Vingt ans de mousson d’été

Les vingt  printemps de La Mousson d’été !
 
  1036652_la-mousson-dete-festival-du-futur-web-tete-0203727937419_660x352pDepuis vingt ans déjà, l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson accueille à la fin août, La Mousson d’été.  Fondée en 1995 par Michel Didym, comédien, metteur en scène, et actuel directeur du  Centre dramatique national de Nancy, elle met à l’honneur les lectures de textes dramatiques contemporains et quelques spectacles. Mais c’est avant tout  par la lecture et donc l’écoute, que résident l’exigence et l’objectif  de cette manifestation théâtrale.
Au fil des étés, il y a eu  une diversité d’auteurs de plus en plus grande, venant de différents pays d’Europe et d’autres continents : Philippe Minyana, Patrick Kermann, Bernard-Marie Koltès,  Ghérasim Luca, Rémi de Vos, Xavier Durringer, Armando Llamas, Werner Schwab, Aziz Chouaki, Mahmoud Darwich, Hanoch Levin, Karin Serres, Saadallah Wannous, Giusseppe Manfridi, Nathalie Fillion, Christophe Pellet….
  Promotion et découverte des écritures actuelles: La Mousson d’été a ainsi révélé, au public  amoureux de l’écriture poétique et dramatique, de nombreux écrivains, magnifiques et novateurs, de cette fin du 20ème siècle et du début du 21ème siècle. Sans oublier les acteurs, metteurs en scène, musiciens, traducteurs, et universitaires qui participent à cette manifestation…Comme en témoigne La Mousson d’été  1995-2014. Vingt  ans d’écritures contemporaines de Maïa Bouteillet publié aux Solitaires intempestifs, c’est une période importante et emblématique dans l’évolution esthétique et éthique du théâtre.
   La Mousson d’été accueille aussi les ateliers de l’Université d’été européenne sous la direction de Jean-Pierre Ryngaert, assisté de Pauline Bouchet, animés par Mathieu Bertholet, Joseph Danan, Nathalie Fillion et J.P. Ryngaert.  Conférences et débats, ont aussi permis de réfléchir, en ce vingtième anniversaire, à la mutation du spectacle à l’ère des nouvelles technologies et de l’art numérique qui font partie désormais de la création dramatique. Ce qui perturbe sans  doute ses codes esthétiques, une certaine pratique du théâtre et la réception des œuvres auprès du public  comme des professionnels. La conférence, brillante et vivante de Michel Corvin, Par quel bout un lecteur peut-il prendre les textes du théâtre d’aujourd’hui ? en  a été la savante et juste illustration.
 Mais ces changements sont loin de faire peur à l’équipe de La Mousson d’été.  « En vingt ans de Mousson, nous sommes passés par toutes les peurs, que nous avons tous ensemble travaillé à comprendre et  à dépasser. Ce dépassement, nous voulons en faire le cœur de la recherche et de la découverte dans l’écriture dramatique et l’associer à notre avenir de Théâtre » dit Michel Didym.
 La Mousson d’été  2014  a en effet invité les auteurs et le public à réfléchir sur cet étrange phénomène: la peur, et « les multiples facettes de ce sentiment irrationnel et irrésistible (…) La peur est en train de prendre une place de plus en plus importante dans notre vie. Elle envahit la politique, la vie quotidienne et la vie culturelle. » a dit aussi M. Didym.
