Le Moral des ménages

Le Moral des ménages d’après le roman d’Éric Reinhardt, adaptation et mise en scène de Stéphanie Cléau, avec Mathieu Amalric et Marie-Laure Tondu

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Manuel Carsen s’en prend obssessionnellement, tout au long du récit qu’il fait de son enfance, au gratin de courgettes servi trois fois par semaine et au camembert dont les portions sont comptées.  Symboles, pour lui, de la famille de Français moyens  où il a été élevé. «Je n’ai jamais vu mon père manger du camembert sans que ma mère lui demande de ne pas trop en manger. Au bureau on lui baisait la gueule. À la maison, on le rationnait sur le camembert. »
 Affligé, amer, puis excédé par la soumission de son père, cadre commercial sans envergure que l’on piétine au travail, et qu’on humilie en famille, le fils en vient à haïr cette  classe moyenne,dont sa mère est la représentante. Il lance des diatribes telles que: «Les ménagères de cette classe moyenne, on n’en parle absolument jamais. Ces gens-là qui pourrissent l’atmosphère de leur misérabilisme de pacotille (…) Il faudrait pourtant leur dire, à ces ménagères qu’elles ont figé l’économie du pays. La spontanéité, l’insouciance, la glisse, le plaisir, le bonheur, l’ivresse sont des notions qui n’ont pour elles aucun sens… ».
Malgré la virulence distillée par le Moral des ménages, malgré la cruauté de ce qu’il rapporte par le menu, Mathieu Amalric adopte un jeu nuancé, en modulant parfois ses paroles au micro, comme des confidences adressées au public. S’il sait se montrer acerbe, il ne cache pas sa tendresse pour ce père qu’il imagine en aventurier, pilote d’hélicoptère, tandis que s’élève au dessus du plateau un petit hélicoptère téléguidé par Marie-Laure Tondu. Moins ambiguë, elle va davantage vers la caricature et  interprète toutes les figures féminines de la pièce: créature de rêve dénudée et sexy, adolescente allumeuse et moqueuse, mère revêche et castratrice, et, pour finir, la propre fille du narrateur qui crache son venin à la figure de son géniteur… Juste retour des choses!
L’adaptation du roman éponyme fait la part belle à une écriture distillée au cordeau, rude et imagée, parfois triviale, dont l’humour contrebalance la verdeur. C’est un plaisir d’entendre cette langue plus saisissante que celle d’Elisabeth ou l’Équité, pièce écrite par Éric Reinhardt vue en novembre 2013, au Théâtre du Rond-Point (voir Le Théâtre du blog).

 Pour sa première mise en scène, Stéphanie Cléau, qui a été l’assistante Jean-François Peyret, a été à bonne école et a choisi un décor chic et glacé, à l’image d’un magasin de vêtements BCBG, avec peu d’accessoires, quelques touches colorées, et des gadgets kitch… pas toujours du meilleur goût. Par contraste, les grands dessins brunâtres de Blutch, zébrés de traits tourmentés, projetés en fond de scène, ouvrent un arrière-plan tragique à ce drame petit-bourgeois.
On apprécie la concision du spectacle, une heure seulement pour un roman de plus de 200 pages en livre de poche,  et l’engagement de Mathieu Amalric, qui insuffle beaucoup d’humanité à un personnage ambivalent et fort peu aimable. On reste souvent extérieur à ce jeu de massacre, mais on ne regrette pas d’être venu.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Bastille, 22-31 octobre et 3-20 décembre – 78 rue de la Roquette, T. 01 43 57 42 14 22
Théâtre de Saint-Nazaire, 4-6 novembre; Les Colonnes -Blanquefort, 28-30 novembre

 

Le Moral des ménages est publié chez Stock (2002), et en livre de poche

 

 

 

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