L’Intrusion

Festival d’Avignon off:

 L’Intrusion, chorégraphie de Gilles Schamber

 

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Nous avions découvert ce chorégraphe accompagné de quatre danseuses, il y a deux ans avec Liebe (Liberté), dans ce théâtre Golovine permanent d’Avignon dédié à la danse. Dans L’Intrusion il ne faut pas chercher d’éléments narratifs: cette danse est faite de sensations et de performances.
Les quatre danseuses se présentent en solo, en duo ou en trio, et laissent l’énergie de leurs corps se déployer sur scène, et questionnent les spectateurs du regard. Vêtues d’une petite robe noire, elles se croisent et se frôlent, très souvent au sol (il vaut mieux se placer dans les premiers rangs), dans une réelle proximité avec le public, ce qui est rare en danse.
Il existe pour cette chorégraphie, une version « participative » qui sera présentée au festival Le temps d’aimer la danse, à Biarritz en septembre prochain : « C’est une proposition, dit Gilles Schamber, où le public sera amené à partager l’espace scénique, la danse elle-même, à se faufiler entre les corps, à les toucher ou simplement les contempler».
Pour ce spectacle de soixante-cinq minutes, la musique trop répétitive lasse un peu,  mais  la lumière réussit, même avec les moyens limités des scènes du Off, à mettre en valeur le corps de ces jeunes femmes dont les pulsions de vie impressionnent. Elles nous emportent dans un tourbillon d’images, sans aucune économie. Cette performance plaît au public, nous vous conseillons d’aller la ressentir.

Jean Couturier

 

Théâtre Golovine jusqu’au 27 juillet, (relâche 16 et 23), à 16h30. T: 04 90 86 01 27

http://www.gilschamber.org/ »www.gilschamber.org


Archive pour juillet, 2014

Les sept Jours de Simon Labrosse

Les sept Jours de Simon Labrosse de Carole Fréchette, mise en scène de Cendre Chassanne.

   La metteuse en scène avait monté cette pièce en 2012 à l’Agora d’Évry,  et vient de la reprendre  pour l’été au Lucernaire. Simon Labrosse est au chômage, mais résolument optimiste:  « Dans la vie il y a toujours de l’espoir ». Quand il était petit, il avait reçu une brique sur le cortex…
« Bon gars, mais grand malade », Simon Labrosse, cascadeur émotif, lance des annonces pour résoudre les crises de couple, ou la dette en la contrôlant à distance. Il envoie aussi d’autres propositions insolites. Sa spécialité, c’est la vie ordinaire, jour après jour, il se lance dans de nouvelles aventures qui devraient lui attirer la fortune, tout en déplorant le départ de son amie, Nathalie, partie faire de l’aide humanitaire en Afrique.
Il veut se faire flatteur d’ego: « Ne vous en faites plus, donnez de l’argent pour vous soulager de vos préoccupations », et  alléger les consciences! Ses autres propositions des plus fantaisistes se succèdent au long de la semaine. Son chum a beau lui dire,  avec un bel accent joual, que,  pour l’argent, c’est sans espoir, il s’obstine à envoyer des messages amoureux enregistrés à sa Nathalie, qui lui reviennent avec « inconnu à cette adresse ! ».
Le petit Laurent Lévy  interprète ce Simon Labrosse avec un humour réjouissant entouré de Léo son massif compagnon (Philippe Saunier), et d’une amicale Nathalie complice elle-aussi de Simon.

Edith Rappoport

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 20 septembre, du mardi au samedi à 20 heures.  T:  01 45 44 57 34                                                                                       

Née sous Giscard

Née sous Giscard de et par Camille Chamoux, mise en scène de Marie Dompnier.

 

Qu’est ce que l’enfance ? Comment grandit-on sous le règne de Giscard, « un aristo fin de race », avec l’impression de « ne pas être née au bon endroit, au bon moment » ? Quand l’année de ta naissance, les tubes ne sont plus ceux des Beatles ou de Gainsbourg mais Big Bisous ou La Chenille ?
«Le problème c’est quand, en plus, tu veux être artiste », constate Camille Chamoux, avec un x comme dans « génération x », celle dont elle fait partie et « qui n’a pas su trouver ses repères ». « J’ai roulé ma première pelle sur Roch Voisine, j’ai découvert l’humour avec Michel Leeb, la philosophie avec BHL, le jeu d’actrice avec Valérie Kapriski dans l’Année des Méduses, et l’humanitaire avec Kouchner », poursuit-elle. Comment avancer dans la vie avec « des bases molles »?

  Avant de se poser toute ses questions, la jeune femme instaure une complicité chaleureuse avec son public, interpellant les retardataires, parcourant les rangs en quête, non sans peine, d’un spectateur né après 1980. Elle calme le jeu avec La Bohème d’Aznavour : « Aujourd’hui il chanterait quoi ? L’intermittence ? L’âge d’or est révolu», persifle-t-elle.
Du métier, elle en a, mais  n’use pas des grosses ficelles, et ne va pas chercher les rires à tous prix, par des blagues ou des bons mots vulgaires. L’humour est fin, l’écriture sans bavures. Après Camille Attaque, coécrit avec Pauline Bureau et joué en solo plusieurs années avec succès, elle revient, seule en scène, avec un spectacle plus intimiste, plus personnel, où  elle évoque, sur le ton de la conversation avec la salle, les petits tourments de la vie, ses grands agacements, et  ses colères tempérées.
Elle s’en prend gentiment à l’air du temps, aux nouveaux parents, à son grand-père conservateur, à un père « madeliniste », à une instit’ qui ne sait pas expliquer la violence de  La Marseillaise à ses ouailles, à une ado d’aujourd’hui hyper-consommatrice, à « Ségo qui est à Obama,  ce que David Guetta est à Gainsbourg », à François Hollande… Elle s’adresse à ceux de sa génération, mais pas seulement, car les  parfums de l’enfance qui flottent sur le spectacle sont universels. Et nostalgie est un mot qui revient souvent sous sa plume acérée, comme un leitmotiv, souligné par quelques éléments de décor vintage (table en formica, lampadaire et disques vinyl) sur le plateau nu du théâtre. Petit ritounelle aussi, la chanson d’Anne Sylvestre  Pomme rouge verte ou bleue ponctue le solo. Avant un « au-revoir » solennel, clin d’œil à Giscard quittant la scène, elle conclut :  « Je me demande ce que la petite fille que j’étais, pense de moi ».
Du bien à n’en pas douter. Et le public, nombreux, ne s’y trompe pas.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Petit Saint-Martin 17, rue René-Boulanger 75010 Paris T.  01 42 08 00 32 Jusqu’au 2 août; www.petitstmartin.com.  Et le  10 septembre, aux Théâtre des Sept Collines, 8 quai de la République 
19000 Tulle T : 05.55.26.99.10