Sous ce signe, La Mousson d’été  nous a  proposé une riche variété de lectures,  où ont pris  place l’humour (parfois grinçant!), la cruauté, le désespoir. Et où a dominé une pensée sensible et prégnante de notre histoire socio-politique, loin des sentiers battus, toute en intelligence et délicatesse.
  Nous n’avons pu goûter à toutes les mises en espace, comme celles notamment  d’Extase et Quotidien. Un tableau moral de Rebekka Kricheldorf (Allemagne) dirigée par Frédéric Sonntag ou de Décalage vers le rouge de Yannis Mavritsakis (Grèce), dirigée par Véronique Bellegarde. On a pu voir  Vitrioli de cet auteur, mise en scène par Olivier Py au dernier festival d’Avignon.
 Mousson d’été 2014  fort réussie, avec quelques lectures marquantes, surtout les deux derniers jours, comme La Revanche  de Michele Santeramo (Italie), texte français de Frederica Martucci, dirigée par Laurent Vacher.  Vincenzo, un  agriculteur, suite à l’usage de pesticides, ne peut pas avoir d’enfants à moins de suivre un traitement très coûteux. Au même moment, on l’exproprie d’une terre où doit passer une ligne de train… S’ensuivent  rencontres et situations tragi-comiques. C’est une belle évocation d’une « réalité contemporaine en Italie et ailleurs ».   
  La lecture de That moment de Nicoleta Esinencu (Moldavie), texte français d’Alexandra Lazarescou, a été  dirigée par Véronique Bellegarde. La pièce est fondée sur un fait réel qui a eu lieu, de nos jours, en Moldavie : un père a coupé le doigt de son enfant, et a lui a volé l’argent de son porte-monnaie. Elle met en jeu diverses problèmes sociaux et politiques,  le mensonge et «  … de that moment quand tu es « adibas » et que tu rêves de devenir « adidas » » !
A noter également, la lecture de  J’appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri (Suède), texte français de Marianne Segol-Samoy, dirigée par Michel Didym. Une voiture explose au centre de Stockholm, panique générale ! S’agit-il d’un acte terroriste ? Amor, jeune homme issu de l’immigration, arpente les rues en essayant de ne pas se faire remarquer… : « Quelle identité adopter quand tout le monde vous regarde d’un œil suspicieux et qu’on devient l’autre, à son corps défendant ? ».
Autre très belle mise en espace, avec une question sous forme de monologue: un prisonnier peut-il, de parloir en parloir, enfermer celle qui a l’art pour liberté ? la lecture dirigée par Daniel Martin de L’homme de longue peine de Jeanne Benameur (France) avec, seule en scène, Marie-Sophie Ferdane.
Le texte du pot de clôture,remarquablement lu par Florian  Antoine, Le Brognet de Rémi de Vos, était tellement drôle! et quelque peu autobiographique… Il y eut aussi de magiques Impromptus de la nuit, nouvelles du monde, écrites en résidence à l’Abbaye des Prémontrés par Yannis Mavritsakis et Rémi de Vos. A noter aussi la voix et la présence  émouvante d’Odja Liorca,  au concert de fin de Mousson d’été.
Et toujours ce dernier soir,  La Gazette contemporairement temporaire des Potes-à-Mousson  par Christine Murillo et Philippe Fretun qui fut un grand moment de bonheur théâtral! Et un cadeau jubilatoire, émouvant, merveilleux d’esprit et de reconnaissance,  à Michel Didym, à  sa Compagnie Boomerang, à Véronique Bellegarde et à toute l’équipe du festival! Comme pour dire rendez-vous l’année prochaine, la fête, l’audace et la découverte continuent ! Au diable la peur !
 
