End/igné

End/igné de Mustapha Benfodil, adaptation et mise en scène de Kheireddine Lardjam

SONY DSCA la morgue de Balbala, il y a fort à faire: 53 morts depuis deux mois, dont un bébé retrouvé dans une poubelle, un migrant sub-Saharien, un fou errant dépouillé de ses organes par des trafiquants… Et, plus récemment, deux cadavres décapités à la scie!
Moussa, « nécrologue en chef « , veille sur ce petit monde en déréliction, discute avec eux, dans la chaleur (la clim’ est en panne) et donc entre deux coupures d’électricité. « Compter les morts, il n’y a rien d’autre à faire » à Balbala, plaisante-t-il. A deux pas des champs pétroliers où il n’a pas accès, ce technicien supérieur en forage, au chômage comme tant d’autres en Algérie, n’a trouvé que ce travail à la morgue.
« Qu’est-ce que je ne donnerai pas pour un aveu de vous ? » dit-il à ses macchabées : muni d’un magnétophone portatif, il tente la chronique de cette société d’outre-tombe à l’image de celle des vivants. Charge à son ami Aziz de mettre en forme ces témoignages, pour écrire leur livre : L‘Autopsie de Balbala. Aziz blogueur sulfureux, redouté de la société corrompue, pourfendeur de barbus, accablé de procès, n’écrira jamais ce livre,  et  choisira une autre voie pour revendiquer haut et fort sa liberté :  » J’ai allumé mon corps pour le regarder vivre ! » D’où le titre de la pièce.
Azeddine Bénamara, avec un jeu très nuancé, incarne les deux personnages : l’un qui répare les morts, l’autre qui lutte pour les vivants. Deux styles d’écriture très contrastés portent ce double monologue qui commence dans le registre de l’humour acerbe et qui fait sourire l’auditoire, pour  finir par une fulgurance poétique d’une étonnante virtuosité. L’émotion nous gagne.
Mustapha Benfodil alimente ses romans et son théâtre de ses expériences de reporter intrépide qui n’hésite pas à s’embarquer sur les bateaux de migrants en Méditerranée, ou à couvrir la guerre d’Irak.C’est parce qu’il avait enquêté sur des hommes  qui se sont immolés par le feu, phénomène répandu en Algérie (« Pour que ces morts ne soient pas morts pour rien », dit-il), que le metteur en scène Keireddine Lardjam, lui a commandé cette pièce.   Sa compagnie  est à cheval entre la France et l’Algérie, ce qui lui a permis d’en assurer la production
Le spectacle a été créé au Caire, où il a pris une résonance telle, que des phrases du texte ont été taguées sur les murs par les manifestants: « Je ne suis plus dans le champ folklorique, je suis dans le champ politique, je vous laisse à vos antiquités ».
Puis il a été en tournée en Algérie, à Marseille, à Avignon. Au Théâtre de l’Aquarium, le spectacle s’inscrit dans une manifestation sur la dramaturgie algérienne, où l’on peut assister à des performances, des lectures, un concert, et découvrir des artistes qui, dans leur pays, n’ont jamais cessé de se battre. Ils y ont fait la nique à la peur et à la censure, même aux heures les plus noires, et, porteurs d’espoir, n’ont pas oublié les vertus combattantes de l’art.
Pour lutter contre le pessimisme,  il faut aller de toute urgence les entendre.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium jusqu’au 28 septembre à la Cartoucherie de Vincennes. T. 01 43 74 99 61.
Et le 9 octobre à 20h30 au Théâtre Jean Vilar de Montpellier. Du 12 au 14 novembre à 20h30 au Festival International de Théâtre Action à Grenoble; le 2 décembre à 20h30 au Scènes du Jura, Scène Nationale et Mi-Scène à Poligny (39). Du 8  au 10 décembre à 20h00 à la Comédie de Saint-Étienne. Le 29 janvier 2015 à 20h30  au C2, Centre Culturel de Torcy (91).

 


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