Bernard Sobel carte blanche

Bernard Sobel carte blanche:

 Sauvée par une coquette et Le Rêve du papillon de Guan Hanqing, texte français d’ Evelyne Pieiller et Old Fashioned prostitutes et L’Idiot savant de  Richard Foreman, mise en scène de Bernard Sobel.

guan-hanqing-218Pour cette carte blanche, Bernard Sobel fait le choix d’associer l’auteur du XIII ème siècle chinois Guan Hanqing, et  l’écrivain et metteur en scène américain contemporain Richard Foreman.
En fait, le rapprochement entre Sauvée par une coquette et Le Rêve du papillon,  et Old-Fashioned Prostitutes, A True Romance et Idiot Savant,  n’est pas fortuit. Les deux textes  de Guan Hnaquing parfois proches des fables didactiques brechtiennes relèvent d’un théâtre politique, quand on le  replace dans leur contexte socio-historique. Quant aux pièces de Foreman, elles s’inscrivent dans la réalité insaisissable d’une jeunesse contemporaine égarée entre crise économique et recherche vaine de sens.
  Mais nous préférons les textes de Guan Hanqing: Sauvée par une coquette met en scène une fille-fleur du quartier des courtisanes de Bianlang, désireuse de se marier pour échapper à une condition infâmante. L’imprudente épouse un fils arrogant de sous-préfet, alors qu’elle était promise à un jeune lettré désargenté. Mais la jeune mariée  est bien vite en proie aux mépris et aux  coups de son mari, et ne trouve son salut que grâce à sa sœur plus sage et astucieuse.
Au-delà des siècles et des milliers de kilomètres, perdure le désir des hommes dont l’argent passe dans le vin, les femmes et les maisons de passe. Mais l’aînée préfère dormir seule ; elle sait que pour se marier, il faut être deux : « Est-il possible ? Nous nous gâchons pour des mufles et des pourceaux. »
Pour cette féministe avant l’heure, les filles-fleurs sont légères et frivoles quand, pauvres, elles préfèrent le statut d’épouse à celui de courtisane. Innocentes, elle sont destinées à être trompées par des goujats qui, abordant leur plus beau plumage, font peut-être de bons amants mais pas de bons maris.
L’aînée se déguise en coquette :  elle charmera le mari de sa sœur qui sera débarrassé de son épouse mais elle-même qui le séduisait pour mieux le tromper. A la cour impériale, le préfet  rendra la justice au bénéfice des deux femmes. La pièce  dit à la fois, à travers simplicité et art de la métaphore, ce qu’il en est en vérité des relations atemporelles entre  hommes et  femmes.
  Mais l’œil du spectateur est aussi happé par le décor de Jean-François Besnard et les costumes, coiffures et maquillages de Mina Ly,  dont l’esthétique soignée et stylisée, à la fois légère et géométrique, joue sur le blanc et le noir, comme sur le yin et le yang. Avec aussi,  pour ce tableau naïf, une touche ludique beckettienne pour le garçon de courses, parapluie noir ouvert et  nez rouge de clown, ou pour son alter ego, le fieffé et coquin garçon d’auberge.
  La pièce est jouée avec de jeunes comédiens enjoués et pleins de fraîcheur: Jérôme Cochet, Daniel Léocadie, Clémence Longy, Frédéric Losseroy, Manon Payelleville, Zelda Perez, Noémie Rimbert, Théophile Sclavis et Sylvain Martin.     
Quant au Rêve du papillon, la fable suit l’éblouissement envoûtant d’une pensée dialectique, passant aussi par un rêve prémonitoire, qui anticipe  la psychanalyse. Issus aussi d’une famille pauvre, trois jeunes étudiants lettrés, destinés à devenir de grands fonctionnaires, sont jugés pour avoir vengé la mort de leur père, dont le meurtre a été perpétré par un seigneur apparenté à la maison impériale.
La mère avoue : « Mieux vaut de bons garçons que positions et possessions ». Elle et ses fils sont traînés au tribunal du comté pour y être jugés par le grand juge Bao qui,  pris par le souci des affaires de l’État, a voulu dormir un instant. Le haut fonctionnaire voit en rêve un papillon, puis un autre se prendre dans une toile d’araignée qu’un plus grand papillon va sauver de l’emprisonnement. Mais la vue d’un petit papillon en suspens retient l’attention du dormeur quand il voit qu’il n’est pas sauvé par un plus grand. Le sage même porte secours à la victime qui  se réveille de ce drôle de songe.
Le Rêve du papillon annonce les personnages de cette mère et de ses trois jeunes fils, tous jugés face au fonctionnaire impérial, et amorcent un mouvement méditatif actif qui n’en finit pas de s’élever vers la lumière de la liberté, passant les obstacles. Une jolie et ludique leçon vivante d’écriture et de sagesse universelle.
Idiot Savant de Foreman, a été créée à New-York en 2009, avec Willem Dafoe dans le rôle-titre.
et Old-Fashioned Prostitutes, A True Romance est sa dernière pièce.
Old-Fashioned Prostitutes est un jeune homme d’aujourd’hui un peu désœuvré,  entouré d’un garçon et de deux filles facétieuses, qui a perdu ses repères. La fête est finie, la soirée s’étire, les bouteilles sont bues et la fatigue avouée. Face à ses convives épuisés et désenchantés,  il s’interroge,  encore et en vain, sur le sens de sa vie qui touche au néant...
Idiot Savant dénonce,  avec moqueries et gags appuyés  celui qui se croit savant et n’est qu’idiot, à moins qu’il ne conjugue les deux rôles. A priori, les quatre spectacles devraient  s’enchaîner dans un éloge d’une jeunesse houleuse, entre filles-fleurs et femmes-sirènes,  mais ici … l’enchantement initial des pièces chinoises  s’est bien envolé!

