Crime et châtiment

 

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Crime et châtiment de Fiodor Dostoiëvski, adaptation et mise en scène  de Virgil Tanase

 

Plus que la genèse du crime crapuleux, fomenté par le fanatisme radical de Rodion Romanovitch Raskolnilkov, c’est du châtiment qu’il est question. Et c’est l’originalité de cette énième adaptation . Virgil Tanase, écrivain et metteur en scène roumain, qui vit et travaille en France depuis 1977, connaît son Dostoiëvski sur le bout des doigts et il vient d’en publier une biographie aux éditions Gallimard.
Les personnages du roman, qu’ils soient en jeu ou non, peuplent le plateau. La présence sonore de l’eau, des mouettes et des sirènes de bateaux nous transporte sur les quais de la Néva, à Saint-Petersbourg.
  Dès la première scène, le héros, qui croit avoir agi « pour sauver les autres », est confronté aux soupçons du juge d’instruction, Porphyre Petrovitch : « Je lis votre article, lui dit-il,  et je me pose des questions ». Il  attend visiblement  son heure car, selon lui, le meurtre a été commis par «un de ces héros fanatiques de notre temps ».
  À partir de là, la pièce suit le cheminement du héros, jusqu’à l’aveu final de son crime, glissant sans transition d’un tableau à l’autre, comme dans un mauvais rêve. Les personnages qu’il rencontre, sont tous en proie à la difficulté de vivre : l’ivrogne qui entraîne sa famille à sa perte et qui rêve du pardon de Dieu ; sa fille, figure de la miséricorde, est une sainte qui se prostitue pour nourrir les siens; l’ambigu séducteur, Arkadi Svidrigaïlov, amoureux éconduit de la sœur de Raskolnikov (elle-même  aussi ambiguë) et qui se tuera par désespoir…
 Ce parcours plonge Rodion au plus profond de la culpabilité, non pas au sens de la loi, mais en son âme et conscience, là où l’assassinat devient insupportable car il détruit l’humain en l’homme.  Le pire des châtiments sera donc de rester en vie pour expier, dit le juge en guise de conclusion: « Il y a des actes que seule,  la conscience peut punir».
Le parti pris radical de Virgil Tanase lui permet d’entrer de pénétrer de plain-pied dans l’univers tortueux de l’auteur et de donner en deux heures,  la tonalité d’un roman de huit cents pages.

Mais de nombreuses redites qui correspondent sans doute au ressassement du héros, auraient pu être évitées. Ce qui aurait donné plus de vigueur au spectacle et aux personnages que les comédiens interprètent avec conviction.

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 13 septembre

 

 


Archive pour 12 septembre, 2014

Une semaine en compagnie

Une Semaine en compagnie

Depuis  cinq ans, le Collectif 12 de Mantes-la-Jolie organise, en concertation avec ARCADI, la Maison des Métallos et le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Une Semaine en compagnie, une série de spectacles créés par de jeunes troupes… Comme il y eut autrefois Six Jours pour le Jeune Théâtre organisés dès les années 1971,  au Théâtre du Soleil, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers et au Théâtre des Deux Porte…
Mais il y avait à l’époque une centaine de compagnies professionnelles en France, et maintenant  plusieurs milliers aujourd’hui !

 
Vivipares, mise en scène de Céline Champinot

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© Céline Champinot

Après Atteintes à sa vie de Martin Crimp et Marie Tudor de Victor Hugo,  créés en 2011 et 2013,  Vivipares est la troisième  création de La Galerie qui se veut « un organisme vivant, pas un agrégat d’artistes, une Bête qui se nourrit de création et qui cherche à nourrir par sa création ».
Les cinq actrices, dans un étrange capharnaüm, se prennent pour différents personnages: David Bowie, Oedipe Roi, Judy Garland, Michaël Jackson… »Tous les acteurs seraient morts (…) Je veux être une fille et je suis moche… ». On assiste à l’assassinat de l’écrivain Charles Bukowski et de son fils lourdement handicapé, et  à un ballet érotique loufoque. « Rentrez chez votre mère, vous êtes moches. À la santé des avortées »…
 Pas facile de rendre compte de cet étrange voyage onirique, non fondé sur des improvisations comme on pourrait le croire mais très écrit.
On reste troublé par les transformations des actrices au fil de leurs personnages, comme ce moustachu dont on aperçoit les seins, et on se laisse vite  bousculer par la folie de ce délire théâtral d’une grande efficacité. Comme nombre de compagnies prometteuses, la Galerie a été accueillie au Théâtre de Vanves en 2012.

