Les Particules élémentaires

Les Particules élémentaires de Michel Houellebeq, mise en scène de Julien Gosselin.

houellebecqIMG_7402_0On connaît le roman de Michel Houellebecq (1998), devenu en quelques années, un livre-culte, réédité en collection de poche, dont les gens de vingt ans à l’époque, ont fait leur petite madeleine.
Ici, avec ce spectacle conçu et réalisé par Julien Gosselin, c’est visiblement, un nouveau type de théâtre qui apparait. Celui d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes de théâtre, dans des collectifs, tels qu’on les a vus émerger en quelques années, et souvent depuis la fameuse piste de décollage du Théâtre de Vanves, en rupture (apparente!) avec l’institution.
Ce phénomène théâtral du début du XXIème siècle fera d’ici peu, à n’en pas douter, l’objet de thèses universitaires… Avec  comme dénominateurs communs chez ces collectifs: un texte souvent très présent – de théâtre et  aussi de romans classiques ou contemporains – mais adapté, si besoin est, voire réécrit et sans état d’âme pour la scène, et à l’opposé de toute dramaturgie classique; une prédominance fréquente de l’image vivante ou filmée, des spectacles souvent longs de quelques heures voire plus, avec une prédilection pour le théâtre-récit; et des lumières blanches, loin des pastels à la Bob Wilson, et un son -enregistré ou non- parfois très violent,  avec prédominance de basses.
Ces collectifs d’une dizaine de jeunes acteurs, musiciens, vidéastes, etc… pour la plupart récemment sortis d’école, soudés par une expérience de travail effectué dans la plus grande précarité sont dirigés par une jeune femme ou un jeune homme, metteur en scène ambitieux et aussi chef de troupe, et souvent auteur d’une scénographie minimale, sur un plateau presque nu,  à base d’éléments récupérés mais signifiants, qui emprunte volontiers aux codes de l’art contemporain, et en particulier à ceux de la performance (Gina Pane, Orlan, etc.. ).
Les costumes a-historiques, sont souvent venus de friperies, il y a peu d’accessoires et ces jeunes metteurs en scène ont tous une envie folle de jouer dans les institutions qui les ont vite accueilli et qui  y trouvent un peu de sang neuf! (Chaillot, Théâtre de la Ville, Odéon…), ou de les diriger, comme Jean Bellorini, vite placé à la tête du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis par le Ministère de la Culture, qui se dédouane ainsi à bon compte, des coups tordus qu’il  pratique à loisir, et depuis longtemps,  dans ses nominations.

Le spectacle mis en scène par Julien Gosselin, a été créé il y a l’an passé au festival d’Avignon (voir l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog), mais reste encore brut de décoffrage, bourré à la fois d’étonnantes  fulgurances scéniques et de surprenantes erreurs et facilités. C’est à prendre ou à laisser; dans ces cas-là, mieux vaut donc évidemment prendre…
  Sur le plateau, pas vraiment de scénographie, au sens strict du terme, même si elle est signée et donc revendiquée par Julien Gosselin: un plateau nu et sans pendrillons, (les décors traditionnels en contre-plaqué trop chers en ces temps de crise, ont été mis aux oubliettes). Joli clin d’œil théâtral en passant, même s’il est dû au hasard : les Ateliers Berthier, construits par Charles Garnier à la fin du XIXème siècle ont longtemps servi de lieu de fabrication et de remise aux décors de l’Opéra de Paris !

Il y a juste un praticable en fond de scène et sur chaque côté, des tables à tréteaux, un petit  canapé, des micros sur pied et des caméras, et des chaises où sont assis un régisseur-son avec ses consoles, et les acteurs qui ne jouent pas, ou qui jouent assis et dont on voit le seul visage grossi à l’écran.

Guillaume Bachelé, qui est aussi le créateur de la musique, Marine de Missolz, Joseph Drouet, Denis Eyrley, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Alexandre Lecroc, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier. comme Julien Gosselin, n’ont pas la trentaine mais sont tous déjà dotés d’un solide métier: diction, gestuelle impeccable présence (dénuée de tout cabotinage, ce qui n’est pas si fréquent) et unité de jeu exceptionnelles, comme on en rêve quand on va souvent au théâtre…
Jacques Livchine qui, lors d’un stage à Dunkerque, avait repéré Julien Gosselin encore très jeune et l’avait poussé à faire du théâtre, et Stuart Seide, l’ancien directeur du Théâtre et de l’Ecole du Nord dont il a été l’élève, peuvent en être fiers.