Elisabeth Naud


Archive pour août, 2014

Discours à la nation

Festival d’Aurillac

Discours à la nation d’Ascanio Celestini et David Murgia, texte et mise en scène d’Ascanio Celestini

p183766_5C’est probablement le meilleur spectacle de l’édition 2014 de ce festival  International de théâtre de rue comme intitulé dans la plaquette, et qui se déroule… dans la belle petite salle du Théâtre d’Aurillac. Ascanio Celestini est un auteur peu connu en France  mais dont les textes de ses spectacles sont régulièrement édités, et joués en Belgique. Avec un prédilection pour ce qu’on appelle le théâtre-récit, soit un théâtre  où le personnage principal est aussi une  sorte de conteur et  où s’est illustré avec bonheur le grand Dario Fô, avec Mistero Buffo, en 1969  qui a aussi été joué au Festival d’Avignon ; Mort accidentelle d’un anarchiste, en 1970, et Faut pas payer, en 1974.
Pièces anticonformistes,  et très engagées  au plan politique et social que le réactionnair e pape Paul VI n’apprécie pas du tout et pour lui, ce Mistero Buffo  offense « les sentiments religieux des Italiens ». En 1973, Franca Rame sa comédienne et épouse  reçoivent de nombreuses menaces, et elle  sera torturée et violée par  des néofascistes.
Ils écriront en collaboration Récits de femmes et autres histoires,   des monologues inspirés par la lutte des Italiennes pour le droit au divorce et la légalisation de l’avortement.
C’est dans cette même veine que se situent des auteurs comme  Marco Paolini, David Enia ou Ascanio Celestini dont en France,  Charles Tordjman avait monté La Fabbrica, et Olivier Favier a traduit plusieurs de ses textes. (voir les numéros 12,13, 15 et 16 de la revue Frictions). Ascanio Celestini  est tout aussi engagé sur le plan politique et social que pouvait l’être Dario Fo à son époque
Sur scène, une scénographie sommaire faites de casiers à bouteilles en bois et d’éclairages surtout composés de baladeuses accrochées un peu partout, et l’acteur belge David Murgia que l’on connaît en France pour avoir joué dans les mises en scène assez passionnantes de son frère Fabrice Murgia (voir Le Théâtre du Blog).
David Murgia est seul en scène, accompagné parfois par Carmelo Prestigiacomo, et s’en prend avec bonheur aux  conflits permanent entre dominés et dominants. Ascanio est très malin et  donne la parole aux  dominants.  Qu’ils soient issus du sérail politique ou chefs d’entreprise. Et c’est un véritable feu d’artifice, sans aucune concession,  comique mais à la férocité exemplaire,  d’un cynisme absolu, pas loin parfois de Swift!  Aucun doute, David Murgia est un excellent acteur et sait donner sens et force à la parole de Celestini…
Les mots claquent, durs, et parfois féroces et on se demande même comment les représentant des syndicats peuvent être aussi dociles, aussi démissionnaires. : « Je suis angoissé.Pourquoi suis-je angoissé ? À cause de l’avenir de mon fils ?À cause du gouvernement et de sa dérive autoritaire ?À cause des guerres et de la pauvreté et de la pollution ? Ai-je une alternative ? Un autre monde est-il possible ? Ai-je mis le doigt sur la coupure de la tronçonneuse existentielle ? Puis-je enfin aller chez le médecin et lui dire  «Le mal est là. Mettez-moi un pansement, de la gaze, un plâtre» ? J’envie les camarades. Les maquisards de l’ancien temps qui pendent Mussolini par les pieds sur le Piazzale Loreto, qui le détestent et continuent à lui tirer des coups de feu dans la tête quand il est déjà mort ».
Ascanio Celestini tire à bout portant et c’est un véritable feu d’artifice et d’une férocité exemplaire. Un seul petit reproche: David Murgia parle parfois trop vite et on a  parfois du mal à comprendre  ce règlement de comptes exemplaire auquel se livre Ascanio Celestini mais, qu’importe finalement  ce Discours à la nation est un spectacle d’une rigueur exemplaire, dur, impitoyable, dans la lignée de Dario Fo, et qui fait du bien.
Si vous croisez ce spectacle sur votre chemin théâtral, n’hésitez pas. Les spectateurs à Aurillac lui ont fait un accueil triomphal,  et c’est justice…

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 21 au 23 août.

 

Yerma

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Yerma, drame rural de Federico Garcia Lorca, mise en scène Daniel San Pedro

  Lorca, le poète assassiné a enchanté notre jeunesse, et des bribes de vers nous reviennent encore en mémoire : « Y que yo me la llevo al rio/ Creyendo que era mozuela/ Pero tenia marido/ Fué la noche de Santiago… »
Yerma vient d’être mariée à la campagne, son mari cultive la terre et  élève ses brebis mais elle attend vainement que son ventre s’arrondisse, et reste cloîtrée  à la  maison   dont elle ne peut sortir,  sans que les soupçons des voisins ne nuisent à sa réputation.
Et cinq ans après, elle reste ainsi enfermée dans sa solitude. Il y a une belle sensualité dans la mise en scène plantée devant un hangar de bois à portes coulissantes, Yerma se lave dans un tonneau d’eau jouxtant la maison, utilise l’eau pour récurer le plancher, et les voisines viennent aussi s’y laver.
  Elle étreint son mari, le déshabille, lui lave les pieds, mais c’est peine perdue. Il lui interdit de sortir seule, mais elle s’échappe et se risque même à échanger quelques mots avec un voisin très distant, mais on sent un courant passer entre eux.
Les voisines venues lui rendre visite avec leur ventre rond et leurs bébés ne parviennent pas à la réconforter. De splendides projections de nuages sur les champs accompagnées au piano par Pascal Sangla viennent aérer la tension qui pétrifie ce rêve d’enfant impossible.
On assiste au cardage de la laine où les femmes se déchaînent, mais le mari de Yerma va  remettre de l’ordre et elle devra aller  consulter une sainte femme qui lui recommande des prières à dire, mais rien n’y fait.
La dernière scène où son mari lui avoue qu’il ne partage pas son rêve d’enfant lui sera fatale, et Yerma le tuera dans une étreinte suprême !

