cartel

Cartel, conception, scénographie et direction Michel Schweizer

 

  photoPour Michel Schweizer, «Le théâtre, dit-il, est un des rares endroits où nous pouvons encore nous regarder face à face, où nous pouvons tenter le risque de l’inconnu.» Il réunit avec lui sur le plateau nu, deux danseurs, une cantatrice, et une régisseuse. Et il y a aussi trois cyclistes qui pédalent pour générer la lumière et qui lui permettent ainsi d’avoir une attitude éco-responsable… Et trois projecteurs mobiles et deux malles d’accessoires…
Jean Guizerix, ancien danseur étoile et maître de ballet à l’Opéra de Paris et Romain di Fazio, jeune danseur du ballet de Thierry Malandain à Biarritz, font osciller cette création entre passé et présent de la danse.
Certains spectateurs ont pu se sentir un peu exclus de cet univers, à cause de nombreuses références chorégraphiques, mais cette rencontre a été marquée par de très beaux moments d’émotion.
Jean Guizerix, à 69 ans, évoque son passé et insiste sur l’importance du geste dans l’art de la danse.  «Nos mains, dit-il,  sont nos pieds, tant que le danseur ne connaît pas le mouvement avec ses mains, il ne l’a pas véritablement intégré dans son corps .»
Suit un  ballet de mains à deux, qui reprend la célèbre scène du Prélude à l’après midi d’un faune.
Puis  l’ancien danseur-étoile se lance, malgré un corps un peu  fragilisé par le temps, dans une belle évocation dansée de Raymonda où, en 1983, Rudolf Noureev lui avait confié un rôle. «Voilà 24 ans qu’il s’est absenté», dit-il avec pudeur. Il a passé vingt-huit ans à l’Opéra de Paris et se souvient d’un  autre choc artistique: sa rencontre avec Merce Cunnigham à New York en 1973, quand il  lui  donna à danser Un jour ou deux.
A cet instant précis, pour Jean Guizerix, l’âge alors n’existe plus,  et il se lance dans un solo plein de grâce et d’audace, sous le regard  admiratif de Romain di Fazio, qui, après quelques questionnements existentiels, se met aussi à jouer et danser, avec l’énergie et la fougue de sa jeunesse.
Ponctué par les interventions orales décalées de Michel Schweizer, qui, tel Tadeusz Kantor, le célèbre metteur en scène polonais, ne quitte jamais le plateau, ce dialogue constitue une belle soirée mais aussi un partage d’émotions passées ou futures que procure la mémoire sensorielle du corps dansant.
Jean Guizerix le résume joliment par ces mots: «Le temps n’a pas de  prise sur ce que le corps a aimé.»

 Jean Couturier

www.letempsdaimer.com

 


Archive pour septembre, 2014

Mère Courage de Brecht

Mère Courage  (Mutter Courage und ihre Kinder) de Bertold Brecht, mise en scène de Claus Peymann

Allez, un peu d’histoire pour éclairer le présent (on ne se refait pas, du Vignal!). La première en France de Mère Courage et ses enfants, joué par le Berliner Ensemble fondé  par Brecht en 1949,  eut lieu en 1954, dans sa mise en scène; déjà exilé (on l’oublie souvent mais il dut rester quinze ans à l’étranger!), il l’écrivit en 39,  quand il était encore en Scandinavie. Et sa pièce fut créée, en son absence, deux ans plus tard au Schauspielhaus de Zurich dans la mise en scène de Leopold Lindtberg, lui aussi en exil!
Les premières représentations  en langue allemande et dans la mise en scène de Brecht eurent donc lieu en France sur la  scène de ce même théâtre à l’italienne Sarah-Bernhardt, devenu Théâtre de la Ville en 1968, et la pièce y fut reprise en 57 avec un grand succès. Et c’est donc pour ce soixantième anniversaire qu’Emmanuel Demarcy-Motta accueille  aujourd’hui cette pièce-culte,  mise en scène par le directeur actuel du Berliner Ensemble, Claus Peymann. C’est la sixième année de collaboration entre les deux grands théâtres…

