Mai, Juin, juillet

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Mai, juin, juillet  de Denis Guénoun, mise en scène de Christian Schiaretti

Deux points de vue, pour rendre compte de ce spectacle qui a trait à des événements, devenus mythiques, et qui ont profondément contribué à un changement radical de la société  française: d’abord, celui d’Edith Rappoport qui a, elle , pleinement vécu mai 68 à Paris,  et celui de Julien Barsan, d’autant plus précieux qu’il est, lui,  d’une génération qui n’ a connu 68, que par les nombreux témoignages, récits, films, etc…
  Les événements de  68 ont souvent été évoqués dans des spectacles mais , c’est sans doute la première fois qu’une grande fresque  théâtrale, comme cette trilogie de Denis Guénoun, est jouée dans un des lieux comme Avignon où la contestation des valeurs établies a été des plus fortes,  voire même parfois violentes , pendant le festival de la même année.
Tout y avait commencé (mais le feu s’était vite propagé!) quand le préfet du Gard qui n’avait sans doute pas  rien senti venir, avait cru bon d’interdire  à Villeneuve-lès-Avignon, La Paillasse aux seins nus, un spectacle de Gérard Gélas, alors débutant, et maintenant directeur du Théâtre du Chêne noir!
On l’a oublié mais le carcan moral et la rigidité des mœurs en France sous le règne de de Gaulle, influencé  par sa très catholique Yvonne, et par l’Eglise, encore puissante et très dominatrice, était bien réelle..Cette époque, où la fameuse pilule avait des allures de produit diabolique et où le clergé et l’Etat  se mêlait de tout, y compris de sexualité, ce n’était pas au Moyen-Age mais il y a quelque quarante ans
Le théâtre est aussi fait pour cela: faire œuvre de mémoire,  et  c’est toujours d’actualité…
Ph. du V.

Pour ceux qui ont vécu le festival d’Avignon 1968, et/ou qui ont participé aux manifestations parisiennes, dont  l’occupation du Théâtre de l’Odéon, mais aussi aux autres,  Mai, Juin, Juillet offre d’étonnants souvenirs.
Sur le plateau de l’Opéra d’Avignon, une trentaine de chaises vides, Jean-Louis Barrault , directeur du théâtre de l’Odéon,  s’adresse à Jean Vilar qui vient de préparer le festival d’Avignon avec des compagnies étrangères,  puisque les grèves paralysent tout le pays en mai.
Marcel Bozonnet a des vraies ressemblances avec Jean-Louis Barrault,, tout comme Robin Renucci, avec  Jean Vilar. Optimiste irréductible, Jean-Louis Barrault a laissé envahir son théâtre par des enragés qui se sont engouffrés au moment où le public sortait d’un spectacle de danse. En l’absence de consignes venues de l’Élysée,  il a  accueilli  sur le plateau une foule de jeunes gens hurlant depuis les balcons.
Mais la situation dégénère, la foule qui a alors envahi  l’Odéon, refuse de laisser la place aux spectacles programmés, tient des débats violents, vit dans les loges et sur le plateau dont la surcharge inquiète les techniciens. « Plus jamais Claudel ! » hurlent les promoteurs de la « révolution ».
L’actrice Madeleine Renaud quitte la salle, révulsée, au bras de son mari Jean-Louis.Barrault. A l’Élysée, le général de Gaulle (remarquable Philippe Vincenot) ne veut rien entendre des conseils  que lui donnent  ses ministres (Stéphane Bernard les interprète tous avec brio) et ne veut rien céder.  Le théâtre finit par fermer le rideau de fer.

Juin, la deuxième partie de ce triptyque, dépeint le congrès de Villeurbanne où les directeurs des Centres Dramatiques se sont réunis, et reprend une partie de leurs débats aussi interminables que compliqués. On s’amuse à repérer les directeurs de l’époque, en costume-cravate, du nom de leurs villes, qui font des propositions lumineuses : « Je propose  que nous n’acceptions de discussions que collectives (…) Nous ne pouvons ignorer que la coupure culturelle est profonde. Si nous n’intégrons pas le non-public, nous serons rejetés (…)  Je voudrais un Festival de toutes les contestations (…) Je ne suis chez moi que sur scène, le pouvoir aux artistes ! »
Malheureusement, le spectacle  s’enlise un peu dans cette loghorrée interminable  et ces débats vaseux qui ont, paradoxalement, donné naissance à la bureaucratie de la décentralisation théâtrale, au détriment des compagnies !