Maison des Métallos le  8 septembre
celine.champinot@lagalerie.org

All the Power to the people de Mohamed Rouhabi

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© Pascal Gélys

Cette évocation de l’esclavage aux États-Unis  charrie un puissant fleuve d’images, avec  sept acteurs-danseurs et de belles projections. « « On vivait dans le Sud à Bâton Rouge. Dans cette ville, si tu as 20 ans et si tu es encore en vie,, c’est que tu es blanc ! (…) »
Les Noirs portent en eux le secret de la naissance de l’humanité ! (…) Tu es issu de toi-même, ne t’en laisse pas chasser ! (…) La liberté est-elle inhérente à l’homme, l’esclave est-il libre à un degré quelconque ?  (…) Je ne me souviens pas d’avoir vu un seul esclave connaissant la date de sa naissance ! ».
La chorégraphie, les projections, les lumières donnent à cette sombre épopée un relief étrange. Le spectacle est dédié à Michael Brown, un homme noir de dix-huit ans abattu de quatre  balles dans le corps et de deux dans la tête par Darren Wilson, un policier blanc, le 9 août 2014 à Ferguson, dans l’Etat du Missouri, alors qu’il avait les mains en l’air.

Maison des Métallos le 9 septembre www.lesacharnes.net

Nous ne sommes pas seuls au monde, écriture et mise en scène d’Élise Chateauret

  usec_nous_ne_sommes_pas_seuls_2  Fondé  sur un entretien avec une jeune femme Sénégalaise qui  évoque la rupture douloureuse d’avec  ses parents immigrés qui ont ainsi voulu mieux préparer leur fille à son intégration, le spectacle met en scène un couple mixte évoluant sur une longue piste blanche, dans une scénographie bi-frontale.
Malgré la proximité des deux acteurs munis de micros qui évoluent d’un bout à l’autre de la piste,  on peine à se concentrer sur leurs propos difficiles,  et l’émotion peine donc à surgir. Ce « duo intimiste et sensoriel » n’atteint pas son objectif auprès du public, du moins ce soir-là.
Mais peut-être la déception était-elle à la mesure de notre attente…

Maison des Métallos le 9 septembre

Edith Rappoport

     

Adieu Michel Crespin

Adieu Michel Crespin

crespin-3Il allait avoir 74 ans et est parti  le 8 septembre pendant son sommeil à Château-Chalon chez lui dans le Jura. Visionnaire,  comme l’a dit Jean-Marie Songy,  qui lui succéda en 94, il  est surtout connu pour avoir créé Eclat, le Festival d’Aurillac en 86… Pour le meilleur, avec de grandes troupes comme Le Royal de Luxe, et  avec de nombreux spectacles,  comme cette étonnante Célébration de  la guillotine conçue par le Théâtre de l’Unité d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine qui,  auront été, comme lui, à l’origine du théâtre dit de rue en France..
  Michel Crespin  est aussi connu pour avoir créé la FAI-AR, Formation avancée itinérante aux arts de la rue en 2005. Nous l’avions connu en 72, quand il fonda le Théâtre Acide, avec ses complices: avec notamment son frère, et Charles Nugue, ainsi que Jean-Marie Binoche, et quand il  fit partie de cette opération devenue mythique que fut Aix-en-Provence, ville ouverte aux saltimbanques  imaginée par Jean Digne en 73.
Cet homme infatigable, dans un autre vie professeur de physique, en avait gardé la rigueur dans son travail: il fut  tout à la fois d’abord acteur, auteur et metteur en scène, pour sa compagnie Les Charmeurs réunis, de numéros comme Monsieur Roger et Madame Lucie. Mais il créa aussi nombre de spectacles  comme entre autres , Cirque aérien, Les Nuits magiques du cinéma, Trapèzes  à  Marne-la-Vallée ; Tambours 89 au Parc de la Villette ; Le Grand Mécano pour le centenaire de la Tour Eiffel ; Concerto pour anges motorisés à Villeurbanne … et,  avec Gérard Burattini,  La lettre au Père Noël à Aubagne,.
Il organisera en 1980 dans le Jura,  La Falaise des Fous, un festival hors-normes d’artistes de rue puis en 81, avec Fabien Jannelle (alors directeur du Centre d’Action Culturelle de Marne-la-Vallée) il crée  Lieux publics , un centre pour les arts de la rue  à la Ferme du Buisson qu’il emmènera ensuite  à Marseille en 1989.
Il  avait  aussi enseigné à partir de 1993  en  Scénographie à l’Ecole nationale supérieure d’architecture à Clermont-Ferrand, puis à Nantes.
Il laisse inachevé un  Grand livre de la rue, qu’il avait  commencé à écrire, il y a quelque dix ans. Voilà, incomplet et grossièrement résumé,  le parcours  exemplaire d’un  homme qui aura beaucoup contribué à faire naître l’idée d’un théâtre différent,  et surtout d’une relation différente entre créateurs et public….
Notre amie Edith Rappoport qui l’a bien connu et  qui a pu aller à son enterrement, vous en parle plus bas
Adieu Michel,  et merci.