Véronique Hotte

Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 27 septembre, à partir de 18h30 du mardi au samedi.
T: 01 42 36 00 50


Archive pour septembre, 2014

Two cigarettes in the dark Pina Bausch

Two Cigarettes in the Dark, chorégraphie de Pina Bausch par le Tanztheater Wuppertal

photoLe Tanztheater de Wuppertal découvre la scène inclinée de l’Opéra Garnier pour la troisième fois  en quarante ans d’existence.  En 1991, la troupe de Pina Bausch y avait présenté Iphigénie en Tauride et, en 1993, Orphée et Eurydice. Depuis, Le Sacre du Printemps en 1997,  et Orphée et Eurydice en 2005 sont aussi entrés au répertoire.
Two Cigarettes in the Dark (1985) est présenté pour la première fois en France. Pourtant cette pièce de deux heures quinze, en deux parties, nous donne parfois la sensation d’être connue, tant certaines images semblent avoir été déclinées différemment par la suite dans d’autres créations de Pina Bausch et… par d’autres chorégraphes!
Le sol blanc de la vaste scène est entouré de trois hauts murs tout aussi blancs, laissant apercevoir à travers de grandes fenêtres, à cour, un désert avec un palmier, à jardin, deux aquariums remplis de poissons rouges et, au fond, une serre tropicale. La pureté de la scénographie de Peter Pabst contraste avec les ors et rouges baroques de l’Opéra Garnier.
Comme dans les autres spectacles de Pina Bausch, la musique impressionne par sa beauté, tant et si bien qu’elle devient indissociable des images produites. Il faut souligner ici l’importance du travail de Mathias Burket qui, à partir de 1979, réalisa toutes les recherches et montages musicaux pour Pina Bausch. Ici Monteverdi ponctue par intermittence les mouvements des danseurs et  King Arthur d’Henry Purcell, malgré sa solennité, emporte presque joyeusement danseurs et danseuses, même si elle est vite interrompue.
C’est une des caractéristiques des morceaux musicaux de cette pièce qui ne se terminent pas, à l’exception de La Valse de Maurice Ravel qui mobilise quatre couples assis par terre en position de danse, pour une farandole traversant le plateau, avec, à la fin, l’enlacement de chacun des couples… C’est une des images fortes de cette création.

Des situations absurdes surviennent, soulignées par quelques rires du public. La lenteur de certaines scènes nous repose, nous qui vivons dans un monde de vitesse; cette lenteur nous donne le temps d’apprécier chaque geste, chaque mouvement dans sa plénitude.  Et ces Two cigarettes in the dark  montre, comme souvent chez la chorégraphe, une incommunicabilité entre femmes et hommes, .
Les onze danseurs-acteurs sont sincères et touchants, y compris dans leur solitude qui s’accompagne parfois de gestes surréalistes. Raimund Hoghe  dans Pina Bausch histoires de théâtre dansé publié aux éditions de L’Arche, cite notamment son Journal de répétition, repris en partie dans la brochure de l’Opéra de Paris : «Jan fait le phoque avec les pieds liés», «François vole», «Kuomi court à travers les pièces», «Bene se tient debout, Domi cherche ses yeux», «La course d’œufs d’Helena», «clouer des pantoufles de feutres», «Faire le poirier contre le mur», «De la fumée dans les yeux, vouloir pleurer», «La valse»… « Maintenant, le déroulement de la deuxième partie est lui aussi fixé. Cependant il y a toujours des changements, des coupures, des déplacements. Certaines images deviennent plus simples et en même temps plus chargées de sens; tout en gardant leur secret, elles gagnent en clarté. »…

Voilà ce que Pina notait le 10 mars 1985. Et ce spectacle est aussi un voyage dans le temps. Certains des danseurs ne sont plus là mais les anciens,  comme Dominique Mercy et Mechthild Grossmann sont eux,  sur scène;  Helena Pikon  et Bénédicte Billiet, dans la salle, supervisent la reprise de l’œuvre. Tous les danseurs ont gardé le même esprit et  la même énergie pour transmettre l’âme de la chorégraphe… Et une partie du public pourrait les suivre jusqu’au bout du monde.
Certains spectateurs, le soir de la première, sans doute attendaient plus des parties dansées! Pina Bausch leur aurait sans doute répondu: «Ce que je fais : je regarde. Je n’ai jamais fait que regarder les gens. Je n’ai fait que voir ou essayer de voir les rapports humains afin d’en parler. Voilà ce qui m’intéresse. Je ne connais d’ailleurs rien de plus important.»

Allez donc découvrir son regard qui perdure dans les yeux et les gestes des danseurs du Tanztheater de Wuppertal.

Jean Couturier

Opéra Garnier jusqu’au 7 septembre.

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