Le festival d’Avignon 2014: suite et fin

 

Le festival d’Avignon 2014: suite et fin….

Voilà, Olivier Py et son équipe, dont cela a été un rude baptême du feu  à la direction du In, Greg Germain et la sienne pour le Off,  peuvent enfin souffler… L’édition 2014 aurait pu plus mal se passer… On ne dira pas: malgré les intermittents pour ne mécontenter personne, mais les faits sont têtus, disait Lénine, et ce sont bien finalement eux qui ont réussi à maîtriser la situation, ce qui n’était pas évident. Bien vue en effet, l’annulation/coup de semonce presque au dernier moment, de la première  du Prince de Hombourg, puis la proclamation digne et sobre, le soir de la nouvelle première, de quelque cinquante acteurs et techniciens, remarquablement mise en scène  sur le grand plateau de  la Cour  d’Honneur, bien vu le discours en voix off de Victor Hugo avant les représentations à la FabricA, d’Orlando ou l’impatience, avec, là aussi toute l’équipe  silencieuse, écoutant avec le public la parole de ce poète visionnaire; bien vus enfin  les multiples messages, tout aussi dignes et responsables des acteurs du off…
Les intermittents auront su avec unité et une certaine solidarité,  montrer qu’ils ne se laissaient pas faire par un gouvernement qui, après avoir soufflé le chaud quand il était dans l’opposition, souffle maintenant le froid, et qui, sans état d’âme quand il est aux affaires chante le vieux refrain des gouvernements de droite: jouez d’abord, les enjeux économiques sont trop importants et on examinera votre situation ensuite…

Le petit tour de passe-passe de Manuel Vals était un peu gros. Et il n’a quand même pas osé venir en Avignon! Quant à Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, elle a été accueillie… plutôt fraîchement par une équipe d’intermittents qui lui ont  fait savoir , haut et fort, qu’ils n’accepteraient pas la remise en cause et le durcissement des conditions de la nouvelle convention-chômage, quand elle était en visite au centre du Festival off. Elle est allée aux rencontres Théâtre et Jeunesse du In, mais de là, à assister à un spectacle…
Le bilan? Quelques chiffres, cela ira plus vite: l’édition 2014 du festival aura connu, avec un budget de près de 12 millions pour  57 spectacles, dix des 289 représentations prévues)  annulées pour grève à l’appel de la C.G.T. Spectacle, le 4 et surtout les 12 et 24 juillet, et deux autres, à cause des orages et de la pluie.  Le In annonce  donc quelque  300.000 euros de déficit, avec une fréquentation légèrement inférieure de 5% cette année soit 90 %, ce qui aurait pu être pire.
Mais, dit  Olivier Py, placé de ce fait, dans une position des plus difficiles et qui ne s’en tire pas si mal du tout: « Ne pas jouer n’était pas la bonne solution ». Ce qu’ont aussi sans doute  pensé  les intermittents dans leur majorité qui ont tenu, et réussi à faire leur travail mais aussi à bien entendre leur voix, et c’est l’essentiel…
Non sans quelques dommages collatéraux, mais on ne va pas pleurer! Des spectateurs venus de loin,  ont été  déçus et  la billetterie a connu un déficit de réservation de 6% dans le In, ce qui n’est jamais facile pour un nouveau directeur de festival, surtout quand il a programmé 57 spectacles, (sans doute beaucoup trop! et ce qui ne facilite pas la lisibilité d’une ligne  artistique).

