Rendez-vous gare de l’Est

 Festival d’Avignon off

Rendez-vous Gare de l’Est, texte et mise en scène de Guillaume Vincent

11-13gl050 RDV credit e. CarecchioEmilie Incerti-Formentini, seule en scène, déroule le fil sensible d’un monologue intérieur qui dévoile crûment, par bribes et par pans entiers, l’asservissement à une pathologie maniaco-dépressive, contrebalancé par un fort désir de vivre.
 Le discours lumineux de la patiente va et vient de l’auto-description d’une santé précaire à la réaction rageuse,  face à  un constat d’échec. La comédienne libre et forte d’une fureur de vivre juvénile, possède un élan et un engouement pour l’existence évidents.
Assise sur une chaise, robe sobre et collants sombres, queue de cheval dansante et frange, elle se situerait du côté de certaines images populaires mythiques -figures de proue féminines et volcaniques  Myriam Boyer avec sa gaille volcanique et la troublante et sensuelle Simone Signoret.
Entre comédie et drame sous-jacent, les remarques et l’humour font sourire. Via le texte documentaire brut recueilli au fil de ses rendez-vous avec la «malade» , mot qui n’est pas prononcé,  Guillaume Vincent a recréé subtilement cette parole à la fois lourde et aérienne, toute en confidences.
  Sur le plateau, le metteur en scène intervient mais de loin, dans un instant furtif où, interlocuteur privilégié, il traverse l’espace en interrogeant ostensiblement celle qui se confie à bâtons rompus, comme pour l’inciter à continuer. Et la malade parle volontiers,  non pas à elle-même mais à l’autre -le public- auquel elle s’adresse avec franchise et générosité, en recherchant  de façon implicite son accord.
  Elle souffre d’un mal qui la déstabilise en profondeur, allant d’un séjour à Sainte-Anne à une résidence médicale qui la préserve de tous les autres maux, pense-t-elle. Elle souffre et,  en même temps connaît son mal et l’analyse : semblant savoir qui elle est, elle possède une identité forte qu’elle met aussi  régulièrement à distance.
Ce quelqu’un pourrait être soi, un proche encore ou un familier qui décrirait une vie  banale. Elle a un emploi stable et est envahie par l’état amoureux, malgré des conditions précaires de logement et une envie tenace de fumer, à n’importe quelle heure de la nuit avec son  silence effrayant.
Guillaume Vincent a eu effectivement rendez-vous gare de l’Est avec une jeune femme fragilisée et incertaine, chaque semaine pendant six mois. La narratrice évoque en vrac ses parents et leur aveuglement quant à sa maladie ; elle voudrait un enfant, même s’il faut auparavant qu’elle se « purifie » de toute trace de médicament.
Ce n’est plus la maladie qui fait le matériau d’une parole vivace et ordonnancée mais c’est elle-même en tant que sujet qui fait le point. Là voilà désormais remerciée par son employeur et donc en quête de travail, et amoureuse toujours, envers et contre tout. L’actrice ne joue pas, n’incarne pas un personnage faillible et ne simule ni douleur ni souffrance. Simplement radieuse et rayonnante, elle égrène avec patience ses états successifs  où elle se perd puis se relève.
 Un match vif entre elle et elle, dont elle ne ressort ni gagnante ni perdante. Mais Emilie Incerti-Formentini s’épanouit sous les yeux du public ébahi et poétiquement bousculé.

 Véronique Hotte

 La Condition des Soies, jusqu’au 27 juillet à 14h25, relâche le 21.

 


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