Hélène Weigel, l’épouse de Brecht, y jouait Anna  Fierling, et notre cher  professeur Bernard Dort nous parlait encore dix ans plus tard avec beaucoup d’émotion dans la voix, de ce spectacle mythique. Comme lui, les plus clairvoyants des critiques de l’époque, comme, entre autres, Roland Barthes,  avaient vite compris que le jeu, le chant mais aussi la mise en scène et la scénographie (un plateau tournant ce qui était plutôt de l’ordre du music-hall en Europe où- idée de génie- mère Courage attelée à sa charrette marchait à contre-sens), les lumières,  comme les songs  de Paul  Dessau, les costumes et la bâche de la roulotte- autre idée de génie- qui vieillissaient au fur et à mesure de la représentation, relevaient d’une sorte de tsunami théâtral…
   En 51, Jean Vilar, alors tout nouveau directeur du T.N.P.,  avait osé, avec un courage exemplaire, monter la pièce d’un auteur haï par le IIIème Reich mais allemand (et donc inconnu ou presque en France: une sorte de censure qui ne disait pas son nom plombait ainsi les plus grands auteurs germaniques) et donc mal vu aux yeux des Français.
C’était d’abord à Suresnes en banlieue parisienne, puis à Chaillot, avec Germaine Montero dans le rôle-titre et Gérard Philipe,dans celui d’Eilif. La mise en scène, influencée par celle de Brecht,  était d’une grande intelligence mais les songs  de Paul Dessau en français mal traduit, ne valaient évidemment pas ceux du Berliner en allemand… Restent des images fabuleuses pour les yeux des adolescents que nous étions, et où le théâtre prenait tout à coup une autre dimension évidemment inconnue à nos yeux.
L’histoire est inspirée des récits de l’allemand Grimmelshausen- dont Jérôme Savary avait fait une très belle adaptation à Hambourg (il n’avait pas encore les droits de la pièce de Brecht) mais aussi d’un poème finlandais du suédophone Johan Ludvig Runeberg, comme le dit Michel Bataillon, germaniste hors-pair et auteur de l’excellent sur-titrage.
La pièce en douze tableaux se passe pendant la Guerre de trente ans: Anna Fierling, une cantinière, accompagnée de ses fils Eilif et Scheizerkas, et de Kattrin, sa fille muette, traîne sa petite roulotte bâchée sur les routes.  Elle achète puis vend tout ce qu’elle peut.  Cette cantinière ne manque pas de lucidité: la guerre est son fonds de commerce mais ne le veut pas le savoir. Et évidemment, à vouloir la crème et l’argent de la crème, elle en paiera le prix fort. Arrive un moment où «il ne lui reste plus rien à vendre et que plus personne n’a rien pour acheter ce rien ». Et entre temps, ses deux fils et sa fille, la guerre les lui aura pris, et son amant la quittera sans état d’âme. Elle se retrouvera donc seule avec sa vieille charrette. Intelligente et rusée, mais âpre au gain et sans doute aveuglée qu’elle est par son malheur, elle comprend trop tard qu’elle n’a pas réussi  à passer entre les gouttes…
Comme l’a écrit Brecht en 53 avec beaucoup de lucidité: « Les hommes n’apprennent rien de la guerre. le malheur, à lui seul, est un mauvais maître. Ses élèves apprennent la faim et la soif  mais précisément pas la faim de vérité et la soif de savoir » (…) Les spectateurs de 49 et des années suivantes ne voyaient pas les crimes de Courage, sa coopération, sa volonté de participer aux gains du commerce de la guerre; ils ne voyaient que son échec et ses souffrances. Et c’est ainsi qu’ils considéraient la guerre de Hitler, à laquelle ils avaie
nt coopéré: cela avait été une mauvais guerre et à présent, ils  en souffraient ».
Pour Brecht, dans cette peinture d’une guerre d’autrefois entre catholiques et protestants, dénonce aussi évidemment l’absurdité du second conflit mondial qui est en train de ravager son pays. La pièce, une fois montée par Vilar, a souvent été mise en scène en France, entre autres par Jorge Lavelli, et, de façon tout à fait remarquable, par Jérôme Savary à Chaillot, où il avait utilisé le plateau tournant qu’il avait fait déjà construire,  et remplacé la fameuse charrette par une vieille Austin rafistolée, couverte à la fin par la neige qui ne cessait de tomber, de plus en plus drue, belle métaphore du temps… Et c’est Katharina Thalbach, née en 54 (si, si c’est vrai!) et fille du grand Beno Besson et de Sabine Thalbach, la créatrice du rôle, qui jouait une remarquable mère Courage.
En Allemagne, elle a été et reste aussi beaucoup jouée; Claus Peymann décida de la remonter en 2005, avec la troupe du Berliner Ensemble qu’il dirige. Il conçut avec la dramaturge Jutta Ferbers, une version scénique plus radicale, plus condensée, où un certain pittoresque et des détails historiques concernant la Guerre de trente ans, ont été éliminés… Au profit d’une mise en valeur des personnages qui sont joués ici par des comédiens des plus solides. Avec surtout,  Carmen-Maja Antoni. Habillée d’un grande robe et coiffée d’un petit chapeau cloche, elle a une voix reconnaissable entre toutes, et possède une présence fabuleuse, dès qu’elle entre sur le plateau. Tour à tour cynique, madrée, enjouée, malheureuse, c’est une comédienne d’une autre nature qu’Hélène Weigel mais, comme elle, sait s’emparer du public en quelques secondes, et l’emmène là où elle veut. Du grand art sans esbrouffe, avec un grand respect du public et des autres comédiens.
Dans la scène, entre autres, où on lui amène le corps de son fils tué pour qu’elle le reconnaisse, elle réussit à créer une émotion incomparable. Et, dans la très grande salle du Théâtre de
mere_courage1la Ville, les dieux savent que ce n’est pas gagné.. Les autres acteurs sont tout aussi exemplaires, comme  le metteur en scène Manfred Karge qui joue le cuisinier, Raphael Dwinger (Eilif), Karia Sengteller (Kattrin), Ursula Höpner (Yvette). Et quel plaisir d’entendre, comme pour la première fois, les fameux songs de Paul Dessau, bien interprétés et accompagnés par six musiciens.
Là, les comédiens allemands sont incomparables d’efficacité, et d’une étonnante discrétion. Ici, aucune vulgarité, aucune facilité, aucun  cabotinage mais un grand respect du travail théâtral. Après le redoutable Hôtel Europe de BHL, (voir Le Théâtre du Blog),  cela fait du bien!
La mise en scène est, elle, est moins convaincante, assez froide,  et disons quelque peu  poussiéreuse. D’abord, on ne comprend pas pourquoi Claus Peymann a  demandé à son scénographe Frank Hönig, ce  plateau rond pas bien beau, où les acteurs évoluent le plus souvent face public; coincés par le manque de place, ils  bougent mal, et la plupart des scènes ont un regrettable côté statique et le rythme est aux abonnés absents.
Claus Peymann a voulu, c’est évident, casser l’image pittoresque de cette cantinière à la vieille roulotte, mais n’a pas vraiment réussi son coup: pourquoi cette espèce de chariot (qui serait mieux à sa place dans une installation d’art contemporain!) à roues caoutchoutées et bâchée d’une toile plastique blanche très laide (sur laquelle pissote un  moment une pluie ridicule!) et qui sera noire, après l’entracte.
Et cette
charrette, dotée d’un siège de bureau en bois (!),  a bien du mal à passer juste entre les portants, quand elle sort de scène! Pourquoi aussi ces  fumigènes, avec une rampe rouge en  fond de scène, comme dans n’importe comédie musicale ringarde? Pourquoi surtout, ces noirs dès qu’on apporte quelques accessoires et qui  cassent inutilement un rythme déjà lent qui s’améliore quand même un peu dans la seconde partie, plus enlevée? Pourquoi cette échelle que l’on n’arrive pas à accrocher à la fin et que la pauvre Kattrin peine à mettre en haut de la maison avant que la main secourable (mais hélas bien visible!)  d’un régisseur ne lui vienne en aide! C’est sans doute un détail mais qu’on ne pardonnerait pas à une troupe moins expérimentée! Et que toutes ces approximations portent la signature du Berliner Ensemble, doté de riches subventions, on en reste quand même abasourdi…
Certes, l’interprétation est hors pair mais la mise en scène reste d’un redoutable académisme, très décevante.
Surtout, quand on a affaire au Berliner dont on attend toujours beaucoup! Trop peut-être?
Reste donc, mais c’est bien tout, le grand plaisir de retrouver un texte exceptionnel, bien servi par une équipe de comédiens que le public a très longuement applaudis, et c’est justice.
Alors à voir? A vous de décider. Mais il n’y a pas tout à fait le poids, M. Peymann!