Greg_Germain-800x531Quant au Off, il a aussi accusé le coup et il y a eu une vente de cartes de réduction un peu moindre. Cela tendrait à prouver que le In et le Off, s’ils n’ont pas vraiment le même public, doivent faire face aux mêmes situations de crise.  Cela dit, le Off, c’est plutôt récent, apparaît comme de plus en plus structuré, et  possède une bien meilleure image de marque qu’autrefois. Avec souvent un excellent taux de fréquentation, dès qu’il s’agit des salles bien équipées comme celle de la Chapelle du Verbe Incarné, de bons spectacles vraiment professionnels, ce qui n’est pas toujours le cas, déjà rodés et qui ont parfois déjà aussi fait leurs preuves dans leur région d’origine.
   Du côté théâtre, danse, performance, cirque, etc…, l’équipe du Théâtre du Blog vous aura rendu compte de ce cru 2014, en quelque soixante articles: « Cela  fait  dix  ans que je vais à Avignon, dit Julien Barsan, et pour moi, c’est, chaque fois, un grand plaisir, un peu éprouvant certes, mais stimulant, je me sent un peu comme un chercheur d’or à la recherche des pépites cachées  parmi un millier de spectacles. Cette année, on sentait un festival sous observation : la programmation d’Olivier Py, et sa gestion du conflit des intermittents, comment le Off allait-il réagir? En fait,  cette édition du In ressemble aux précédentes et on retrouve un certain nombre d’artistes déjà programmés, les mêmes lieux ou presque … Mais,  plus de grands noms du théâtre international comme Wajdi Mouawad, Jan Lauwers, Angelica Liddell, (sauf Thomas Ostermeier) qui rendaient le festival excitant.  Par ailleurs, Avignon est d’évidence une grosse machine, qu’on ne fait pas  bouger comme ça.  Du côté du off, des lieux bien remplis (Manufacture, Théâtre du Chêne noir, Conditions des Soies, Théâtre du Balcon, etc… ) maintenant  devenus le In du Off mais aussi et toujours, des salles presque vides et des spectacles sans aucun intérêt. Mais c’est la dure loi du métier. »
  Pour Jean Couturier, « le panel de spectacles offert dans le In est incomparable et l’enthousiasme du public intact,  quand il s’agit, par exemple, de l’exceptionnel Mahabarata imaginé par le japonais Satoshi Miyagi; à noter aussi l’intérêt porté à de petits spectacles comme ceux de la série Le Vif du Sujet. Le Off, lui, reste comme toujours un espace où le meilleur peut cotoier le pire, et où  certains « metteurs en scène » demandent à chacun de leurs « comédiens » d’investir d’abord 700 euros dans une prétendue création! Ce qui tient du scandale mais comment remédier à cela! Avignon constitue une sorte de marathon de spectacles et de rencontres, dont on ressort épuisé mais heureux ».
  Quant à Véronique Hotte,  pour elle:   On peut retenir Le Prince de Hombourg de Kleist, qu’a mis en scène Barberio Corsetti dans la Cour d’Honneur a été une louable entreprise,  avec de beaux interprètes, même si le traitement systématique à la façon du théâtre de marionnettes du même Kleist était un peu trop appuyé. Le Falstafe de Novarina mis en scène par Lazare Herson-Macarel a été une heureuse découverte : un théâtre facétieux et ludique. Et Le Sorelle Macaluso par Emma Dante aura été  tout aussi inventif et ludique,  malgré les  thèmes abordés. Mais les créations ou reprises du directeur nous ont semblé moins convaincantes, peut-être à cause du non-renouvellement de la scénographie. Avec une impression de déjà vu, malgré de très beaux comédiens. Et aussi Hypérion, monté avec une audace et un questionnement intéressants malheureusement  démoli par  tous mes confrères « .
Et, vous du Vignal, avec plus de quarante Avignon au compteur, soit au total une bonne année dans une ville que l’on connaît par cœur mais qu’on ne cesse de rédécouvrir? « Nous dirions: un festival honnête mais comme un peu frileux, et  sans  grandes surprises, sauf le remarquable Mahabarata  japonais, comme si Olivier Py  avait continué avec prudence à creuser le sillon de ses prédécesseurs, sans vouloir trop bousculer (pour le moment?) les choses.
Mais nous serons plus sévères que notre collègue et amie Véronique Hotte , à propos de  ce sinistre  Hypérion  mis en scène par Marie-José Malis… ( voir les articles) qui  ne  nous semble pas être du tout , comme elle dit,  une « audace » ni un « questionnement », tout juste une erreur de programmation qui aura donné à cette édition un côté branchouille  dont il n’avait pas besoin.

7111479-olivier-py-a-avignon-une-programmation-qui-decoiffeQuant à Orlando ou l’Impatience, texte et mise en scène d’Olivier Py, c’est un spectacle réussi dans sa forme, avec effectivement, de bons comédiens, mais très parisien, comme sorti de l’Odéon et dont on espérait mieux, et avec des thèmes déjà dix fois abordés par le nouveau directeur du Festival.
  En fait, tout s’est aussi  passé, comme si la plupart des questions que l’on peut se poser à propos du festival d’Avignon qui va allègrement vers ses soixante-dix étés, avait été poussée sous le tapis… Malgré des efforts, le prix des places reste en effet peu abordable pour beaucoup, et atteint souvent plus de vingt-cinq euros, voire  parfois trente neuf!  La couleur des cheveux des spectateurs n’a donc pas changé! Et il faut absolument que les jeunes gens aient vraiment un meilleur accès aux spectacles. C’est une question de vie ou de mort pour le Festival.
Autre question récurrente: pourquoi plus de cinquante créations ou reprises, ce qui à l’évidence, sur le plan artistique, ne se justifie pas? Olivier Py ne pourra pas, de toute façon, faire l’économie de ce véritable problème, puisqu’il devra, l’an prochain  tenir compte du déficit entraîné par les pertes, et avec (pas besoin d’avoir fait H.E.C. pour le prévoir), une probable diminution, crise oblige, des achats de places. Mais à quelque chose malheur est bon, et ce recentrage artistique ne sera pas un luxe.

