, encore un peu fragiles. Il faut aussi souligner la forte présence de l’eau comme élément plastique et/ou dramaturgique. Cela est-il dû au hasard ….

Mireille Davidovici

Teatro a Corte programme du 25 au 27 juillet 2014. Le prochain programme  aura lieu  du 1er au 3 août.
En 2015 Teatro a Corte proposera un focus sur le théâtre allemand. Pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de voir le travail de Kumulus, Silence encombrant se jouera le 4 octobre à Carcassonne (ATP de l’Aude) et les 17-18 octobre à Portes-lès-Valence (26) au Train théâtre. Pour ses autres pièces : www.kumulus.fr


Archive pour juillet, 2014

2014 comme possible

Festival d’Avignon in:

2014 comme possible,  conception et mise en scène de Didier Ruiz

 140723_rdl_2600« Faire ressortir de chacun, la petite histoire qui fait la grande », dit Didier Ruiz. A l’origine de ce projet, une volonté et une démarche, celles de la compagnie des Hommes, créée en 1998 : « Le théâtre doit se rapprocher des gens là où ils se trouvent. Rencontrer des nouveaux publics est une interrogation permanente pour notre devenir à tous, c’est ainsi que la Compagnie crée un théâtre documentaire  avec de nombreux projets, en  banlieue (…) en impliquant des vieux, des lycéens (…) des travailleurs »
2014 comme Possible convie le spectateur à une rencontre avec la jeunesse occidentale, mais d’origine diverse, soit quinze « volontaires» de quinze à vingt ans,  des quartiers périphériques d’Avignon.
  Cette création, a été écrite et est maintenant jouée par ces jeunes sans qu’aucun prérequis en théâtre ne leur ait été demandé », pour se raconter. Sous le regard, l’écoute et la direction de  Didier Ruiz, la parole jaillit en toute spontanéité et théâtralité !
  Sur le  plateau,  quinze chaises vides à l’avant-scène, les unes à côté des autres, en attente. En attente d’une parole poétique et dramatique, d’une parole-témoin. Celle du passage de l’adolescence au monde adulte, celle « d’un territoire plus intime que géographique ». Subitement, côté jardin, dans une même envolée, les corps s’élancent  et se posent sur les chaises.
En soixante-quinze minutes, c’est une série d’autoportraits d’une rare intensité dramatique et  d’une rare franchise.   Soixante-quinze minutes  où les corps, les chaises, le geste, la musique et la parole ne vont cesser de s’adresser, de danser, seul et/ou ensemble, de s’interrompre  et de reprendre.

Cette réalisation poétique et très vivante doit aussi beaucoup à un travail sur le corps, accompagné et associé à des exercices chorégraphiques menés en alternance, ou conjointement avec Didier Ruiz, par Tomeo Vergés, le chorégraphe de la compagnie Man Dake. Et dans une scénographie épurée de Charlotte Villermet, qui voue l’espace dramatique de ce projet collectif, à l’essentiel : le souffle, les mots de cette  jeunesse d’aujourd’hui bien souvent mal connue, « La scénographie se rendra toujours discrète devant la multiplicité des visages et leur richesse (…) elle sera là pour enchâsser mais non pour cacher les êtres humains et leur beauté si différente ».
De temps à autre,  des images urbaines, des graffitis projetés en fond de scène… laissent  la voix de chacun des participants prendre l’espace et nous émouvoir, nous éclairer, nous faire rire, nous perturber…Mais aussi nous révéler à nous-même.
 Et la magie théâtrale opère, et subitement, la mémoire de notre jeunesse et les bruissements de notre monde d’aujourd’hui sont là, tout proches, avec des traces d’interrogation, d’inquiétude, de joie…  Sur différents thèmes : la peur d’être, « moi ma peur c’est une phobie, j’ai peur d’avoir honte »; l’amour, « l’amour c’est se libérer, rendre l’autre libre… »; « C’est juste important l’amour, pour faire l’amour »; le corps, la sexualité : « De faire l’amour, c’est beau, moi à seize ans j’ai juste dit à ma mère: je suis prête ! », le bonheur :« Pour mes parents, le bonheur c’est d’avoir un métier et de l’argent. Ce qu’ils n’ont pas compris,  c’est que mon bonheur, ce n’est pas le leur »; la liberté, le travail…
Cette écriture  forme un kaléidoscope aux multiples couleurs et aux reflets changeants : écho sde la fragilité, mais aussi de la vivacité et  de la sensibilité de cette adolescence aux portes de l’âge adulte: « J’ai l’impression de passer d’une prison à une autre, de celle des parents à celle du travail ».
Sans aucun pathos, tout en énergie, en violence aussi et sans tabous,  avec autant de tendresse que d’humour, ces jeunes, dont  la plupart n’a jamais mis les pieds au festival d’Avignon, nous font prendre conscience de la possibilité encore présente à travers l’art du théâtre, de nous faire entendre une parole autre, sans doute plus juste et plus révélatrice, loin du brouhaha médiatique, que  les paroles alarmistes et à sensations…

Pour que, comme le souhaite la compagnie des Hommes et tous les acteurs de 2014 comme possible, le théâtre, « du grand espace à l’espace intime » puisse dans cette pratique singulière, continuer à s’inventer et à reprendre sous cette forme documentaire, une action concrète et citoyenne au sein du collectif que l’on espère voir se manifester en d’autres lieux.