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 26 septembre.

Trahisons de Pinter

Trahisons d’Harold Pinter, texte français d’Eric Kahane, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

gp1415_trahisonsPinter est de nouveau présent au théâtre du Vieux-Colombier, après L’Anniversaire, réalisé par Claude Mouriéras en 2013 (voir Le Théâtre du blog). Trahisons est une pièce d’une forme unique dans son œuvre. Créée à Londres en 1978, elle clôt sa période intimiste, avant qu’il ne s’oriente vers un théâtre plus politique.
Harold Pinter utilise ici le fameux trio infernal: le mari, la femme et l’amant, qu’il situe dans un milieu d’intellos bourgeois : Elle, tient une galerie d’art; l’Amant, lui, est agent littéraire, et Le Mari, le meilleur ami de l’Amant, éditeur. Mais, fidèle à son « théâtre de la menace », Harold Pinter bouscule les règles du vaudeville et  tisse entre les trois, des liens intimes et indéfectibles, quoi que chacun sache des vilenies des deux autres, mais, véritable coup de génie, inverse l’ordre chronologique de l’action.
C’est un jour du printemps 1977; les deux amants, tous deux mariés, se revoient, deux ans après leur rupture, dans un bar anonyme et froid à la Edward Hopper. Et ils vont revivre, à rebours, les épisodes-clefs des sept ans qu’a duré leur liaison: depuis leur rupture à l’hiver 1975 dans le petit studio qu’ils se sont loué dans la banlieue de Londres, jusqu’au coup de foudre initial en 1968.
Ici, pas d’intrigue à dénouer mais une révélation progressive des mensonges de chacun. Qui trompe qui? Qui sait quoi? D’épisode en épisode, dans une combinatoire subtile où alternent les scènes à deux (Femme/Amant, Mari/Amant, Femme/Mari), et les séquences à trois où la question devient vertigineuse, et où le doute nous prend sur la nature de tout lien amoureux ou amical.
Spectateur de ces trahisons plurielles, le public suit comme un feuilleton, cette succession de neuf courts tableaux situés dans des lieux divers et datés au titre précis: hiver 1978 au studio, automne 1974 chez l’Amant, été 1973 à Venise, etc…). Ces différents lieux et époques impliquent de nombreux changements de décor et costumes, qui prennent parfois du temps; le rythme est donc parfois un peu laborieux, malgré un dispositif astucieux de châssis coulissants.
Frédéric Bélier-Garcia, dont la mise en scène est élégante et précise, ne paraphrase pas l’écriture incisive et elliptique de Pinter, toute en creux et cela confère aux comédiens une grande latitude de jeu. Et, de par la  dramaturgie et le registre qu’emprunte chacun, il y a quelque chose de musical dans ce trio. Denis Podalydès, le Mari, joue malicieusement d’une naïveté cynique; Léonie Simaga, Elle, féline et lumineuse, bouge avec grâce, mais  Laurent Stocker, L’Amant, un peu pataud, est moins convaincant.
Comme  les trois personnages connaissent (et nous la connaissons tous) l’issue de la pièce dès le début du spectacle, cela entretient une distance, et permet à cette suite de malentendus, somme toute cruels, de se développer avec humour, et de retrouver, bien qu’en demi-teinte, la dimension comique de tout vaudeville.
Bref, un bonne soirée en perspective ! On attend aussi avec impatience la version de Trahisons par le TGstan belge en juin prochain au Théâtre de la Bastille…

Mireille Davidovici

Théâtre du Vieux-Colombier 21 Rue du Vieux Colombier, 75006 Paris T.01 44 39 87 00 jusqu’au 26 octobre.

Hotel Europe

Hôtel Europe de Bernard-Henri-Lévy, mise en scène de  Dino Mustafic

 

4486772_6_043c_jacques-weber-dans-la-piece-hotel-europe-de_18b7a423bbcd3f46f25edb862900dca6 L’écrivain-philosophe et personnalité politique, avait déjà fait jouer, dans ce même et merveilleux petit  théâtre  de l’Atelier,  il y a quelque vingt ans, une pièce de lui,  Le Jugement dernier. « Le théâtre est de tous les genres littéraires celui qui permet l’intervention la plus directe sur les choses, le genre le plus politique », et « C’est une arme dans la nouvelle bataille que nous menons ensemble pour le retour de la Bosnie dans l’Europe », dit Bernard-Henri Lévy.
Soit;  même si ce genre de proclamation ne mange pas de pain… N’est pas en effet Le Bread and Puppet ou Le Living Theater qui veut et, mieux vaut avant de se lancer dans ce genre d’aventure, avoir une vraie réflexion dramaturgique.
Quand le Théâtre de l’Unité joue ses désormais bien connus cabarets/revues politiques, dits kapouchniks sans vedette, il fait salle comble un soir par mois, à Audincourt près de Montbéliard.La prochaine édition en novembre sera la 98 ème: c’est vite fait en une journée, avec quelques costumes  et accessoires, mais ce cabaret politique (sans aucune vidéo!) est autrement plus convaincant, et plus drôle, que ce préchi-précha de monologue écrit sur un coin de table pour énarques et cadres parisiens. Audincourt, ce n’est pas un pays riche et la place n’est pas à 39 €! Chacun donne ce qu’il peut à la sortie.
Allez-y faire un tour, BHL, c’est à deux heures de Paris par TGV, moins loin que tous les pays pour lesquels vous prenez régulièrement l’avion pour semer la bonne parole, vous verrez ce que peut dire un théâtre intelligent, réellement populaire et qui met le doigt où cela fait mal, notamment sur le plan politique… Fermons cette parenthèse.
Le philosophe a écrit, on le sait, de nombreux livres, notamment  La Barbarie à visage humain, et a souvent été pris à partie par, entre autres, Pierre Vidal Naquet ou Cornélius Castoriadis  qui lui reprochaient  ses positions éloignées  de toute véritable philosophie… et son bavardage chic et choc!