   Il y a aussi  le cadeau légué par Hortense Archambault et Vincent Baudriller qui constitue une sorte de bombe à retardement dans le paysage  du festival. C’est la salle de la FabricA, projet qui remonte à plus de dix ans, donc élaboré dans un tout autre contexte socio-économique et qui a été ouverte l’an passé. Certes, cet espace de travail, avec studios pour le séjour de comédiens et techniciens et convertible en salle de représentation, a belle allure, était nécessaire et est des plus fonctionnels mais…  il faudrait l’inscrire vraiment dans un quartier de HLM et petits pavillons,à l’extérieur  des remparts et pas bien riche, où vivent beaucoup d’émigrés, et dont la plupart des habitants savent même à peine à  qui peut bien servir cette FabricA. En quoi un spectacle comme Orlando a- t-il quelque chose à voir avec ce quartier?
Le lieu en question tient en effet d’un espace de colonisation, doté de belles pelouses et protégé par de hautes grilles, dont les habitants sont pratiquement exclus. Là aussi, Olivier Py et son équipe devront faire preuve d’imagination pour trouver  de solides alternatives. C’est aussi l’image même du Festival qui en dépend.  Quant à  la nouvelle Maire d’Avignon, elle  ne semble guère s’être exprimée là-dessus…
Ce Festival  maintenant  célèbre dans le monde entier, et qui était au départ, une semaine d’Art et de culture, voulue par la mairie et Jean Vilar, est devenue sans  doute une des plus grosses entreprises de spectacles en France, avec quelques centaines de collaborateurs,  soutenue par l’Etat et par de nombreux mécénats privés et partenaires.
Quant au Off, après quelques remous, il a acquis depuis quelques années une position de plus en plus importante, tout à fait officielle, avec  le pus souvent petites salles  mais des  plus correctes, et possède des services remarquablement efficaces. Et bon nombre de ses spectacles, aux structures plus légères sans doute, pourraient très bien être programmés dans le In. Mais pourrait-t-il y avoir un Off sans le In? Sans doute pas… Et un In sans le Off ne serait pas du tout à fait le même. C’est toute l’ambiguïté de la situation!
Mais, cela dit,  le Festival (In et off confondus) semble rester-pas seulement mais en majorité-une succursale estivale de la création comme de la fréquentation parisiennes. Même si les lignes ont un peu bougé..  A près de soixante-dix ans, il semble en tout cas avoir quelque mal à trouver une nouvelle identité et, osons le mot s’il veut encore dire quelque chose, à devenir plus « populaire ».
Quant aux politiques de tout bord, ils font semblant de  découvrir maintenant que cette machine à spectacles que devient la ville pendant presque un mois, est essentielle à l’économie d’Avignon et de sa région et que, du coup, rien ne peut se faire sans les artistes, techniciens, etc… du Festival… qui, ont ainsi acquis, à leurs yeux, une sorte de respectabilité! Enfin mieux vaut tard que jamais!

  En fait, cette année, tout se passe comme si la grave « crise des intermittents » comme on dit, avait été aussi le révélateur d’une situation artistique et économique assez fragile, à la fois inédite dans l’histoire d’un festival qui a le monopole en France d’un ensemble de lieux historiques exceptionnels dont le passé architectural des plus anciens donne la main au spectaculaire le plus contemporain: la Cour d’Honneur bien sûr, mais aussi le cloître des Célestins et celui des Carmes, la Chapelle des Pénitents blancs, le Tinel de la Chartreuse, et plus récemment, la carrière Boulbon… Espaces quasi magiques, où  les spectacles qu’ils accueillent, ont tout de suite dix points de plus.
  En tout cas, Avignon, malgré tous ses défauts, malgré la chaleur souvent accablante, malgré une masse de spectacles qu’on ne peut tous voir,  malgré une course permanente, malgré la foule un peu partout, reste un formidable espace de liberté et de découvertes,  et une drogue aussi stimulante qu’incontournable qui fait du bien à l’esprit et dont voit mal comment on pourrait se passer… Même si Jean Vilar, lui-même, avait lucidement pensé que ce festival ne pouvait  être éternel.
Bonnes vacances à vous, le Théâtre du Blog ne ferme pas son rideau en août, et de toute façon, nous nous retrouvons pour de nouvelles aventures théâtrales au Festival d’Aurillac dont nous vous parlerons cette semaine.

Philippe du Vignal

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