Edith Rappoport

Théâtre 13  jusqu’au 5 octobre, mardis, jeudis, samedis à 19 h 30, mercredis, vendredis à 20 h 30, dimanche à 15 h 30, 30 rue du Chevaleret 75013, tél 01 45 88 16 30

Cirquélix/La Passante

Festival d’Aurillac:

Cirquélix par la compagnie La Passante

  201406242118-fullCela se passe dans  la cour de l’institution Saint-Eugène, un grand lycée privé, pas très loin du viaduc.  Il y  a une centaine de spectateurs debout sur le sol goudronné et, du moins au début, constamment arrosée par un jet d’eau, une grande spirale  faite de coquille vides d’escargots, mise en abyme évidente de la structure de l’animal lui-même.
L’énigmatique gastéropode est,  on le sait, symbole de lenteur: nous sommes donc accueillis avec la plus grande lenteur  par quatre jeunes femmes en escarpins et robe noire qui « veulent  (sic) reprendre la mesure de l’humain, du rapport de personne(s) à personne(s) dans un autre temps »  … « L’animal fauve de ce cirque est un escargot. C’est lui qui donnera le tempo, aussi lent que lorsqu’il rampe, aussi rapide que lorsqu’il s’enroule dans sa coquille ».
L’hermaphrodite, se promène donc avec lenteur  sur les bras, le cou ou les jambes de chacune, c’est selon, et sème la trace indélébile de  son passage..
. Le temps semble se figer et force le public à adopter un autre regard.  Nous sommes debout et contraints  de regarder les soi-disant performances circassiennes de ces mignons petits fauves qui travaillent au ralenti, sous les ordres de leur dompteuses.
Il nous faut donc moduler notre propre espace pour saisir et comprendre l’enjeu de ce Cirquélix installé sur quatre petits plateaux ronds de velours rouge, soit en restant auprès d’une des dompteuses, soit en allant aussi voir le travail des autres.

Elles nous nous proposent des numéros de prestidigitateurs  ou  de domptage: le fauve est lâché et fait son entrée sur la piste, etc…  Transporté par hélicoptère, un escargot est suspendu dans les airs et réalisera la performance de battre dans un grand bocal son record d’apnée, il y a aussi des portées acrobatiques, et quelques numéros de voltige du moins quand l’animal le veut bien.
« Etrange cirque chimérique » dit la note d’intention. Soit… mais gastéropode oblige, le temps est bien long,  surtout debout et dans l’humide nuit d’Aurillac. Quelques spectateurs commencent à prendre avec la lente audace  qui sied ici, le chemin de la sortie… et nous aussi.

Laura Dauzonne

 

Hagati Yacu

Festival d’Aurillac

Hagati Yacu

course-MLDalila Boitaud-Mazaudier et Cécile Marical ont travaillé longuement, avec l’écrivain Boubacar Boris Diop à l’écriture et à la conception artistique de Hagati Yacu (« Entre nous », en kinyarwanda). Un regard à la fois précis et indigné sur le génocide des Tutsi par les Hutu en avril 94. Elles en ont fait un spectacle  conçu pour un espace public en trois épisodes.
Quand on  a pas pu voir le premier, on commence par le second  dont le thème est:  que faisiez-vous en avril 94 ? Le Rwanda était loin des esprits : « Moi, je regardais le foot. Moi, je n’étais pas née, il faisait beau… » A l’autre question posée : qu’est-ce qu’un voisin ? Quelqu’un répond: « Un proche qui peut devenir le plus proche ennemi ».
Ces voix enregistrées disent mieux que tout,  la stupeur dans laquelle est tombée la nouvelle du massacre : cette inhumanité est si loin de notre humanité banale, l’écart entre ce que nous croyons être un homme,  et ce que sont les hommes.
La mise en scène associe à ces paroles fortes l’excitation attisée par la radio : tuez les tous, méthodiquement. M
ais le spectacle  est gâché par une mise en scène qui n’est  ni à la hauteur des mots ni des faits.
On comprend l’utilisation des palettes, sur scène  et pour asseoir le public qui est, du coup, en partie mêlé à l’action : elles peuvent représenter le nombre, l’efficacité industrielle du massacre. Et pourtant l’image est pauvre, à côté de ce qui est dit. Mimer la peur, la mort, la terreur de l’emprisonnement, faire vaguement jouer au public le rôle de prisonniers, est voué à l’échec.
On nous dira sans doute qu’il fallait voir la premier épisode pour apprécier le suivant : on peut attendre aussi que chacune ait son autonomie artistique et son sens propre.
 Le troisième épisode fonctionne de façon beaucoup plus convaincante et –qui ne se contredit jamais ?– bénéficie de la mémoire du second.
Dans un gymnase, des grandes bandes de toile blanche sont déployées qui  porteront la trace des corps massacrés. Enduits de sang rouge, de sang noir, plâtrés et blanc, les acteurs perdent toute identité, alors que justement  la question de l’identité est au centre du génocide : quel est ton nom ?
La transposition plastique répond avec force aux témoignages donnés par les comédiens qui encadrent la scène et le public. 
Parler de ces horreurs, en empêcher l’oubli : les auteurs et les interprètes sont devenus des militants de la mémoire du Rwanda, avec le soutien des associations  qui luttent pour  cette cause, et  pour une vigilance humaniste « Plus jamais ça » : c’est sans doute le rôle du théâtre dans l’espace public. C’est aussi le rôle de l’artiste d’être à la hauteur de son sujet. Et là, elle est vertigineuse…