Elisabeth Naud 

Spectacle joué au Théâtre de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon du 24 au 27 juillet.

Quatuor Violence

Festival d’Avignon off:

Quatuor Violence, mise en scène de Florian Pantasso

« Ce spectacle, c’est le désir de mettre en lumière, dans le silence du théâtre, ce qui reste caché dans le cœur, ce qui sourd, nous menace et nous suit et ne nous laisse jamais en paix. (…) C’’est aussi constituer un acte collectif (…) »dit Florian Pantasso. S’emparer de la violence et la constituer omme espace de jeu,  sans tomber dans les clichés ou dans le pathos,  était un pari osé.  Pari gagné ! Cette création de la compagnie des divins Animaux, lauréatedu Prix Paris Jeunes Talents 2014 ,  entraîne avec fougue le spectateur dans une folle ronde autour de la violence.
Les quatre jeunes comédiens: Stéphanie Aflalo, Flavien Bellec, Solal Forte et  Sophie Van Everdingen chantent, dansent, « performent », improvisent leur rapport intime à la violence, avec intelligence et tension dramatique. Sur un rythme soutenu,  prennent corps les multiples visages de la violence quotidienne, souvent issue de l’incompréhension et de l’absurde: tantôt celle de la société, tantôt celle qui dévore aussi le couple: sexuelle, physique, cachée, mais aussi  terroriste….
Cette création  sur ce thème complexe ne pouvait se réaliser sans un travail en amont, ce qui  a aussi exercé une certaine violence sur la compagnie : « Les heures de recherche, dit  Florian Pantasso, ont souvent atteint notre moral, jusqu’à nous rendre malheureux pour certains, paranoïaques pour d’autres ».
Quatuor Violence laisse entendre et voir au spectateur, cette force inscrite dans la Nature, que ce soit dans le monde humain  ou animal, sous ses aspects les plus divers, et qui n’est pas ici exprimée dans le cadre d’une fiction dramatique, mais saisie comme une matière et un outil,  pour simultanément penser et jouer ce phénomène. Cela répond ainsi, entre  autres , à cette question qui s’est imposée à la compagnie : « Pourquoi avoir choisi de faire du théâtre sur  ce thème? ».
Pendant quelque soixante-quinze minutes,  vont se succéder ainsi autant de tableaux aux multiples teintes : sensibles, inattendues,insolentes, crues parfois…  L’écriture  et la mise en scène laissent  surgir avec intensité et finesse, une théâtralité de la violence au cœur de nous-même et de notre monde occidental. Celle de l’intime pour tendre à celle, universelle et contemporaine,  à travers la perception et le regard réfléchi de ces jeunes comédiens.
Un spectacle à voir en cette fin de festival…

Elisabeth Naud

Théâtre de la  Manufacture, jusqu’au 26 juillet

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Dans la Pampa

Dans la Pampa d’après Jorge-Luis Borgès, mise en scène de Joël Jouanneau

 

 