BHL s’était  aventuré du côté du cinéma et du théâtre mais avait vite compris son erreur. Mais ici, il persiste et signe à soixante-cinq ans, avec un pamphlet assez affligeant, même s’il semble se croire apte à disserter sur le monologue de théâtreOn est le 27 juin 2014, à Sarajevo, où on  commémore le déclenchement de la guerre de 14. Un homme, sans doute un écrivain et  journaliste politique (en fait, et bien entendu, on le comprend très vite, c’est le double de BHL), qui  essaye d’écrire sur son ordinateur un discours sur les valeurs de l’Europe.  C’est un homme, massif, plus très jeune, avec de beaux cheveux blancs qui  doit prononcer ce discours à Sarajevo,  à l’occasion du centenaire du déclenchement de la guerre en 1914. Sarajevo, où il se trouvait déjà, vingt ans plus tôt, pendant  les combats qui meurtrirent le pays de 92 à 95. Et c’est Jacques Weber qui  a le même âge, à quelques mois près, que BHL),   qui interpréte son personnage.
La pièce a été créée le 27 juin 2014 au Théâtre national de Sarajevo. Ici, sur le plateau, rien qu’un petit bureau contemporain très chic, ou par moments, un lit noir, tout aussi contemporain, et une baignoire grise, où Weber se trempe tout habillé (Ah! Ah! Ah! Que c’est drôle!). Il débite, avec tout le métier qu’on lui connaît  mais sans trop y croire, en cabotinant un peu moins  que d’habitude quand même,  un cocktail philosophico-politique d’une écriture et d’une facilité affligeantes, avec Tintin à Moulinsart et une parodie du célèbre discours de Malraux au Panthéon accueillant les cendres de Jean Moulin, des souvenirs personnels de BHL en particulier, de l’ancienne ambassadrice américaine Pamela Harriman qui semble l’avoir fasciné, une controverse entre Husserl et Heidegger, et  un peu de Jacques Derrida (BHL  a été reçu huitième à l’ agrégation de philo et tient sans doute à nous le rappeler).
Comme il est aussi réellement cultivé, on a donc droit à un petit cours de mythologie, avec l’histoire de  la belle princesse orientale Europe, enlevée par un Zeus maquillé en taureau ailé. On a l’impression que  BHL, qui ne sait visiblement pas ce que théâtre veut dire, fait des ronds dans l’eau pendant presque deux heures, et tire sur tout ce qui bouge: l’Europe  est ici traitée  de  » gâteuse et poutinisée « , et considérée comme fort utile, quand il s’agit de sauver le thon rouge en Méditerranée. Et selon lui, incapable de prendre des décisions politiques, solides et à longue terme. Bosnie, la Syrie ou l’Ukraine: les années passent mais elle aurait encore décidément tout faux. Mais lui doit savoir…
On a, en fait, l’impression qu’il veut régler ses comptes, (lesquels on ne saura jamais), et sans que l’on entendre  vraiment où il veut en venir. De toute façon, désolé, cette mauvaise soupe réchauffée, aux allures mondaines, malgré des accents pseudo-dramatiques, ne nous concerne en rien. Et l’époque où il aurait fallu porter non à la scène mais dans la rue, cette tragédie, avec théâtre documentaire à l’appui, est sans doute bien révolue! Le théâtre politique ne supporte pas la congélation: on apprend cela dans n’importe quel  fac de théâtre.
Il y a aussi, sans doute pour faire théâââtre contemporain pour non initiés bourgeois, sur le mur-écran en fond de scène, un méli-mélo d’images vidéo mal ficelé (on fait actuellement quand même mieux!): d’abord lui, lui, lui BHL, plus jeune, mais déjà en chemise blanche sans cravate (son immuable vêtement de travail de nouveau philosophe!) et tel qu’on le verra tout à l’heure à la sortie du théâtre. Au cas où on pourrait encore hésiter à reconnaître ce personnage qui a tout fait et réussi, seul comme un grand et sans le moindre budget (????),pour devenir une  figure médiatique.
Passent ainsi en vrac, et sans vrai fil rouge,mais  en très gros plan (facile et cela fait toujours de l’effet, même si cela écrase Jacques Weber!): Silvio Berlusconi avec ses minettes de service, Marine Le Pen, des dizaines de cadavres de bosniaques  et d’émigrés africains échoués sur les plages de notre continent incapable de les accueillir, etc…
Ces images sont soi-disant retransmises par l’ordinateur à la pomme… mais le metteur en scène, qui a bâclé le travail, ne réussit même pas à faire coordonner les gestes de Jacques Weber et les images! De toute façon, les rapports entre vidéo et langage oral, déjà pas faciles et souvent ratés,  aurait mérité un vrai travail dramaturgique qui, ici, passe à la trappe. Pathétique.
..
BHL semble éprouver un véritable besoin de reconnaissance dans le théâtre contemporain. Mais désolé, son texte- d’une grande naïveté- n’est en rien fondé sur un quelconque langage scénique, c’est bien là où cela fait mal et le spectacle tout entier  est fondé sur  l’accumulation facile de simples anecdotes,  et sur un  fatras, aussi inutile qu’égocentrique, de phrases creuses aux accents  parfois populistes.
Par ailleurs, comme le niveau de la mise en scène et de la direction d’acteurs frise le degré zéro, on s’ennuie ferme pendant les presque deux heures que dure cette mauvaise plaisanterie! Et ce n’est pas une question de génération! Les deux très jeunes filles assises devant nous, dormaient, elles, d’un sommeil réparateur, et elles avaient bien raison…

