La Dispute de Marivaux

C’est seulement que je ne veux rien perdre /La Dispute de Marivaux, théâtre-performance, mise en scène de Grégoire Strecker

 

disputeAvec La Dispute (1744), Marivaux, en accord avec les idées de son temps, évoque le « commencement du monde et de la société ». Cette dispute entre le Prince et Hermianne porte sur l’origine féminine ou masculine de la première infidélité; c’est en fait,   le miroir  d’un malaise sentimental au sein du couple.
Le père du Prince avait fait élever dans une sorte de château au fond d’une forêt, trois couples d’enfants, sans aucune communication entre eux, et chacun n’a connu que son éducateur attitré qui l’espionne. Le Prince, lui, fait libérer ces enfants qui ont été volontairement coupés du monde, pour répondre au désir de connaissance dominatrice de leur maître…

 Ainsi, Églé et Azor vont se rencontrer et, aussitôt, se sentir attirés l’un par l’autre. Adine et Mesrin vont s’aimer eux  aussi mais  Adine et Églé se jalousent et dénigrent la beauté de l’autre, alors que les deux garçons sont plutôt bons camarades. Amours croisés entre les deux couples mais les deux jeunes filles, volages mais dépitées, voudraient bien retrouver leur premier amoureux.
Hermianne, outrée, refuse de continuer à les observer. Le troisième couple, c’est Dina et Meslis, qui s’aiment d’un amour inaltérable. Le prince et Hermianne les placeront sous leur protection, et se retireront amers.

  Ces enfants naïfs ne sont pas des sauvages, et prêtent attention à des sentiments nouveaux : « Le plaisir de vous voir m’a d’abord ôté la parole », dit  Azor à Eglé et chacun découvre le plaisir d’aimer, de ravir, d’enchanter, et de soupirer. Chacun exprime son amour, nuancé de crainte, d’inquiétude et de désir d’éternité. Mais les garçons  sont  aussi  infidèles que les filles auxquelles revient quand même la palme…
La tyrannie des hommes et la coquetterie des femmes sont des données originelles, dans une société où les hommes oppriment les femmes. Azor est intensément amoureux, mais Églé est plus égoïste: elle n’a jamais vu ni aimé aucun homme et quand, elle se regarde dans l’eau d’un ruisseau, elle conçoit pour elle-même, une admiration plus forte que son amour pour Azor. Mais l’inconstance, elle,  appartient aux deux sexes : « Il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi, je prétends qu’elle soit pour tout le monde dit Eglé.»

  Grégoire Strecker a monté cette comédie comme une fantaisie poétique noire, un cauchemar d’avant ou d’après les temps de la civilisation. On est dans une sorte de théâtre-performance, avec une scénographie tri-frontale. Cette mise en scène de La Dispute offre un univers de déchets, et sur le plateau maculé, traînent sacs en plastique, chaussures de tennis esseulées, veste et pantalon de sport jetés, détritus, dans une atmosphère de brouillard et de trombes d’eau. Les personnages juvéniles, (en couches-culottes!) ont ici perdu leur grâce et leur spontanéité aériennes à la Marivaux, malgré les chants clairs d’oiseaux saisis ici et là, si on  a une oreille attentive.
  Les acteurs, s’engagent à corps perdu mais semblent, malgré cela, empêtrés comme des créatures sorties tout droit de La Planète des Singes; ils ne connaissent pas la station verticale et évoluent à quatre pattes, en maugréant, et en déclamant un texte qui devient vite pesant et fastidieux dans leurs bouches essoufflées. Les filles sont interprétées par des acteurs, et les garçons par des actrices…   C’est joliment joué en termes de genre et de désir, mais servi par la seule cause de corps nus, ce qui se révèle être une fausse bonne idée… À la place de la sensualité recherchée, s’impose alors la seule violence psychologique dans les relations existentielles, et la domination qui  crée des victimes.
Le metteur en scène, a voulu ne considérer que le désir animal chez l’humain, mais ici, il ne reste que la bête!

 Véronique Hotte

 Studio-Théâtre de Vitry, jusqu’au 13 octobre (à partir de seize ans). 

 


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