Liliom/Bellorini

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Liliom, ou La Vie et la Mort d’un vaurien, légende de banlieue en sept tableaux de Ferenc Molnàr, traduction de Kritina Ràdy, Alexis Moati, et Stratis Vouyoucas, mise en scène de Jean Bellorini

  Qu’on se le dise : quand Liliom est à l’affiche, il faut y aller. Seule rescapée, pour le moment, de la quarantaine de pièces que Molnar a écrites avec succès, Liliom atteint la grandeur d’un classique, toujours bon à voir et à revoir. Plus que centenaire (1909), elle n’a pas pris une ride : l’amour, la misère, l’exclusion, la fierté mal placée qui empêche de dire ses sentiments et ses émotions, cela ne date pas d’hier, et c’est au cœur des angoisses contemporaines. Que reste-t-il à une jeunesse sans perspective ?
  Sur fond de fête foraine, on  voit le séduisant Liliom prendre la défense d’une petite bonne virée de son manège par la veuve Muscat, jalouse, forcément jalouse. Lui-même en sera chassé par Muscat, mais sera pris avec la petite Julie dans l’engrenage du couple sans argent, parasite, et Liliom bientôt père se mettra à rêver d’Amérique…
  De là à se fabriquer un avenir par le crime, avec la complicité d’un Méphisto dit « Le Dandy »… Mais on le sait, Liliom ne vaut pas grand chose, pas plus habile délinquant qu’il n’est capable d’un vrai travail. Pris par la police, il se tue : mort d’un vaurien. Après seize ans de purgatoire, il aura droit à une journée de rédemption sur la terre. Et là, on va découvrir les possibilités infinies de l’amour.
  Jean Bellorini a choisi un Liliom (Julien Bouanich), plus fragile que rouleur de mécaniques. Ce Liliom là semble faire le mauvais garçon pour se construire une carapace, pour se protéger, éternel adolescent doutant de sa propre existence, bouleversé par sa paternité future,  et incapable de dire son amour à  Julie (Clara Mayer), qui, à côté,  petite dure, vibrante d’émotion, est le pilier de l’affaire, incarnant rien moins que l’amour absolu, muet et inébranlable. La comédienne fait fugitivement passer ce que la pièce évoque  sans doute : Marguerite rachetant Faust, Solveig récupérant cet autre mauvais garçon qu’est Peer Gynt. Même si Ferenc Molnar laisse largement planer le doute sur ce point...
  Les autres personnages sont traités avec tendresse et humour, comme la veuve Muscat un peu en retrait, et  l’amie  de Julie, Marie,  en gentille grande gueule conformiste; cela va jusqu’à la bouffonnerie pour la paire de gendarmes qui harcèlent le petit délinquant sur la terre comme au ciel, ou pour la photographe qui héberge le malheureux petit couple, jouée par un homme  (pour le côté:  bonhomme ronchonnant?)
   Le spectacle a été créé une première fois en plein air. Il en reste une authentique piste d’autos tamponneuses, qui joue bien au début : c’est un objet qui a une vie, une histoire,  qui écarte le temps, en avant du moment de l’écriture et en arrière, déjà nostalgique sur cette scène résolument contemporaine. Pour la suite,  cela  fonctionne moins bien, il y a, au lointain,  une grande roue (roue du temps, roue du destin…) symbolisée mais que l’on ne voit pas bien  et tassées sur les côtés, la cabane de l’orchestre et la caravane-refuge de la tante de Liliom. Reste la métaphore : une rencontre, ça cogne, en musique, et le plaisir est violent. Les flons-flons de la foire étourdissent, emmenant avec eux des émotions cachées.
Voilà comment on fait du beau théâtre populaire : le public (jeune) rit, proteste, savoure, applaudit. C’est ce qu’on appelle le spectacle vivant.

 

Christine Friedel

 

Théâtre Gérard Philipe  Saint-Denis, jusqu’au 12 octobre, T: 01 48 13 70 00


Archive pour 30 septembre, 2014

Festival des Francophonies de Limoges 2014: du côté des auteurs

 Les Francophonies en Limousin 2014 / 1 : du côté des auteurs

 

siteon0-b68a9Les Francophonies 2014 présentent un programme bigarré, des spectacles prestigieux comme de petites formes venus des quatre coins de la francophonie, sans oublier la présence toujours importante des écritures, par des lectures choisies par la Maison des auteurs et son comité de lecture.