Que peut-on sauver de ce désastre programmé pour quatre mois, (à condition qu’il y ait assez de public pour bien vouloir acquitter les 39 € demandés, ce qui serait étonnant)? Pas grand-chose, sinon quelques images vidéo et, à la fin, de beaux accents de sincérité chez Jacques Weber, quand il entame sa dernière tirade: « Rendez-nous des visages! Rendez-nous des visages! »
Pour le reste, autant en emporte la brise de septembre; le théâtre contemporain en a vu, et en verra d’autres mais on reste quand même confondu devant tant de médiocrité et de suffisance, et on sort de là, assez abattu! Tous aux abris! Et bref,  six mois de prison avec sursis pour BHL, selon la célèbre formule de Jacques Livchine, pour nous avoir infligé un tel pensum!
Enfin, consolons-nous, il y a de bonnes choses dans la vie, (même si la Bible a menti:  ce n’est pas un long fleuve tranquille!) et, en tout cas, après cette épreuve,  on a droit en passant au sourire généreux et réconfortant de Charles Dullin  sur la très belle photo accrochée dans le petit hall. Mais on se demande comment (on peut le deviner) cet Hôtel Europe, long, long, comme un jour sans espoir, a pu débarquer dans ce qui a été autrefois son théâtre.
Cherchez l’erreur! Enfin passons. Mais quelle tristesse!

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier place Charles-Dullin,  T : 01-46-06-49-24. Du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30.

Le Temps d’aimer la danse

Le Temps d’aimer la danse,

articlePar une météorologie estivale, le public est bien au rendez-vous, pour la vingt-quatrième édition de ces rencontres de danse de Biarritz. Elles accueillent dix-huit spectacles dans les différentes salles de la ville, ainsi que des chorégraphies en plein air (gratuites et qui ont révélé de très beaux moments en ce début de festival). En particulier sur place Bellevue qui donne sur la grande plage du casino et sur le phare, avec Dantzaz, deux séquences chorégraphiques dirigées par deux anciens danseurs de chez William Forsythe.
  Sur l’esplanade du Casino, nous avons apprécié le travail des lauréats des rencontres inter-universitaires de danse : ces étudiants se sont révélés plein d’énergie et de grâce.  Le même jour, la célèbre Gigabarre réunit,  sur la grande plage du Casino, des amateurs, pour quelques mouvements synchronisés, déambulant  autour d’une barre de danse de 110 mètres, pendant 30 minutes.
Trois spectacles ont marqué ce premier week-end: Cartel par le chorégraphe Michel Schweizer dont nous vous parlerons prochainement, Passo d’Ambra Senatore que nous avions vu au théâtre des Abbesses en 2012 ( voir Le Théâtre du Blog) et qui a connu un grand succès public. Enfin, trois troupes lauréates du concours (Re)connaissance, qui permet à des pièces courtes récentes, sélectionnées par un jury, de tourner ensemble, pour une saison, dans plusieurs  structures partenaires du projet, comme la Maison de la Danse à Lyon, ou  Micadanses à Paris.
 Le public de Biarritz peut aussi participer à des ateliers de danse et à des rencontres publiques qui semblent malheureusement trop courtes. Pendant dix jours,  Biarritz Culture et Thierry Malandain, directeur artistique du festival ont permis  à un public varié et souvent très jeune, ce qui est bon signe, de vivre pleinement sa passion. C’est beau une ville qui danse!

Jean Couturier

A Biarritz jusqu’au 13 septembre.  www.letempsdaimer.com

Je ne me souviens plus très bien

Je ne me souviens plus très bien, texte, musique et mise en scène de Gérard Watkins

 

p183752_7Gérard  Watkins «revendique ses textes comme des fables contemporaines pour acteurs tout terrain ». Et à juste titre: ici Philippe Morier-Genoud s’est glissé dans la peau d’Antoine D.  qui  a 93 ans et a oublié jusqu’à son nom;  sa mémoire est vide de tout souvenir personnel, juste peuplée   de faits historiques, de dates et d’images de guerre qui s’affichent sur les murs nus du plateau, quand il dort en ronflant de façon abominable.
Il a été trouvé en pyjama, errant dans les rues, amnésique. Deux blouses blanches le cuisinent, gentiment ou brutalement, dans l’espoir qu’il retrouve son passé effacé. Didier Forbach et Céline Brest, noms qui sentent  les pseudos, dont on ne sait trop s’ils sont infirmiers, psychologues, juges d’instruction… essayent par tous les moyens de lui arracher ses souvenirs.
Ils tiennent un rôle précis dans cette « cure » infligée au vieil homme: Fabien Orcier, amateur de Jerry Lewis et bon père de famille, use de son physique jovial pour jouer les gentils, et Géraldine Martineau, plus jeune et plus incisive, bouscule son patient.
Le décor, d’un blanc clinique, dont l’éclairage estompe les quelques éléments de mobilier (chaise, lit, marches d’une estrade), renvoie au cerveau vide d’Antoine. Quand ils le laissent seul et qu’il ne dort pas, il va  parler aux murs, en particulier au fameux quatrième mur c’est à dire le public, venu là pour l’écouter, qui «n’a rien de mieux à faire».
Et on l’écoute, mi-amusé, mi-ému, et mi-inquiet aussi, en se demandant qui il est, quel est son passé traumatique et  quels actes il a bien pu commettre pendant la guerre. Pour tirer le fil qui sortira Antoine hors du labyrinthe dont il est prisonnier, les deux soignants vont, ultime tentative, essayer le théâtre, avec la « Méthode ».
Ils parodient ici gentiment l’enseignement de Lee Strasberg à l’Actor’s Studio de New York: «se mettre dans la situation pour trouver l’état, et se mettre dans l’état pour trouver la situation ». La jeune femme l’entraîne dans une forêt du Vercors. Pourquoi le Vercors? On le découvre à la fin, qu’on se gardera bien de dévoiler, sous peine de gâcher la tension  engendrée par la relation énigmatique entre les trois personnages…
Le spectacle, très bien écrit, très bien mis en scène et interprété, révèle un Philippe Morier-Genoud tout en nuances, qui sait faire rire  et émouvoir. Le public, particulièrement attentif, se laisse embarquer dans les méandres de ce parcours  mental et sensible. « Je résumerai volontiers ce texte comme une guerre familiale et secrète entre le XXI ème  siècle et le XX ème, et, ce qui me plaît dans cette guerre, c’est de ne pas  arriver pas à prendre partie »,  dit Gérard Watkins.
Il s’agit, et bien au-delà du drame que vit Antoine, de s’interroger sur le devoir de mémoire et sur ce qui, des traumas du siècle dernier, a été  intimement transmis d’une génération à l’autre. « Aujourd’hui, on nous bassine à tout bout de champ avec le devoir de mémoire. Pourquoi ? Combien de nos dirigeants, de nos intellectuels ont retenu les leçons du passé ? Regardez le monde dans quel état il est! Tout ce qu’on a raconté de l’horreur nazie n’a servi à rien », dit  Georges Angeli, ancien résistant, déporté à Buchenwald, et photographe clandestin du camp et de l’arbre de Goethe.
De ce même chêne bi-centenaire, il est question, dans  Je ne me souviens plus très bien. Mais laissons au public le plaisir de découvrir le fin mot de l’histoire…