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Falstafe

Festival d’Avignon in:

 Falstafe de Valère Novarina, mise en scène de Lazare Herson-Macarel

 

140705_rdl_0348Futur Henri V, le jeune prince passe son temps en débauche en compagnie de son ami Falstafe, malgré la condamnation et les remontrances paternelles.
Or, des ennemis de la dynastie déclarent la guerre à la couronne, Henry devra combattre son cousin Percy et accomplir son destin, selon l’honneur de sa lignée.
De son côté, Falstafe ne quitte pas son attitude dilettante, et s’obstine à profiter d’une jeunesse approximative, malgré les signes manifestes d’une dégradation physique et morale inéluctable: embonpoint, désengagement, lâcheté.
La vertu et l’honneur ne préoccupent guère le bouffon, mais l’illusion d’une vie légère de vains plaisirs et de faux enchantements – un terrain de jeu – qui élude la mort.
Le fou du prince s’amuse avec la vie insouciante et déjoue la mort instinctivement.
Falstafe (1975) de Valère Novarina est une adaptation de Henri IV de Shakespeare qui s’étend historiquement de la mort de Richard II à l’avènement de Henri V.
Lazare Herson-Macarel affirme, comme Novarina – mais comme Verdi aussi, et comme Orson Welles-, avoir resserré l’adaptation de sa mise en scène ludique autour de Falstafe et du parcours initiatique du prince Henry vers les responsabilités.
Aussi cette version destinée à la jeunesse répond-elle à la question de la filiation et de la transmission qui tient particulièrement à cœur le jeune metteur en scène et sa
compagnie au titre rimbaldien, « une jeunesse aimable, héroïque et fabuleuse ».
Ces passionnés des planches œuvrent au Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine-et-Loire. À noter, l’absence de volonté de la part des cinq acteurs – Philippe Canales pour le Roi, Joseph Fourez pour Falstafe, Sophie Guibard pour Pistole et Worcester, Morgane Nairaud pour l’Hôtesse et Julien Romelard pour le Prince et Percy – de se poser sur la scène, comme  pédagogues sentencieux.
Les acteurs se risquent sur le plateau en toute connaissance de cause, pour en découdre à leur façon, et selon leur fraîcheur inventive, et n’hésitent pas à installer dans l’espace les signes scéniques repérables du désordre du monde.
Caddy de supermarché rempli de victuailles  bon marché, emballages envahissants et sacs en plastique volatiles. À son sommet, une radio obstinée diffuse les airs du temps.
L’hôtesse est une Marylin joyeuse qui joue et danse les cérémonies d’accueil. La planète est une vaste poubelle, un récipient urbain en plastique vert pour tous les détritus est posé sur le sol, le refuge privilégié et la caverne de Falstafe.
Le Roi est sur son piédestal, grimé comme un clown et vêtu d’une blouse de peintre artiste qui réalise, depuis une échelle, sa fresque dans les hauteurs, entre ciel et nuit.
Pistole agit en camarade décontracté, observateur et aide de camp plutôt enjoué. Falstafe quant à lui, en pantalon à carreaux et grossi par des prothèses, est l’amuseur qu’on attendait, gouailleur, excessif et trompeur trompé, et  fait rire le public.
On donnera la palme  à Julien Romelard en  chef militaire ; il se vêt et se dévêt en un tournemain. Dans cette scénographie de cirque et de clowns, la parole de Novarina est efficace, à la fois sobre et percutante, malgré les frasques et les folies de ses personnages.
Une farce, une belle ronde endiablée qui, d’un rien,  fait tout, et change la boue en or.

 Véronique Hotte

Chapelle des Pénitents blancs du 6 au 11 juillet.

 

 

 

La Vie sans fards

Festival d’Avignon off:

La Vie sans fards, d’après l’autobiographie de Maryse Condé, conception, adaptation et mise en scène d’Eva Doumbia.

La_Vie_sans_fards-cMichel_Brack   Maryse Condé,  77 ans, née à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe réussit à force de courage et de ténacité à faire des études de lettres classiques en Sorbonne; mariée au comédien guinéen Mamadou Condé, elle partit  le retrouver dans son pays, puis elle divorça, alla ensuite enseigner au Ghana puis au Sénégal, le temps aussi de faire quatre enfants. Elle revint en France,  se remaria, enseigna dans plusieurs universités avant d’entreprendre donc sur le tard une carrière de romancière.  Et, après son quatrième roman Ségou, elle repartit pour son île natale.  Avant de s’établit aux Etats-Unis où elle est devint professeur à Columbia university.
  Elle a donc eu,  comme on dit, une vie bien remplie  et dans une autobiographie particulièrement réussie,  elle raconte toutes les difficultés qu’elle a eues pour arriver à s’intégrer, elle l’Antillaise,  dans les pays africains où elle séjourna. Avec tout son mal-être aussi, ses angoisses et ses conneries qu’elle assume crânement, quand il lui fallait, et le plus souvent sans l’aide d’un mari ou d’un compagnon, élever et faire manger ses enfants. Dans une incertitude totale de ce que pouvait être, aussi  pour elle, un  quelconque avenir…
  C’est cette Vie sans fards qu’Eva Doumbia a entrepris de porter sur un plateau de théâtre. Ce qui est loin d’être évident; bien sûr, comme disait Antoine Vitez, on peut faire  théâtre de tout. Mais, ce qui était chez lui une boutade et non une certitude,  est devenue,en quelque trente ans, une  sorte de loi non écrite pour nombre de metteurs en scène  ou prétendus tels, comme en témoigne chaque année le nombre de ce genre de textes mis en scène dans le off: cela va du sermon religieux, aux lettres d’auteurs célèbres,  ou d’inconnus retrouvées dans un  grenier, en passant par des témoignages recueillis, extraits de presse, journaux intimes, suites de poèmes, bribes d’improvisations, adaptations de romans ou de nouvelles, discours politiques, etc… Bref tout est bon, le résultat le plus souvent insignifiant.
  Avec,  à chaque fois, la même question lancinante: comme justement faire théâtre avec quelques chose qui ne l’est pas? Sans  doute prudent, Antoine Vitez, lui,  ne donnait pas de mode d’emploi… Alors, les metteurs en scène bricolent comme ils peuvent  et le mieux est souvent, dans ce cas, l’ennemi du bien.
Eva Doumbia, elle, ne se sort pas trop mal de cette mise ne scène moins bien de l’adaptation; l’énumération des moments de la vie de Maryse Condé, de ses différents et douloureux exils  à ses quatre maternités et aux choix de vie qu’elle a dû faire dans l’urgence pour résoudre l’insoluble, frise parfois la saturation.
Mais, à la faveur de ce texte, on reconnaît la force de caractère de cette femme d’exception qui a su, malgré des choix douloureux, au hasard de ses exils et de ses amours, et de ses deuils, a quand même réussi à se construire une vie et à devenir écrivaine et romancière. Ce n’est déjà pas si mal quand on veut approcher un auteur.