 ©Hervé Cohonner

©Hervé Cohonner

Un musicien en tenue d’apparat – costume sombre, chemise et écharpe blanches – entre en scène de façon un peu décalée: le plateau nu ne semble pas l’attendre, si ce n’est un beau piano sombre sur lequel une simple chaise de bois est renversée. Sur le sol, gît un magnifique accordéon, un second et bel instrument mis en lumière.
Puis, chemin faisant, le public à l’écoute découvre à travers la parole inspirée par Borgès et recréée par Jouanneau, que ce musicien classique – seul en scène – est  acteur mais aussi nomade, curieux de découvrir un continent, l’Amérique du Sud, en arpentant la mythique Pampa comme une  métaphore de l’œuvre même de Borgès. L’écrivain argentin définit la Pampa comme grandiose, avec une dimension qui est visuelle et picturale mais aussi littéraire et musicale : « Comme pour les couchers de soleil, ce qui nous émeut, ce sont moins les couleurs que l’éclat final qui annonce la fin de la journée, la fin d’un jour usé, brulé, irrécupérable. »
Les mots – verbe et écriture – qui reproduisent et, en même temps, réinventent le monde, composent l’or et le trésor de l’écrivain qui travaille instinctivement sur le matériau de la mémoire, celui du souvenir et du temps de l’existence qui passe. Qu’est-ce que la fiction – question borgésienne aigue -, sinon un univers autre et singulier qui traduit à la fois la vie quotidienne et la transgresse, un rêve possible ?
La pièce de Jouanneau pourrait passer pour une initiation à l’œuvre de Borgès, à travers une dizaine de nouvelles et sur la musique d’un vieux tango et de grands classiques, avec le passage imaginaire de tout un peuple hétéroclite d’empereurs,  poètes,  valets, rois,  tigres, gauchos, capitaines et soldats.
La parole de l’acteur – voix majestueuse d’Armel Veilhan qui  trouvera toute l’aisance dont il est capable – déploie les visions les plus insolites, images colorées et sauvages, comme le léopard, le bison et les animaux exotiques en cavale. Un désert se dessine dans le lointain que hantent deux frères et une jolie femme du dur terroir ; épouse de l’un, elle est l’amante de l’autre, jusqu’au jour où la jalousie fraternelle et douloureuse va éliminer la victime partagée afin de trouver le repos.
Un monde sauvage de passions où  la cruauté tient lieu de sauvegarde. En Chine ancienne, l’empereur fait brûler tous les livres existants dans son empire, en même temps qu’il fait bâtir la Muraille de Chine. Pour le tyran, doit être effacée la moindre trace de la mauvaise conduite maternelle, donc l’obligation insensée et terrible de tout anéantir. Il cache chez lui quelques volumes qu’il voudrait sauver, mais  sera condamné jusqu’à sa mort à construire de ses mains dérisoires la fameuse Muraille.
Des fins tragiques se donnent ainsi à apprécier dans l’effroi des aventures, d’un millénaire et d’un continent à l’autre, jusqu’à faire s’entretenir un dieu et Shakespeare lui-même. En passant d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre, du piano à l’accordéon, le spectateur se laisse entraîner dans les méandres énigmatiques et oniriques de contes et nouvelles. C’est pour lui,l’expérience de la fascination déambulatoire d’une mémoire; il  prend ainsi plaisir à s’échapper de soi et de sa vie quotidienne, dans un labyrinthe à la fois heureux et infernal d’où l’on ne sort pas indemne.
Le comédien conclut avec l’écrivain qu’il finit par rencontrer à force d’efforts : « Tout existe sauf l’oubli. Le temps d’un de nos jours, c’est tout le monde. C’est aujourd’hui demain et c’est hier. » L’art n’est pas la vie, mais la méditation intérieure rend sa beauté à l’existence.

 Véronique Hotte

 Festival du Pont du Bonhomme à Lanester, les 24 et 25 juillet.

 

Hors jeu

Festival d’Avignon off:

Hors Jeu d’Enzo Cormann, mise en scène de Philippe Delaigue

 hors_jeu_enzo_cormann Philippe Delaigue, ancien codirecteur du Centre dramatique national Drôme-Ardèche à Valence, avec Christophe Perton,  a repris sa vie de compagnie et revient en Avignon avec un texte de son ami Enzo Cormann qui joue aussi dans cette création.
Un seul personnage: Gérard Smec, un ingénieur quinquagénaire licencié  qui entre dans le circuit de la recherche d’emploi, circuit qui broie les êtres, en fait des numéros de dossier et leur fait perdre espoir. Il fréquente régulièrement le Job Store de sa ville et s’introduit souvent dans le bureau de la directrice sans rendez-vous pour des échanges tendus et stériles.

Gérard Smec se voit seulement proposer  des postes dans des entreprises de ménage qu’il refuse, et  voit fondre sur lui le moment de sa radiation, qui sera pour lui comme une mise à mort. Il ne se sent même plus digne de la femme qu’il aime, au point de la troquer contre un objet qui, selon lui, règlera tous ses problèmes.
Cormann explique comment et pourquoi il a écrit cette histoire : «L’écriture de fiction s’offre en effet comme une possibilité de réinjecter du mouvement (donc de la subjectivité, de la pensée, de l’affect — tous prémisses nécessaires à l’action) dans des représentations figées par l’habitude : nous savons que des gens souffrent, mais nous ne les voyons plus, nous n’y pensons pas, nous ne voulons pas le savoir. Par ailleurs, ces gens, ce ne sont pas des pauvres, des exclus, des asociaux, etc… : c’est nous, c’est moi, c’est toi. Ce sont des femmes, des hommes, jeunes ou vieux, des êtres humains, des concitoyens. Parents, enfants, amants, voisins… ce sont nos semblables : ils pensent, ils désirent, ils aiment, ils angoissent, ils rient et pleurent comme vous et moi. Ce ne sont pas des pions sur un échiquier, des unités dans une statistique, des matricules dans un dossier : ils ont une subjectivité, une histoire, un regard… qui font de chacun d’eux un être unique, un sujet (et non pas un objet) »
La mise en scène de Philippe Delaigue est d’une finesse comparable à l’écriture d’Enzo Cormann il  y a disposée  autour de lui  une série de haut-parleurs, renforçant l’impression de souricière vécue par Gérard Smec. L’habillage sonore et musical, imaginé et  parfaitement diffusé par Philippe Giordani,   possède des sons aussi gris et aveuglants que la ligne de néon pointée vers nous, et son unité avec le jeu de l’acteur, relève de l’ excellence.
L’ensemble très  cohérent, se déroule pour le public comme un lent cauchemar: Enzo Cormann incarne un Gérard Smec bouleversant, chevrotant, comme une bête blessée imprévisible et déterminée. Nous vivons  et ressentons l’étau où il entre progressivement et où il va commettre l’irréparable. Un solo, coup de poing, qui,   grâce aussi à l’univers musical  de Philippe Giordani, est une heure de théâtre très fort…