Christine Friedel

Spectacle joué du 20 au 23 août.

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Graceland

Festival d’Aurillac

Graceland

theatrederue2014-theatre-de-rue-eclat-aurillac-bele-bele-gra_1715839Une station-service un peu à l’abandon, au bord d’une route, avec un grand Elvis en plastique légèrement déglingué. Du déjà vu,  ça vous a un petit côté Bagdad Café, film modeste des grandes solitudes et des grands espaces, et des tendresses de passage.
Grace, la tenancière, vit ici toute seule avec une animal de compagnie (une dinde imberbe…),  que veient voir  de temps en temps par Bernard et son camion. Échouent chez elle successivement un guitariste en panne de moto, puis une femme jetée là par son compagnon…
La vie s’organise, avec peu de mots. Ce ne serait pas grand-chose, si n’apparaissaient pas, la nuit, des êtres fantastiques, ours à vélo, renards écrasés reprenant vie (très jolie manipulations d’objets)… Mais le spectacle prend  son  rythme, et il y a surtout, au centre de ce quotidien lent et en marge, une comédienne d’une justesse et d’une simplicité parfaites.
Chantal Joblon n’en fait pas des caisses et  il lui suffit de ne pas relâcher une minute son énergie, avec une bienveillance et un humour chevillés au corps. Du coup, le spectacle est dôle, tendre, d’une lenteur qu’on n’a jamais envie de lui reprocher.
Il y a là des bons sentiments, et parfois pas de sentiments du tout, sur fond de musiques nostalgiques. Cette fois l’expression est juste : les personnages sont dans un « vivre ensemble » tout simple. Voilà un beau spectacle, d’une poésie retenue, pudique. Un spectacle de plein air plutôt  qui a besoin de ces espaces indéterminés qui entourent les villes, d’un bord de route un peu en friche, avec des arbres, et hors du temps.

Christine Friedel

Around

Festival d’Aurillac

Around

Le spectacle du groupe Tango Sumo  tient davantage du boléro, sans Ravel, que du tango : tout est construit sur une danse entêtante, répétitive, un ostinato qui monte au rythme accéléré des battements du cœur et de l’essoufflement.
Respirations, course, chutes et élévations : le groupe palpite, se défait, se refait, se traverse lui-même, toujours impeccablement solidaire, lié. Garçons et filles donnent la même énergie, gommant les individualités et laissant passer quelque chose des personnalités, ce qui n’est pas la même chose…

Et après ? Après, c’est tout. Un beau moment de danse contemporaine, qui bénéficie de la scénographie la plus simple et la plus juste qui soit : un carré, déterminé par de petites lampes au sol. Un carré qui permet de travailler avec force sur les directions, et donc sur les élans. Avec le public tout autour.
Le spectacle est à la fois très abstrait et très physique, précis, bien fait. C’est peut-être son défaut : beau travail sérieux et programme bien rempli…mais auquel il manque la petite déchirure qui ouvrirait à l’enthousiasme.

Christine Friedel


Stupeur et tremblement

Stupeur et Tremblement d’Amélie Nothomb, adaptation et  mise en scène de  Layla Metssitane.