La présente chronique tentera, sur trois des onze jours que dure le festival, de rendre compte de la diversité des propositions offertes aux spectateurs, très nombreux.

 La Distribution des prix

Julien Mabiala Bissila

Julien Mabiala Bissila

« Limoges, au Congo, c’est un mythe », raconte Julien Mabiala Bissila à la réception du Prix RFI Théâtre 2014, pour sa pièce Chemin de fer. Ce tout nouveau prix, destiné aux écrivains de la zone Afrique/Caraïbe/Océan indien/ Proche et Moyen Orient, témoigne de l’intérêt que cette radio porte aux auteurs de théâtre; il a vu le jour grâce à un partenariat avec le théâtre de l’Aquarium et la Maison des auteurs de Limoges. « On ne voulait pas mourir avant d’arriver ici », plaisante encore l’écrivain congolais, avant de lire un texte tambour battant, devant un auditoire captivé par la fluidité de ses mots et ses variations de registre. On a pu apprécier son style l’an dernier avec Crabe rouge (voir theatredublog/ Les francophonies ont trente ans, oct 2013) et on pourra entendre et voir Transes, ou carnet de voyages au théâtre de l’Union, cette année.

Pedro Kadivar

Pedro Kadivar

Cette récompense s’ajoute au prix de la dramaturgie francophone, offert chaque année (voir theatredublog Les francophonies ont trente ans, oct. 2013) par la SACD. Il est attribué à Pays de Pedro Kadivar. Pour ce Germano-Iranien, qui a appris le français « par hasard » à seize ans, cette langue aurait pu en être une autre, comme pour bon nombre de ses compatriotes chassés par le régime iranien. Malgré son amour pour la littérature française, en particulier pour Rimbaud qu’il cite, il n’est pas tendre avec la notion de francophonie. Dans un pamphlet aimable mais non moins percutant, il explique que cantonnée aux ex-colonies françaises, au Québec, la Suisse, la Belgique, elle exclut les autres francophones. Ainsi, parce qu’il n’appartient à aucune de ces catégories, il s’est vu refuser une aide qu’il sollicitait auprès de l’Ambassade de France à Berlin. Par cette diatribe, qu’il compte publier en même temps que sa pièce, il invite l’auditoire à réfléchir à cette question.

 

L’imparfait du présent

On se presse dans la petite salle du Théâtre Expression 7, au point que certains spectateurs n’entreront pas. La découverte des auteurs passe souvent par la lecture en public de leurs œuvres, tel est la vocation de ce cycle de lectures, confié cette année à Armel Roussel qui dirige les étudiants de l’INSAS (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle) de Bruxelles. “Notre travail est d’abord de trouver le mouvement de l’écriture, de la langue…” déclare le metteur en scène belge. Mission accomplie car ces lectures ont su saisir la personnalité de chacun des textes. De plus, à l’issue de chacune, l’auteur nous donne quelques clefs pour entrer dans son monde.

Les écritures dramatiques d’aujourd’hui interrogent le monde autant qu’elles s’interrogent elles-mêmes sur comment rendre compte de la nature complexe de notre actualité.

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christian Lapointe

 Les jours gris est un OVNI inscrit dans une quête où, faisant disparaître fable, psychologie, personnages, Christian Lapointe (Québec) traque le théâtre-même, côté scène comme côté salle : «d’où ça parle », et « à qui ça parle», dans l’absolue solitude des sujets parlant s’adressant à d’autres sujets. Son texte, rythmé, ressassant, allitéré, il le veut «non-chanson». Mais les jeunes acteurs ont su saisir et transmettre le rythme et l’essence et l’humour de cette « non-histoire ».