Julien Barsan

Théâtre de l’Alizé à 18h jusqu’au 27 juillet.

La Faute à la vie

Festival d’Avignon off: 

La Faute à la vie de Maryse Condé

Avignon est bien souvent un objectif à atteindre pour un spectacle, et pour beaucoup d’entre eux, la première a lieu  au  festival d’ Avignon;  les metteur en scène et acteurs  arrivent avec une proposition qui a juste quelques jours pour se roder. C’est le cas de cette Faute à la Vie qui sort tout juste de trois semaines de résidence. Et le spectacle n’est pas encore  tout à fait prêt.
L’histoire raconte le tête-à-tête de deux femmes proches  que tout semble opposer ; l’une est riche et l’autre plus pauvre;  l’une est au service de l’autre, clouée sur un fauteuil roulant. Bien plus que patronne et employée, elle sont amies et ne se cachent rien l’une pour l’autre, enfin c’est du moins ce qu’elles croient.
L’une affirme avoir plus souffert que l’autre, car elle a perdu un enfant et un homme. Et commence alors  une dispute où le passé et les secrets vont refaire surface et montrer à quel point les deux femmes sont liées.

La mise en scène  n’en est pas vraiment une : Simone Paulin est (forcément) très fixe dans son fauteuil roulant et tournée vers le public. Même quand elle écrit son histoire, sur les conseils de son médecin, elle reste face public et sur le bureau, les touches de l’ordinateur portable cliquètent toutes seules de manière un peu fantomatique !
 Firmine Richard, elle,  s’agite continuellement et manipule des  objets : elle fait un (faux) café… dans une tasse à bas prix  qui ne va pas du tout avec le train de vie de la dame elle balaye  la pièce, fait les ongles de son amie …
Mais toute cette agitation n’a rien d’une mise en scène, dont les intention sont asse peu claires? Que veut-on  nous montrer  avec  ce texte ? C’est un peu étrange:  quand Firmine Richard s’arrête enfin et s’assoit sur une chaise pour discuter avec son amie, toutes deux face public, elles se parlent sans se regarder. Plus embêtant:  Firmine Richard s’emmêle parfois un peu les pinceaux, et Simone Paulin manque de spontanéité. Les lancements sons et lumière sont encore  approximatifs.
Au salut, Firmine Richard,  qui a sans doute senti un malaise public, explique au public que ce travail est encore frais. Au-delà de la nécessité d’un temps de travail plus long, il faudrait aussi vraiment une intention de mise en scène et pas seulement l’idée de monter un texte  qui comme celui-ci, n’évite pas toujours  les poncifs…

Julien Barsan

Chapelle du Verbe Incarné à 20h05 tous les soirs jusqu’au 27 juillet.

http://www.dailymotion.com/video/x66iwr

Irrévérence(s)

Festival d’Avignon In

Sujets à vif programme D :

Irrévérence(s) conception et interprétation de Marie-Agnès Gillot et Lola Lafon.