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Nicolas Derné

  Le Théâtre du Blog avait salué à sa création, en 2010 au festival d’Avignon ce  spectacle qui  a connu une tournée en Amérique du Sud et en Amérique centrale. Avant de repartir pour les  Etats Unis et le Canada, il fait escale à Paris.
  Layla Metssitane nous entraîne dans le monde déshumanisé d’une entreprise japonaise en 1990: un milieu hostile, en particulier aux femmes et  qui avait fait  très vite connaître Amélie Nothomb à la sortie du livre  en 99.
Dans la première partie, Layla Metsitane nous surprend par son audace : voilée d’un niqab, elle évoque, en le retirant progressivement, les contraintes psychologiques et physiques que la société japonaise de l’époque imposait aux femmes:  «S’il faut admirer la Japonaise, dit Amélie Nothomb, c’est parce qu’elle ne se suicide pas!»
Le parallèle avec d’autres civilisations est aisé… Au fur et à mesure qu’elle se dévoile, Layla Metssitane maquille son visage afin de ressembler à une parfaite Nipponne. Transformée, elle nous fait basculer, en quittant une nuisette pour un tailleur  et des talons hauts, dans le récit d’Amélie Nothomb, quand elle est devenue Amélie-san, jeune interprète travaillant dans l’entreprise Yumimoto.
  Avec délicatesse et cruauté à la fois, l’actrice endosse les personnages qui entourent Amélie, dont mademoiselle Fubuki, symbole de toutes les soumissions morales et physiques. Dans la dernière partie, sur la musique du Boléro de Maurice Ravel, Layla Metssitane  se démaquille et retrouve son costume initial!
Cette musique correspond bien à  la chorégraphie minimaliste de ses gestes  quand elle se grime ou  incarne les différents personnages. Tout en grâce, elle a des mouvements de main qui donnent à voir ce que les mots ne peuvent exprimer. En cela, elle devient une vraie Japonaise,  et c’est très  beau.
Même si les mœurs ont  bien entendu évolué au Japon, ce monologue mériterait d’y être aussi vu…

Jean Couturier

Théâtre de Poche-Montparnasse jusqu’au 26 octobre.     

Entretien avec Aurélie Dupont à Tokyo

Entretien avec Aurélie Dupont à Tokyo
 À propos de sa dernière création, Sleep, chorégraphie de Saburo Teshigawara.Aurélie Dupont, danseuse-étoile à l’Opéra de Paris, sera maître de ballet de l’Opéra de Paris à partir de novembre prochain.
photoJ. C: Comment avez vous rencontré Saburo Teshigawara pour ce projet?
A.D. : En 2006, j’ai vu pour la première fois son travail à l’Opéra de Paris, avec Air ; j’ai trouvé cela très beau.
En septembre dernier, Brigitte Lefèvre m’a dit qu’il  allait  faire une création à l’Opéra, et qu’il aimerait travailler avec moi, j’ai répondu : « Bien sûr,  on y va ! »
Je savais qu’il demandait pas mal d’improvisation, c’était quelque chose qui pouvait m’effrayer un peu mais, comme je suis attirée par ce que je ne sais pas faire, j’ai eu très envie de collaborer avec lui.
Nous nous sommes vus l’hiver dernier et nous avons créé Darkness is hiding black Horses. J’ai adoré sa façon de m’amener très doucement à improviser et je me suis sentie à l’aise. En mars, il m’a parlé d’un nouveau projet pour cet été, au Japon, avec sa compagnie ; j’ai dit oui, tout de suite.
Humainement, c’est quelqu’un de très généreux, nous avons eu de longues discussions et j’ai aimé son travail chorégraphique.
- On sent dans ce spectacle une véritable volonté de constituer un groupe cohérent sans «stars» qui se différencieraient les unes des autres. Cela vous a-t-il plu?
- A. D. : En danse contemporaine, on rencontre moins cette différentiation, cette question de premier rôle ou de second rôle ; il suffit de voir les spectacles de Pina Bausch, par exemple. Dans Sleep, personne n’a la vedette, même pas Saburo en tant que chorégraphe : il y a des solos, pour moi comme pour lui ou pour Rihoko. Il s’agit surtout de former un groupe, d’être ensemble, plutôt que de se mettre en avant, et cela me va très bien : si je m’étais sentie superstar, cela m’aurait mise mal à l’aise, je pense. C’était intéressant pour lui ce mariage entre le classique et le contemporain, mais ce n’était pas l’objet principal de notre cohabitation.
- Il existe un moment étonnant dans Sleep, qui est la déconstruction d’un  ballet classique, Casse-Noisette. Cela vous a-t-il étonné?
A. D. : Saburo Teshigawara est quelqu’un qui a beaucoup d’humour. Il a la sagesse des hommes qui ont cent cinquante ans et, en même temps, il a l’humour d’un enfant. Il a une grande rigueur et, à l’intérieur de cette rigueur, beaucoup d’improvisation.