   Malgré la difficulté à mettre en scène ces fragments d’autobiographie, la metteuse en scène a eu en effet l’intelligence de ne pas tomber dans le réalisme mais a su construire une évocation de la vie de Maryse Condé qui arrive à tenir la route une heure durant. Avec seulement des petits éléments de décor et accessoires, quelques interprètes et trois bons musiciens dont Beky Beh Mpala, à la kora et à la guitare tout à fait étonnant.
Cela dit, il y a quelques longueurs, mais quand -  et ce sont sans doute les meilleurs moments du spectacle -  la danse, la musique et le chant viennent en appui du texte, le résultat est tout à fait honnête et intéressant.

Philippe du Vignal

Chapelle du Verbe incarné 26 rue des Lices Avignon, jusqu’au 16  juillet à 20h 15. Un autre texte de Maryse Condé, La Faute à la vie est aussi jouée dans ce même théâtre  du 19 au 27 juillet à 20h 05.

L’autobiographie La Vie sans fards est parue chez Grasset en 2012.
 

 

Le Sorelle Macaluso – Les Sœurs Macaluso

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Festival  Avignon In

Le Sorelle Macaluso (Les Sœurs Macaluso), texte, mise en scène et costumes d’Emma Dante

 

La scène reste dans l’ombre, juste éclairée par les armes rutilantes (jouets d’enfants,) soigneusement rangées deux par deux – épée et bouclier -, tels les signes identifiables du théâtre de marionnettes sicilien – l’Opera dei Pupi – une forme de théâtre populaire dont les protagonistes sont les chevaliers du Moyen Âge.
La Sicilienne Emma Dante  considère le personnage du marionnettiste – il Puparo – comme crucial, et les sept sœurs Macaluso, leur mère, leur père et un petit-fils, sont traitées scéniquement  comme des marionnettes manipulées par des adultes mais aussi entre elles-mêmes.
Alessandra Fazzino, danseuse épanouie envahit le vaste espace de sa danse à la fois ample et désarticulée, tournant sur elle comme une toupie qui ne réduirait jamais sa lancée. Figure pleinement vivante et autonome. Autour d’elle, les  sept sœurs Macaluso, vêtues virilement de pantalons et de vestes noirs de deuil – accompagnent, par groupe de quatre ou  cinq, l’un des leurs à sa dernière demeure en brandissant haut un crucifix macabre : peut-être l’enterrement de leur mère ou de leur neveu.
Les  sept sœurs se lancent ensuite sans merci dans des batailles de chiffonniers chorégraphiées dans la violence. Elles n’ont rien à cacher d’elles-mêmes, transparentes les unes aux autres, comme des miroirs de galeries de glaces. L’action se déroule dans la Sicile traditionnelle du vingtième siècle jusqu’à nos jours, pays méditerranéen rageusement attaché à ses tradition: matriarcat et pouvoir de l’Eglise dans un contexte de pauvreté chronique.
Pourtant les femmes, soumises à leur homme – père, fils ou amant – ont le sentiment de mener véritablement la danse,  en commentant les travaux et les jours de la maisonnée et  du  village.
Les filles de la maison Macaluso prennent plaisir à se moquer des autres, dont leur père veuf, qui s’acquitte tant bien que mal de la gestion domestique de sa progéniture. Une fois les obsèques passées, les sœurs  quittent leur costume sombre pour frimer, en petite robe printanière ou  maillot de bain coloré. Elles s’amusent, face au public, rangées comme des marionnettes articulées qui seraient absolument décomplexées. Rien ne compte plus  alors  pour elles que leurs relations d’amour et de haine, de mensonge et de vérité, d’exposition et de don complet de soi à leurs sœurs.
Les femmes et les deux hommes maîtrisent ici la danse vivace et inlassable de leur corps engagé dans la vie,  courant, hurlant, chantant et se jetant dans les bras des uns des autres, avant de s’éloigner ou  de s’éviter encore.
Ces femmes ne se donnent pas faussement en spectacle, mais sont un spectacle à elles seules : solo, duo et chœur. Partageant le temps de la vie entre elles, attachées à leurs traditions et à leur famille, seul pilier de survie.
Une mise en scène vivante et tonique qui, grâce à une envolée de gestes et de mots en langue palermitaine, tourne à un caquetage sublime, à la fois trivial, impudique et poétique.

 

Véronique Hotte

Gymnase du lycée Mistral, les 12,13, 14 et 15 juillet.

 

 

Oblomov

Festival d’Avignon off:

Oblomov d’après Ivan Gontcharov, conception et mise en scène de Dorian Rossel.

Oblomov5©Laurentd'AsfeldQuand on évoque Oblomov, vient à l’esprit le titre du film magnifique de Nikita Mikhalkov (1979), conçu à partir du roman russe (1859) d’Ivan Gontcharov. O’Brother Company et la Compagnie suisse STT, se sont unies pour ce projet singulier. Le fameux Oblomov est un jeune aristocrate, petit propriétaire terrien qui a choisi de ne pas agir, fuyant les responsabilités et les engagements, préférant la nonchalance et le quant-à-soi.
Il y a chez lui un amas de couvertures chamarrées, un mobilier bourgeois encombrant dont un divan , où cet homme cultivé et au bel embonpoint se prélasse. Oblomov se réfugie dans cet abri et abîme de douceur, dans une situation inédite et risquée: il plonge ainsi dans les souvenirs infinis d’une enfance maternelle et bénie.
Xavier Fernandez-Cavada est bien ce personnage passionné et attaché à tous les vagues à l’âme. Oblomov est en effet la métaphore paradoxale d’un désœuvrement existentiel revendiqué, et incarne à merveille l’anti-héros de notre temps qui s’oppose à l’action comme au dynamisme de gestes faussement créatifs, élevés au rang de valeurs.
Son ami Stoltz (Fabien Joubert), hyperactif, et la belle Olga (Elsa Grzeszczak) dont la mélancolie s’accorderait à la sienne, veulent le sortir de sa torpeur.  Mais le récalcitrant a réponse à tout : «Elle est belle la vie ! Que veux-tu qu’on y cherche ? Des intérêts de l’esprit ? Du cœur ? Mais où est l’axe autour duquel tout ça est en train de tourner ? Il n’y en a pas, il n’y a rien de vivant, rien qui vous touche. Tous des cadavres, des gens qui dorment, bien pire que moi, ces gens du monde et de la société. »
Pour Oblomov, ces êtres ne sont ni vivants ni éveillés. Il est amoureux d’Olga mais s’en détache par crainte de souffrir, et choisit Agafia (Delphine Lanza) qui correspond à son tempérament, c’est une femme simple et fin cordon bleu. Et un fidèle pourtant le veille jusqu’à sa mort, Zakhar (Rodolophe Dekowski), un valet paresseux et désinvolte qui veille aux bottes de son maître comme à un trésor.
L’équipe de Dorian Rossel agit en collectif aguerri : les comédiens alternent les rôles et s’échangent la parole, œuvrant à une composition raffinée et enlevée, déjetant parfois le texte avec précipitation, alors qu’il faudrait plutôt le faire attendre au public pour qu’il l’écoute bien.
Quelques couvertures, des bancs où dormiraient des sans domicile fixe, des anonymes, exclus d’aujourd’hui: des graines d’Oblomov. Et contrairement à la vision critique et sévère d’Oblomov sur ses semblables, ici les acteurs jouent des personnages vivants et éveillés, qui se rassemblent et se ressemblent – portant symboliquement le même manteau d’intérieur. Avec chaleur et gaieté, et une lueur de passion vive dans les yeux.
IIs jouent
Oblomov comme dans un rêve, s’écoutant les uns les autres, à la recherche de quelques minutes de bonheur. Une quête intérieure scénique qui traque inlassablement le sens de la vie.