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point 2, avenue Franklin Roosvelt, T. 01 44 95 98 21 jusqu’au 5 octobre.www.theatredurondpoint.fr

La Colère du tigre

La Colère du Tigre, de Philippe Madral,  mise en scène de Christophe Lidon

 

brasseur-aumont-2826440-jpg_2460278_652x284Pourquoi Monet et Clémenceau habitent-ils La Colère du Tigre? En 1918, à l’initiative de son vieil ami Clémenceau, Monet décide de remettre à la France ses Nymphéas destinés à l’Orangerie des Tuileries. Retardé par une cataracte, le peintre terminera son œuvre magistrale en 1926, juste avant sa mort. Mais ce retard  a mis  en  colère  Clémenceau.
En 1923, le vieux Tigre, gloire de la République française, vit retiré dans sa petite maison de Vendée, en bord de mer. Près de lui, sa cuisinière Clotilde, et Marguerite Baldensperger dont il est amoureux, l’éditrice d’un ouvrage qu’il rédige.
L’ami Monet arrive et bouscule un peu ce trio, quand il dit qu’il renonce à finir les Nymphéas destinés à l’Orangerie. Mais Clémenceau ne capitule pas devant les méfaits de la vieillesse et incite Monet à poursuivre inlassablement son œuvre.
Auparavant, à Giverny, Monet a rempli son vaste jardin de fleurs et de plantes rares et a fait construire un petit pont japonais au-dessus d’un étang où s’étalent des nymphéas. Il y traque l’« instantanéité » à travers des séries, Les  Meules, Les Peupliers, La Cathédrale de Rouen aux célèbres lumières,  et Les Nymphéas aux paysages d’eau exposés chez Durand-Ruel.
Dans un grand et nouvel atelier lumineux donnant sur son jardin, Monet peindra  encore de vastes tableaux de ces fameux nénuphars. Il en saisit les reflets, les frémissements de l’eau, les éclats de la lumière, en variant sa technique, des larges coups de brosse aux touches en virgule : « Il décompose le ton, déploie l’espace au maximum, brise les masses et les surfaces. »  et plutôt que d’en capter l’éphémère, le peintre exprime la sensation à travers la durée.
La mise en scène de Christophe Lidon tient  bien la route, accompagnée par des décors à la manière de Monet de Catherine Bluwal et les costumes de Chouchane Abello-Tcherpachian qui diffusent un bel halo impressionniste. Vieil ours, un peu fou et turbulent, Claude Brasseur – tigre ou bien dragon – mais  crédible dans son pragmatisme rejette la vieillesse avant  de l’accepter. Quant à Michel Aumont/Monet, il a l’air un peu hagard, absent au quotidien du monde, pleinement dévolu à son seul art, aux couleurs et aux variations de lumière.
Les deux amis ont la main verte, et s’échangent entre Giverny et la Vendée, des plants de fleurs et de légumes qu’ils font pousser dans leur jardin. Clémenceau ne peut s’empêcher de déclarer : « C’est comme ça que nous plantions ces pauvres garçons dans les tranchées. Certains sont morts et n’ont jamais germé, d’autres s’en sont sortis. Pourquoi ? Pourquoi la vie est-elle sortie ici, et pas là ? »
Les seconds rôles sont travaillés: Sophie Broustal en jolie intellectuelle et Marie-Christine Danède,  en femme rustique, revêche et sûre admiratrice du Tigre. Malgré une bonne dose de naïveté, ce spectacle sur l’art et l’amitié retient l’attention…

 Véronique Hotte

 Théâtre-Montparnasse,  du mardi au samedi à 20h30, matinées samedi à 17h30 et dimanche à 15h30 Tél : 01 43 22 77 74.
Le texte de la pièce est édité à L’Avant-scène théâtre.

