L’Analphabète

L’Analphabète d’Agota Kristof, mise en scène de Nabil el Azan

 

l_analphabete-63«1-Les débuts»: Le titre du premier chapitre de L’Analphabète s’inscrit, blanc sur noir, accompagné d’un crépitement de machine à écrire. « Je lis. C’est comme une maladie. Je lis tout ce qui me tombe sous la main… », confesse Catherine Salviat, savourant ces mots, comme on avoue un péché de gourmandise. La comédienne se fait mutine pour évoquer l’Agota de 4 ans, qui s’amuse à faire des bêtises, agace son petit frère et qui, déjà, aime raconter des histoires à n’en plus finir. La romancière hongroise a rassemblé, dans ce petit livre, onze souvenirs autobiographiques: des textes isolés écrits pour la revue alémanique Du dans les années 1989-1990.
L’ensemble du recueil tourne autour de la lecture, de l’écriture, de la langue que l’on quitte, de celle que l’on apprend (« langue maternelle et langues ennemies »), de la poésie comme refuge et comme planche de salut quand, après les temps heureux de l’enfance, se succèdent le pensionnat–caserne, la dictature russe, puis l’exil en Suisse, la traversée du désert et, tout au bout du tunnel, enfin, les publications, la consécration comme écrivain.
Une petite épopée intime, résonnant avec le chaos de la grande histoire, que Nabil el Azan a su saisir et transmettre, lui qui a connu les chemins de l’exil. La direction d’acteur évite le pathos: Catherine Salviat ne s’identifie pas à Agota Kristof, elle est celle qui donne corps à son écriture, serrée et économe. Avec retenue, sans s’appesantir sur les malheurs de son héroïne, elle se fraie un chemin dans la forêt des lettres et des syllabes tourbillonnant sur la scène.
Mais dommage! Les  châssis mobiles barrent le petit plateau du théâtre et ferment l’espace imaginaire qu’ouvrent ces projections, même s’ils figurent les pages d’un livre qu’on tourne. Cela n’empêche pas de suivre ce parcours de la combattante, parsemé d’épisodes savoureux: quel est l’avantage, pour un écrivain, de travailler dans une usine d’horlogerie suisse ? Réponse: le rythme des machines est idéal pour impulser une métrique à ses poèmes.
L’humour n’est jamais loin, il habille le récit de pudeur. Petit clown primesautier, comme l’Agota du pensionnat qui écrivait et jouait des sketches pour payer le cordonnier parce qu’elle n’avait qu’une seule paire de chaussures, Catherine Salviat donne relief au récit. Elle fait entendre une langue apprise, précise, concrète, parcimonieuse, un peu étrange parce qu’étrangère. Une écriture arrachée au néant, à l’analphabétisme, à coups de dictionnaire. Elle conte une leçon de courage, où la littérature, comme la vie, est une lutte de chaque jour : « Comment on devient écrivain ? En écrivant sans jamais perdre la foi dans ce qu’on écrit », conclut l’auteure. Elle dit aussi au terme de ce voyage initiatique : « Quelle aurait été ma vie si je n’avais pas quitté mon pays? Plus dure, plus pauvre, je pense, mais aussi moins solitaire, moins déchirée, heureuse peut-être. Ce dont je suis sûre, c’est que j’aurais écrit, n’importe où, dans n’importe quelle langue ».
Agota Kristof avait d’abord écrit pour le théâtre et la radio, avant de publier son fameux Grand Cahier. La prose imagée et rythmée de l’Analphabète, ses cocasseries, en gardent la trace, et on a grand plaisir à la savourer.