Véronique Hotte

La Caserne des Pompiers, du 7 au 23 juillet à 15h (relâches les 11 et 18). T: 04 90 84 11 52

Orlando ou l’impatience d’Olivier Py.

Festival d’Avignon in:

Orlando ou l’impatience, texte et mise en scène d’Olivier Py.

olivier-py-met-un-peu-de-tout-et-beaucoup-de-lui-dans-orlando,M159153Olivier Py, le nouveau directeur du Festival d’Avignon depuis septembre 2013, est devenu en une quinzaine d’années un écrivain de théâtre et un metteur de scène de théâtre comme d’opéras tout à fait reconnu.
Il  avait proposé à Avignon une sorte d’évènement scénique avec La Servante (1995)  qui durait 24  heures chrono. Olivier Py a aussi dirigé avec passion et  beaucoup d’efficacité le Théâtre de l’Odéon avant d’être brutalement remercié par Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture sur pression de l’Elysée qui avait besoin de la place! Ainsi, allait le monde sous le règne de Nicolas Sarkozy…

Dans le nouveau lieu de travail du festival, La FabricA, tout neuf et remarquablement équipé, situé dans le quartier populaire de Champleury (les HLM sont à cent mètres), il y a répété et mis en scène Orlando.
C’est une sorte de comédie  poétique mais aussi allégorique où un jeune homme part à la recherche de son père dans une quête initiatique,  sans doute inspirée de sa vie personnelle. Avec une impatience qui tient comme il l’avoue, d’une intense soif spirituelle
Le spectacle commence par  une entrée de tous les comédiens et techniciens intermittents sur le plateau, dignes et silencieux pendant qu’une voix off dit le formidable discours  de Victor Hugo, Du Péril de l’ignorance. Il  dénonçait, de façon prémonitoire, à l’Assemblée nationale en 1848, la réduction des budgets accordés aux ars et lettres,  et redisait toute  la nécessité fondamentale  de « faire pénétrer la lumière dans l’esprit du peuple ». Hugo y explique, dans une nouvelle version de la célèbre phrase évangélique: « l’homme ne se nourrit pas seulement  de pain » et que « Le bien-être matériel ne suffit pas ».
Puis commence cet Orlando, qui tient à la fois de la comédie, où il veut aussi dit-il parler de thèmes graves  » Par la comédie, je ne traite pas un sujet en particulier mais je traite la « totalité » comme sujet. mon sujet est alors: le théâtre comme totalité  et la totalité comme théâtre ».
Effectivement, cette pièce « longue et systémique « comme il dit, lui permet d’inscrire cet Orlando dans un  genre particulier qui tient du long poème lyrique à la façon du Soulier de satin de Paul Claudel, qu’il avait autrefois monté et auquel il fait très souvent référence. Mais il y a dans son spectacle, des moments de pure comédie,  voire carrément farcesques avec ces scènes de cabinets ministériels qui ont parfois des faux airs de théâtre de  boulevard
Ici, tout se passe comme si Olivier Py avait voulu nous offrir comme condensé des thèmes qu’il affectionne.  Soit d’abord et surtout un hymne à la vie sur fond de pensée catholique, où  Dieu et la grâce tiennent une part importante. C’est  ici un mélange où le meilleur frise souvent le moins bon: il y a ainsi de beaux moments d’envolée lyrique avec un rythme qui rappelle parfois celui des Cinq grandes Odes de Paul Claudel mais il a aussi des dialogues (qui parfois n’en finissent plus) moins bien traités! Olivier Py est volontiers bavard et le revendique. Et il parle de tout ce qui  l’obsède depuis longtemps. Dieu, toujours et encore Dieu, mais aussi l’amour entre de beaux jeunes hommes, le désir physique et toujours et encore, du théâtre comme lieu de vie et de mort,  de l’endroit et de l’envers, symbolisé par ce plateau qui tourne sans cesse et des coulisses. Avec des images cent fois revues chez lui comme chez d’autres metteurs en scène: la petite table de maquillage et l’accessoire fétiche d’Olivier Py, dont il ne peut se priver, cette servante,  petite ampoule au bout d’un d’un pied qui reste constamment allumée sur un plateau quand il n’y pas de représentation,  et qui doit lui rappeler  la lumière rouge du saint-sacrement dans les églises de son enfance…
Les personnages?  Il y a d’abord  nommé Orlando  comme celui de Virginia Woolf,  dont la  mère, est une   comédienne, il y a aussi un metteur en scène un peu déjanté, et qui est visiblement le seul à croire à sa belle étoile, un ministre de la Culture,  aussi grotesque que suffisant, qui rappelle  sans doute certains qu’il a bien connus…  Dans des scènes particulièrement réussies. Olvier Py règle visiblement ici quelques comptes personnels  mais  c’est vraiment drôle et bien écrit, même si cela frise parfois le théâtre de boulevard avec des mots faciles où le second degré rejoint le premier: Du genre: « Il y a des moments où je doute du magnésium et de la gauche ».
Mais  ce texte aux allures de loghorrée (plus de trois heures!), est vraiment par trop  inégal, et mériterait  de sérieux coups de ciseaux! Ce que ne fera sans doute pas Olivier Py! Bavard il a toujours été et le restera, mais  il sait aussi confier au public nombre  de  phrases plus authentiques, dites sur le ton de la confidence comme : « A la fin, quand toutes les certitudes nous ont trahi, il reste le théâtre ». « Le théâtre vit et meurt comme toutes sociétés humaines »
Par ailleurs, il a su, comme toujours, constituer une solide équipe ce qui donne une belle unité au spectacle; d’abord avec son scénographe habituel, Pierre-André Weitz qui lui a conçu un  dispositif, très astucieux et efficace, comme une sorte de grand joujou en bois, avec un plateau tournant dont il use et abuse un peu partout, et de multiples praticables dont de grands escaliers que plusieurs régisseurs n’arrêtent pas de mettre en place sans que cela soit vraiment justifié.  Mais ce dispositif, avec de grands châssis sérigraphiés  est une sorte de machine à jouer tout à fait efficace … C’est lui aussi qui a créé d’intelligents et beaux costumes.
La mise en scène comme la  direction d’Olivier Py, est solide, et ses acteurs sont des plus expérimentés  qui soient,  sinon, compte-tenu des faiblesses du texte, le spectacle ne fonctionnerait pas bien. Il y a ainsi Eddy Chignara qui incarne formidablement un ministre de la Culture, et  Jean-Damien Barbin, son directeur de cabinet, cheveux longs,  coiffé d’un vieux feutre gris,  en imperméable  minable  qui répète la même petite phrase  commençant chaque  fois par : « Tout le malheur du monde… » mais qui joue aussi un ostéopathe fou,. Il est excellent même s’il a parfois tendance à faire  du Jean-Damien Barbien,   Il y a aussi Mireille Herbestmeyer en guêpière et escarpins noirs, tout à fait remarquable dans le rôle d’une grande actrice qui change tout le temps de costume comme dans le théâtre de boulevard,  aussi délirante qu’émouvante et qui déclare sans l’ombre d’un ridicule: «   «Je suis l’allégorie du théâtre éternel.»   Elle est par ailleurs la mère insupportable d’Orlando;  Philippe Girard,  excellent comme d’habitude qui décline un même père à la fois: désespéré, exalté, déshonoré, oublié et recommencé. Il y a aussi Laure Calamy ( Ambre) et Matthieu Dessertine (Orlando).
Certes, cet Orlando est  trop bavard, trop long,  et ce théâtre dans le théâtre, tarte à la crème du spectacle contemporain,  a quelque chose d’un peu branchouille parisien. Cela dit, Olivier Py a le mérite de  proposer  une vision poétique du monde,  où  il ne craint pas d’aborder des questions à la fois philosophiques et esthétiques, à travers quelque chose qui ressemble à une comédie.
Alors, malgré une dramaturgie qui demanderait à être revue, ne faisons pas trop la fine bouche! Nous n’avons pas tellement d’auteurs  français de cette dimension, à part Valère Novarina et Joël Pommerat qui soient aussi les metteurs en scène de leur œuvre…
Cet Orlando a de sérieux défauts , n’est pas un spectacle grand public mais ne peut laisser indifférent.