La Grande Nouvelle d’après Le malade imaginaire

La Grande Nouvelle d’après Le Malade imaginaire de Molière de Jean-Louis Bauer et Philippe Adrien, mise en scène de Philippe Adrien

 

maladeCe n’est pas une adaptation de cette comédie-ballet en trois actes absolument mythique, la trentième et dernière pièce de Molière, dont la première eut lieu le 10 février 1673  au Palais-Royal. Le quatrième soir,  son auteur mourait, après avoir incarné une dernière fois le rôle d’Argan.
Et, selon les mots désormais fameux du registre de La Grange : « Ce mesme jour, après la comédie, sur les 10 heures du soir, Monsieur de Molière mourust dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le roosle dudit malade imaginaire fort incommodé d’un rhume et fluction sur la poitrine [...] »
Ici, c’est très honnêtement revendiquée, une sorte de réécriture de cette pièce, que Philippe Adrien avait déjà monté il y a treize ans, à partir d’un thème universel, la crainte absolue de la maladie et de la mort. Bien entendu, Le Malade imaginaire, encore souvent jouée, doit pour être encore crédible, tenir compte de  la vertigineuse évolution scientifique, même depuis un siècle. N’importe quel patient aujourd’hui en sait dix fois plus sur son corps et sur les possibilités de se soigner que le plus doué des médecins du temps de Molière.
Reste bien entendu, et toujours de plus en plus d’actualité, la maladie, la souffrance physique et la peur viscérale de disparaître, et donc, la folle volonté de vivre le plus longtemps possible (mille ans comme l’espère ce nouvel Argan!),  grâce aux dernières réussites de la pharmacopée, et  donc de guérir, avec ce qu’on appelle maintenant une « thérapie ciblée », quel qu’en soit le prix, comme ce récent traitement contre un cancer,  à 200 € (sic) le comprimé quotidien pendant neuf mois!

  Argan est un grand bourgeois, hypocondriaque et  toujours  accroché à son ordinateur/prothèse de santé,  qui  quémande un éventuel rendez-vous avec son médecin personnel. Il a une seconde épouse délirante qui vient de subir une opération de chirurgie esthétique,et qui  on l’apprendra ensuite, est un trans, et Angèle, une fille de seize ans qui ne supporte évidemment pas sa belle-mère. Au grand dam de son père, elle veut devenir à tout comédienne et aussi financer le film de son amoureux, une espèce d’homme d’affaires, beaucoup plus âgé qu’elle (chose des plus courantes actuellement), avec l’argent de l’héritage de sa mère.
Il y a aussi le coach d’Aline et  Marc, le frère d’Argan, un médecin homéopathe, et semble-t-il, quelque peu tenté par des aventures homosexuelles.
Arrive Antoine, un beau jeune homme africain qu’Argan prend pour le plombier qu’il n’est pas,  et auquel il intime l’ordre de déboucher d’urgence ses toilettes, d’autant qu’il est pris de violentes diarrhées… Dans un décor d’appartement contemporain, caricaturé avec humour par Jean Haas, les  deux-coauteurs  ont donc eu la volonté de créer une sorte de  divertissement, à partir du délire et des ennuis familiaux de cet hypocondriaque d’Argan.
Et cela fonctionne, comme on dit? Non pas vraiment! On ne voudrait pas être méchant mais tout cela  est bourré de  stéréotypes faciles,  et le dialogue est souvent truffé  de mots d’auteur. Bref, désolé, c’est un peu comme si le nouveau boulevard était  arrivé.
Certes, Bauer sait écrire un dialogue, c’est évident. Malheureusement, ce semblant de pièce (deux heures durant, c’est bien long!) part dans tous les sens, et on regarde cette suite de petites scènes mal reliées entre elles,  sans que l’on se sente en rien concerné. Ainsi, et entre autres, sont assez pénibles les nombreux débouchages de toilettes, et  réparations de panne électrique  auxquelles on ne croit pas un instant!
Jean-Louis Bauer et Philippe Adrien disent qu’ils se sont crus autorisés à réécrire la pièce de Molière et bien sûr, ils en ont le droit; là où cela va beaucoup moins moins bien et où on sent comme une sorte de timidité dramaturgique, c’est quand  les deux co-auteurs  essayent de  compenser les insuffisances du scénario avec des gadgets: fumigènes,  affichages et sons  électroniques, vidéos grand format, aussi  inutiles que  poussiéreuses).
Il y  aurait fallu pousser les choses plus loin et aller vers une forme beaucoup plus délirante, proche de la comédie musicale (à l’origine, Le Malade imaginaire était une comédie-ballet!),  à la façon des spectacles que savait créer le metteur en scène américain John Vaccaro  dans les années 70. Ici, sauf à la fin quand on lit l’avenir dans le corps d’un lapin ou quand les personnages se mettent tous à danser, nous restons dans un entre-deux peu convaincant…
Reste, heureusement et  comme toujours chez Philippe Adrien, une formidable leçon de direction d’acteurs, avec un trio exemplaire: Patrick Paroux (l’Arnolphe de  L’Ecole des femmes),  très  juste et très  fin, et deux jeunes gens des plus remarquables, chacun dans un style différent: d’abord, Pierre Lefevbre, le jeune homme longiforme qu’Argan prend pour le plombier si attendu. Diction impeccable, présence et vérité physique tout à fait étonnantes: bref, on ne voit que lui dès qu’il entre sur le plateau: brillant mais discret, ce qui n’est pas incompatible). Et qu’il soit le fils du metteur en scène ne change rien à l’affaire.
Et il y a aussi Lison Pennec, (Angèle, la fille d’Argan). Espiègle, insupportable, fielleuse: aussi brillante que Pierre Lefebvre , elle sait tout faire avec beaucoup d’intelligence scénique mais sans aucun cabotinage, et bouge comme peu de jeunes actrices  savent le faire.
Ces trois excellents comédiens arrivent à sauver ce semblant de spectacle encore brut de décoffrage, qui devrait quand même un peu- mais très peu- se bonifier. Mais dommage! Le texte restera toujours en-dessous du niveau de flottaison.  On ne vous poussera donc  pas à y aller.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Tempête jusqu’ au 12 octobre 2014, du mardi au samedi 20h, le dimanche 16h.