-: C’est un créateur complet : chorégraphe, danseur, costumier et  scénographe. Vous êtes danseuse étoile et vous allez devenir prochainement maître de Ballet  à l’Opéra de Paris . Avez-vous le projet de faire une chorégraphie?
 

AD: Non, pas du tout. Je pense que ce sont deux métiers différents. Je n’ai jamais rencontré d’excellents danseurs-étoiles qui réalisaient d’excellentes chorégraphies. Pina était une très bonne  danseuse dans ses  créations, mais c’est un cas rare. Je serais capable de créer un solo ou un duo, mais pas une pièce pour , plusieurs danseurs.

- Au Japon, vous êtes une icône, comme tous les danseurs de l’Opéra de Paris (on ne se rend pas compte, en France, de cette dimension!). Danser du contemporain ici, était-il aussi pour vous une volonté de casser cette image?
 

A.D. : Non pas du tout. Cette image, je l’ai déjà cassée dans la maison-mère. En ce qui concerne l’ouverture de ce pays à la danse contemporaine, je suis déjà venue au Japon, danser au Festival des meilleurs danseurs du monde, qui a lieu tous les trois ans, et j’y ai souvent apporté des pièces contemporaines, pour former le public japonais à cette danse.
- : Ce spectacle japonais aurait-il un avenir en France?
 AD: Je pense que cela se fera. Saburo en a envie, moi également. Et Saburo est très connu en Europe.
-: Une dernière question, à propos de la critique de danse qui est de moins en moins assurée   dans la presse écrite,  et de plus en plus, par des sites individuels ou des collectifs de critiques, qu’en pensez vous?
A.D. : Pour moi,  il est difficile d’être un bon critique de danse. Je me suis souvent trouvée en conflit avec des critiques de danse classique, car je n’étais pas d’accord sur le fait qu’ils parlaient d’un ballet, sans en connaître l’histoire!
A la limite, comme je vous le disais, je ne crois pas qu’un danseur-étoile puisse devenir chorégraphe, mais je pense qu’un bon-danseur étoile peut devenir un bon critique.
 
Jean Couturier
 Tokyo Metropolitan Theater le 15 août.

 

festival d’aurillac: les spectacles

Festival d’Aurillac 2014

Docteur Dapertutto, direction artistique et mise en scène de Mauricio Celedon, composition et direction musicale Jorge Martinez Flores

  actu_jc1Régulièrement invité ici (on se souvient de Taca Taca mon amour et de Malasangre…),  Mauricio Celedon fait l’ouverture du Festival avec le défilé d’une foule dépenaillée hurlante, qui pousse de grandes cages environnées de flocons de neige savonneuse, où sont enfermés des prisonniers,.
  Docteur Dapertutto, c’était  le surnom adopté par Vsevolod Meyerhold, immense metteur en scène qui fit son miel de la Révolution d’octobre. Il bouleversa radicalement les conceptions et les théories du théâtre, mais fut  assassiné par Staline en 1940,  à cause de son engagement total dans la Révolution d’Octobre.
Douze acteurs acrobates et une trentaine de stagiaires formés en quelques jours, entraînent la foule dans une geste  émouvante vers la place des Carmes ou se déroule à 17 h la représentation gratuite qui a été prise d’assaut très à l’avance par des centaines de spectateurs.
D’abord gênés par la foule, nous avons pu enfin voir des acrobaties poétiques et musicales sur  de grands trapèzes, la mise  dans les flammes de deux personnages au lointain. La voix de Julie Byreye accompagnée  de celle de Jean-Paul Beirieu et François Morel,  aidaient l’envol des artistes.
Impossible de relater dans les détails cette vibrante épopée de la vie de Meyerhold inspirée par le livre de Béatrice Picon-Vallin,  mais ce Docteur Dapertutto a créé  une belle émotion…