Philippe du Vignal

 La FabricA, à 18 heures, jusqu’au 16 juillet, 55 Avenue Eisenhower, 84000 Avignon. T : 04 90  14 14 14.

Hypérion

Festival d’Avignon in:

Hypérion, d’après le roman Hypérion de Friedrich Hölderlin, traduction de Philippe Jaccottet, adaptation de Marie-José Malis et Judith Balso, mise en scène de Marie-José Malis

  140705_rdl_0062Hölderlin né en 1770, et mourut fou en 1743 ; dès le début de son existence, ce fut une suite de deuils: son père, puis son beau-père, ses petites sœurs et il eut une éducation marquée au petit séminaire, par l’apprentissage du grec ancien, du latin et de l’hébreu.

Hypérion, ce grand roman qu’il écrivit en 1794, met en scène un jeune grec, dont le pays est occupé par les Turcs depuis le XVII ème siècle,  qui veut redonner à son pays un véritable destin national.
C’est, comme le dit justement Marie-José Malis, « un texte qui très profond sur les catégories de la politique, celles qu’il faudrait inventer pour dépasser les échecs que nos révolutions ont connus. Beaucoup pensent qu’Hölderlin a dressé dans ce texte les tâches de la modernité politique, tâches qui sont encore les nôtres ».
Un texte dont nous ne nous sommes jamais lassés, même à travers la traduction française. Hypérion avait déjà été adapté par le metteur en scène exceptionnel que fut Klaus-Michael Grüber dans le grand stade de Berlin, celui-là même où Hitler vociféra lors  des Jeux Olympiques, et pour Avignon, dont on a pu voir récemment une captation sur Arte.
Klaus-Michael Grüber avait aussi réalisé un magnifique spectacle au Théâtre des Amandiers de Nanterre, à partir de La Mort d’Empédocle dont nous et tous ceux qui avaient pu le voir, avons encore en mémoire les images incandescentes de beauté.

Marie-José Malis a été, dit-elle, très influencée par ce spectacle et aussi, par la célèbre Electre de Sophocle mise en scène par  Antoine Vitez, avec -décor de Yannis Kokhos- ses hauts murs de vieille maison athénienne, et derrière, la mer bleue. C’est à ces deux mises en scène-culte dans l’histoire du théâtre au vingtième siècle, qu’elle a  entrepris  de  relier son travail.
Note à benêts:  la chose était prévue pour une durée de quatre heures avant qu’un SMS nous avertisse qu’en fait, le spectacle allait durer cinq heures, entracte compris…. Bref, quelque chose de pas très professionnel, d’autant plus que plusieurs d’entre nous avaient réservé pour un autre spectacle juste après. Ce mépris du public n’appelle aucun commentaire.
Nous entrons dans la salle Benoît XII qui restera ensuite éclairée. après le début du spectacle.  A Hambourg, il y a plus de vingt ans, le grand Peter Zadek le faisait déjà, mais avec une toute autre exigence artistique. « Je veux surtout pratiquer notre théâtre, » dit Marie-José Malis,  avec une rare prétention, il est frontal, adressé aux gens ».  Alors qu’on a surtout l’impression chez elle, d’un procédé facile, et sans véritable signification.

Sur la scène, un beau décor signé Jessy Ducatillon, hyperréaliste: un petit café, minable au store rouge bien vieilli, à l’enseigne ANDREAS  en caractères cyrilliques, avec trois tables dépareillées, une dizaine de chaises tubulaires dont la peinture rouge s’écaille; à droite, une affiche pour des voyages en Egypte et le rideau de fer d’un garage Peugeot sans doute définitivement fermé. Bref, ce genre de boutiques comme on en voit encore dans des villages méditerranéens où l’argent ne coule guère. Cette scénographie est sans doute le seul élément positif de cette pseudo-création qui pourrait se passer de décor.