Matin et soir

 

Matin et soir de Jon Fosse, texte français de Terje Sinding, adaptation et mise en scène de Jacques Lassalle

 

 Matin et soirLa mort hante chacun, mais les morts s’imposent davantage encore à l’esprit. Le temps seul, apaise la souffrance de la disparition des proches, et on finit par accepter leur absence douloureuse, à travers des sentiments bien présents. Jon Fosse aime à jouer avec l’image des limbes, cet espace entre vie et mort, séjour commun des vivants et des disparus, et  région incertaine où se meuvent les revenants – âmes et esprits des morts. Et ce sont ces limbes mêmes, dont le metteur en scène fait son théâtre, recueillant scéniquement la « voix sans parole » de l’auteur norvégien, la voix dite de l’écriture. Jacques Lassalle est à l’écoute absolue de cette musique entre veille et sommeil – l’empreinte existentielle des disparus, celle aussi des vivants trop souvent négligés auxquels on ne prête guère attention, et enfin celle des êtres qui ne sont pas encore nés, ceux des générations à venir.
Jon Fosse écrit dans Le Nom : « Si on veut être un homme, il faut penser que tous les hommes, ce sont tous ceux qui sont morts, tous ceux qui ne sont pas nés, et tous ceux qui vivent maintenant. » Matin et soir donne ainsi à voir un ballet d’ombres et de personnages vivants, dialoguant naturellement, entre scènes passées et situations présentes. L’action – un  terme un peu trop brutal pour désigner l’univers de Jon Fosse – commence par Matin, qu’il situe en 1900, sur la petite île de Holmen en Norvège, où un pêcheur, Olaï,  attend la naissance de l’enfant que va lui donner son épouse Marta : Johannes, qui sera pêcheur comme son père. Dans le second moment: Soir, on est bien plus tard, en 1980,  dans ce  endroit maritime et sauvage : Johannes, devenu vieux, se réveille alors dans une étrange et nouvelle perception du monde. Il va en mer, avec son vieil ami déjà mort , dans une barque de passeur, entre ciel et mer, sur une ligne d’horizon brumeuse et de vagues sonores. Johannes vient de rendre l’âme mais il n’en continue pas moins d’être ici et là, un mort véritable devenu vivant éternel qui parle, pense et agit dans un présent scénique.
Le deuil n’atténue pas l’angoisse de la disparition, de l’anéantissement et de la perte irremplaçable chez l’orpheline, la fille de Johannes, portée par un devoir de cœur et de mémoire. La relation à l’existence est une inquiétude qui ne laisse jamais en repos cette survivante et  la mort de l’être cher est l’épreuve de la vie. On n’adapte le sens de son existence que dans un balancement entre le prix de sa vie à elle et celui de la vie des autres.
Le mort et vivant, ici,  c’est Jean-Claude Frissung, un fantôme rêvé, une figure naïve et têtue, qui commente  son aventure, et qui s’interroge, sans jamais se lasser. On ne peut ni voir dans le cœur du disparu, ni dans le paysage marin alentour. Tout est mystère, la vie comme la mort, les raisons de vivre, comme de ne plus vivre. On peut vivre longtemps, sans le savoir, avec quelqu’un qui n’est plus de ce monde. Près de Jean-Claude Frissung,  Julien Bal, Cécile Bouillot, Grétel Delattre et Agnès Galan incarnent des êtres pleins d’humilité et de sensibilité, dont l’alter ego du pêcheur (Rodolfo De Souza). Tous jouent leur partition avec tact, et  intègrent leur singularité rustique ou urbaine, dans une fresque à la fois intime et universelle.
La scénographie de Catherine Rankl, faite de bois blond et de brumes lointaines, sied à Matin et soir, un spectacle sur le deuil, et sur la médiation entre soi et le néant, qu’il faut aller voir les yeux fermés pour l’audace du propos et la belle mise en scène de ce texte énigmatique.

Véronique Hotte

Théâtre de La Tempête, jusqu’au 12 octobre, du mardi au samedi  à 20h30, le dimanche à  16h30. Tél : 01 43 28 36 36.
Le texte de la pièce est édité aux Éditions Circé.

 

Crime et châtiment

 

  cecl32-3b274-ae7a8

 

Crime et châtiment de Fiodor Dostoiëvski, adaptation et mise en scène  de Virgil Tanase

 

Plus que la genèse du crime crapuleux, fomenté par le fanatisme radical de Rodion Romanovitch Raskolnilkov, c’est du châtiment qu’il est question. Et c’est l’originalité de cette énième adaptation . Virgil Tanase, écrivain et metteur en scène roumain, qui vit et travaille en France depuis 1977, connaît son Dostoiëvski sur le bout des doigts et il vient d’en publier une biographie aux éditions Gallimard.
Les personnages du roman, qu’ils soient en jeu ou non, peuplent le plateau. La présence sonore de l’eau, des mouettes et des sirènes de bateaux nous transporte sur les quais de la Néva, à Saint-Petersbourg.
  Dès la première scène, le héros, qui croit avoir agi « pour sauver les autres », est confronté aux soupçons du juge d’instruction, Porphyre Petrovitch : « Je lis votre article, lui dit-il,  et je me pose des questions ». Il  attend visiblement  son heure car, selon lui, le meurtre a été commis par «un de ces héros fanatiques de notre temps ».
  À partir de là, la pièce suit le cheminement du héros, jusqu’à l’aveu final de son crime, glissant sans transition d’un tableau à l’autre, comme dans un mauvais rêve. Les personnages qu’il rencontre, sont tous en proie à la difficulté de vivre : l’ivrogne qui entraîne sa famille à sa perte et qui rêve du pardon de Dieu ; sa fille, figure de la miséricorde, est une sainte qui se prostitue pour nourrir les siens; l’ambigu séducteur, Arkadi Svidrigaïlov, amoureux éconduit de la sœur de Raskolnikov (elle-même  aussi ambiguë) et qui se tuera par désespoir…
 Ce parcours plonge Rodion au plus profond de la culpabilité, non pas au sens de la loi, mais en son âme et conscience, là où l’assassinat devient insupportable car il détruit l’humain en l’homme.  Le pire des châtiments sera donc de rester en vie pour expier, dit le juge en guise de conclusion: « Il y a des actes que seule,  la conscience peut punir».
Le parti pris radical de Virgil Tanase lui permet d’entrer de pénétrer de plain-pied dans l’univers tortueux de l’auteur et de donner en deux heures,  la tonalité d’un roman de huit cents pages.

Mais de nombreuses redites qui correspondent sans doute au ressassement du héros, auraient pu être évitées. Ce qui aurait donné plus de vigueur au spectacle et aux personnages que les comédiens interprètent avec conviction.

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 13 septembre

 

 

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...