photoL’une, Marie-Agnès Gillot, « a le mouvement comme vocabulaire de vie», comme elle le dit si bien, et est devenue une des plus grandes étoiles de l’Opéra de Paris, ; l’autre, Lola Lafon, après s’être consacrée à la danse a, elle, l’écriture pour s’exprimer et chante aussi avec un réel talent.
 Elles  se sont rencontrées et  appréciées  pour offrir au public, dans une vraie complicité, et à l’initiative de la SACD, ce moment de grâce unique. Dans le roman de Lola Lafon, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, l’héroïne est une ancienne danseuse classique qui ne peut plus danser: «Il y a la figure de Sylvie Guillem qui émerge beaucoup dans ce roman, dit-elle, et, à la fin, il y a l’émergence de Marie-Agnès.» Cette première découverte mutuelle est suivie, à la sortie de son dernier roman, en 2014, La petite communiste qui ne souriait jamais, d’une rencontre avec  le chorégraphe Daniel Larrieu qui leur suggère l’idée d’un spectacle.
Comme le dit Marie-Agnès  Gillot: «Cette rencontre improbable a fait la pièce», laquelle s’est constituée au fur et à mesure de leurs échanges. On entend ici la voix de Lola Lafon, qui lit des extraits de ses deux livres et d’un poème de Voltairine de Cleyre (1902). Et elle  chante en français, en roumain et en bulgare du Moyen-Âge, pendant que la danseuse commence ses exercices d’échauffement… 18 heures, c’est en effet le moment, pour Marie-Agnès Gillot, de faire ce travail obligatoire avant un spectacle.
Pour elle, qui revient tout juste de Madrid après avoir dansé Orphée et Eurydice de Pina Bausch, «C’est la voix qui est essentielle, pas seulement  le texte, c’est la voix qui m’émeut le plus, c’est elle qui me fait vibrer physiquement, peut-être parce que j’ai été éduquée comme cela par Pina».
Et elle suit parfois,  au mouvement de ses lèvres, le récit de Lola Lafon ; parfois  aussi, elle prend appui sur elle, comme sur une barre imaginaire. : «Je ne veux pas me joindre au troupeau, dit Lola,  je ne veux pas perdre, je ne veux pas m’oublier.»
Nous ressentons la solitude obligatoire de leur mode d’expression artistique à chacune.  Quand elle fait allusion à son passé et son combat contre sa scoliose, Marie-Agnès Gillot dit : «Je ne veux pas être réparée» et, comme en contre-point, Lola réplique : «Nos mots sont imprégnés de prothèses.»
Ces instants fragiles sont  toujours en équilibre sur les mots pour l’une et  sur les pointes. pour l’autre. Les deux artistes partagent une notion forte, et décalée par rapport au monde actuel : la nécessité d’une discipline de vie pour s’exprimer par la danse ou par l’écriture. Et c’est par cette rigueur qu’elles trouvent toutes les deux un espace de liberté  qu’elles nous font partager.
Quand Lola Lafon et Marie-Agnès Gillot quittent le charmant endroit du Jardin de la Vierge,  avec  sa statue apaisante, une belle fin d’après midi vient de se dérouler.

Jean Couturier

Jardin de la vierge du Lycée Saint-Joseph jusqu’au 24 juillet.  

le ventre de la baleine

Festival d’Avignon off:

Le Ventre de la baleine de Stanislas Cotton, mise en scène d’Isabelle Sosolic

Beauté triomphante et bien en chair, Aphrodite  jouée par la metteuse en scène, attend son mari le soir. Il rentre sombre et  renfrogné , et sans dire un mot,  s’écroule devant l’écran de télévision ou  les journaux, se fait servir sans scrupules, puis,  prostré  devant  sa bouteille de vin, injurie et brutalise sa femme avec la dernière violence.
Aux petits soins pour lui, elle craque pourtant et se réfugie dans la salle de bains, où elle se remémore les délices de leur première rencontre. Heureusement l’amour physique lui permet de retrouver le plaisir.
Mais invariablement, de retour à la maison, son  époux se fait de plus en plus violent, jusqu’au moment où la fuite et la déclaration à la police reste pour elle,  la seule issue de survie.
Cette sombre réalité,  vécue par tant de femmes dans le monde, n’offre pas d’issue, mais  la dénonciation sur une scène ouvre malgré tout une porte, et permet une prise de conscience d’une situation inadmissible.

Ediht Rappoport

Théâtre au Bout là-bas jusqu’au 27 juillet à 16 h. T:  06 99 24 82 06

Archive

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Festival d’Avignon in:

Archive,  chorégraphie d’Arkadi Zaides

   Originaire de Biélorussie, Arkadi Zaides rejoint Israël en 1990, et intègre la Batsheva Dance Compagny. Rendre compte, mettre en mouvement, en son, les violations des droits palestiniens par l’armée, les colons, le gouvernement, la justice, c’est à partir de ce contexte tragique et oh! combien d’actualité,  qu’Arkadi Zaides nous convie à  cette création sensible et pertinente  au moment où la situation israélo-palestinienne  explose cruellement à nouveau.
Mission artistique, éthique et politique : « Son fil rouge : le vivre ensemble dans un environnement partagé et conflictuel. » Arkadi Zaides a élaboré sa chorégraphie à partir des images filmées par l’association B’Tselem qui, dit-il : « a développé une nouvelle modalité d’action en confiant des caméras aux Palestiniens des zones occupées…et  les faire entendre, les monter est apparu comme un acte de résistance important. (….) La fonction principale de ces images est de servir de preuve. Leur vocation est d’abord et avant tout de témoigner. »
Mission accomplie. Pas à pas, sur un rythme lent, répétitif au début, qui  s’accélère ensuite peu à peu, nous quittons notre simple état de spectateur pour devenir témoin des provocations et persécutions qui ne cessent depuis tant d’années d’habiter le quotidien des Palestiniens résidant dans les zones occupées.
Tour à tour, sur l’écran placé un peu en retrait côté cour: des images vidéos : jets de pierre, champs d’oliviers détruits, colons masqués, bagarres, agressions sur des enfants, au gaz lacrymogène sur fond sonore de cris,  d’insultes, « violence exprimée par les voix », ou dans le silence ….
Et  face à ces « tableaux vivants », extrêmement dérangeants : le danseur seul et son regard, le danseur et son corps, le danseur et son interrogation, sa révolte… qui font sortir de la vidéo les personnages et leur gestes, à travers son propre corps dansant :
« Comment le corps, dit Arkadi Zaides devient un médium à travers lequel on appréhende et interroge la situation politique en Israël… ». Question qui, depuis cinq ans,  participe de son  parcours artistique.
  Dans un décor dépouillé, la chorégraphie d’Arkadi Zaides n’est pas loin parfois de la performance.  Avec trois espaces : « l’écran  où sont projetées les vidéos, le public assis en face et moi-même, entre les deux …. Mon corps change la façon dont ces images sont perçues, et permet d’opérer des focus, de placer les choses dans une nouvelle perspective ».   
Montrer les répercussions de l’Occupation:  comme en témoigne cette recherche sur le danseur, qui, tout au long de la représentation, accumule, enchaîne, restitue  toutes les gestuelles et  les sons extraits de chaque vidéo, et semble entrer en transe, pour tenter de capter physiquement et  au plus profond cette violence, et nous la faire partager publiquement.
Gestes, sons, pour «au-delà du cas israélo-palestinien, s’interroger sur la violence dans une perspective plus universelle et éveiller la conscience, éthique, politique et citoyenne ».

Elisabeth Naud

Tinel de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

Mai, Juin, juillet

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Mai, juin, juillet  de Denis Guénoun, mise en scène de Christian Schiaretti

Deux points de vue, pour rendre compte de ce spectacle qui a trait à des événements, devenus mythiques, et qui ont profondément contribué à un changement radical de la société  française: d’abord, celui d’Edith Rappoport qui a, elle , pleinement vécu mai 68 à Paris,  et celui de Julien Barsan, d’autant plus précieux qu’il est, lui,  d’une génération qui n’ a connu 68, que par les nombreux témoignages, récits, films, etc…
  Les événements de  68 ont souvent été évoqués dans des spectacles mais , c’est sans doute la première fois qu’une grande fresque  théâtrale, comme cette trilogie de Denis Guénoun, est jouée dans un des lieux comme Avignon où la contestation des valeurs établies a été des plus fortes,  voire même parfois violentes , pendant le festival de la même année.
Tout y avait commencé (mais le feu s’était vite propagé!) quand le préfet du Gard qui n’avait sans doute pas  rien senti venir, avait cru bon d’interdire  à Villeneuve-lès-Avignon, La Paillasse aux seins nus, un spectacle de Gérard Gélas, alors débutant, et maintenant directeur du Théâtre du Chêne noir!
On l’a oublié mais le carcan moral et la rigidité des mœurs en France sous le règne de de Gaulle, influencé  par sa très catholique Yvonne, et par l’Eglise, encore puissante et très dominatrice, était bien réelle..Cette époque, où la fameuse pilule avait des allures de produit diabolique et où le clergé et l’Etat  se mêlait de tout, y compris de sexualité, ce n’était pas au Moyen-Age mais il y a quelque quarante ans
Le théâtre est aussi fait pour cela: faire œuvre de mémoire,  et  c’est toujours d’actualité…
Ph. du V.

Pour ceux qui ont vécu le festival d’Avignon 1968, et/ou qui ont participé aux manifestations parisiennes, dont  l’occupation du Théâtre de l’Odéon, mais aussi aux autres,  Mai, Juin, Juillet offre d’étonnants souvenirs.
Sur le plateau de l’Opéra d’Avignon, une trentaine de chaises vides, Jean-Louis Barrault , directeur du théâtre de l’Odéon,  s’adresse à Jean Vilar qui vient de préparer le festival d’Avignon avec des compagnies étrangères,  puisque les grèves paralysent tout le pays en mai.
Marcel Bozonnet a des vraies ressemblances avec Jean-Louis Barrault,, tout comme Robin Renucci, avec  Jean Vilar. Optimiste irréductible, Jean-Louis Barrault a laissé envahir son théâtre par des enragés qui se sont engouffrés au moment où le public sortait d’un spectacle de danse. En l’absence de consignes venues de l’Élysée,  il a  accueilli  sur le plateau une foule de jeunes gens hurlant depuis les balcons.
Mais la situation dégénère, la foule qui a alors envahi  l’Odéon, refuse de laisser la place aux spectacles programmés, tient des débats violents, vit dans les loges et sur le plateau dont la surcharge inquiète les techniciens. « Plus jamais Claudel ! » hurlent les promoteurs de la « révolution ».
L’actrice Madeleine Renaud quitte la salle, révulsée, au bras de son mari Jean-Louis.Barrault. A l’Élysée, le général de Gaulle (remarquable Philippe Vincenot) ne veut rien entendre des conseils  que lui donnent  ses ministres (Stéphane Bernard les interprète tous avec brio) et ne veut rien céder.  Le théâtre finit par fermer le rideau de fer.