Juillet, le dernier épisode, est plus mélancolique: Jean Vilar erre la nuit dans les rues d’Avignon, et dialoguant avec une jeune fille venu découvrir « l’Américain » (Julian Beck et sa troupe du Living Theatre). Jean Vilar, très fatigué et déjà malade, tient  quand même bon devant le cloître des Carmes assiégé par des enragés qui veulent y pénétrer gratuitement, au mépris de toute consigne de sécurité.
« Le théâtre est dans la rue ! » hurlent les manifestants, le théâtre est gratuit ! » . Mais pas pour tout le monde! Vilar a en effet payé pour dix-huit représentations le Living Theater  qui  n’hésite pas à quitter le festival en n’en ayant donné que cinq! La jeune fille revient le voir, accompagnée de deux amis,  mais n’est pas convaincue par les arguments du maître du Festival qui mourra en 1971.

Arbitré par trois actrices incarnant  Mai, Juin et Juillet, le spectacle se termine par une parodie républicaine. Malgré une durée de presque quatre heures, l’attention du public dont la majorité n’a pas connu 68, reste en permanence éveillée.

Edith Rappoport


Pourquoi Olivier Py est-il allé chercher un spectacle créé en 2012 pour le programmer
cette année en  Avignon ?
D’abord parce que le spectacle raconte un peu  de l’histoire du festival d’Avignon, avec l’incarnation de Jean Vilar et ensuite parce qu’il y est question de politique et d’engagement, les piliers de la programmation de son premier festival, ce qu’il répète dans tous les médias.
Cette pièce propose en effet un moment de l’histoire contemporaine française où la société et la culture ont, moment rare, avancé ensemble. Christian Schiaretti, directeur du TNP de Villeurbanne en avait  passé commande à Denis Guénoun, en souhaitant au départ qu’il se pencher sur la figure de Jean-Louis Barrault pour la commémoration de son centenaire et certainement un peu aussi,  pour faire le clair sur sa position d’artiste officiel du général…
C’est donc à l’Opéra-Théâtre d’Avignon qu’ont lieu ces 3h40 de reconstitution sur la scène de l’Odéon recréée, première mise en abyme ! C’est Jean-Louis Barrault qui, sobrement incarné par Marcel Bozonnet, lit une lettre qu’il adresse à Jean Vilar (Robin Renucci). Puis on découvre son théâtre investi par les étudiants; il y a ainsi une image très forte quand  une  vingtaine de jeunes jaillit des baignoires et des loges proches de la scène, créant un tableau où l’action dépasse le cadre de scène. Dans un premier temps, Jean-Louis Barrault  est assez enthousiaste et soutient les jeunes, mais le devient un peu moins quand cela menace de durer…  Madeleine Renault,  son épouse et comédienne, montre, elle, plus d’hostilité, allant même jusqu’à proposer avec maliceaux jeunes d’aller plutôt occuper la Comédie Française, symbole plus fort et plus évident de l’Etat  ! L’honnêteté de l’auteur est de nous montrer cette révolution de l’intérieur et de ne rien nous cacher des dissensions, des tentatives de récupération politique et idéalistes de jusqu’au-boutistes qui vont même jusqu’à vouloir « abolir la scène » frontière selon eux  avec le public ! On voit aussi apparaître un jeune homme à la tignasse rousse sachant très bien s’exprimer en public ( Daniel Cohn-Bendit)…
Tout ce début est très dynamique et rythmé, et  les jeunes forment des tableaux de groupe et réagissent en poussant des « ah », peu réalistes car trop coordonnés, mais qui ponctuent l’action. Comme pour donner une distance et un recul, le personnage de l’auteur entre en jeu, plus précisément ici l’auteure qui revendique d’ailleurs de ne pas s’attacher à la pure vérité des évènements,  ce qui a le don de mettre sa dramaturge en colère. On est bien au théâtre !
Christian Schiaretti nous propose de très belles images, grâce aussi  à la scénographie réussie de Fanny Gamet qui va de la reconstitution  de l’Odéon dont le cadre de scène remonte dans les cintres jusqu’aux murs nus du théâtre en passant par ce plateau symbolisé de l’Odéon qui deviendra table de réunion pour la deuxième partie.