En silence, se sont assis cinq hommes et deux femmes, et trois jeunes comédiennes amatrices, selon le programme. La salle, on l’a dit, restera éclairée et la scène elle sera dans une demi-obscurité permanente. On se demande bien pourquoi! De temps en temps, théâtre dans le théâtre! un des acteurs manipule un levier électrique (bidon bien sûr, et on n’y croit pas un instant). Il y a alors un légère modification d’éclairage. Quelle innovation! Quelle intelligence scénique!
Dès les premières minutes, on comprend que l’entreprise va être à ranger au rayon des cas désespérés. Un des comédiens se détache du groupe, s’avance, face public, murmure d’une voix fatiguée quelques vers (au septième rang, on entend à peine!) puis un autre lui succède, etc. De temps en temps, comme résignés, fatigués et rendus tristes par l’épreuve, ils bougent quelques chaises, puis s’alignent tous en bord de scène. Et cela recommence plus de deux heures durant, avec souvent de longs silences entre chaque réplique. Pas un sourire, pas un frémissement d’intelligence du texte, aucune aération visuelle ou sonore. Bref,  très éprouvant pour le public et, on a tout lieu de le supposer, pour les pauvres acteurs.
Parfois, l’un d’eux va écrire sur le mur noir, côté jardin, un mot comme: « Pourtant », « Croire », « Diotima », le nom qu’Hölderlin donne dans le texte à sa fiancée. Mais les spectateurs qui ne sont pas du bon côté, n’en voient rien. Là aussi, un vieux procédé, facile et usé, que madame Malis aurait pu nous épargner.
Ses comédiens, visiblement, n’ont pas été dirigés mais l’un d’entre eux  semble parfois enfreindre les consignes de la chef, comme Olivier Horeau qui, d’une belle voix grave,  fait enfin mieux entendre les beaux vers du grand poète allemand. Mais cela reste très ponctuel, et le ronronnement reprend de plus belle, exaspérant pour qui est venu entendre Hölderlin.
Madame Malis nous répondra sans doute que c’est intentionnel et tout à fait dans l’axe de sa mise en scène… Oui, mais voilà, n’est pas Claude Régy qui veut, et même avec des textes difficiles, il réussit le plus souvent à capter son auditoire.

Donc, comme on n’entend rien ou si peu, les spectateurs, restés quand même  étonnamment polis, discutent entre eux, envoient des textos, admirent la rampe de grillage aux tubes fluo qui traverse toute la salle jusqu’à la scène, ou regardent ceux qui partent: cela fait toujours passer un moment…
Ce happening est toujours plus intéressant que ce qui se passe sur scène où la direction d’acteurs est aux abonnés absents, et où, souvent en arrière-fond, une musique symphonique est censée soutenir le texte: autre vieille ficelle insupportable de médiocrité. Quant aux trois jeunes comédiennes amatrices, dont on ne voit pas bien ici la nécessité de leur présence, elle annonent le texte de façon pathétique.

Et, comme Marie-José Malis n’est ni Grüber ni Vitez, et que le spectacle est très statique et  les images tout à fait anodines, et  comme, de plus, cette eau tiède coule sous une lumière sépulcrale, cela provoque assez vite une hémorragie permanente de spectateurs souvent furieux, et on peut les comprendre… Bien entendu, dans ces cas-là, l’emboîtage est de règle, dès qu’une petite phrase peut s’y prêter. « Du genre: » « Personne ne veut demeurer là où nous bâtissons », ou bien: « O erreur éternelle! Quand l’homme s’arrachera-t-il à tes chaînes? « 
On a le désagréable sentiment d’être pris en otage, pendant que madame Malis fait joujou avec Hölderlin, dont la traduction d Philippe Jaccottet, n’est même pas citée en tête du programme! La majorité du public qui, hier soir, était du genre universitaire, semblait  quand même indulgente,  comme souvent à Avignon, mais quand même pas au point de revenir après l’entracte! Quant à nos confrères, toutes tendances artistiques confondues, ils étaient  accablés par ce mépris du public et cette incroyable prétention scénique. Comme nous le disait l’une d’entre eux, non sans raison: « Elle se fout de nous! Citez-moi un spectacle qui, depuis plus de quarante ans de festival d’Avignon, ait été aussi nul, et où pas un moment de vrai théâtre ne réussit à émerger ». La réponse, bien entendu, et même en cherchant  loin, est radicalement : non.
Pauvre Hölderlin, dont, dans une petite forme, Jacques-Albert Canque à Bordeaux où le poète avait été précepteur, avait, cette saison, si bien honoré l’anniversaire! Pauvre public! Pauvre festival…
Après un entracte de vingt minutes, la salle de quatre cent places ne comptait plus que soixante-dix spectateurs. Cherchez l’erreur! Nous somme restés encore une vingtaine de minutes, histoire de voir s’il y avait la plus petite évolution positive mais, comme le robinet d’eau tiède continuait à couler de plus belle, avec un mien confère, nous nous sommes enfuis sans aucun scrupule, d’autant qu’au dernier rang- nous l’avons testé-  on n’entendait strictement rien.
Donc désolé, impossible, de vous en dire plus, mais la vie est courte,  donc pas de temps à perdre à regarder les élucubrations de Madame Malis, et il y a des spectacles ici, dans le in comme dans le  off,  nombreux et tout à fait intéressants à voir. La « metteuse en scène », droite dans ses bottes,  devrait quand même se poser quelques questions: est-il normal que la majorité du public déserte son cher Hypérion ?  Ce sont sans doute de pauvres demeurés qui n’ont pas fait Normale Sup comme elle, et ne peuvent donc rien comprendre à sa dramaturgie exceptionnelle et à sa géniale mise en scène!
Reste un grave problème: comment cet ovni qu’on oubliera très vite, a pu arriver jusqu’au festival in?  Que cette mise en place (ne parlons même pas de mise en scène!) fasse l’objet d’une lecture ou d’une présentation tout à fait confidentielle pour les amis de Marie-José Malis, un soir au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers dont elle vient d’être nommée directrice: pourquoi pas et très bien!
Mais pourquoi Olivier Py a-t-il accueilli ce projet, cela tient du mystère! Enfin, peut-être pas tant que cela, si nos informations sont exactes (on espère vous en dire plus) mais cette programmation reste  tout fait regrettable et peu digne du Festival d’Avignon.