Juin, la deuxième partie de ce triptyque, dépeint le congrès de Villeurbanne où les directeurs des Centres Dramatiques se sont réunis, et reprend une partie de leurs débats aussi interminables que compliqués. On s’amuse à repérer les directeurs de l’époque, en costume-cravate, du nom de leurs villes, qui font des propositions lumineuses : « Je propose  que nous n’acceptions de discussions que collectives (…) Nous ne pouvons ignorer que la coupure culturelle est profonde. Si nous n’intégrons pas le non-public, nous serons rejetés (…)  Je voudrais un Festival de toutes les contestations (…) Je ne suis chez moi que sur scène, le pouvoir aux artistes ! »
Malheureusement, le spectacle  s’enlise un peu dans cette loghorrée interminable  et ces débats vaseux qui ont, paradoxalement, donné naissance à la bureaucratie de la décentralisation théâtrale, au détriment des compagnies !

Juillet, le dernier épisode, est plus mélancolique: Jean Vilar erre la nuit dans les rues d’Avignon, et dialoguant avec une jeune fille venu découvrir « l’Américain » (Julian Beck et sa troupe du Living Theatre). Jean Vilar, très fatigué et déjà malade, tient  quand même bon devant le cloître des Carmes assiégé par des enragés qui veulent y pénétrer gratuitement, au mépris de toute consigne de sécurité.
« Le théâtre est dans la rue ! » hurlent les manifestants, le théâtre est gratuit ! » . Mais pas pour tout le monde! Vilar a en effet payé pour dix-huit représentations le Living Theater  qui  n’hésite pas à quitter le festival en n’en ayant donné que cinq! La jeune fille revient le voir, accompagnée de deux amis,  mais n’est pas convaincue par les arguments du maître du Festival qui mourra en 1971.

Arbitré par trois actrices incarnant  Mai, Juin et Juillet, le spectacle se termine par une parodie républicaine. Malgré une durée de presque quatre heures, l’attention du public dont la majorité n’a pas connu 68, reste en permanence éveillée.