www.teatrodelsilencio.net

Choir , écriture, trajectoire et mise en scène de Didier Manuel

03-Materia-Prima_CHOIRPierrick-DelobelleCréé en 1992  par Didier Manuel,  plasticien, comédien et metteur en scène, Materia Prima Art Factory s’est installé en 99 dans une friche artistique et culturelle  le Totem,  où elle vit, travaille et organise des événements, soirées, festivals, colloques.
Choir se joue sur le parvis d’un grand centre commercial. Avec,  au fond, un plateau  d’où partent les musiques et les commentaires qui orchestrent la soirée. Au jardin, une rangée de caddies et une grosse berline  avec chauffeur.
  On demande à des spectateurs de venir pousser des caddies, et de porter des sacs de supermarché. Et  une quinzaine d’acteurs s’emparent à leur tour de caddies,  entièrement nus, hommes comme femmes et entreprennent une bacchanale commerciale, ronde sans fin d’une soixantaine de caddies, chorégraphiée avec rigueur, au rythme des musiques chorales envoyées du plateau.
Certains des acteurs sont tatoués des pieds aux épaules. L’émotion surgit parfois de cette singulière performance qui se termine  avec  l’arrivée de deux élévateurs qui emportent les danseurs à une dizaine de mètres de hauteur.  Mais la dimension critique sur notre monde jetable reste malheureusement absente de cette belle performance musicale et chorégraphique.
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Cinérama par l’Opéra Pagaï, conception, écriture et mise en scène de Cyril Jaubert

1-Opera-Pagai-cVincent-MuteauNous sommes attablés sur une place d’Aurillac et on vient nous distribuer des écouteurs que nous devons partager pour devenir voyeurs et comprendre ce qui se passe dans le quotidien de cette ville.  Deux scénaristes sont en train de préparer un film, invisible pour qui n’entend pas les commentaires, mais hilarant pour ceux qui les entendent.  L’argument: le  départ à la retraite de Tony, garçon de café aimé de ses clients,  dont le salaire  n’a jamais été augmenté…
Mais il y a aussi un ouvrier qui  se fait refuser un prêt par sa  banque,  et est poursuivi amoureusement par l’employée qui  le lui a refusé. Un chanteur amateur est empêché d’aller répéter par sa compagne vieillissante et aigrie, mais   elle se radoucit et se fait tout miel. Un amoureux éperdu tentant de charmer une apparition à la fenêtre…Des amis se sont réunis au café…

 Bref, rien que de très ordinaire, mais hilarant pour ceux qui entendent,  alors que les autres ne voient rien.   Et on revient régulièrement à l’écriture du scénario en cours, que retenir, que choisir ? Les sept acteurs nous ont régalés. Après Safari Intime, vu  il y a deux ans à Aurillac, Cyril Jaubert réussit un coup de maître. Intégré dans le quotidien de la ville avec un  théâtre invisible et léger,  il triomphe sans forfanterie.

Ersatz  de et par Constance Biasoto et  Elsa Mingot

5026986195122a451f884892a0b40898C’est une recherche sur l’effondrement des modèles ! Dans un espace jonché de petits bouts de bois, trois actrices se précipitent à tour de rôle pour tirer d’un bocal, des papiers qui témoignent de situations acceptées ou refusées par les deux autres : reconstruire, se défouler, faire table rase.
  Mais les tableaux à peine esquissés se succèdent sans réussir à éveiller l’intérêt ! Une seule séquence émouvante: le récit d’une sœur disparue et retrouvée au bout de vingt ans, sans un mot de commentaire sur son absence. Mais est-il vraiment indispensable d’ affronter un public avant d’avoir terminé un spectacle ? Cet Ersatz porte trop bien son nom !

Animal sentimental par l’Illustre Famille Burattini.

Madame Rita est à la caisse; particulièrement revêche, elle  vitupère contre les spectateurs qui font  longuement la queue avant de pénétrer dans le bel espace derrière la caravane, sous les arbres. Burattini raconte ses exploits, ses tournées fantastiques, mais c’est Rita qui tient le haut du pavé...
C’est elle qui installe,  manipule, assure les effets magiques avec les animaux savants et qui se perd dans une émotion larmoyante, à l’évocation de sa défunte grand-mère.
La magie du théâtre forain opère  une fois de plus, grâce à la gouaille magistrale de ce couple étonnant. Mais ce spectacle encore fragile doit  mûrir pour trouver son véritable équilibre.

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Edith Rappoport

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