Le metteur en scène place parfois des comédiens dos au public, ce qui  abolit un peu le quatrième mur. Devant la difficulté de représenter des personnalités, Christian Schiaretti propose des incarnations imitées au pouvoir comique évident , imitées mais jamais singées. Il y a notamment une scène savoureuse ou le général de Gaulle, en uniforme bien sûr, s’adresse à André Malraux son ministre de la Culture,pour lui dire que le théâtre n’est pas son truc et qu’il préfère le patrimoine et les statuettes aztèques. Malraux s’enflamme alors  et lui répond très justement que certains textes de théâtres sont bien plus éternels que certaines pierres, avec une emphase digne du fameux  discours qu’il prononça en l’honneur de l’entrée au Panthéon des cendres de Jean Moulin. Saluons ici le jeu de Philippe Vincenot (De Gaulle) et de Stéphane Bernard (André  Malraux) qui joue aussi tous les autres ministres du général successivement) dans l’imitation mais jamais dans la caricature.
La deuxième partie  Juillet  est la plus « technique », on y croise les directeurs de théâtre, on entre dans leurs débats; entre eux, ils se nomment Bourgogne, Villeurbanne, Strasbourg ou Bourges et il faut s’y connaître un peu pour identifier dans l’ordre: Jacques Fornier, Roger Planchon, Hubert Gignoux ou Gabriel Monnet.
C’est un peu long  mais passionnant pour les gens de théâtre: on y voit comment Jean-Louis Barrault, qui finit par se rendre à une de ces réunions,  y fut mal accueilli,  parce qu’il était vu comme la caution culturelle de De Gaulle, et comme celui qui programmait Claudel, un auteur apprécié du général mais décrié par les étudiants avec un slogan:  Plus jamais Claudel ! écrit sur les murs de Paris.
Jean Vilar lui, n’alla pas à ces réunions, préférant rester en Avignon où les troubles vont arriver avec Paradise now, le spectacle de « l’Américain » que tout le monde veut voir (Julian Beck et son Living Theater). Jean  Vilar semble dépassé, et refuse d’ouvrir les grilles du Cloître des Carmes pour des raisons de  sécurité. .
Pour la troisième partie consacrée à Jean Vilar, il y a d’abord quelques tableaux allégoriques  (dont celui où Julie Brochen interprète la Révolution !), puis on entre dans la petite chambre occupée par Vilar à la clinique du docteur Reboul où il essaye de soigner une  santé fragile. L’auteure propose un personnage fictif : une jeune fille qui va faire réfléchir Vilar sur le sens de son action. Sans la dévoiler,  la fin propose une belle réhabilitation de Jean-Louis Barrault  et un rapprochement entre Jean Vilar et lui.
Le spectacle est sans doute vu avec l’œil du metteur en scène et directeur du T.N.P, qui semble se  considérer  un peu comme un confrère et le successeur de ces deux grands hommes de théâtre. En tout cas, Christian Schiaretti signe ici une mise en scène sérieuse comme à  son habitude mais avec beaucoup de moments d’humour, ce qu’on lui connaissait moins, et une distribution à la hauteur.   Avec aussi nombre de clins d’œil qui sont un plus,  si on arrive à les saisir, ce qui n’est pas toujours évident quand on n’a pas connu cette époque. Une fois n’est pas coutume, saluons l’initiative et le sens de l’à-propos d’Olivier Py, saluée par des applaudissements nourris.
Malgré un  aspect pédagogique évident, ce Mai, Juin, Juillet n’oublie pas d’être un spectacle de théâtre intelligent et qui laissera un  souvenir fort  grâce à sa mise en scène mais aussi à la belle écriture de Denis Guenoun.

Julien Barsan

Opéra d’Avignon du 14 au 19 juillet 19 juillet à 18 h www.tnp-villeurbanne.com

Le texte de la pièce est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs.

 


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