En tout cas, cet Hypérion qui doit aussi inaugurer la nouvelle saison du Théâtre de la Commune, risque de mettre à mal la politique théâtrale que Didier Bezace, son prédécesseur, et avant lui autrefois Gabriel Garran, avaient su avec patience, si bien construire. « Aujourd’hui, plus que jamais, dit Marie-José Malis qui semble ne douter de rien, se livre à une analyse géo-politique des plus pointues: « Ce projet me semble nécessaire. (sic). Il suffit de dire que c’est la jeunesse grecque et méditerranéenne qui s’y cherche et une politique de pur soleil ».  (sic!)
En tout cas, on souhaite bien du courage aux spectateurs du festival d’Avignon, s’ils veulent revendre leurs places, et on en souhaite encore plus aux  futurs spectateurs  d’Aubervilliers,  en particulier les enseignants des lycées du coin qui en ont déjà acheté pour leurs élèves. C’est vraiment  le genre idéal de spectacle, à la fois injurieux pour le public comme pour Hölderlin, qui risque de les dégoûter à jamais du théâtre. Trois mois de prison avec sursis,  selon la formule bien connue de  Jacques Livchine. Etre nommé directrice d’un centre national est un honneur qui se mérite et qui n’autorise en aucun cas à faire du n’importe quoi.
Ce que nous avons vu ce soir de première est bien triste et participe d’une escroquerie intellectuelle: le texte poétiquement lumineux d’Hölderlin devient ici d’un ennui à couper au couteau. Mais  le pire n’est jamais sûr, écrivait déjà Paul Claudel en sous-titre du Soulier de satin, et il est encore temps  pour madame Malis, de retirer de l’affiche d’Aubervilliers, (ce  que, sûre de son bon droit, elle se refusera sans doute à faire). Mais cet Hypérion est de sinistre augure, quant à sa direction à la tête d’un centre dramatique national… Jack Ralite, ancien maire d’Aubervilliers avec toute l’intelligence et le lucidité qu’on lui connaît (voir sa remarquable Lettre au Président de la République dans Le Théâtre du Blog) semblait accablé par ce qu’il venait de subir pendant plus de deux heures!
Marie-José Malis a pourtant réalisé des spectacles intéressants, quoique déjà singulièrement bavards et elle pourrait donc  revoir, sans narcissisme et avec un peu plus d’humilité, la conception même de cet Hypérion et le mettre vraiment en scène, surtout le rendre audible, et le réduire à soixante-dix minutes maximum. Cela limiterait  peut-être déjà l’étendue des dégâts! Ce qu’elle ne fera sans doute pas… On aimerait bien aussi avoir l’opinion de madame la Ministre de tutelle, sur ce spectacle,  si elle vient le voir en Avignon. Ce qu’elle ne fera sans doute pas non plus.
Notre amie Véronique Hotte a vu ce spectacle quelques jours après nous et semble avoir eu une réaction légèrement plus positive,  donc, vous aurez prochainement un autre son de cloche.

Philippe du Vignal

Deuxième son de cloche:

140705_rdl_0092Hypérion, une méditation sur la Révolution française… Le jeune homme grec de la pièce déplore la servilité de son pays durant l’occupation de la Grèce par les Turcs au XVII ème siècle et se demande sans s’illusionner comment il serait possible de se relever, mais « La gracieuse illusion d’un bonheur futur m’aura leurré.» Roman d’amour épistolaire, philosophique et politique, Hypérion est à la fois un hymne à la jeunesse fougueuse, à son engagement et un constat pessimiste :« Où pourrais-je m’enfuir, si je n’avais pas les jours aimés de la jeunesse ? »
Pour la metteuse en scène Marie-José Malis, Hypérion est français car écrit par un spectateur de la Révolution française qui dévoile ce que son pays a été et ce qu’il est devenu, mais universel,  invectivant par le verbe,  au-delà des frontières, toutes les jeunesses du monde et les figures de notre temps : « Beau, jeune, vrai, l’Olympe est l’État libre. »
Hypérion incite à l’action contre les fanatismes, les opportunismes et l’ignorance. Depuis le Printemps arabe  et les récents événements de la place Tahir du Caire, les possibles ouvertures et le désenchantement qui suivit, jusqu’à la détresse grecque, s’établit un inventaire des tentations gauchistes, droitières et nihilistes pour construire une politique nouvelle.
« Pourtant, ne cesse de répéter Hölderlin, c’est bien à partir du constat d’échec que se réinvente une politique de pur désir, d’amitié, d’amour, de regard tourné vers la nature et que peuvent se comprendre les tâches symboliques d’une modernité politique citoyenne, liberté, égalité, fraternité. Le beau, le bien, l’art et la jeunesse de l’âme et de la Nature sont de vraies valeurs, séparées de la peinture caméléon où plongent les hommes aveuglés par leur intérêt. En l’être jeune, « est la richesse, il n’est pas encore en conflit avec lui-même et parce qu’il ne sait rien de la mort, il est immortel. »
L’idée maîtresse du roman, selon Malis, via Pasolini: on ne peut faire de révolution, s’il n’y a pas une conversion poétique de la sensibilité et de l’esprit. Une nouvelle beauté doit apparaître aux hommes, beauté qu’ils trouveront dans ce qu’ils redoutent aujourd’hui et qu’ils méprisent, la pauvreté, la perte, le manque. L’amour d’Hypérion pour Diotima porte sa part de mystère divin. S’accomplit ainsi un éloge de l’âme, éternellement jeune, fascinante, indestructible.
Cette parole politique est ici mise à l’honneur, grâce à une déclamation claire et engagée, une diction qui prend son temps et dont a pleine conscience le comédien, à travers la puissance poétique et la musique du texte qu’il énonce.
Cette façon de dire, rare car non spectaculaire, exigeante et non complaisante, audacieuse et provocatrice, touche directement l’énonciateur mais aussi le public.  Chacun doit sentir que ce que l’on dit, a des conséquences sur sa propre vie. Les acteurs imposent la méditation, s’adressant à la salle éclairée, face public. Isolés ou en chœur, buste tendu vers le ciel pour l’accueil en soi du monde et de l’autre, infiniment patients et attentifs dans le silence installé. Un moment précieux de théâtre,  d’élévation rare de la pensée, et de la sensibilité.

 Véronique Hotte

Salle Benoît XII jusqu’au  16 juillet.

 

 

The Humans

Festival d’Avignon in

The Humans, texte et mis en scène d’Alexandre Singh.

shapeimage_23Cela se passe dans le grand gymnase Aubanel donc avec l’espace nécessaire à un créateur comme Alexandre Singh, ancien élève des Beaux-Arts de l’université d’Oxford, et  habitué des centres d’art contemporain, comme le palais de Tokyo à  Paris, où il a déjà présenté plusieurs installations.
Et The Humans a été créé  à la Brooklyn Academy of music à New York, comme autrefois les spectacles de Bob Wilson.