Philippe du Vignal

Nous l’avions découvert en 1973,  à Aix, ville ouverte aux saltimbanques, rencontre fondatrice de ce qu’on n’appelait pas encore les Arts de la rue, sur le cours Mirabeau, dans La famille Eustache Amour qu’il interprétait avec Bernard Maître et Jean-Marie Binoche. C’est Jean Digne qui, le premier,  avait  permis de jouer dehors  au Théâtre de l’Unité, à Blaguebolle, et  à bien d’autres artistes, peintres, sculpteurs et comédiens. Philippe du Vignal y a tenu  dans une caravane, si, si c’est vrai!, le rôle d’écrivain public puis l’année suivante d’écouteur public.
Michel Crespin lui avait rompu avec sa carrière d’enseignant, après avoir subi une formation d’enfant de troupe que  d’avoir perdu très jeune son père à la guerre lui donnait droit … Il joua avec sa compagnie Les Charmeurs Réunis, dont faisait partie Puce (Annick Hémon) dans Monsieur Roger et Madame Lucie, avec des tours de force impressionnants.  Il participa aussi à l’École de Badauds lancée par Jean Digne à Manosque,  où l’on vit Bartabas faire ses premiers pas.

Mais Michel a plus d’une corde à son arc, c’est un inventeur, un fédérateur et il parvient à obtenir une reconnaissance des pouvoirs publics en fondant en 1981, Lieux Publics dans une petite caravane, avec l’aide de Fabien Jannelle, directeur de la Ferme du Buisson où Il  lance des événements comme Écho d’Écorce et Saut Haut, Les Nuits Magiques du Cinéma, Le Cirque Aérien. Et il   arrive à rassembler des troupes prometteuses qui commencent à obtenir des subventions.
Lieux Publics déménage à Marseille et Hors les murs, une deuxième structure reconnue par l’État se forme à Paris. Michel Crespin qui poursuit son combat pour la reconnaissance des arts de la rue, fonde en 1986 le festival d’Aurillac,  avec une dizaine de compagnies dont le Théâtre de l’Unité avec sa 2 CV Théâtre et son Théâtre pour chiens. Les années suivantes, des compagnies de passage, embryon du festival off (qui comptait cette année 2014 près de 800 compagnies), se mobilisent pour profiter du public du festival.
Il quittera Aurillac neuf ans plus tard,  en laissant la direction à l’habile Jean-Marie Songy, à l’époque responsable du  Off. Pour autant, Michel poursuit de folles entreprises, en réalisant des spectacles comme Théâtre à la volée, et en s’impliquant dans des formations. Il  fonde à Marseille la Formation Itinérante des Arts de la rue, que Dominique Trichet,  son vieux complice, dirigea jusqu’en 2013.
  Nous avons pu lui dire un dernier adieu dans sa maison de Château Chalon. Très nombreux, atterrés et silencieux, en larmes,  embrassant ses vieux compagnons que nous avions perdu de vue.  On nous distribuait des tournesols, et nous avons pu le voir, paisible et  élégant avec sa belle cravate de la Légion d’honneur  sans arriver à croire qu’il n’allait plus se réveiller.
  Les tambours de Gilles Rhode et de Transe Express, et une fanfare de cuivres l’ont accompagné dans le dédale des rues jusqu’au cimetière. Avec des arrêts,  pour écouter les prises de parole de ses proches et des officiels, dénués de toute emphase, empreints d’une véritable affection et d’une reconnaissance pour son œuvre. Jacques Livchine nous a emporté dans une envolée poétique bienfaisante,  où il évoqua  les enfants et petits-enfants de Michel, les femmes qu’il a aimées, et son frère Claude qui l’a accompagné dans ses premières aventures.
Enfin, la musique du Combat de Tancrède et de Clorinde de Monteverdi qu’il avait monté sur les flancs de la colline de Villeneuve-lez-Avignon en 1975, l’ont salué.
Adieu, cher Michel, pour nous, tu restes toujours vivant.