 

Mireille Davidovici

 Théâtre des Déchargeurs, jusqu’au 22 novembre- T: 01 42 36 00 50

 Le texte est publié aux Éditions Zoé (2004) – 55 pages


Archive pour 3 octobre, 2014

Le Prince: Reprise

Le Prince, d’après Machiavel, mise en scène et scénographie de Laurent Gutman (reprise)

2666208640 Il y a des auteurs et des spectacles qu’il vaut mieux fréquenter deux fois qu’une. Nous vous avions déjà rendu compte dans Le Théâtre du blog de ce  spectacle, présenté en janvier dernier au Théâtre 71 de Malakoff. Nous l’avons revu:  rien à ajouter, sinon que le spectacle est encore meilleur.
   1) Sa machine fonctionne mieux dans une salle moins grande.
2) La situation politique ayant empiré, les propos de Machiavel tapent encore  plus juste. « Tous les hommes sont méchants » dit Laurent Gutman, et c’est le sous-titre du spectacle.

Allez donc voir les ternes aspirants au pouvoir  se faire redresser les bretelles par le grand penseur de la politique. Facile d’accéder au pouvoir, difficile de le garder! Sur scène, au moins, on peut rire des misérables apprentis dictateurs.
Et grâce à Machiavel, nous voyons enfin leurs grosses ficelles.

 Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 8 octobre.

Juke Box Le Fanfaron

Ciné concert: Jukebox/ Le Fanfaron

La Dynamo, dans le quartier des Quatre-Chemins à Pantin, est une ancienne manufacture de toile de jute reconvertie en salle de concert, et devenue le lieu favori du festival Banlieues Bleues. Au programme, un ciné-concert non conventionnel, avec Le Fanfaron de Dino Risi (1962),  scénario d’Ettore Scola. La plupart du temps,  les groupes jouent en continu devant un film muet projeté dans son intégralité.
Mais ici, Le Fanfaron est montré avec des coupes et des 115 minutes de la version originale, le film est  passé à une petite heure de spectacle visuel et musical, avec quelques effets appliqués aux images; on suit les pérégrinations automobiles de Bruno Cortona (Vittorio Gassman), la quarantaine vigoureuse, amateur de conduite sportive et de jolies femmes. Joyeux, beau, plein d’énergie et absolument sans gêne,  il  ne s’embarrasse  de rien et fonce dans la vie, comme il fonce dans sa Lancia décapotable.
Il a entraîné avec lui, le jeune et bien sage Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant) qui pensait réviser son examen de droit, et c’est dans un road-movie à cent à l’heure qu’ils s’engagent  sur les routes italiennes, entre Rome et Viareggio, le 15 août, jour le plus férié des jours fériés italiens! Le Fanfaron
avait influencé le réalisateur Dennis Hopper et Peter Fonda le scénariste, qui l’avaient  visionné plusieurs fois  avant de tourner leur fameux Easy Rider (1969)
  Le groupe Jukebox  se compose de Fabrizio Rat, pianiste, Louis Laurain, trompettiste,  Fidel Fourneyron,  trombone, Ronan Courty,contrebassiste  et  Julien Loutellier, batteur. Cette formation  très inventive, propose un jazz très rythmé, presque électro mais avec seulement des trompettes et trombones bouchés, un Steinway  préparé et  une  contrebasse frottée avec une brosse, ou frappée… Bref Jukebox possède un vrai son.

Certaines scènes du film sont comme chorégraphiées (Vittorio Gassman esquissant un pas de danse ou jouant au ping-pong, l’évocation d’un bal de campagne…) et passent  plusieurs fois à l’écran : bon  prétexte pour le groupe à développer  les sons et le rythme. La musique, à la fois évocatrice des années soixante avec le son si particulier des trompettes bouchées et du piano préparé, est donc presque électro, alors que tout est joué acoustique, et c’est saisissant !
Cette comédie qui fait la part belle à l’Italie estivale, est fondée  sur le charisme d’un Vittorio Gassman, très à l’aise  dans son numéro de charme. Certaines scènes dialoguées sont données sans musique, puis le groupe  reprend vite ses instruments. Pour l’anecdote,  il est  assez drôle de voir le jeune Jean-Louis Trintignant avoir peur de la conduite de son ami quand… on connaît sa carrière de pilote automobile !
On a toujours le sourire aux lèvres durant ce ciné-concert qui, sans pour autant manquer de respect au film initial, joue avec les images. C’est un spectacle d’une grande fraîcheur, drôle,  et musicalement très abouti.

Julien Barsan

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