Paul Pourveur se demande, lui aussi «comment transposer la complexité du monde dans une structure narrative classique ». S’aidant depuis quelques années de la théorie du chaos et de la physique quantique, il a entrepris, dans Des mondes meilleurs, de mettre en panne l’action, à savoir une campagne électorale, en faisant glisser ses personnages d’une scène à l’autre, ou intervenir simultanément et dans des univers parallèles. Il les fait disparaître ou réapparaître selon les besoins. Analysant la langue de bois et la vacuité des discours politiques, il précipite les protagonistes dans le « grand trou noir du vide narratif» qu’il éprouve lui-même en tant qu’écrivain : Shakespeare is dead, get over it (Shakespeare est mort, passons outre) n’est-il pas le titre de sa dernière création mise en scène par Philippe Sireuil au Théâtre National de Belgique ? Crise du sens, crise du couple…Que faire ?  « Préservons nos pavés… ils sont la promesse d’un nouveau monde », intervient depuis le public passionaria aux seins nus, comme la République de Delacroix. Même si les ficelles du texte se révèlent un peu grosses, parfois, et s’il frise la dramatique TV en voulant la stigmatiser, il faut saluer l’humour belge, les bonnes blagues et le culot de Paul Pourveur.

 Marc-Antoine Cyr

Marc-Antoine Cyr

Les Paratonnerres, Marc-Antoine Cyr l’a écrit après une résidence à Beyrouth. Il y met en scène un écrivain débarquant, trempé de pluie, dans une auberge en contrebas de la corniche. Quelle place pour cet étranger dans ce cercle familial? Et s’il était le fils disparu d’Anka, la tenancière? A travers ses personnages traités dans une langue imagée et poétique, l’écrivain québécois aborde par l’intime ce pays entre deux guerres qu’il ne savait au départ comment approcher. Il entretient une ambiance de mystère, car rien ne dit si le tonnerre, les éclairs, les coupures d’électricité qui interrompent les dialogues sont dus aux bombes ou à l’orage, ou si le jeune homme est le fils d’Anka. Marc-Antoine Cyr introduit, au risque d’être parfois un peu lourd, du romanesque et du sentimental, à l’instar de nombre de ses compatriotes.

Avec Pas grand chose plutôt que rien, le Suisse Joël Maillard expérimente un théâtre participatif : les comédiens nous décrivent le projet. La lecture de celui-ci par les jeunes comédiens restera donc le squelette d’un dispositif interactif, mettant en branle des votations électroniques. Le public devra répondre par oui ou par non à des questions concernant la société de consommation, la décroissance, l’envahissement de l’espace public par la publicité privée… C’est ludique, gentiment corrosif. Assez casse-gueule aussi. On attend de voir ce que cela donnera sur scène, le 28 avril-3 mai 2015, Théâtre Arsenic, Lausanne, 7 -17 mai, Théâtre du Grütli, Genève. On peut retrouver Joël Maillard sur son site : snaut.

 Rencontre au bar des auteurs du théâtre de l’Union

Jérôme Richer

Jérôme Richer

Tout ira bien : Jérôme Richer annonce une écriture de plateau mais on sent dans sa lecture un investissement personnel, tant dans le propos que par son style et son interprétation. « Nous avons tous une histoire avec les Roms, je veux dire, nous avons tous une petite anecdote personnelle à raconter où les Roms jouent un rôle important…», ainsi s’adresse-t-il au public, directement, l’impliquant tout au long de sa «tentative pour interroger notre rapport à cette communauté». Non sans humour, il s’en prend aux idées reçues, surtout en Suisse : «Les Roms ça fait mentir les cartes postales », « Jamais vous ne verrez un vrai Suisse mendier en public » ; il démontre comment mendier est un rude métier : «exciter la pitié des gens, quel boulot de merde ! » Il ne se prive pas de digressions sur son expérience familiale et de devinettes racistes telles que: « 

Qui va à pied la piscine et revient en vélo ?» ou « Quelle différence entre les Roms et les chauves souris ? Aucune, ils dorment le jour et ils volent la nuit ».
Bien sûr tout cela procède d’un deuxième degré manié avec précaution, afin d’éviter toute dérive raciste, comme pouvait le faire Coluche. Il s’en prend aux racines de l’ostracisme chez lui et chez les autres, en toute sincérité. C’est drôle et efficace. Et nous n’avons entendu que deux tiers de la pièce. Si vous êtes à Genève en février ne pas manquez la création, le17 février 2015 Théâtre du Grütli, Genève

 

A suivre…

 

Mireille Davidovici

 

Les Francophonies en Limousin

Jusqu’au 4 octobre

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