Edith Rappoport

Spleenorama

 Spleenorama, texte, mise en scène de Marc Lainé, musique et paroles des chansons de Bertrand Belin

 

--«JeanLouisFernanandez147Après le  succès en 2012, de Memories from the Missing Room avec le groupe Moriarty, le metteur en scène Marc Lainé, qui en est aussi le scénographe et costumier, lance Spleenorama, un nouveau  spectacle de théâtre musical et fantastique.
Après quinze ans d’absence, un jeune musicien qui a quitté sa province pour faire des  créations ailleurs, et avec un certain succès, revient pour assister à l’enterrement de son ami d’enfance et partenaire. Musicien solitaire et  rêvant de gloire, rivé obstinément à ses chansons, il avait fini, entre défonce et reprise de soi, par se suicider après la séparation de son  groupe.

Le mort d’aujourd’hui reste la figure tutélaire de ce quatuor de rock, dont les deux autre membres forment aujourd’hui un couple avec enfants, un peu instable,  car la junkie est restée amoureuse de ses partenaires. On pense à nombre de groupes qui accompagnèrent de leurs musiques, les générations des années soixante-dix comme le Velvet Underground, Lou Reed ou Nico...
  Malgré quelques excès, Odja Llorca reste convaincante dans le rôle de la jeune femme, comme Matthieu Cruciani et Guillaume Durieux dans celui de musiciens « habités ». Marc Lainé a été fasciné entre autres, par la figure de Sid Barrett, leader des Pink Floyd qui, éjecté du groupe, s’était reclus dans son appartement londonien pendant des années, ou encore par le destin des Joy Division qui, après le suicide de Ian Curtis, ont su  créer New Order, un nouveau groupe.
Dans ce même esprit, Spleenorama pourrait être l’histoire merveilleuse mais tragique d’un groupe de rock dont la vitalité désespérée – entre Eros et Thanatos, désir de créer, alcool et drogues dures – est une métaphore de l’existence. L’aventure passée et la jeunesse enfuie recèlent à jamais les rêves brisés, « la rage et l’utopie, la naïveté et l’engagement.»

  Le spectacle, fondé sur des thèmes comme  la fraternité, la culpabilité, le renoncement, l’échec et les amertumes, est porté par la musique de Bertrand Belin, comédien et musicien  sur scène, figure incarnée de la mythologie contemporaine des « guitar heroes ». Mais ici la musique et ses artistes n’ont pas la gloire en majesté que le spectateur attendait : la dimension de l’entreprise, sa poésie, et l’évidence de son désir n’ont pas rendez-vous sur un plateau décidément à l’abandon.
  Les paroles des chansons de Bertrand Belin ont la gravité, la mélancolie et la délicatesse requises et illustrent en profondeur les états intérieurs des personnages. Mais, même si le leader charismatique du groupe s’incruste dans le récit et commente la vie des protagonistes, en faisant retour sur scène, alors qu’il est mort, vivant à nouveau des scènes douloureuses du passé, égrainant les flash-backs d’un film de bons et mauvais souvenirs, on reste déçu! Théâtre et musique: la synthèse ne se fait pas et le public suit le scénario de ce mauvais rêve avec ennui, et y cherche, en vain, rythme et cadence, malgré des chansons attachantes…

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille, jusqu’ au 4 octobre à 20h. T : 01 43 57 42 14

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