Au milieu, un rectangle de véritable pelouse  verte, auquel succèdera, dans la seconde partie, un sol nu. Et,  en fond de scène, un grand écran où se succèdent la retransmission de scènes tournées en direct, les titres des épisodes, des petits arbres généalogiques pour expliquer qui est qui dans cette histoire familiale puis les images de mer à la fin, avec les dernières phrases du roman en surimpression. Pour dire, (de façon un peu schématique mais comment faire autrement?) l’histoire de deux demi-frères, Bruno, en proie à une boulimie sexuelle, et Michel, un chercheur scientifique très en pointe qui travaille sur la reproduction des humains sans passer par la case accouplement…

Bref, on s’en doute: ici, le sexe n’est guère joyeux et on en parle en termes crus: bite, vulve… et les personnages  sont obsédés par la mort et le suicide, comme celles des femmes qui aiment les deux frères. Mais aussi par le vieillissement irréversible qui les attend.
C’est aussi un prétexte chez l’auteur pour régler ses comptes avec une société issue de 68, celle des ses parents, et  obsédée par la quête de l’amour, et pour décrire celle qui attend nos successeurs dans un siècle… Une voix off féminine dit d’abord, et dans le noir complet, le prologue du roman, aussi prophétique que pessimiste: « Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme,  qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes ». Il vécut dans des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement dans la zone des pays moyens-pauvres … »
Julien Gosselin a choisi la voie du théâtre-récit, avec des interprètes auxquels, c’est évident, il fait entièrement confiance. Ils disent, face public, le texte plus souvent qu’ils ne le jouent vraiment, mais avec, à la fois distance et conviction. Il possède une intelligence du spectacle dans son ensemble et une maîtrise du plateau, assez exceptionnelles,  qui rappelle celle qu’avait Bob Wilson, à son âge. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène, claire, lisible, bien rythmée et dotée d’un étonnant sens de l’image qui doit beaucoup aux vidéos, toujours justifiées-ce qui est rare-de Pierre Martin, et à l’impeccable lumière de Nicolas Joubert.

Et cela, malgré la difficulté du vocabulaire et de la syntaxe de Michel Houellebecq qui multiplie analyses scientifiques, dialogues et récits, avec une méticulosité et une ironie implacables. Il y a ainsi, et surtout dans la seconde partie, des scènes très fortes, comme celle où il caricature avec férocité, une leçon de yoga dispensée dans un club de vacances. C’est un peu facile mais efficace, et fait rire le public.

Julien Gosselin a bien lu, relu et assimilé son Houellebecq, et arrive à rendre tout à fait crédibles ses personnages, soumis à une compétition sexuelle permanente et en proie à une tristesse métaphysique, qui essayent de bricoler leur petite vie, mais dont l’échec est programmé. Rien à faire, hommes et femmes appartiennent à des planètes différentes… Constat amer, désabusé et, en même temps, plein de compassion de Michel Houellebecq.
Julien Gosselin a raison de dire que l’écriture de ces Particules élémentaires n’est pas cynique, mais plutôt désespérée, ce dont rend très bien sa mise en scène. Le spectacle possède une grande rigueur mais le metteur en scène  a eu du mal (pari presque impossible) à construire une dramaturgie qui prenne en compte les multiples facettes et intrigues du roman.

La première partie est ainsi  académique malgré les apparences, et il se contente le plus souvent de faire débiter le texte par ses acteurs face public, selon une manie chère à Stanislas Nordey et qui devient contagieuse parmi les jeunes metteurs en scène.  Cela passe, parce que fait avec exigence,  et  grâce aussi aux éclairages, aux vidéos, et la musique sur le plateau, mais, rien à a faire, il n’arrive quand même pas à nous épargner de sacrés tunnels, et cela sommeille sec dans la salle; des spectateurs, dont des professionnels avertis, ne sont pas revenus après l’entracte…

Il a mieux réussi la seconde partie, beaucoup plus vivante, et qui fait davantage théâtre, comme dirait Antoine Vitez. Mais de toute façon, ces trois heures cinquante sont bien longues, malgré, encore une fois, la grande précision de sa mise en scène. Non, ce n’est pas ici, comme annoncé sur le programme, Les Particules élémentaires, mais seulement, désolé, des extraits choisis,  et deux heures et quelque auraient largement suffi à la démonstration…

On ne comprend guère plus pourquoi ses actrices se mettent à moitié nues (mais à moitié seulement), plusieurs fois. Allez, Julien Gosselin, un peu d’audace! Il pourrait aussi nous épargner une série de déflagrations sonores de basses insupportables et qui font mal aux oreilles. Après Idiot de Vincent Macaigne, cela devient une autre manie dans le théâtre contemporain! Pour faire djeune? Et les bouchons d’oreille généreusement offerts et conseillés par les ouvreuses ne servent à rien.

Le metteur en scène aurait aussi bien du mal à justifier ces bourrasques de fumigènes généreusement dispensées qui font tousser  le public! Ces provocations faciles et stupides nuisent beaucoup au spectacle. Où est, dans ces conditions, le plaisir théâtral? Il y a des limites au masochisme! Cela dit, peu de gens sont  ne sont pas revenus après l’entracte mais, à la fin, les applaudissements, et on le comprend, étaient  un peu mous…

Erreurs et maladresses de jeunesse sans doute, dont Julien Gosselin aurait intérêt à se débarrasser d’urgence, mais, à vingt-neuf ans, il possède, c’est évident, un sacré talent! Et merci à Luc Bondy de l’avoir l’invité. En tout cas, si ce que nous vous en avons dit, vous tente, et il y a vraiment de quoi être tenté, allez-y mais le moins fatigué possible: c’est quand même une épreuve,  à cause de ce bruit impossible à éviter surtout dans la seconde partie; après quatre heures, on ressort de là quelque  peu essoré…

Philippe du Vignal

Odéon/Ateliers Berthier Paris 17 ème, jusqu’au 14 novembre
 

 


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