Il n’y a pas de cœur étanche

Il n’y a pas de cœur étanche, texte, arrangements et jeu de Julie Rey et Arnaud Cathrine

 

julie___arnaud_3anne_gautherotLa compagnie des  Petits Papiers travaille à Dans l’ombre, des jours, deuxième volet d’ un triptyque sur les lieux d’exclusion, dont  le premier est  donné en ce moment à la Maison des Métallos. « Il n’y a pas de cœur étanche Tout doucement le cœur penche… »: ainsi résonne avec délicatesse la chanson d’Arnaud Cathrine et de Julie Rey, un duo qui a choisi l’écoute attentive des autres, pour créer un spectacle étonnamment vivant. Musique, chansons, piano, guitare, samplers, micro et jeu d’acteurs ici sont bien maitrisés. Quels sont ces autres? Forcément, d’autres nous-mêmes, plus fragiles encore pour avoir été, eux, victimes d’accidents au  cours d’une vie souvent cahotique . Nous, qui sommes censés aller bien, nous pouvons vivre. Or, ces autres sont supposés ne pas bien aller, « inaptes » qu’il sont à se tenir debout dans une société rude, et  sont alors accueillis en hôpital psychiatrique. Mais la frontière reste aussi énigmatique qu’imprécise entre bien-être et mal-être, et la normalité prête à discussion: personne n’est à l’abri d’un imprévu. De septembre 2009 à juillet 2010, Julie Rey et Arnaud Cathrine sont allés tous les mois pendant un an, dans un hôpital dijonnais pour y rencontrer une douzaine  de patients-  volontaires- qui ont bien voulu leur parler de leur vie.
  Ils ont filmé les couloirs du lieu et surtout, patinés par le temps, les bâtiments anciens aux portes et fenêtres closes, et les  jardins de verdure  bien entretenus. Certains des patients sont filmés de manière ludique, seuls ou avec d’autres, et apparaissent devant telle ou telle ouverture, en s’amusant de voir les volets de bois se clore ou s’ouvrir. Sur deux écrans, façon poupées russes, du plus grand au plus petit, les images défilent ou s’envolent, sautillant d’un temps à l’autre, dans le silence émouvant d’un film de cinéma muet, soutenu par les notes d’un spectacle de théâtre musical.
Les artistes, filmés de manière ludique et fugitive, apparaissent
sur la scène, l’une à la guitare, et l’autre au piano, et commentent cette aventure commune. Julie Rey et Arnaud Cathrine – auteurs, compositeurs et interprètes – savent endosser  avec sourires et humilité leurs personnages: Nora, Kléber, Héloïse et Virgile, des silhouettes avec lesquelles le public se familiarise peu à peu.
Nora échappe à elle-même, fuit la personne qu’elle est, et ne ressent qu’un défaut d’identité, une intériorité qui l’empêche de communiquer avec l’autre, et de lui parler. Tout est vanité pour cette femme tout à fait  seule, et prisonnière d’elle-même. Mais peu à peu, un sourire arrive…
Héloïse, elle, a perdu brutalement son fils dans un accident de voiture et ne s’en remet pas, mais parvient peu à peu à formuler sa douleur et à exprimer ce qu’elle ressent, pour arriver à dépasser et à transcender l’insupportable.
Kléber,  lui aime le pouvoir des mots et leur poésie  et s’inquiète  pour  ses médecins  dont  l’un d’eux, selon lui, est bien près de verser dans la folie; le soigneur  serait donc à soigner!
Quant à Virgile, il souffre,  depuis l’enfance, d’un manque d’amour parental et protège aujourd’hui la femme qu’il se sent être intimement, une jolie robe rouge suspendue à ses côtés. Et
le spectateur attache son regard à une rangée de chaussures féminines élégantes posées sur le bord du plateau. Talons hauts très décoratifs, brillant sous les projecteurs,  comme un rappel de l’attachement de Virgile pour un cordonnier de son enfance, et père d’un  garçon de son âge, qui a courageusement fait preuve de gentillesse à son égard, face  à ses parents… Depuis,  Virgile aime réparer les chaussures de ses camarades…
Le spectacle donne à voir et à lire ces « bilans provisoires », selon l’expression ironique  d’une patiente, et les interprètes se posent ici la question de leur légitimité à travailler dans de tels lieux. Désinvolture,  irresponsabilité ? Non. Sans doute sont-ils aussi un peu « fêlés », comme le dit Héloïse. Faut-il leur ouvrir les bras et protéger ces êtres situés « de l’autre côté » ? Doit-on se reconnaître dans ces personnes en souffrance ?
Ce spectacle musical attachant ajoute candeur et légèreté à un propos qui n’est, du coup, jamais pesant ni définitif. Un beau moment d’humanité et de poésie…

 Véronique Hotte

 Maison des Métallos, le 20 septembre , Festival Musiques Impliquées.

 


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