Edith Rappoport


Pourquoi Olivier Py est-il allé chercher un spectacle créé en 2012 pour le programmer
cette année en  Avignon ?
D’abord parce que le spectacle raconte un peu  de l’histoire du festival d’Avignon, avec l’incarnation de Jean Vilar et ensuite parce qu’il y est question de politique et d’engagement, les piliers de la programmation de son premier festival, ce qu’il répète dans tous les médias.
Cette pièce propose en effet un moment de l’histoire contemporaine française où la société et la culture ont, moment rare, avancé ensemble. Christian Schiaretti, directeur du TNP de Villeurbanne en avait  passé commande à Denis Guénoun, en souhaitant au départ qu’il se pencher sur la figure de Jean-Louis Barrault pour la commémoration de son centenaire et certainement un peu aussi,  pour faire le clair sur sa position d’artiste officiel du général…
C’est donc à l’Opéra-Théâtre d’Avignon qu’ont lieu ces 3h40 de reconstitution sur la scène de l’Odéon recréée, première mise en abyme ! C’est Jean-Louis Barrault qui, sobrement incarné par Marcel Bozonnet, lit une lettre qu’il adresse à Jean Vilar (Robin Renucci). Puis on découvre son théâtre investi par les étudiants; il y a ainsi une image très forte quand  une  vingtaine de jeunes jaillit des baignoires et des loges proches de la scène, créant un tableau où l’action dépasse le cadre de scène. Dans un premier temps, Jean-Louis Barrault  est assez enthousiaste et soutient les jeunes, mais le devient un peu moins quand cela menace de durer…  Madeleine Renault,  son épouse et comédienne, montre, elle, plus d’hostilité, allant même jusqu’à proposer avec maliceaux jeunes d’aller plutôt occuper la Comédie Française, symbole plus fort et plus évident de l’Etat  ! L’honnêteté de l’auteur est de nous montrer cette révolution de l’intérieur et de ne rien nous cacher des dissensions, des tentatives de récupération politique et idéalistes de jusqu’au-boutistes qui vont même jusqu’à vouloir « abolir la scène » frontière selon eux  avec le public ! On voit aussi apparaître un jeune homme à la tignasse rousse sachant très bien s’exprimer en public ( Daniel Cohn-Bendit)…
Tout ce début est très dynamique et rythmé, et  les jeunes forment des tableaux de groupe et réagissent en poussant des « ah », peu réalistes car trop coordonnés, mais qui ponctuent l’action. Comme pour donner une distance et un recul, le personnage de l’auteur entre en jeu, plus précisément ici l’auteure qui revendique d’ailleurs de ne pas s’attacher à la pure vérité des évènements,  ce qui a le don de mettre sa dramaturge en colère. On est bien au théâtre !
Christian Schiaretti nous propose de très belles images, grâce aussi  à la scénographie réussie de Fanny Gamet qui va de la reconstitution  de l’Odéon dont le cadre de scène remonte dans les cintres jusqu’aux murs nus du théâtre en passant par ce plateau symbolisé de l’Odéon qui deviendra table de réunion pour la deuxième partie.
Le metteur en scène place parfois des comédiens dos au public, ce qui  abolit un peu le quatrième mur. Devant la difficulté de représenter des personnalités, Christian Schiaretti propose des incarnations imitées au pouvoir comique évident , imitées mais jamais singées. Il y a notamment une scène savoureuse ou le général de Gaulle, en uniforme bien sûr, s’adresse à André Malraux son ministre de la Culture,pour lui dire que le théâtre n’est pas son truc et qu’il préfère le patrimoine et les statuettes aztèques. Malraux s’enflamme alors  et lui répond très justement que certains textes de théâtres sont bien plus éternels que certaines pierres, avec une emphase digne du fameux  discours qu’il prononça en l’honneur de l’entrée au Panthéon des cendres de Jean Moulin. Saluons ici le jeu de Philippe Vincenot (De Gaulle) et de Stéphane Bernard (André  Malraux) qui joue aussi tous les autres ministres du général successivement) dans l’imitation mais jamais dans la caricature.
La deuxième partie  Juillet  est la plus « technique », on y croise les directeurs de théâtre, on entre dans leurs débats; entre eux, ils se nomment Bourgogne, Villeurbanne, Strasbourg ou Bourges et il faut s’y connaître un peu pour identifier dans l’ordre: Jacques Fornier, Roger Planchon, Hubert Gignoux ou Gabriel Monnet.
C’est un peu long  mais passionnant pour les gens de théâtre: on y voit comment Jean-Louis Barrault, qui finit par se rendre à une de ces réunions,  y fut mal accueilli,  parce qu’il était vu comme la caution culturelle de De Gaulle, et comme celui qui programmait Claudel, un auteur apprécié du général mais décrié par les étudiants avec un slogan:  Plus jamais Claudel ! écrit sur les murs de Paris.
Jean Vilar lui, n’alla pas à ces réunions, préférant rester en Avignon où les troubles vont arriver avec Paradise now, le spectacle de « l’Américain » que tout le monde veut voir (Julian Beck et son Living Theater). Jean  Vilar semble dépassé, et refuse d’ouvrir les grilles du Cloître des Carmes pour des raisons de  sécurité. .
Pour la troisième partie consacrée à Jean Vilar, il y a d’abord quelques tableaux allégoriques  (dont celui où Julie Brochen interprète la Révolution !), puis on entre dans la petite chambre occupée par Vilar à la clinique du docteur Reboul où il essaye de soigner une  santé fragile. L’auteure propose un personnage fictif : une jeune fille qui va faire réfléchir Vilar sur le sens de son action. Sans la dévoiler,  la fin propose une belle réhabilitation de Jean-Louis Barrault  et un rapprochement entre Jean Vilar et lui.
Le spectacle est sans doute vu avec l’œil du metteur en scène et directeur du T.N.P, qui semble se  considérer  un peu comme un confrère et le successeur de ces deux grands hommes de théâtre. En tout cas, Christian Schiaretti signe ici une mise en scène sérieuse comme à  son habitude mais avec beaucoup de moments d’humour, ce qu’on lui connaissait moins, et une distribution à la hauteur.   Avec aussi nombre de clins d’œil qui sont un plus,  si on arrive à les saisir, ce qui n’est pas toujours évident quand on n’a pas connu cette époque. Une fois n’est pas coutume, saluons l’initiative et le sens de l’à-propos d’Olivier Py, saluée par des applaudissements nourris.
Malgré un  aspect pédagogique évident, ce Mai, Juin, Juillet n’oublie pas d’être un spectacle de théâtre intelligent et qui laissera un  souvenir fort  grâce à sa mise en scène mais aussi à la belle écriture de Denis Guenoun.

Julien Barsan

Opéra d’Avignon du 14 au 19 juillet 19 juillet à 18 h www.tnp-villeurbanne.com

Le texte de la pièce est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs.

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