  De chaque côté de la scène, un musicien, l’un aux percussions et l’autre au synthé, et une sorte d’atelier de sculpture avec sur des rayonnages des bras, têtes, en plâtre bien aligné, et au centre, une sorte de colline d’inspiration cubiste, ainsi  qu’une sculpture jeune éphèbe vivant mais d’abord recouvert d’un drap , les  tout est blanc, gris ou crème, et au début couvert de toiles blanches, façon Christo revisité; il y aussi sur un promontoire à des toilettes de campagne, référence/citation évidente à Tadeusz Kantor et Bob Wilson n’est jamais non  plus très loin. Tous deux, venus des arts plastiques, ont, comme on le sait,  profondément bousculé les règles du jeu théâtral depuis les années 1960.
Le travail plastique d’Alexandre Singh, né à Bordeaux de parents indien et français, qui se définit comme « artiste, écrivain et metteur en scène, s’inscrit tout à fait dans cette lignée. The Humans est son premier spectacle.

Cela commence si  on a bien compris, avant la création de notre pauvre globe terrestre,  où un territoire  surgi , divisée en deux un monde apollinien, blanc et bleu, où règne un certain Charles Ray, un sculpteur très autoritaire  et un autre  monde où il y a une reine et un lapin aux longues oreilles. Il y a aussi un Voix de dieu incarnée par un chat très noir… Mais deux esprits, Tophole et Pantalingua auraient préféré que l’univers ne naisse jamais.
On parle beaucoup de création de l’univers, de la vie de la mort, de l’amour, et il y a un chœur d’éphèbes en jupette blanche, qui commentent l’action  et ces malheureux   qui ressemblent à des statues grecques n’ont qu’un numéro pour seul nom, et  vont se transformer  en véritables être humains et acquérir enfin une véritable identité.
Mais on ne sait jamais si Alexandre Singh situe les choses au deuxième voire au troisième degré, comme ces incursions dans les wc de campagne assez fréquentes, et un personnage dépose même son étron sur la scène. En tout cas, la référence aux arts plastiques comme instrument de communication visuelle est constante.

  Alexandre Singh ne craint pas de revendiquer des thématiques empruntées au théâtre classique, avec  nombre de  références au théâtre d’Aristophane, de Shakespeare bien sûr avec La Tempête, et aux opéras de Mozart  comme La Flûte enchantée, et parfois à  celui d’Euripide et de Molière comme de Woody Allen.
Les emprunts au monde de la performance artistique et au collage surréaliste, sont  tout aussi nombreux et relèvent d’une sorte de catalogue fourre-tout  peu convaincant  où tout se passe comme si Alexandre Signh voulait nous prouver l’étendue de sa culture occidentale  (mais ici, pas très bien digérée!) apprise dans une école d’art.
Mais quand il dit que « la pièce de théâtre, (dont il a cherché l’inspiration dans le dessin et la littérature satirique, mais qui ressemble malheureusement à une sorte de panel illustratif) est l’œuvre centrale et le lieu de la communication avec le public », c’est faire preuve d’une certaine naïveté. En fait, Alexandre Signh, quelles que soient ses qualités d’artiste, semble avoir  bien du mal à concilier son univers de peintre et sculpteur avec une véritable création scénique.

  Les premiers moments du spectacle sont tout à fait intrigants, mais  les propositions dramaturgiques de Richard Cran sont si peu claires, qu’après, disons, les vingt premières minutes, le  texte de ce théâtre qui se veut expérimental, de plus de deux heures trente sans entracte, se révèle aussi confus que bavard, et d’un remarquable ennui…Et cette loghorrée qui semble être la marque de fabrique  des premiers spectacles de ce festival finit par lasser: une partie du public, et plusieurs de  nos confrères ont déclaré forfait, et on les comprend.
  Nous avons essayé de tenir malgré tout, mais force est de dire que cet incroyable mélange des plus mal foutus qui se ballade, entre des dialogues interminables, des monologues pseudo-philosophiques qui ne nous ne concernent  en rien,  et des ballets néo-classiques, fait constamment du sur-place. On a la regrettable impression qu’Alexandre Singh qui s’écoute visiblement écrire, peut débiter au kilomètre ce texte aux différents niveaux de langage, de façon très narcissique, et sans se soucier beaucoup du public prié de croire au génie de cette forme assez prétentieuse, qu’il croit sans doute aussi inattendue que provocatrice mais qui, en fait, n’est pas du bois dont on fait les flûtes, et qu’on n’a aucune envie de voir une seconde fois!
Dans une démarche de condamné à mort qui voudrait à tout prix marquer sa présence au monde par une écriture des plus loghorréiques et quand même assez prétentieuse. Mais r
estent les dernières vingt-cinq minutes, scéniquement intelligentes, bien rythmées, (ce qui n’est pas le cas du reste souvent cahotant) qui sont  là du genre sublime, avec un jugement de tribunal/danse de mort où se révèle enfin un bon metteur en scène, aidé par sa chorégraphe et danseuse  française baroque Flora Sans qui sait très bien organiser l’espace avec des relations particulièrement efficaces entre danse et et texte et qui sait mettre la communication non verbale au service du spectacle . Alexandre Singh, lui,  est un remarquable sculpteur de masques qui font penser aux têtes des personnages de l’enfer du tympan de la basilique de Conques.
Ces personnages grotesques au  visage comme au corps monstrueux, sont aussi à l’évidence inspirés par ceux qui furent férocement croqués par Honoré Daumier.  Avec des costumes étonnants dessinés par Holly Waddington. Qui en France saurait faire cela? A part,  sans doute  Joël Pommerat et la grande Christine Bayle, elle aussi, spécialiste de danse baroque.

Et là, on atteint le sublime, d’autant que les acteurs/chanteurs anglais, ont tous ,sans aucune exception, une jeu oral et gestuel surtout, d’une qualité et d’une unité, d’une précision exemplaire (en particulier Philip Edegrley, Samp Crane, Elisabeth Cadwallader), et le chœur de douze  jeunes acteurs/chanteurs de Conservatoire Codarts de Rotterdam est d’une rare efficacité. Tous,de plus, passent facilement du parlé au chant. Sublime. Aucune criaillerie, aucun cabotinage mais un esprit de troupe et une unité d’interprétation, qui supplée au texte bavard, ennuyeux et peu convaincant du premier spectacle de ce jeune créateur.
Donc,  à à vous de juger, si vous avez envie de payer ce dernier acte…  au prix fort, c’est à dire en subissant une interminable loghorrée de 120 minutes qui le précède.  Mais encore une fois, les acteurs sont d’un niveau tout à fait supérieur, et dans ce festival, cela reste le plus souvent exceptionnel, et surtout pour des professionnels, cela peut mériter  le détour…

Philippe du Vignal

Gymmase du lycée Aubanel jusqu’au 9 juillet à 18 heures.

 

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